Sougya : Le folio achève d'abord le débat sur l'anticipation de la lecture : Rav Achi, placé devant une contradiction entre deux propos de Rabbi Yehouda, tranche entre deux versions de la baraita et retient celle de Rabbi Yossi bar Yehouda. La Guemara passe ensuite à la michna : d'où vient que les villes entourées d'une muraille depuis les jours de Yehochoua bin Noun lisent le 15 Adar ?
Rava le déduit du verset qui assigne le 14 aux perazim, et la Guemara teste quatre répartitions concurrentes avant d'étendre le même jour à la lecture par le heqech nizkarim ve-naassim. Suit la mahloket avec Rabbi Yehochoua ben Korha, qui date la muraille de l'époque d'Assuérus, contre notre tana qui tire une gezera chava perazi-perazi de Devarim 3,5 ; Chouchan est traitée à part parce qu'un miracle s'y est produit.
La lecture des redoublements médina u-médina et ir va-ir conduit à la règle de Rabbi Yehochoua ben Levi sur l'attenant et le visible dans un rayon d'un mil, puis à deux propos de Rabbi Yirmeya, dont celui sur les lettres finales mantzepakh.
Et il établit la baraita selon Rabbi Yossi bar Yehouda.
Fin de phrase commencée en 2a. Devant la contradiction entre deux propos attribués à Rabbi Yehouda, Rav Achi réattribue la baraita à Rabbi Yossi bar Yehouda. La Guemara va contester ce procédé dans les segments suivants.
Et Rabbi Yehouda a-t-il donc dit : « De nos jours, puisqu'on se fie à elle, on ne la lit qu'en son temps » ? Or on lui oppose [une michna] : Rabbi Yehouda a dit : Quand [avance-t-on la lecture] ?
Là où l'on entre [en ville] le lundi et le jeudi. Mais là où l'on n'entre pas le lundi et le jeudi — on ne la lit qu'en son temps.
La baraita fait dire à Rabbi Yehouda qu'aujourd'hui la lecture anticipée des villageois est abolie. La michna de 5a lui fait dire l'inverse dans un cas précis : là où les villageois viennent déjà en ville les jours de siège du beth din, lundi et jeudi, l'anticipation tient toujours.
« Puisqu'on se fie à elle » : on compte les jours à partir de la lecture de la Meguila, notamment pour préparer Pessa'h.
Là où l'on entre le lundi et le jeudi, en tout cas, nous lisons [par anticipation], et même de nos jours ! Et [c'est pour cela] qu'il établit la baraita selon Rabbi Yossi bar Yehouda.
La michna maintient donc l'anticipation « même de nos jours », ce que la baraita niait au nom du même maître. D'où la réattribution opérée par Rav Achi.
Et parce qu'une difficulté lui apparaît entre Rabbi Yehouda et Rabbi Yehouda, il établirait la baraita selon Rabbi Yossi bar Yehouda ?!
Objection de méthode : une difficulté non résolue ne justifie pas de changer l'attribution d'un enseignement. Rachi note que la phrase est prononcée sur un ton d'étonnement.
Rav Achi avait entendu qu'il y en a qui l'enseignent au nom de Rabbi Yehouda et qu'il y en a qui l'enseignent au nom de Rabbi Yossi bar Yehouda ; et puisqu'une difficulté lui apparaissait entre Rabbi Yehouda et Rabbi Yehouda, il a dit : celui qui l'enseigne au nom de Rabbi Yehouda n'est pas précis, celui qui l'enseigne au nom de Rabbi Yossi bar Yehouda est précis.
Réponse : Rav Achi n'a rien inventé. Deux versions de la baraita circulaient déjà ; la contradiction lui a seulement servi de critère pour départager celle qui est précise (davka) de celle qui ne l'est pas.
« Les villes fortes entourées d'une muraille depuis les jours de Yehochoua bin Noun lisent le quinze, etc. » D'où ces choses [sont-elles tirées] ? Rava a dit : car le verset dit : « C'est pourquoi les Juifs perazim, qui habitent les villes ouvertes, etc. » (Esther 9,19).
Puisque les perazim [lisent] le quatorze, les mouqafim [lisent] le quinze.
La michna fixe deux dates ; le texte d'Esther n'en assigne explicitement qu'une. Rava raisonne par différence : deux jours figurent dans la Meguila, le verset attribue le 14 aux perazim (villes ouvertes), donc le 15 revient aux mouqafim (villes entourées d'une muraille).
La déduction repose sur un reste, non sur une mention directe ; c'est pourquoi la Guemara va la mettre à l'épreuve quatre fois de suite.
Et dis [plutôt] : les perazim le quatorze, et les mouqafim pas du tout ! Mais ne sont-ils pas des Juifs ?
