Sougya : Ce premier folio du traité ouvre sur la Michna qui autorise la lecture de la Meguila sur cinq jours, du 11 au 15 Adar, selon le statut du lieu : villes fortifiées depuis Yehochoua bin Noun, grandes bourgades, villages. La Guemara demande d'où viennent le 11, le 12 et le 13, que le livre d'Esther ne mentionne pas.
Une première réponse invoque l'allègement accordé aux villages, mais la règle interdisant à un tribunal d'annuler l'œuvre d'un tribunal plus grand oblige à rattacher ces jours aux hommes de la Grande Assemblée, donc à chercher une allusion scripturaire : Rav Chemen bar Abba la tire de bi-zmanéihèm, Rabbi Chmouel bar Nahmani de ki-yamim. Le folio se poursuit par deux versions de Rabbi Yo'hanan sur l'étendue du désaccord entre Rabbi Akiva et les Sages, arbitrées par une baraita de Rabbi Yehouda.
MICHNA. La Meguila est lue le onze, le douze, le treize, le quatorze, le quinze [d'Adar] : pas moins, pas plus.
Les villes fortifiées (kerakim) entourées d'une muraille depuis les jours de Yehochoua bin Noun lisent le quinze ; les villages (kefarim) et les grandes bourgades (ayarot guedolot) lisent le quatorze, sauf que les villages avancent [leur lecture] au jour de rassemblement (yom ha-kenissa).
La Michna pose d'emblée une fourchette de cinq jours et deux régimes de base : le quinze pour les kerakim fortifiés depuis Yehochoua bin Noun, le quatorze pour tous les autres lieux. Les trois jours anticipés ne sortent de nulle part : ils naissent de la faculté accordée aux kefarim d'avancer leur lecture au yom ha-kenissa, le lundi ou le jeudi où le tribunal siège dans la bourgade et où les villageois y montent.
Le critère de fortification remonte volontairement à l'époque de Yehochoua, non à celle d'Assuérus ; la Guemara plus loin en donnera la raison. La formule pas moins, pas plus ferme la liste : aucune lecture avant le onze, aucune après le quinze.
Comment cela ? Si le quatorze tombe un lundi, les villages et les grandes bourgades lisent ce jour même, et les [villes] entourées d'une muraille le lendemain.
S'il tombe un mardi ou un mercredi, les villages avancent au jour de rassemblement, les grandes bourgades lisent ce jour même, et les [villes] entourées d'une muraille le lendemain.
La Michna passe en revue les configurations du calendrier. Quand le quatorze est lui-même un lundi, il coïncide avec un yom ha-kenissa et les villages n'ont rien à avancer. Quand il tombe un mardi, le lundi précédent est le treize ; quand il tombe un mercredi, le lundi précédent est le douze. Ces deux cas produisent les jours 13 et 12 de la liste.
S'il tombe un jeudi, les villages et les grandes bourgades lisent ce jour même, et les [villes] entourées d'une muraille le lendemain. S'il tombe la veille de Chabbat, les villages avancent au jour de rassemblement, et les grandes bourgades comme les [villes] entourées d'une muraille lisent ce jour même.
Le quatorze tombant un jeudi est lui-même jour de rassemblement : aucune avance. Le cas de la veille de Chabbat est le seul où les villes fortifiées perdent leur jour propre : leur quinze serait un Chabbat, où la lecture est interdite par décret, et le report au dimanche donnerait le seize, fermé par ve-lo yaavor. Elles lisent donc le quatorze avec les bourgades.
S'il tombe un Chabbat, les villages et les grandes bourgades avancent et lisent au jour de rassemblement, et les [villes] entourées d'une muraille le lendemain. S'il tombe le lendemain de Chabbat, les villages avancent au jour de rassemblement, les grandes bourgades lisent ce jour même, et les [villes] entourées d'une muraille le lendemain.
