Sougya : Le folio solde d'abord la question laissée ouverte en 2b sur les lettres finales : les deux formes existaient bien au Sinaï, mais leur répartition avait été oubliée, et les Tsofim n'ont fait que la rétablir, faute de quoi ele ha-mitsvot interdirait toute innovation prophétique. La Guemara rapporte ensuite deux autres propos de Rabbi Yirmeya : l'origine des Targoumim — Onkelos pour la Torah, Yonatan ben Ouziel pour les prophètes, dont la traduction fit trembler la terre d'Israël parce qu'elle dévoilait de l'obscur — puis l'identité des hommes qui accompagnaient Daniel lors de sa vision.
De ce que leur mazal voyait ce qu'eux ne voyaient pas, Ravina tire une règle pratique contre la frayeur nocturne. Le folio revient enfin à la Meguila : le redoublement michpaha ou-michpaha enseigne que kohanim, Leviim et Israël interrompent le service du Temple pour venir l'écouter, d'où la maison de Rabbi déduit à plus forte raison qu'on interrompt le talmud Torah ; mais l'épisode de Yehochoua devant Jericho vient contester la prémisse, puisque le reproche de l'ange porte d'abord sur l'étude.
— ils tenaient par miracle !
Le folio s'ouvre sur la fin d'une objection commencée en 2b. Rav Hisda a enseigné que le mem et le samekh qui se trouvaient dans les Tables tenaient par miracle : la gravure traversait la pierre de part en part, de sorte que la partie centrale d'une lettre entièrement fermée ne tenait à rien. Si ces lettres fermées existaient déjà au Sinaï, comment dire que ce sont les Tsofim qui les ont instituées ?
Oui, elles existaient bien, mais on ne savait pas laquelle [se met] au milieu du mot et laquelle à la fin du mot ; alors vinrent les Tsofim, qui instituèrent les [formes] ouvertes au milieu du mot et les [formes] fermées à la fin du mot.
La Guemara corrige sa compréhension initiale : l'apport des Tsofim ne porte pas sur l'existence des lettres, mais sur leur répartition. Les deux formes, ouverte et fermée, existaient depuis toujours ; on ignorait seulement laquelle revient au milieu du mot et laquelle à la fin. Le propos de Rav Hisda sur les Tables cesse donc de faire difficulté.
En fin de compte, « ce sont là les commandements » (Vayikra 27,34) — [enseignant] qu'aucun prophète n'est autorisé à innover quoi que ce soit désormais ! Il faut donc dire qu'on les avait oubliées, puis qu'on est revenu et qu'on les a rétablies.
L'objection de principe demeure : même réduite à une répartition, l'institution des Tsofim reste une nouveauté, et le verset ele ha-mitsvot clôt la révélation. La Guemara adopte alors sa conclusion définitive : rien n'a été institué, la répartition avait été oubliée et les prophètes n'ont fait que la rétablir. Rétablir n'est pas innover.
Et Rabbi Yirmeya a dit, et certains disent Rabbi Hiya bar Abba : le Targoum de la Torah, c'est Onkelos le converti qui l'a dit, de la bouche de Rabbi Eliezer et de Rabbi Yehochoua. Le Targoum des Prophètes, c'est Yonatan ben Ouziel qui l'a dit, de la bouche de Haggai, Zekharia et Malakhi ; et la terre d'Israël trembla sur quatre cents parsa par quatre cents parsa.
Une bat kol sortit et dit : qui est celui-là, qui a dévoilé Mes secrets aux fils de l'homme ?
La Guemara enchaîne sur un autre propos du même maître. Le Targoum, la traduction araméenne lue à la synagogue, n'est pas une œuvre privée : Onkelos l'a reçu de deux tanaim, Yonatan ben Ouziel des trois derniers prophètes. La traduction des Prophètes provoque un séisme et une bat kol — une voix venue du Ciel —, ce qui suppose qu'elle rend public quelque chose qui devait rester voilé.
Yonatan ben Ouziel se dressa sur ses pieds et dit : c'est moi qui ai dévoilé Tes secrets aux fils de l'homme. Il est dévoilé et connu devant Toi que je ne l'ai pas fait pour mon honneur, ni pour l'honneur de la maison de mon père, mais pour Ton honneur je l'ai fait — afin que les controverses ne se multiplient pas en Israël.
Yonatan ne nie pas le fait, il en revendique l'intention. Sans traduction reçue, chacun expliquerait les versets obscurs à sa manière et la mahloket se multiplierait ; un Targoum autorisé fixe le sens et préserve l'unité de la lecture publique.
Il chercha encore à dévoiler le Targoum des Écrits ; une bat kol sortit et lui dit : cela te suffit ! Quelle en est la raison ?
Parce qu'il s'y trouve le terme [de la venue] du machiah.
La permission s'arrête aux Prophètes. Le livre de Daniel, qui appartient aux Ketouvim, contient le ketz, le terme fixé de la délivrance, formulé de façon voilée ; le traduire reviendrait à le rendre manifeste à tous.
