Sougya : La michna règle jusqu'où va la lamentation des femmes selon la sainteté du jour : pendant le moed elles font le inouy, où toutes répondent ensemble, sans le tipouah des mains ; à roch hodech, à 'Hanouka et à Pourim les deux sont permis ; la kina, où l'une dit et toutes reprennent, reste interdite partout, et une fois le mort enseveli tout cesse. La guemara rapporte les formules que Rav et Rava ont recueillies de la bouche des femmes de Chekhantziv, puis la lecture de Rabbi Meir sur ce que le vivant met sur son cœur en entrant dans une maison de deuil : la mesure dont il use envers les morts lui sera appliquée.
Vient ensuite la grande baraita de la consolation de Rabbi Yichmael après la mort de ses fils : quatre anciens entrent, chacun construit un kal va-homer à partir d'un personnage à qui l'Écriture ne porte au crédit qu'un seul acte — Nadav et Avihou, Aviya fils de Yarovam, Tsidkiyahou, Ahav — et en tire que les fils de Rabbi Yichmael méritent à plus forte raison d'être pleurés. Rava interroge alors Rabba bar Mari sur deux promesses de mourir « en paix » démenties par les faits.
Le folio s'achève sur les règles de la visite de consolation, le silence des consolateurs tant que l'endeuillé n'a pas ouvert la bouche, et sur la place en tête qui revient à l'endeuillé, au hatan et au cohen.
MICHNA. Les femmes, pendant le moed, font le inouy (la lamentation reprise ensemble), sans faire le tipouah (frapper des mains).
Rabbi Yichmael dit : celles qui se tiennent près du lit funèbre font le tipouah.
La michna distingue des degrés de bruit dans la lamentation. Le inouy est une formule brève dite par toutes ensemble ; le tipouah ajoute le geste des mains qui se frappent. Le moed appelle la joie, ce qui limite l'expression du deuil sans la supprimer.
Rabbi Yichmael permet le tipouah aux femmes placées immédiatement près du lit : leur geste accompagne le convoi plutôt qu'il ne le devance.
À roch hodech, à 'Hanouka et à Pourim, elles font le inouy et le tipouah ; dans un cas comme dans l'autre, elles ne font pas la kina. Une fois le mort enseveli, elles ne font ni inouy ni tipouah.
Roch hodech, 'Hanouka et Pourim ne sont pas des fêtes de la Tora quant à l'interdiction du travail : le tipouah y est permis. La kina, forme la plus travaillée de la lamentation, reste écartée dans les deux situations.
L'ensevelissement marque la fin de ces manifestations : le deuil change alors de régime et passe aux règles des sept jours.
Qu'est-ce que le inouy ? Lorsque toutes disent ensemble.
La kina ? Lorsque l'une parle et que toutes répondent après elle, ainsi qu'il est dit : « Enseignez à vos filles une lamentation, et chacune à sa compagne une kina » (Yirmeya 9, 19).
Le verset de Yirmeya fournit la distinction : le nehi se transmet à toutes les filles ensemble, la kina passe d'une femme à sa compagne, ce qui suppose une voix qui ouvre et une voix qui répond.
Mais pour l'avenir, il dit : « Il engloutira la mort à jamais, et Hachem D.ieu essuiera les larmes de dessus tous les visages » etc. (Yechaya 25, 8).
La michna referme le traité sur une promesse. Ce choix répond à une règle de composition : on achève par une parole bonne.
GUEMARA. Que disent-elles ?
Rav a dit : « Malheur à celui qui s'en va, malheur au gage que l'on rend ! »
La guemara demande le contenu du inouy et recueille des formules populaires. La première joue sur deux mots araméens proches : celui qui part, et le hevla, le dépôt confié que l'homme restitue en mourant.