Et de plus, il est écrit « de Hodou jusqu'à Kouch » (Esther 1,1).
Première répartition concurrente : le verset fixerait le 14 aux villes ouvertes et laisserait les villes murées hors de la fête. Deux refus : elles sont juives comme les autres, et le décret d'Esther a été accepté dans toutes les provinces du royaume, de Hodou à Kouch.
Et dis [plutôt] : les perazim le quatorze, et les mouqafim le quatorze et le quinze, comme il est écrit : « pour qu'ils fassent du quatorzième jour du mois d'Adar et du quinzième jour du même [mois], chaque année » (Esther 9,21) !
Deuxième répartition : les villes murées observeraient les deux jours. Le verset cité semble en effet joindre les deux dates dans une même prescription. Rachi prévient : cette citation appartient à la question, elle n'est pas encore une réponse.
S'il avait écrit « le quatorzième jour et le quinzième », ce serait comme tu dis ; maintenant qu'il est écrit « le quatorzième jour et le quinzième jour », le mot « et » vient couper : ceux-ci le quatorze, ceux-là le quinze.
Argument de syntaxe. La reprise de la particule d'accusatif et devant chaque date sépare les deux jours au lieu de les additionner : deux prescriptions distinctes pour deux populations distinctes.
Et dis [plutôt] : les perazim le quatorze ; les mouqafim, s'ils veulent le quatorze, s'ils veulent le quinze ! Le verset dit « en leurs temps » : le temps de celui-ci n'est pas le temps de celui-là.
Troisième répartition : le verset n'aurait fixé que les villes ouvertes et laisserait les autres choisir. Refus par bi-zmaneihem (Esther 9,31), pluriel distributif : chaque catégorie a son temps propre, ce qui exclut toute option.
Et dis [plutôt] : le treize ! — Comme Chouchan.
Quatrième répartition : le jour réservé aux villes murées serait le 13, jour du combat. Réponse : aucune indication textuelle ne fixe leur date, et le seul précédent explicite est Chouchan, qui a célébré le 15.
Nous avons trouvé [la source de] l'accomplissement ; le rappel, d'où [le tirons-nous] ? Le verset dit : « Et ces jours sont rappelés et accomplis » (Esther 9,28) — le rappel est mis en analogie avec l'accomplissement.
Tout ce qui précède ne portait que sur l'assiya : le festin et le jour de fête. La zekhira, c'est-à-dire la lecture de la Meguila, n'avait pas encore de date. Le verset associe les deux mots dans une même proposition, ce qui fonde un heqech : même jour pour l'un et pour l'autre.
Notre michna n'est pas conforme à ce tana-là. Car il a été enseigné : Rabbi Yehochoua ben Korha dit : les villes fortes entourées d'une muraille depuis les jours d'Assuérus lisent le quinze.
Nouveau développement. Une baraita retient un autre point de référence : la muraille doit exister à l'époque d'Assuérus, non à celle de Yehochoua bin Noun. La règle des deux dates est commune, le critère de datation change.
Quel est le motif de Rabbi Yehochoua ben Korha ? [Toute ville] comme Chouchan : de même que Chouchan est entourée d'une muraille depuis les jours d'Assuérus et qu'on y lit le quinze, de même toute [ville] entourée d'une muraille depuis les jours d'Assuérus lit le quinze.
Raisonnement par modèle : Chouchan est le seul cas dont l'Écriture atteste la date. On généralise à partir de ses caractéristiques, dont sa muraille contemporaine d'Assuérus.
Et notre tana, quel est son motif ? Il tire [une analogie] « perazi »-« perazi ».
Il est écrit ici : « c'est pourquoi les Juifs perazim » (Esther 9,19), et il est écrit là-bas : « outre les villes ouvertes, fort nombreuses » (Devarim 3,5). De même que là-bas [il s'agit d'une ville] entourée d'une muraille depuis les jours de Yehochoua bin Noun, de même ici : entourée d'une muraille depuis les jours de Yehochoua bin Noun.
Gezera chava : un même mot présent dans deux versets transporte la définition de l'un vers l'autre. Le mot perazi figure chez Moche à propos de la conquête ; sa définition y est datée de l'époque de Yehochoua bin Noun, et cette datation vient s'appliquer au verset d'Esther.
Rachi rectifie la formulation : le verset de Devarim parle des villes ouvertes, pas des villes murées ; l'analogie porte sur la date de référence, non sur la muraille. Conséquence : une ville ouverte à l'époque de Yehochoua reste perazim pour la Meguila même si elle a été murée depuis.
