Sougya : Le traité s'ouvre sur un cas rare où Beit Chammai sont indulgents et Beit Hillel rigoureux : un œuf pondu un jour de fête peut-il être mangé ce jour-là ? La michna groupe avec lui deux autres cas du même type, les mesures du levain et du hametz, puis le recouvrement du sang d'une bête abattue le jour de fête.
La guemara cherche d'abord de quelle poule il s'agit : une poule destinée à être mangée, et l'œuf n'est qu'une part de nourriture détachée, ou une poule destinée à pondre, et l'œuf tombe alors sous le mouktse. Rav Nahman répond que le mouktse et le nolad vont ensemble : Beit Chammai suivent Rabbi Chimon, Beit Hillel suivent Rabbi Yehouda.
Une michna de Chabbat, où Rav Nahman lui-même aligne les écoles en sens inverse, vient aussitôt le contredire. La réponse distingue le chabbat, où une michna anonyme suit Rabbi Chimon, du jour de fête, où l'enseignement anonyme suit Rabbi Yehouda.
MICHNA. Un œuf pondu un jour de fête : Beit Chammai disent qu'il peut être mangé, et Beit Hillel disent qu'il ne peut pas être mangé.
Beit Chammai disent : le levain (seor) dans la mesure d'un kazayit et le hametz dans la mesure d'une datte ; et Beit Hillel disent : l'un et l'autre dans la mesure d'un kazayit.
Le traité s'ouvre sur une exception remarquable : d'ordinaire Beit Chammai sont rigoureux et Beit Hillel indulgents, et ici les positions sont inversées. Le tana profite de cette singularité pour grouper trois cas du même genre. Le premier est l'œuf pondu le jour de fête : la question porte sur ce jour-là seulement, l'œuf redevenant permis le lendemain. La guemara devra expliquer ce qui fonde l'interdiction de Beit Hillel, et l'on verra deux pistes : le mouktse (ce que le propriétaire a écarté de son usage avant l'entrée du jour) et le nolad (ce qui vient à l'existence pendant le jour même).
Le deuxième cas relève de Pessa'h. Le seor est une pâte surie devenue impropre à la consommation et servant à faire lever d'autres pâtes ; le hametz est du pain levé, comestible. Beit Chammai distinguent les mesures : un kazayit (volume d'une olive) pour le levain, plus sévère puisque son pouvoir de fermentation est fort, et le volume d'une datte (kikhotevet), plus grand, pour le hametz. Beit Hillel appliquent partout la mesure la plus petite, donc la plus rigoureuse.
Celui qui abat un animal sauvage ou un oiseau un jour de fête : Beit Chammai disent qu'il creuse avec une bêche et recouvre le sang ; et Beit Hillel disent qu'il n'abat pas, à moins d'avoir eu de la terre préparée depuis la veille. Et ils reconnaissent que s'il a déjà abattu, il creuse avec une bêche et recouvre — car la cendre du foyer est considérée comme préparée.
La Tora impose de recouvrir de terre le sang d'une bête sauvage ou d'un oiseau que l'on a abattus (Vayikra 17, 13). Le jour de fête, cette obligation se heurte à la même question que l'œuf : la terre qui servira au recouvrement doit-elle avoir été préparée (moukhan) avant l'entrée du jour, ou peut-on la dégager sur place ? Beit Chammai permettent de creuser le jour même ; Beit Hillel exigent une terre préparée la veille et, à défaut, interdisent d'abattre au départ.
Deux précisions annoncent la discussion de la guemara. La première : même Beit Hillel reconnaissent que, l'abattage une fois accompli, on creuse et l'on recouvre — Rachi précise qu'il s'agit du cas où une bêche était déjà plantée en terre depuis la veille. La seconde porte sur la cendre du foyer, tenue pour préparée d'avance ; la guemara demandera comment il faut entendre cette clause.
GUEMARA. De quel cas s'agit-il ?
Si l'on dit qu'il s'agit d'une poule destinée à être mangée, quelle est la raison de Beit Hillel ? C'est de la nourriture qui s'est détachée (oukhla de-ifrat) !
La guemara commence par chercher de quelle poule parle la michna, car la réponse commande les deux positions. Première hypothèse : une poule destinée à être mangée, que son propriétaire compte abattre le jour de fête. Dans ce cas la poule entière a statut de nourriture disponible, et l'œuf n'est qu'une part qui s'en est détachée — c'est le sens de l'expression araméenne oukhla de-ifrat, une nourriture séparée d'une nourriture. Puisqu'il pourrait abattre la poule et manger tout ce qu'elle contient, l'œuf devrait être permis lui aussi, et l'interdiction de Beit Hillel devient incompréhensible.
Le raisonnement repose sur un principe général : ce qui est attaché à un aliment permis suit son statut. Rachi renvoie à Menahot et à Houlin, où l'on trouve la formule parallèle selon laquelle des aliments reliés entre eux sont tenus pour déjà séparés.
Il s'agit donc plutôt d'une poule destinée à produire des œufs.
La guemara déplace le cas : le propriétaire garde cette poule pour sa ponte et ne compte pas l'abattre. La poule sort ainsi du champ de la nourriture disponible et devient mouktse, écartée de tout usage pour la durée du jour ; on ne la déplace même pas. L'œuf qui en sort partage alors son statut, ce qui explique l'interdiction de Beit Hillel.
Quelle est alors la raison de Beit Chammai ? Elle est mouktse ! — Et quelle est la difficulté ?
Peut-être Beit Chammai n'admettent-ils pas le mouktse !