Et le Targoum de la Torah, est-ce Onkelos le converti qui l'a dit ? Mais Rav Ika bar Avin n'a-t-il pas dit au nom de Rav Hananel au nom de Rav : que signifie ce qui est écrit, « ils lurent dans le livre, dans la Torah de D.ieu, de façon distincte, et donnant le sens, et ils firent comprendre la lecture » (Nehemia 8,8) ?
« Ils lurent dans le livre, dans la Torah de D.ieu » — c'est le texte biblique ; « de façon distincte » — c'est le Targoum ;
Objection chronologique : le verset de Nehemia décrit la lecture publique au temps d'Ezra, bien avant Onkelos, et Rav y lit déjà la présence d'un Targoum. Le mot mefoyarach, « distinctement », désigne la traduction araméenne qui accompagnait la lecture.
« Et donnant le sens » — ce sont les versets ; « et ils firent comprendre la lecture » — ce sont les coupes des te'amim, et certains disent : c'est la massoret ! — On les avait oubliées, puis on est revenu et on les a rétablies.
La derasha achève de répartir les quatre expressions du verset : la lecture, le Targoum, le découpage en versets, et les te'amim ou la massoret. La réponse à l'objection reprend le même schéma que plus haut : le Targoum ancien fut oublié, et Onkelos l'a rétabli. Le même motif — oubli puis rétablissement — résout les deux questions du folio.
En quoi la Torah diffère-t-elle, pour que [la terre] n'ait pas tremblé, alors que pour les Prophètes elle a tremblé ? Dans la Torah, la chose est explicite ; chez les Prophètes, il y a des choses explicites et des choses obscures — comme il est écrit : « en ce jour-là, grand sera le deuil à Jérusalem, comme le deuil de Hadadrimon dans la vallée de Meguidon » (Zekharia 12,11),
La Guemara explique la différence de réaction. Traduire la Torah ne dévoile rien, puisque son sens y est déjà explicite. Chez les prophètes, certains passages sont obscurs : les traduire, c'est trancher leur sens et donc dévoiler. Le verset de Zekharia sert d'échantillon, car aucun deuil de Hadadrimon n'est rapporté nulle part dans l'Écriture.
Et Rav Yossef a dit : sans le Targoum de ce verset, nous ne saurions pas ce qu'il dit. « En ce jour-là, grand sera le deuil à Jérusalem, comme le deuil d'Ahav fils d'Omri, que tua Hadadrimon fils de Tavrimon à Ramot Guilad, et comme le deuil de Yochiyahou fils d'Amon, que tua Pharaon le boiteux dans la vallée de Meguido. »
Le Targoum de Yonatan dédouble la comparaison : le verset ne parle pas d'un événement unique, mais de deux deuils distincts, celui d'Ahav à Ramot Guilad et celui de Yochiyahou à Meguido. Sans cette lecture, la mention de Hadadrimon reste sans référence dans le Tanakh. Rav Yossef illustre ainsi ce que la Guemara vient de dire : chez les prophètes, le Targoum dévoile de l'obscur.
« Et moi, Daniel, je vis seul la vision, et les hommes qui étaient avec moi ne virent pas la vision, mais un grand tremblement tomba sur eux et ils s'enfuirent se cacher » (Daniel 10,7). Qui sont ces hommes ?
Rabbi Yirmeya a dit, et certains disent Rabbi Hiya bar Abba : ce sont Haggai, Zekharia et Malakhi.
Troisième propos de la même chaîne de transmission. Le terme anachim, « hommes », désigne dans l'Écriture des personnages de rang ; la Guemara identifie donc les compagnons de Daniel aux trois derniers prophètes. On retrouve le trio déjà rencontré plus haut comme source du Targoum de Yonatan.
Eux lui sont supérieurs, et lui leur est supérieur. Eux lui sont supérieurs, car eux sont prophètes et lui n'est pas prophète ; lui leur est supérieur, car lui a vu [la vision] et eux ne l'ont pas vue.
La Guemara compare deux grandeurs distinctes. La nevoua au sens propre suppose une mission : être envoyé porter une parole à Israël, ce que Daniel n'a jamais été. La capacité à percevoir une vision de cet ordre est autre chose, et sur ce point Daniel les dépasse.
Et puisqu'ils n'ont pas vu, quelle est la raison pour laquelle ils ont été saisis d'effroi ? Bien qu'eux n'aient pas vu, leur mazal, lui, a vu.
Le verset dit pourtant qu'un grand tremblement tomba sur eux. La réponse introduit la notion de mazal : la part céleste attachée à chaque homme, son ange tutélaire d'en haut. Elle perçoit ce que l'homme ne perçoit pas, et la frayeur ressentie ici-bas en est l'effet.
Ravina a dit : apprends-en que celui qui est saisi de frayeur, bien que lui ne voie pas, son mazal, lui, voit. Quel est son remède ?
Qu'il récite le Chema. Et s'il se tient dans un lieu souillé, qu'il bondisse de sa place de quatre coudées.
Et sinon, qu'il dise ceci : « la chèvre de la maison des abatteurs est plus grasse que moi ».
