Sougya : Le dernier folio du traité s'ouvre sur la fin de la parole de Rabbi Hanina commencée à la page précédente : la sortie de l'âme hors du corps est comparée au passage d'un cordage par l'ouverture étroite d'un mât, avec deux images de marine que Rachi identifie, celle de Rabbi Hanina et celle de Rabbi Yo'hanan. Vient ensuite l'enseignement de Rabbi Levi bar Hayta sur les deux manières de prendre congé : au mort on dit « va dans la paix », au vivant « va vers la paix », chaque formule recevant son appui dans l'Écriture, le verset dit à Avraham pour le premier cas, le contraste entre David congédiant Avchalom et Yitro congédiant Moche pour le second.
Le folio se poursuit par la parole de Rabbi Levi sur celui qui va de la synagogue à la maison d'étude et de la maison d'étude à la synagogue, qui mérite de recevoir la face de la Chekhina, puis par celle de Rav sur les talmidei hakhamim qui n'ont pas de repos même dans le monde à venir, tirée du même verset des Tehilim. Le traité s'achève sur le hadran du chapitre Veelou megual'hin.
[La sortie de l'âme hors du corps est aussi difficile] que le passage du tsipori par l'ouverture (« la bouche du vechet ») du mât. Rabbi Yo'hanan dit : que le passage du pitourei par l'ouverture du mât.
Le folio reprend en cours de phrase la parole de Rabbi Hanina ouverte à la fin de la page précédente : « la sortie de l'âme hors du corps est difficile comme... ». Les deux mots qui suivent viennent du vocabulaire des marins. Rachi donne leur sens : le tsipori est une corde qui porte un nœud, laquelle ne franchit qu'à grand-peine l'orifice ménagé dans le mât ; le pitourei est le gros cordage avec lequel on amarre deux navires l'un à l'autre.
Le mot vechet, qui désigne d'ordinaire l'oesophage, prend ici le sens d'une ouverture étroite pratiquée dans une pièce de bois. L'image tient à la disproportion : un cordage épais que l'on force par un passage trop mince.
Rabbi Yo'hanan ne contredit pas Rabbi Hanina, il renforce la comparaison en prenant le plus lourd des deux cordages.
Et Rabbi Levi bar Hayta a dit : celui qui prend congé d'un mort ne lui dira pas « va vers la paix », mais « va dans la paix ». Celui qui prend congé d'un vivant ne lui dira pas « va dans la paix », mais « va vers la paix ».
La règle porte sur une seule lettre. La formule be-chalom, « dans la paix », présente la paix comme un état déjà atteint, où l'on se tient. La formule le-chalom, « vers la paix », présente la paix comme un terme vers lequel on avance.
De là, le partage : au mort, dont la route est achevée, on parle d'une paix acquise ; au vivant, qui a encore du chemin devant lui, on souhaite une paix à rejoindre. L'enseignement se rattache au thème du deuil qui occupe tout le chapitre, et il fournit une conduite pratique lorsque l'on quitte le cimetière ou que l'on quitte un compagnon.
Celui qui prend congé d'un mort ne lui dira pas « va vers la paix », mais « va dans la paix », ainsi qu'il est dit : « Et toi, tu viendras vers tes pères dans la paix » (Berechit 15, 15).
L'appui vient de la parole adressée à Avraham au sujet de sa propre mort. L'Écriture y emploie précisément be-chalom, « dans la paix », et le rejoint ainsi à la mort d'un juste.
Le verset sert de modèle de langue : la formule que l'Écriture emploie pour la mort devient celle que l'on emploie devant un mort.
Celui qui prend congé d'un vivant ne lui dira pas « va dans la paix », mais « va vers la paix ». Car voici : David dit à Avchalom « va dans la paix » (II Chemouel 15, 9), il partit et fut pendu ; Yitro dit à Moche « va vers la paix » (Chemot 4, 18), il partit et réussit.
La preuve est tirée de deux congédiés et de ce qui leur advint. David emploie be-chalom en laissant partir Avchalom pour Hevron, et le récit s'achève par la mort de son fils suspendu au térébinthe. Yitro emploie le-chalom en laissant partir Moche vers l'Égypte, et la mission réussit.
Le raisonnement se lit dans la logique des deux prépositions. Dire à un vivant qu'il va « dans la paix », ce serait poser sa route comme déjà close, ce qui convient à qui a fini de marcher. Dire « vers la paix », c'est lui ouvrir la suite du chemin.
La halakha retient cette formulation : on prend congé d'un vivant par lekh le-chalom.
Et Rabbi Levi a dit : quiconque sort de la synagogue vers la maison d'étude, ou de la maison d'étude vers la synagogue, mérite de recevoir la face de la Chekhina, ainsi qu'il est dit : « Ils vont de force en force, chacun paraît devant D.ieu à Tsion » (Tehilim 84, 8).
Le verset des Tehilim se compose de deux membres, et Rabbi Levi les lit comme une condition suivie de sa récompense. Le premier membre, « ils vont de force en force », décrit celui qui passe d'une maison sainte à l'autre sans s'arrêter entre les deux. Le second, « il paraît devant D.ieu à Tsion », énonce ce qu'il obtient.
Le mot hayil désigne ici chacune des deux maisons, celle de la prière et celle de l'étude. Le mérite tient au mouvement qui les relie : la prière conduit à l'étude, l'étude ramène à la prière.
Rav Hiya bar Achi a dit au nom de Rav : les talmidei hakhamim n'ont pas de repos, même dans le monde à venir, ainsi qu'il est dit : « Ils vont de force en force, chacun paraît devant D.ieu à Tsion » (Tehilim 84, 8).
Le même verset reçoit une seconde lecture, portée cette fois sur l'état qui suit la mort. Le verbe aller y marque un mouvement que rien n'interrompt : les sages passent d'un degré à un degré plus haut, sans terme.
L'absence de repos se comprend comme une ascension continue et non comme une peine. Le folio referme ainsi le traité du deuil sur une parole qui prolonge l'activité de l'étude au-delà de la mort, ce qui répond à la parole de Rabbi Hanina par laquelle la page s'est ouverte.
Nous reviendrons sur toi, chapitre « Et voici ceux qui se rasent », et le traité Moed Katan est achevé.
Le hadran clôt le troisième et dernier chapitre du traité, Veelou megual'hin, qui s'ouvrait sur ceux à qui il est permis de se raser pendant le hol hamoed et qui a progressivement recueilli l'ensemble des lois du deuil.
La formule se traduit littéralement par « nous reviendrons sur toi », promesse de revenir au chapitre que l'on quitte.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).