Sougya : Le folio achève d'abord le compte des enfants d'Oved-Edom commencé au folio précédent, puis ouvre une série de paroles de Rabbi Avin HaLevi. La première pose une règle de conduite : qui force l'heure, l'heure le force ; qui s'efface devant l'heure, l'heure s'efface devant lui.
La guemara l'illustre par le choix entre Rabba et Rav Yossef à la tête de la yechiva : Erets Israël répond que Sinaï passe avant celui qui arrache des montagnes, et Rav Yossef refuse pourtant la charge à cause d'une annonce des astrologues chaldéens ; il régnera finalement deux ans et demi, après les vingt-deux ans de Rabba. Viennent ensuite quatre autres paroles du même maître : Yaacov comme maître de la poutre qui doit prier pour ses fils, le repas partagé avec un talmid 'hakham comparé à l'éclat de la Chekhina, et les deux formules de congé, lekh le-chalom pour un vivant et lekh be-chalom pour un mort.
Le traité se ferme sur trois énoncés enchaînés par le même verset des Psaumes : celui qui passe de la synagogue au beit hamidrach reçoit la face de la Chekhina, les talmidei hakhamim n'ont de repos ni en ce monde ni dans le monde à venir, et ils augmentent la paix dans le monde.
car il est dit : Péoulétaï le huitième, et il est écrit : car D.ieu l'avait béni. Tous ceux-là étaient des fils d'Oved-Edom, eux, leurs fils et leurs frères, hommes vaillants par la force pour le service : soixante-deux à Oved-Edom.
Le folio précédent affirmait que la bénédiction reçue par Oved-Edom consista en ce que ses neuf femmes enfantèrent chacune six fils. Ce segment produit le compte chiffré qui vérifie l'affirmation, à partir de deux versets des Chroniques.
Le calcul de Rachi : huit fils sont nommés, la neuvième femme étant celle d'Oved-Edom lui-même ; neuf fois six font cinquante-quatre, auxquels s'ajoutent les huit premiers fils, soit les soixante-deux du verset. Le chiffre du texte confirme donc la lecture aggadique.
Rabbi Avin HaLevi a dit : quiconque force l'heure, l'heure le force ; et quiconque s'efface devant l'heure, l'heure s'efface devant lui.
La chaa (l'heure, le moment favorable) est traitée comme une puissance à laquelle on peut se soumettre ou que l'on peut brusquer. La règle est énoncée sous forme de mesure pour mesure, avec le même verbe employé dans les deux sens.
Rachi donne aussitôt le cas négatif : Avchalom a voulu prendre la royauté avant son heure, et l'a perdue. La guemara donnera ensuite le cas positif, celui de Rav Yossef.
On le déduit de Rabba et de Rav Yossef. Car Rav Yossef était Sinaï et Rabba arrachait des montagnes, et l'heure vint où l'on eut besoin d'eux.
Ils envoyèrent demander là-bas [en Erets Israël] : Sinaï et celui qui arrache des montagnes, lequel des deux passe le premier ? Ils leur répondirent : Sinaï passe le premier, car tous ont besoin du maître du blé.
Malgré cela, Rav Yossef n'accepta pas la charge, car les astrologues chaldéens lui avaient dit : tu régneras deux ans.
Deux surnoms d'école se font face. Sinaï désigne celui dont la mémoire porte les enseignements reçus ; oker harim, celui qui arrache des montagnes, désigne la force dialectique. La question envoyée en Erets Israël porte sur la préséance pour la direction de la yechiva.
La réponse tranche pour Sinaï, avec une image de marché : on va chez le mari hittaya, le propriétaire du blé, parce que la marchandise est chez lui. Sans le fonds transmis, l'analyse n'a pas de matière.
Le refus de Rav Yossef fournit l'illustration attendue de la règle. Il tient une annonce des kaldaei (les astrologues chaldéens) lui promettant deux ans de direction, et il préfère ne pas consommer ces deux ans tout de suite.
Rabba régna vingt-deux ans ; Rav Yossef régna deux ans et demi.
Le chiffre vérifie la seconde moitié de la règle. Rav Yossef n'a rien perdu : il a reçu les deux années annoncées, et une demi-année de plus, après les vingt-deux ans de Rabba. L'heure s'est effacée devant celui qui s'était effacé devant elle.
Toutes ces années où Rabba régna, [Rav Yossef] n'appela même pas le saigneur à sa maison.