Ravina tire de l'épisode de Daniel une règle de conduite. La frayeur sans cause visible est le signe que le mazal a perçu un danger. Trois remèdes gradués : la lecture du Chema, qui protège ; à défaut, parce qu'on ne prononce pas de versets dans un lieu souillé, un bond de quatre coudées qui fait changer de domaine ; à défaut encore, une formule de détournement.
Et maintenant que tu as dit que « chaque province et chaque province » et « chaque ville et chaque ville » viennent pour une derasha, « chaque famille et chaque famille » — pour quoi vient-il ? Rabbi Yossi bar Hanina a dit : pour inclure les familles de la kehouna et de la levia, qui interrompent leur service et viennent écouter la lecture de la Meguila.
La Guemara reprend le fil interrompu : le verset d'Esther (9,28) multiplie les redoublements, et 2b a déjà mis à profit médina ou-médina et ir va-ir. Reste michpaha ou-michpaha, dont Rabbi Yossi bar Hanina tire une inclusion : même les familles vouées au service du Temple sont concernées par l'obligation d'écouter.
Car Rav Yehouda a dit au nom de Rav : les kohanim à leur service, les Leviim sur leur estrade et les Israël à leur maamad — tous interrompent leur service et viennent écouter la lecture de la Meguila.
Trois fonctions du Temple sont nommées : les kohanim qui officient, les Leviim qui chantent sur le doukhan, et les Israël du maamad, ces représentants du peuple qui se tenaient là pendant l'offrande quotidienne. Toutes trois cèdent devant la lecture de la Meguila.
Cela est enseigné aussi dans une baraita : les kohanim à leur service, les Leviim sur leur estrade et les Israël à leur maamad — tous interrompent leur service et viennent écouter la lecture de la Meguila. De là, ceux de la maison de Rabbi ont pris appui pour dire qu'on interrompt l'étude de la Torah et que l'on vient écouter la lecture de la Meguila, par un kal va-homer tiré du service : si le service, qui est plus lourd, nous l'interrompons, l'étude de la Torah — a plus forte raison.
La baraita confirme le propos de Rav, et la maison de Rabbi en tire une conséquence par kal va-homer : puisque le service du Temple, réputé plus grave, cède devant la Meguila, l'étude cède à plus forte raison. Tout l'argument repose sur une prémisse — que l'avoda l'emporte sur le talmud Torah — que la suite immédiate va contester.
Et le service est-il plus lourd que l'étude de la Torah ? Mais n'est-il pas écrit : « et il advint, comme Yehochoua était à Jericho, qu'il leva les yeux et vit, et voici un homme se tenait devant lui [etc.] et il se prosterna (la face contre terre) » (Yehochoua 5,13-14) ?
La Guemara attaque la prémisse du kal va-homer. Le passage du livre de Yehochoua, qui va être exposé dans les lignes suivantes, montre que le reproche adressé par l'envoyé céleste porte en priorité sur l'étude, ce qui inverserait la hiérarchie supposée.
Et comment a-t-il fait cela ? Mais Rabbi Yehochoua ben Levi n'a-t-il pas dit : il est interdit à un homme de saluer son prochain la nuit, car nous craignons que ce ne soit un ched !
Là-bas, c'est différent, puisqu'il lui a dit : « car je suis le chef de l'armée de ה' » (Yehochoua 5,14).
Avant d'exploiter le passage, la Guemara clarifie la scène. Une règle de Rabbi Yehochoua ben Levi interdit de saluer de nuit quelqu'un qu'on ne reconnaît pas, par crainte d'un ched (démon) ; comment Yehochoua s'est-il alors prosterné devant un inconnu ? La réponse tient à la déclaration de l'envoyé, qui s'est nommé chef de l'armée de Hachem.
Et peut-être mentent-ils ? Nous avons une tradition selon laquelle ils ne prononcent pas le nom du Ciel en vain.
L'argument se ferme sur une donnée reçue : les chedim ne prononcent pas le Nom divin pour rien. La mention du Nom dans la réponse de l'envoyé fournit donc à Yehochoua une preuve suffisante qu'il a bien affaire à un ange.
Il lui dit : hier soir vous avez négligé le tamid de l'après-midi, et maintenant vous avez négligé l'étude de la Torah. Il lui dit : pour lequel des deux es-tu venu ?
Il lui dit : « maintenant je suis venu » (Yehochoua 5,14). Aussitôt : « et Yehochoua passa cette nuit-là au milieu de la vallée » (Yehochoua 8,13).
Rabbi Yo'hanan a dit :
L'envoyé formule deux reproches : la veille au soir, le tamid de l'après-midi n'a pas été offert ; cette nuit, l'étude a été délaissée alors qu'on ne combat pas de nuit. À la question de Yehochoua, il répond par les mots du verset, ata bâti, « maintenant je suis venu » — donc pour le manquement du moment présent, l'étude. Yehochoua rectifie aussitôt et consacre à l'étude la nuit suivante du siège. Le propos de Rabbi Yo'hanan qui s'annonce ici se poursuit en 3b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).