Moed Katan 29a — La sortie de l'âme hors du corps, les deux formules de congé et la marche des sages de force en force

Moed_Katan 29a

Sougya : Le dernier folio du traité s'ouvre sur la fin de la parole de Rabbi Hanina commencée à la page précédente : la sortie de l'âme hors du corps est comparée au passage d'un cordage par l'ouverture étroite d'un mât, avec deux images de marine que Rachi identifie, celle de Rabbi Hanina et celle de Rabbi Yo'hanan. Vient ensuite l'enseignement de Rabbi Levi bar Hayta sur les deux manières de prendre congé : au mort on dit « va dans la paix », au vivant « va vers la paix », chaque formule recevant son appui dans l'Écriture, le verset dit à Avraham pour le premier cas, le contraste entre David congédiant Avchalom et Yitro congédiant Moche pour le second.

Le folio se poursuit par la parole de Rabbi Levi sur celui qui va de la synagogue à la maison d'étude et de la maison d'étude à la synagogue, qui mérite de recevoir la face de la Chekhina, puis par celle de Rav sur les talmidei hakhamim qui n'ont pas de repos même dans le monde à venir, tirée du même verset des Tehilim. Le traité s'achève sur le hadran du chapitre Veelou megual'hin.

Le plan du dernier folio I. La fin de la parole de Rabbi Hanina (segment 0) la sortie de l'âme comparée à un cordage forcé par l'ouverture d'un mât ; deux images, deux maîtres II. Les deux formules de congé, Rabbi Levi bar Hayta (segments 1 à 3) au mort : va dans la paix — appui : le verset dit à Avraham au vivant : va vers la paix — appui : Avchalom congédié par David, Moche congédié par Yitro III. De force en force, le verset des Tehilim (segments 4 et 5) Rabbi Levi : passer de la synagogue à la maison d'étude fait recevoir la face de la Chekhina Rav : les talmidei hakhamim n'ont pas de repos, même dans le monde à venir IV. Hadran (segment 6) clôture du chapitre Veelou megual'hin et du traité Moed Katan
Les quatre mouvements du folio, de la fin de la parole de Rabbi Hanina jusqu'au hadran.
Deux manières de prendre congé une lettre sépare les deux formules : be-chalom et le-chalom On prend congé d'un mort on dit : va DANS la paix be-chalom — la paix est déjà atteinte on ne dit pas : va VERS la paix Appui scripturaire "Et toi, tu viendras vers tes pères dans la paix" (Berechit 15, 15) dit à Avraham au sujet de sa mort Le mort a fini sa route. Sa part de paix lui est acquise, rien ne reste à parcourir. On prend congé d'un vivant on dit : va VERS la paix le-chalom — la paix est devant lui on ne dit pas : va DANS la paix Deux précédents David à Avchalom va dans la paix (II Chemouel 15, 9) il partit et fut pendu Yitro à Moche va vers la paix (Chemot 4, 18) il partit et réussit Au vivant il reste un chemin : on lui souhaite d'y avancer. Règle pratique : be-chalom regarde en arrière vers une route achevée, le-chalom regarde en avant vers une route ouverte.
Le tableau des deux formules de congé : à qui l'on parle, ce que l'on dit, et l'appui de l'Écriture.
De force en force : un verset, deux enseignements "Ils vont de force en force, chacun paraît devant D.ieu à Tsion" (Tehilim 84, 8) Synagogue le service de la prière Maison d'étude le service de la Tora Face de la Chekhina il mérite de la recevoir le passage d'une maison à l'autre, dans les deux sens Rabbi Levi "Ils vont de force en force" décrit la marche d'une maison sainte à l'autre la suite du verset est la récompense : il paraît devant D.ieu à Tsion portée : la conduite en ce monde Rav, rapporté par Rav Hiya bar Achi "Ils vont" décrit un mouvement qui ne s'arrête jamais les talmidei hakhamim n'ont pas de repos, même dans le monde à venir portée : l'état après la mort Le même verbe aller porte les deux lectures : une progression ici-bas, une ascension sans terme là-haut.
Le verset des Tehilim lu deux fois : la marche entre les deux maisons, puis l'absence de repos des sages.
1
כְּצִיפּוֹרִי בְּפִי הַווֶּשֶׁט. רַבִּי יוֹחָנָן אָמַר: כִּפְטוּרֵי בְּפִי וֵושֶׁט.

[La sortie de l'âme hors du corps est aussi difficile] que le passage du tsipori par l'ouverture (« la bouche du vechet ») du mât. Rabbi Yo'hanan dit : que le passage du pitourei par l'ouverture du mât.