Le quatorze tombant un Chabbat, villages et bourgades reculent ensemble au jeudi, soit le douze ; les villes fortifiées lisent le dimanche quinze, qui reste leur jour normal. Le quatorze tombant un dimanche, le jeudi précédent est le onze : c'est l'unique configuration qui produit le premier jour de la liste, et donc la borne inférieure de la Michna.
GUEMARA. « La Meguila est lue le onze. » D'où le tenons-nous (menalan) ? — D'où le tenons-nous ?!
Comme nous allons le dire plus loin : les Sages ont allégé pour les villages, [leur permettant] d'avancer au jour de rassemblement, afin qu'ils fournissent eau et nourriture à leurs frères des villes.
La Guemara pose la question menalan, puis se l'oppose à elle-même. Le onze ne procède d'aucune obligation scripturaire : c'est un allègement (kula) accordé aux villages, dont le motif est explicite plus loin dans le traité — ils doivent rester disponibles le jour de Pourim pour ravitailler les habitants des bourgades. Chercher un verset pour une simple facilité rabbinique paraît donc hors de propos.
L'étonnement est un procédé : il oblige à reformuler la question dans les termes exacts qui la rendent valide, ce que fait le segment suivant.
Voici ce que nous voulions dire : puisque ce sont tous les hommes de la Grande Assemblée qui les ont institués — car s'il te venait à l'esprit que les hommes de la Grande Assemblée n'ont institué que le quatorze et le quinze, comment les Sages seraient-ils venus déraciner une institution qu'avaient établie les hommes de la Grande Assemblée ? N'avons-nous pas appris [dans une Michna] : un tribunal ne peut annuler les paroles d'un autre tribunal, à moins d'être plus grand que lui en sagesse et en nombre ?
La question est reformulée. Si les hommes de la Knesset ha-Guedola n'avaient fixé que deux jours, l'autorisation d'avancer serait une abrogation de leur décret par un tribunal postérieur — ce que la Michna d'Edouyot 1:5 interdit, sauf supériorité en sagesse et en nombre, condition qu'aucune génération ultérieure n'a remplie face à la Grande Assemblée.
Il faut donc admettre que les cinq jours figuraient déjà dans l'institution d'origine. La question menalan reprend alors tout son sens, sous une forme précise : où le texte d'Esther, rédigé par cette même assemblée, laisse-t-il place à ces jours ?
Il est donc évident que ce sont tous [ces jours] que les hommes de la Grande Assemblée ont institués. Où cela est-il fait allusion (heikha remiza) ?
La conclusion est acquise et la question prend sa forme définitive : heikha remiza, où est l'allusion. Puisque la Grande Assemblée a elle-même rédigé la Meguila d'Esther, son institution doit trouver un appui dans ce texte. Les segments suivants proposent deux versets concurrents.
Rav Chemen bar Abba a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : le verset dit « pour confirmer ces jours de Pourim en leurs temps (bi-zmanéihèm) » — ils leur ont institué plusieurs temps.
Première derasha, tirée d'Esther 9,31. Le mot zmanéihèm porte une double marque de pluriel : le youd du pluriel du nom et le suffixe possessif pluriel. Cette surcharge est lue comme l'indice de plusieurs temps de lecture, au-delà des deux jours explicites au verset 21.
Mais ce [verset] est nécessaire pour lui-même ! — Si tel [était tout son propos], que le verset dise « temps » (zman) ; que signifie « leurs temps » (zmaneihem) ? — des temps nombreux.
Objection : le verset a déjà une fonction propre, fixer que Pourim s'observe au jour voulu ; on ne peut pas en tirer davantage. Réponse : cette fonction se serait exprimée par la forme la plus simple, zman. Le passage a une forme chargée appelle un enseignement supplémentaire.
Et il est encore nécessaire [pour enseigner] que le temps de celui-ci n'est pas le même que le temps de celui-là ! — Si tel [était tout son propos], que le verset dise « leur temps » (zmanam) ; que signifie « leurs temps » (zmaneihem) ? Tu en déduis l'ensemble.