La guemara mesure l'effacement de Rav Yossef à un détail domestique. L'ouman est le saigneur ; faire venir chez soi un praticien rare relevait déjà d'un privilège de rang. Rav Yossef s'en est privé pendant vingt-deux ans.
Le Ben Ich Haï explique pourquoi ce détail est probant : la démarche chez le praticien était la conduite ordinaire, et l'inverse la marque d'un dignitaire. En s'y tenant, Rav Yossef signifiait publiquement qu'il se plaçait au-dessous de Rabba. Il ajoute une lecture de la demi-année supplémentaire, comprise comme un salaire.
Et Rabbi Avin HaLevi a dit : que signifie ce qui est écrit : Que ה' te réponde au jour de détresse, que le nom du D.ieu de Yaacov te mette en hauteur ? Le D.ieu de Yaacov, et non le D.ieu d'Avraham et de Yits'hak ?
De là on apprend que le maître de la poutre doit entrer dans l'épaisseur de la poutre.
La question part d'une anomalie du verset : le secours du jour de détresse est rattaché au seul D.ieu de Yaacov. La réponse est une maxime de métier, baal hakora, le propriétaire de la poutre, doit se placer du côté épais.
Rachi donne le sens direct : celui qui a fait la construction en porte la part lourde. Yaacov, dont les douze tribus sortent entièrement, est celui à qui revient de prier pour eux au moment du danger.
Le Ben Ich Haï ajoute deux raisons à l'image. Yaacov correspond au tiferet, la colonne centrale appelée le corps, qui soutient de part et d'autre comme une poutre. Et le milouy du mot kora vaut zayit : le mérite de Yaacov couvre Israël sans qu'Essav ou Yichmael puissent y réclamer une part.
Et Rabbi Avin HaLevi a dit : quiconque tire profit d'un repas au sein duquel se trouve un talmid 'hakham, c'est comme s'il tirait profit de l'éclat de la Chekhina, car il est dit : Aharon et tous les anciens d'Israël vinrent manger le pain avec le beau-père de Moche devant D.ieu. Or, ont-ils mangé devant D.ieu ?
N'ont-ils pas mangé devant Moche !
Le verset de l'Exode décrit le repas offert à Yitro. La guemara relève son expression : ils mangèrent devant D.ieu., alors que la scène se passait devant Moche. La difficulté tient donc à un seul mot du verset.
Le Ben Ich Haï rattache l'énoncé au berour, le tri des étincelles de sainteté contenues dans la nourriture, et lit le mot seouda comme un assemblage : les lettres extrêmes valent 65, comme le nom qui désigne la malkhout, et les lettres du milieu se transforment en yessod. Le sage assis à table devient ainsi, littéralement, celui qui réside au dedans du mot.
Mais c'est pour t'enseigner que quiconque tire profit d'un repas au sein duquel se trouve un talmid 'hakham, c'est comme s'il tirait profit de l'éclat de la Chekhina.
La réponse conserve le mot du verset et en tire la règle. La présence du sage à table fait que le repas se tient devant D.ieu. ; le verset se lit alors sans difficulté.
Et Rabbi Avin HaLevi a dit : celui qui prend congé de son prochain ne doit pas lui dire lekh be-chalom (va dans la paix), mais lekh le-chalom (va vers la paix). Car voici : Yitro, qui dit à Moche lekh le-chalom, celui-ci monta et réussit ; David, qui dit à Avchalom lekh be-chalom, celui-ci partit et fut pendu.
La règle tient à une seule lettre : la préposition be- (dans) ou le- (vers). Les deux preuves sont scripturaires et opposées, l'une pour la formule recommandée, l'autre pour la formule à éviter.
Le Ben Ich Haï consacre sa glose à la difficulté que soulève le cas de David : un roi de cette stature aurait-il mal choisi son expression ? Il propose deux voies. Selon la première, David visait les lettres be-chalom contenues dans le nom d'Avchalom, pour ouvrir à son fils les canaux de son propre nom. Selon la seconde, le Ciel lui mit la formule dans la bouche à l'insu de David, parce qu'Avchalom partait pour se révolter.
Il donne enfin la raison de fond : be-chalom limite la paix au trajet, tandis que le-chalom promet la paix au terme, ce qui suppose que l'on y arrive. La difficulté du verset de Yaacov, où revenir be-chalom vise expressément la maison paternelle, tombe par là même.
Et Rabbi Avin HaLevi a dit : celui qui prend congé d'un mort ne doit pas lui dire lekh le-chalom, mais lekh be-chalom, car il est dit : et toi, tu viendras vers tes pères be-chalom.