Certes, Rabbi Yehochoua ben Korha n'a pas dit comme notre tana, parce qu'il n'admet pas [l'analogie] « perazi »-« perazi ». Mais notre tana, quel est son motif de ne pas dire comme Rabbi Yehochoua ben Korha ?
Un sens du désaccord s'explique aisément : une gezera chava ne se produit pas de soi-même, elle doit avoir été reçue d'un maître ; Rabbi Yehochoua ben Korha ne l'a pas reçue. Reste à expliquer l'autre sens.
Quel est son motif ?! Mais il admet [l'analogie] « perazi »-« perazi » !
Voici ce qu'il dit : mais Chouchan, selon qui a-t-elle agi ? Ni comme les perazim, ni comme les mouqafim !
La question précédente était mal posée : la gezera chava suffit à expliquer le refus. La vraie difficulté porte sur Chouchan : selon notre tana, elle n'était pas murée depuis Yehochoua, donc elle est perazim et devrait lire le 14 ; or elle a lu le 15.
Rava a dit, et certains le rapportent sans nom : Chouchan est différente, puisqu'un miracle s'y est produit.
Chouchan constitue un cas propre. Le roi y accorda un second jour de combat ; le repos n'y vint donc que le 15, et cette date y fut fixée pour les générations. Sa muraille n'entre pas en ligne de compte.
Certes, selon notre tana, voilà ce qui est écrit : « chaque province et chaque ville » (Esther 9,28). « Province et province » — pour distinguer entre celles qui sont entourées d'une muraille depuis les jours de Yehochoua bin Noun et celle qui est entourée d'une muraille depuis les jours d'Assuérus.
Le verset redouble deux mots : médina u-médina et ir va-ir. Un redoublement de ce type se lit comme une invitation à distinguer des cas. Selon notre tana, le premier oppose les deux datations possibles de la muraille.
« Ville et ville » également, pour distinguer entre Chouchan et les autres villes. Mais selon Rabbi Yehochoua ben Korha : certes, « province et province » [sert] à distinguer entre Chouchan et les autres villes ; mais « ville et ville », à quoi vient-il ?
Notre tana emploie les deux redoublements : le premier pour la datation, le second pour le statut particulier de Chouchan. Rabbi Yehochoua ben Korha, qui n'a qu'une distinction à faire, se retrouve avec un redoublement sans emploi.
Rabbi Yehochoua ben Korha peut te dire : et selon notre tana, cela va-t-il bien ? Puisqu'il admet [l'analogie] « perazi »-« perazi », à quoi bon « province et province » ?
Mais le verset vient pour un derach, et c'est pour [enseigner] ce qu'a dit Rabbi Yehochoua ben Levi qu'il vient. Car Rabbi Yehochoua ben Levi a dit : un kerakh, et tout ce qui lui est attenant, et tout ce qui est visible avec lui, est jugé comme le kerakh.
Renvoi de la difficulté : notre tana a lui aussi un redoublement en trop, puisque la gezera chava lui donne déjà la datation. Les deux maîtres lisent donc le verset autrement, comme la source de la règle de Rabbi Yehochoua ben Levi : le statut du kerakh s'étend à ce qui lui est attenant (samoukh) ou visible avec lui (nir'eh).
Jusqu'à quelle [distance] ? Rabbi Yirmeya a dit, et certains disent Rabbi Hiya bar Abba : comme de Hamtan à Tibériade — un mil.
Qu'il dise donc « un mil » ! Il nous enseigne ceci : combien vaut la mesure d'un mil ?
Comme de Hamtan à Tibériade.
La limite est fixée à un mil. Le détour par deux localités connues n'est pas une imprécision : il donne au passage un étalon concret de la mesure, utilisable pour toutes les halakhot où le mil intervient.
Et Rabbi Yirmeya a dit, et certains disent Rabbi Hiya bar Abba : mantzepakh — ce sont les Tsofim (les voyants) qui les ont dites.
La Guemara enchaîne sur un autre propos du même maître. Mantzepakh désigne les cinq lettres qui prennent une forme différente en fin de mot : mem, noun, tsadi, pe, kaf. Selon Rabbi Yirmeya, ce sont les prophètes qui les ont énoncées.
Et le penses-tu ? Or il est écrit : « Ce sont là les commandements » (Vayikra 27,34) — [enseignant] qu'aucun prophète n'est autorisé à innover quoi que ce soit désormais !
Et de plus, Rav Hisda n'a-t-il pas dit : le mem et le samekh qui étaient dans les Tables
Deux objections. La première est de principe : « ce sont là les commandements » clôt la révélation, un prophète n'introduit plus rien de nouveau. La seconde est factuelle : selon Rav Hisda, le mem fermé existait déjà dans les Tables du Sinaï, bien avant les prophètes. La phrase reste en suspens et se poursuit en 3a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).