La difficulté est maintenant symétrique : si la poule est mouktse, comment Beit Chammai peuvent-ils permettre l'œuf ? La guemara se reprend aussitôt. Le mouktse ne fait pas l'objet d'un accord unanime : c'est une controverse classique entre Rabbi Yehouda, qui l'applique, et Rabbi Chimon, qui le rejette. Rachi cite leur divergence sur le reste d'huile d'une lampe qui s'est éteinte. Rien n'empêche donc de dire que Beit Chammai suivent la ligne de Rabbi Chimon.
Il nous montait à l'esprit que même celui qui permet le mouktse interdit le nolad. Quelle est donc la raison de Beit Chammai ?
La guemara explique pourquoi la question sur Beit Chammai gardait sa force : on supposait que le nolad est plus sévère que le mouktse. La raison est donnée par Rachi. Le mouktse repose sur l'intention du propriétaire, et l'on présume qu'un homme n'écarte pas de son esprit une chose qui lui est utilisable — d'où l'indulgence de Rabbi Chimon. Le nolad porte sur une chose qui n'existait pas encore à l'entrée du jour : l'intention n'a même pas eu d'objet sur lequel se poser. L'œuf pondu le jour de fête relève précisément de cette catégorie.
Les Tossefot marquent ici une réserve importante : Rabbi Chimon permet ailleurs le nolad, par exemple les débris d'un ustensile brisé le chabbat. Ils distinguent alors deux degrés — un objet qui existait déjà et a changé de forme, et une chose qui n'existait pas du tout auparavant, comme l'œuf.
Rav Nahman a dit : en vérité il s'agit d'une poule destinée à produire des œufs ; et celui qui admet le mouktse admet le nolad, tandis que celui qui n'admet pas le mouktse n'admet pas non plus le nolad. Beit Chammai suivent Rabbi Chimon, et Beit Hillel suivent Rabbi Yehouda.
Rav Nahman écarte l'hypothèse de départ. Le mouktse et le nolad tiennent ensemble : un maître qui interdit l'un interdit l'autre, et celui qui rejette l'un rejette l'autre. La michna se lit alors sans difficulté. La poule est bien destinée à pondre, donc mouktse ; Beit Chammai permettent l'œuf parce qu'ils suivent la ligne de Rabbi Chimon, qui ne retient ni mouktse ni nolad ; Beit Hillel l'interdisent parce qu'ils suivent Rabbi Yehouda, qui retient l'un et l'autre.
Cette lecture a un prix : elle fait de Beit Hillel les tenants de la position rigoureuse sur le mouktse, ce qui va être aussitôt confronté à une autre déclaration de Rav Nahman lui-même.
Rav Nahman a-t-il vraiment dit cela ? N'avons-nous pas appris : Beit Chammai disent que l'on enlève de la table les os et les épluchures, et Beit Hillel disent qu'on retire le plateau tout entier et qu'on le secoue.
La guemara oppose à Rav Nahman une michna du traité Chabbat (143a). À la fin du repas, les os et les épluchures laissés sur la table sont impropres à la consommation humaine et relèvent donc du mouktse. Beit Chammai permettent de les enlever à la main ; Beit Hillel l'interdisent et proposent de retirer le plateau entier — lui-même un ustensile que l'on peut déplacer — pour l'aller secouer. Ici, l'indulgence sur le mouktse vient de Beit Chammai et la rigueur de Beit Hillel, conformément à la lecture que Rav Nahman vient de proposer pour l'œuf.
Le problème va venir de ce que Rav Nahman a dit lui-même sur cette michna, au segment suivant.
Et Rav Nahman a dit à ce sujet : nous ne retenons que ceci — Beit Chammai suivent Rabbi Yehouda, et Beit Hillel suivent Rabbi Chimon !
Le coup porte. Sur cette michna de Chabbat, Rav Nahman a déclaré que la version reçue inverse les positions : la tradition qu'il a entendue de ses maîtres place Beit Chammai du côté de Rabbi Yehouda, donc de la rigueur sur le mouktse, et Beit Hillel du côté de Rabbi Chimon, donc de l'indulgence. C'est exactement l'inverse de ce qu'il vient de dire pour l'œuf. La question est donc : comment Rav Nahman peut-il faire suivre à Beit Hillel Rabbi Yehouda ici et Rabbi Chimon là-bas ?
Rav Nahman pourra te répondre : à propos du chabbat, où le tana nous a enseigné une michna anonyme conforme à Rabbi Chimon — car nous avons appris : on coupe les courges devant le bétail, et la bête morte devant les chiens —
La réponse repose sur une règle de décision : la halakha suit une michna anonyme (stam michna), c'est-à-dire enseignée sans nom d'auteur. Or dans le traité Chabbat (156b), une michna anonyme permet de couper des courges pour le bétail et de découper une bête morte pour les chiens, alors même qu'elle est morte pendant le chabbat et n'était pas, au crépuscule, destinée à cet usage. Cette michna suit donc Rabbi Chimon, qui rejette le mouktse.
Deux règles se croisent alors, comme l'explique Rachi : la halakha suit une michna anonyme, et la halakha suit Beit Hillel. Pour qu'elles ne se contredisent pas, il faut que Beit Hillel, sur le chabbat, tiennent comme Rabbi Chimon. Le jour de fête, l'enseignement anonyme de Rabbi va dans l'autre sens, et l'alignement s'inverse.
il établit Beit Hillel selon Rabbi Chimon. Mais
La conclusion pour le chabbat est posée : Rav Nahman y établit Beit Hillel selon Rabbi Chimon. Le folio s'interrompt sur le mot aval (mais), qui introduit la seconde moitié de la réponse, développée au verso : le jour de fête, l'enseignement anonyme de Rabbi va dans le sens de Rabbi Yehouda, et l'alignement des deux écoles s'inverse.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).