La règle s'inverse pour le mort, et la preuve vient de la promesse faite à Avraham. Rachi décrit la situation concrète : le convoi funéraire passait de ville en ville, et chaque groupe d'accompagnateurs prenait congé du défunt avant de revenir.
La raison ressort de la glose précédente du Ben Ich Haï : le-chalom promet la paix à l'arrivée, ce qui suppose un trajet encore à parcourir ; pour celui dont la marche est achevée, la formule qui convient est be-chalom.
Rabbi Levi bar 'Hiya a dit : celui qui sort de la synagogue et entre au beit hamidrach pour s'occuper de Torah mérite de recevoir la face de la Chekhina, car il est dit : ils vont de force en force, chacun paraît devant D.ieu à Tsion.
Le verset des Psaumes décrit une marche de hayil en hayil, un mot qui désigne la force et le rempart. L'énoncé l'applique à un enchaînement de lieux : la synagogue d'abord, le beit hamidrach ensuite, sans arrêt intermédiaire.
Le Ben Ich Haï s'arrête sur les trois mots ve-ossek ba-Torah, qui semblent superflus. Ils excluent celui qui vient s'asseoir par habitude sans étudier, et désignent une étude réelle, faite à jeun, donc dans l'effort. Il lit ensuite le verbe zokhé comme une précision supplémentaire : le mérite est acquis par la force propre de l'homme, sans emprunt à un autre juste.
Rabbi 'Hiya bar Achi a dit au nom de Rav : les talmidei hakhamim n'ont pas de repos, ni en ce monde ni dans le monde à venir, car il est dit : ils vont de force en force, chacun paraît devant D.ieu à Tsion.
Rav lit le même verset autrement que Rabbi Levi bar 'Hiya. La marche de force en force devient une progression sans terme, valable dans les deux mondes. Rachi la ramène au concret : le sage passe d'une yechiva à l'autre, d'un beit midrach à l'autre.
Le Ben Ich Haï en tire une conséquence sur le salaire. Une mitsva s'achève avec la vie, et son salaire se paie donc à la fin ; l'étude de la Torah continue après la mort, ce qui laisse place à une rétribution dès maintenant. C'est ce qui explique, selon lui, l'enchaînement avec l'énoncé suivant sur la paix, entendue comme l'abondance dont le monde est nourri.
Rabbi Eleazar a dit au nom de Rabbi 'Hanina : les talmidei hakhamim augmentent la paix dans le monde, car il est dit : et tous tes fils seront disciples de ה', et grande sera la paix de tes fils.
Le verset d'Isaie enchaîne deux membres : tous tes fils seront des disciples, et grande sera la paix de tes fils. L'énoncé en tire un lien de cause à effet entre l'étude répandue et la paix générale.
Le Ben Ich Haï lit talmidei comme un mot porteur en lui-même. Selon sa première voie, ce sont les élèves qui font croître la Torah, d'après la parole de Rabbi 'Hanina en Taanit. Selon la voie de son fils Rabbi Yaacov, l'expression désigne les sages qui continuent de se tenir pour des élèves, et c'est cette humilité qui écarte la dispute.
Ne lis pas banayikh (tes fils) mais bonayikh (tes bâtisseurs). Grande paix pour ceux qui aiment ta Torah, et pour eux point d'achoppement.
Que la paix soit dans tes remparts, la quiétude dans tes palais. Pour l'amour de mes frères et de mes compagnons, je dirai donc : paix en toi.
Pour l'amour de la maison de ה' notre D.ieu, je rechercherai le bien pour toi. ה' donnera force à son peuple, ה' bénira son peuple par la paix.
Le derach joue sur les consonnes : les mêmes lettres se lisent banayikh (tes fils) ou bonayikh (tes bâtisseurs). Les sages sont ceux qui bâtissent la paix de leur génération.
Suit une chaîne de cinq versets où revient le mot chalom, empruntés aux Psaumes. Le Ben Ich Haï y voit une répartition : quatre versets pour les quatre niveaux de la Torah orale, un pour la Torah écrite, et le dernier qui réunit les deux dans le mot oz. Le traité Berakhot s'achève ainsi sur le mot chalom.
Hadran alakh Haroé — nous reviendrons vers toi, chapitre Haroé — et le traité Berakhot est achevé.
Formule de clôture. Hadran alakh exprime le retour de l'étudiant vers ce qu'il vient d'apprendre, et Haroé est le nom du neuvième et dernier chapitre, d'après ses premiers mots.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).