Deuxième objection : le pluriel sert déjà à enseigner que les villes fortifiées et les villes ouvertes ont chacune leur date propre. Réponse : ce contenu-là tiendrait dans zmanam. La forme zmaneihem, qui ajoute encore un degré, enseigne donc les deux choses à la fois : la différence des dates selon les lieux, et l'existence de jours supplémentaires.
Dis [alors] : des temps nombreux [sans limite] ! — « Leurs temps » (zmaneihem) est semblable à « leur temps » (zmanam) : de même que « leur temps » [vaut] deux, de même « leurs temps » [ajoute] deux.
Une derasha fondée sur un surplus de forme risque de tout ouvrir. La Guemara pose une mesure : l'ajout se calque sur ce qu'il prolonge. Puisque le degré précédent, zmanam, portait deux jours, le degré suivant en ajoute deux, et pas davantage.
Et dis [que ce sont] le douze et le treize ! — Comme l'a dit Rav Chmouel bar Yits'hak : le treize est un temps de rassemblement (zman kehila) pour tous, et il n'a pas besoin d'être inclus [par un verset] ; ici aussi : le treize est un temps de rassemblement pour tous, et il n'a pas besoin d'être inclus.
Deux jours sont ajoutés : lesquels ? La réponse écarte le treize de la liste des jours à inclure, car il possède déjà son propre titre : zman kehila la-kol, le jour où tous se rassemblèrent contre leurs ennemis, jour du miracle principal selon Rachi. Le verset ajoute donc les deux jours qui restent en amont : le onze et le douze.
Le Roch discute longuement cette lecture et rapporte l'explication de Rabbenou Tam, pour qui le rassemblement du treize désigne celui du jeûne d'Esther.
Et dis [que ce sont] le seize et le dix-sept ! — Il est écrit « et cela ne passera pas » (ve-lo yaavor).
La dernière hypothèse possible est fermée par Esther 9,27 : les jours de Pourim ne se reportent pas au-delà de leur terme. La fourchette est donc bornée vers l'aval au quinze, et l'ajout ne peut porter que sur les jours antérieurs.
Et Rabbi Chmouel bar Nahmani a dit : le verset dit « comme les jours où les Juifs se reposèrent [de leurs ennemis] » — « les jours », « comme les jours » : pour inclure le onze et le douze.
Seconde derasha, tirée d'Esther 9,22. Le verset précédent nomme le quatorze et le quinze ; celui-ci aurait pu dire « les jours où ils se reposèrent ». Le kaf de comparaison, « comme les jours », signale deux jours de plus, à leur ressemblance : le onze et le douze.
Et dis [que ce sont] le douze et le treize ! — Rav Chmouel bar Yits'hak a dit : le treize est un temps de rassemblement pour tous, et il n'a pas besoin d'être inclus. Et dis [que ce sont] le seize et le dix-sept ! — Il est écrit « et cela ne passera pas ».
La seconde derasha subit exactement les deux mêmes objections que la première et reçoit les mêmes réponses. Ce parallélisme montre que le choix entre les deux versets ne change rien au résultat : les cinq jours sont identiques, seule la voie d'accès diffère.
Rabbi Chmouel bar Nahmani, pour quelle raison n'a-t-il pas dit [la derasha] de « bi-zmaneihem » ? — [La gradation] « zman », « zmanam », « zmaneihem » ne lui paraît pas signifiante.
La Guemara demande à chacun pourquoi il n'a pas retenu la voie de l'autre. Rabbi Chmouel bar Nahmani rejette la méthode même : pour lui, l'écart entre ces trois formes relève de l'usage de la langue et ne porte aucun enseignement distinct.
Et Rav Chemen bar Abba, pour quelle raison n'a-t-il pas dit [la derasha] de « ki-yamim » ? — Il peut te dire : celui-là est écrit pour les générations.
Rav Chemen bar Abba assigne au verset ki-yamim une autre fonction : étendre à toutes les générations la célébration du quatorze et du quinze, à l'image de ce qui s'est passé à l'époque du miracle. Ce verset étant déjà employé, il ne peut plus servir à inclure des jours supplémentaires.