📜 Rachi (2)
כְּצִיפּוֹרִי בְּפִי הַוֶּושֶׁט כְּחֶבֶל שֶׁיֵּשׁ בּוֹ קֶשֶׁר וְיוֹצֵא בְּקֹושִׁי מִן הַתֹּורֶן:
Comme une corde qui porte un nœud et qui ne sort qu'avec peine du mât.
פִּיטּוּרֵי שֶׁקּוֹשְׁרִין שְׁתֵּי סְפִינוֹת בְּיַחַד:
Le cordage avec lequel on amarre deux navires ensemble.
💡 Explication

Le folio reprend en cours de phrase la parole de Rabbi Hanina ouverte à la fin de la page précédente : « la sortie de l'âme hors du corps est difficile comme... ». Les deux mots qui suivent viennent du vocabulaire des marins. Rachi donne leur sens : le tsipori est une corde qui porte un nœud, laquelle ne franchit qu'à grand-peine l'orifice ménagé dans le mât ; le pitourei est le gros cordage avec lequel on amarre deux navires l'un à l'autre.

Le mot vechet, qui désigne d'ordinaire l'oesophage, prend ici le sens d'une ouverture étroite pratiquée dans une pièce de bois. L'image tient à la disproportion : un cordage épais que l'on force par un passage trop mince.

Rabbi Yo'hanan ne contredit pas Rabbi Hanina, il renforce la comparaison en prenant le plus lourd des deux cordages.

🖼️ Schéma
Deux images de marine pour la sortie de l'âme le vechet désigne ici l'ouverture étroite pratiquée dans le mât, par où le cordage doit passer Rabbi Hanina : tsipori le nœud l'ouverture du mât une corde nouée ne passe qu'à grand-peine Rabbi Yo'hanan : pitourei navire navire le gros cordage qui amarre deux navires ensemble, plus épais encore que la corde nouée Les deux maîtres graduent la même difficulté : un objet trop gros force par un orifice trop étroit.
Les deux cordages du vocabulaire maritime et l'orifice du mât par lequel ils doivent passer.
2
וְאָמַר רַבִּי לֵוִי בַּר חַיְתָא: הַנִּפְטָר מִן הַמֵּת, לֹא יֹאמַר לוֹ ״לֵךְ לְשָׁלוֹם״, אֶלָּא ״לֵךְ בְּשָׁלוֹם״. הַנִּפְטָר מִן הַחַי, לֹא יֹאמַר לוֹ ״לֵךְ בְּשָׁלוֹם״, אֶלָּא ״לֵךְ לְשָׁלוֹם״.

Et Rabbi Levi bar Hayta a dit : celui qui prend congé d'un mort ne lui dira pas « va vers la paix », mais « va dans la paix ». Celui qui prend congé d'un vivant ne lui dira pas « va dans la paix », mais « va vers la paix ».

💡 Explication

La règle porte sur une seule lettre. La formule be-chalom, « dans la paix », présente la paix comme un état déjà atteint, où l'on se tient. La formule le-chalom, « vers la paix », présente la paix comme un terme vers lequel on avance.

De là, le partage : au mort, dont la route est achevée, on parle d'une paix acquise ; au vivant, qui a encore du chemin devant lui, on souhaite une paix à rejoindre. L'enseignement se rattache au thème du deuil qui occupe tout le chapitre, et il fournit une conduite pratique lorsque l'on quitte le cimetière ou que l'on quitte un compagnon.

3
הַנִּפְטָר מִן הַמֵּת, לֹא יֹאמַר לוֹ ״לֵךְ לְשָׁלוֹם״, אֶלָּא ״לֵךְ בְּשָׁלוֹם״, שֶׁנֶּאֱמַר: ״וְאַתָּה תָּבֹא אֶל אֲבֹותֶיךָ בְּשָׁלוֹם״.

Celui qui prend congé d'un mort ne lui dira pas « va vers la paix », mais « va dans la paix », ainsi qu'il est dit : « Et toi, tu viendras vers tes pères dans la paix » (Berechit 15, 15).

💡 Explication

L'appui vient de la parole adressée à Avraham au sujet de sa propre mort. L'Écriture y emploie précisément be-chalom, « dans la paix », et le rejoint ainsi à la mort d'un juste.

Le verset sert de modèle de langue : la formule que l'Écriture emploie pour la mort devient celle que l'on emploie devant un mort.

4
הַנִּפְטָר מִן הַחַי, לֹא יֹאמַר לוֹ ״לֵךְ בְּשָׁלוֹם״, אֶלָּא ״לֵךְ לְשָׁלוֹם״, שֶׁהֲרֵי דָּוִד שֶׁאָמַר לְאַבְשָׁלוֹם ״לֵךְ בְּשָׁלוֹם״, הָלַךְ וְנִתְלָה, יִתְרוֹ שֶׁאָמַר לְמֹשֶׁה ״לֵךְ לְשָׁלוֹם״, הָלַךְ וְהִצְלִיחַ.

Celui qui prend congé d'un vivant ne lui dira pas « va dans la paix », mais « va vers la paix ». Car voici : David dit à Avchalom « va dans la paix » (II Chemouel 15, 9), il partit et fut pendu ; Yitro dit à Moche « va vers la paix » (Chemot 4, 18), il partit et réussit.

💡 Explication

La preuve est tirée de deux congédiés et de ce qui leur advint. David emploie be-chalom en laissant partir Avchalom pour Hevron, et le récit s'achève par la mort de son fils suspendu au térébinthe. Yitro emploie le-chalom en laissant partir Moche vers l'Égypte, et la mission réussit.

Le raisonnement se lit dans la logique des deux prépositions. Dire à un vivant qu'il va « dans la paix », ce serait poser sa route comme déjà close, ce qui convient à qui a fini de marcher. Dire « vers la paix », c'est lui ouvrir la suite du chemin.

La halakha retient cette formulation : on prend congé d'un vivant par lekh le-chalom.

5
וְאָמַר רַבִּי לֵוִי: כָּל הַיּוֹצֵא מִבֵּית הַכְּנֶסֶת לְבֵית הַמִּדְרָשׁ, וּמִבֵּית הַמִּדְרָשׁ לְבֵית הַכְּנֶסֶת, זוֹכֶה וּמְקַבֵּל פְּנֵי שְׁכִינָה, שֶׁנֶּאֱמַר: ״יֵלְכוּ מֵחַיִל אֶל חָיִל יֵרָאֶה אֶל אֱ-לֹהִים בְּצִיּוֹן״.

Et Rabbi Levi a dit : quiconque sort de la synagogue vers la maison d'étude, ou de la maison d'étude vers la synagogue, mérite de recevoir la face de la Chekhina, ainsi qu'il est dit : « Ils vont de force en force, chacun paraît devant D.ieu à Tsion » (Tehilim 84, 8).

📜 Rachi (1)
יֵלְכוּ מֵחַיִל אֶל חָיִל שֶׁיֵּלְכוּ מִבֵּית הַמִּדְרָשׁ לְבֵית הַכְּנֶסֶת וּמִבֵּית הַכְּנֶסֶת לְבֵית הַמִּדְרָשׁ אַחַר יֵרָאֶה אֶל אֱ-לֹהִים בְּצִיּוֹן יְזַכֵּנוּ אֵל עֶלְיוֹן:
Qu'ils aillent de la maison d'étude à la synagogue et de la synagogue à la maison d'étude ; ensuite « il paraît devant D.ieu à Tsion » : le D.ieu suprême lui en accordera le mérite.
💡 Explication

Le verset des Tehilim se compose de deux membres, et Rabbi Levi les lit comme une condition suivie de sa récompense. Le premier membre, « ils vont de force en force », décrit celui qui passe d'une maison sainte à l'autre sans s'arrêter entre les deux. Le second, « il paraît devant D.ieu à Tsion », énonce ce qu'il obtient.

Le mot hayil désigne ici chacune des deux maisons, celle de la prière et celle de l'étude. Le mérite tient au mouvement qui les relie : la prière conduit à l'étude, l'étude ramène à la prière.

6
אָמַר רַב חִייָּא בַּר אָשֵׁי אָמַר רַב: תַּלְמִידֵי חֲכָמִים אֵין לָהֶם מְנוּחָה אֲפִילּוּ לָעוֹלָם הַבָּא, שֶׁנֶּאֱמַר: ״יֵלְכוּ מֵחַיִל אֶל חָיִל יֵרָאֶה אֶל אֱ-לֹהִים בְּצִיּוֹן״.

Rav Hiya bar Achi a dit au nom de Rav : les talmidei hakhamim n'ont pas de repos, même dans le monde à venir, ainsi qu'il est dit : « Ils vont de force en force, chacun paraît devant D.ieu à Tsion » (Tehilim 84, 8).

💡 Explication

Le même verset reçoit une seconde lecture, portée cette fois sur l'état qui suit la mort. Le verbe aller y marque un mouvement que rien n'interrompt : les sages passent d'un degré à un degré plus haut, sans terme.

L'absence de repos se comprend comme une ascension continue et non comme une peine. Le folio referme ainsi le traité du deuil sur une parole qui prolonge l'activité de l'étude au-delà de la mort, ce qui répond à la parole de Rabbi Hanina par laquelle la page s'est ouverte.

7
הֲדַרַן עֲלָךְ וְאֵלּוּ מְגַלְּחִין וּסְלִיקָא לַהּ מַסֶּכֶת מוֹעֵד קָטָן

Nous reviendrons sur toi, chapitre « Et voici ceux qui se rasent », et le traité Moed Katan est achevé.

💡 Explication

Le hadran clôt le troisième et dernier chapitre du traité, Veelou megual'hin, qui s'ouvrait sur ceux à qui il est permis de se raser pendant le hol hamoed et qui a progressivement recueilli l'ensemble des lois du deuil.

La formule se traduit littéralement par « nous reviendrons sur toi », promesse de revenir au chapitre que l'on quitte.

🖼️ Schéma
Les trois chapitres du traité Moed Katan I. Machkin les travaux des champs pendant le hol hamoed II. Mi chehafakh la perte que l'on évite, le commerce, le salaire III. Veelou megual'hin la coupe des cheveux, le nidouy, puis toutes les lois du deuil Hadran alakh Veelou megual'hin et le traité Moed Katan s'achève ici
Les trois chapitres du traité et le hadran qui en marque la clôture.
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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).