Rabba bar bar Hana a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : ceci est la parole de Rabbi Akiva, [auteur] des enseignements anonymes, qui déroche « zman », « zmanam », « zmaneihem » ; mais les Sages disent : on ne la lit qu'en son temps.
Rabbi Yo'hanan attribue notre Michna à Rabbi Akiva et la présente comme une position individuelle : les Sages, eux, n'admettraient aucune lecture hors du jour fixé. Le terme setimtaa désigne l'auteur des enseignements transmis sans nom d'auteur ; Rachi rapporte à son sujet deux explications et discute la seconde.
On objecte : Rabbi Yehouda a dit : quand [cela s'applique-t-il] ? — au temps où les années sont réglées comme il convient et où Israël réside sur sa terre ; mais à notre époque, puisqu'on se règle sur elle, on ne la lit qu'en son temps.
Une baraita introduit une distinction d'époque. Tant que le tribunal intercale les années et que des messagers annoncent la date de Nissan, l'avance de la lecture n'entraîne aucun risque. À notre époque, où la dispersion prive les communautés de cette information, les gens comptent trente jours depuis la lecture de la Meguila pour situer Pessa'h ; une lecture avancée décalerait la fête, et l'on mangerait du hamets à la fin de Pessa'h.
Le Roch signale une autre lecture, où le mot renvoie aux pauvres qui attendent l'argent de Pourim le jour de la lecture, et une variante textuelle qui parle du danger encouru.
Rabbi Yehouda, selon qui [parle-t-il] ? Si tu dis : selon Rabbi Akiva — même à notre époque cette institution demeure !
Pour que la baraita réfute Rabbi Yo'hanan, il faut identifier l'avis qu'elle exprime. Elle ne peut pas suivre Rabbi Akiva : celui-ci vivait après la destruction et enseigne dans notre Michna que l'avance reste permise. La restriction d'époque serait donc sans objet dans sa bouche.
Il faut donc dire : selon les Sages ; et [selon eux] au temps où les années sont réglées comme il convient et où Israël réside sur sa terre, on lit en tout cas [avant le quatorze]. Réfutation de Rabbi Yo'hanan — réfutation [décisive].
Par élimination, la baraita exprime l'avis des Sages. Or elle leur prête l'avance dans les conditions anciennes, alors que la première version de Rabbi Yo'hanan leur prêtait un refus absolu. La Guemara conclut par la formule la plus forte, tiyouvta, qui écarte cette version.
Il y a ceux qui disent : Rabba bar bar Hana a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : ceci est la parole de Rabbi Akiva, [auteur] des enseignements anonymes ; mais les Sages ont dit : à notre époque, puisqu'on se règle sur elle, on ne la lit qu'en son temps.
Seconde version de la même tradition. Deux différences avec la première : la mention de la derasha des trois formes disparaît, car les Sages la derochent eux aussi ; et leur position se limite à bi-zman ha-ze. Le désaccord porte alors sur la seule période postérieure à la destruction.
Cela est aussi enseigné [dans une baraita] : Rabbi Yehouda a dit : quand ? — au temps où les années sont réglées comme il convient et où Israël réside sur sa terre ; mais à notre époque, puisqu'on se règle sur elle, on ne la lit qu'en son temps.
La baraita qui réfutait la première version soutient la seconde. La formule tanya nami hakhi marque cet appui : les Sages admettent l'avance dans les conditions anciennes et la restreignent aujourd'hui, exactement comme le dit la version ika de-amri.
Rav Achi trouvait difficile [la contradiction entre les paroles de] Rabbi Yehouda et [celles de] Rabbi Yehouda,
Le folio se termine sur l'ouverture d'une nouvelle difficulté : la baraita citée attribue à Rabbi Yehouda une position qui semble contredire ce qu'il enseigne ailleurs dans une Michna. Le développement se poursuit en 2b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).