Rava a dit : les femmes de Chekhantziv disaient ainsi : « Malheur à celui qui s'en va, malheur au gage que l'on rend ! » Et Rava a dit : les femmes de Chekhantziv disaient : « L'os a été tiré de la mâchoire, et l'eau retourne à la chaudière. »
Chekhantziv était réputée pour la finesse de ses femmes. Rava rapporte leurs formules comme un corpus.
La seconde vise la vieillesse : les mâchoires s'affaissent faute d'os, et l'eau remonte à son récipient au lieu de couler, image du cours de la vie qui se retourne.
Et Rava a dit : les femmes de Chekhantziv disaient : « Enveloppez-vous et couvrez-vous, montagnes, car il est fils d'un homme élevé et fils de grands. » Et Rava a dit : les femmes de Chekhantziv disaient : « Prêtez un manteau de laine fine à un homme libre dont les provisions se sont épuisées. »
La première formule convoque les montagnes au deuil d'un homme de haute naissance. La seconde parle de l'homme libre ruiné : selon Rachi, la mort lui est aussi belle qu'un vêtement de prix, car elle lui épargne la pauvreté.
Et Rava a dit : les femmes de Chekhantziv disaient : « Il court, il tombe au passage du gué, et il emprunte encore. » Et Rava a dit : les femmes de Chekhantziv disaient : « Nos frères les marchands, on les examinera sur leurs marchandises. » Et Rava a dit : les femmes de Chekhantziv disaient : « La mort est la mort, et les maladies sont les intérêts. »
Trois formules tirées du vocabulaire commercial. L'homme pressé tombe au passage et continue pourtant à s'endetter ; les marchands seront vérifiés sur leurs affaires ; la mort est le capital dû à tous, et les souffrances de la maladie s'y ajoutent comme l'intérêt s'ajoute à la dette.
Il a été enseigné : Rabbi Meir disait : « Mieux vaut aller à la maison de deuil » etc. jusqu'à « et le vivant le prendra à cœur » (Kohelet 7, 2) — les choses de la mort : qui fait l'éloge, on fera son éloge ; qui ensevelit, on l'ensevelira ; qui porte, on le portera ; qui élève la voix, on l'élèvera pour lui.
Rabbi Meir lit le verset de Kohelet comme une instruction pratique : ce que le vivant met sur son cœur, ce sont les devarim chel mita, les conduites à tenir envers les morts.
La formule énonce une réciprocité : la mesure employée envers autrui revient sur celui qui l'emploie. Le verbe ditan se lit comme porter la bière, et aussi comme charger l'éloge de louanges.
Et certains disent : qui ne s'élève pas, on l'élèvera, ainsi qu'il est écrit : « Car mieux vaut qu'on te dise : monte ici » etc. (Michle 25, 7).
La seconde version retourne la formule : le même verbe désigne alors celui qui se met en avant. Le verset de Michle recommande de prendre la place basse, pour qu'on vous invite à monter.
Nos maîtres ont enseigné : lorsque moururent les fils de Rabbi Yichmael, quatre anciens entrèrent le consoler : Rabbi Tarfon, Rabbi Yossi HaGuelili, Rabbi Elazar ben Azarya et Rabbi Akiva. Rabbi Tarfon leur dit : sachez qu'il est un grand sage et qu'il est versé dans les aggadot ; qu'aucun de vous n'entre dans les paroles de son compagnon.
Rabbi Akiva dit : et moi, je serai le dernier.
La baraita décrit un protocole de consolation. Rabbi Tarfon avertit : devant un maître de l'aggada, chaque consolateur doit apporter une parole entière, sans couper celle du précédent.
Rabbi Akiva se place en dernier, position la plus exposée, puisque les arguments les plus accessibles auront déjà été employés.
Rabbi Yichmael ouvrit et dit : ses fautes se sont multipliées, ses deuils se sont succédé, il a dérangé ses maîtres une première puis une seconde fois.
L'endeuillé parle de lui-même à la troisième personne. Sa parole ouvre la séance, conformément à la règle énoncée plus bas au nom de Rabbi Yo'hanan : le consolateur attend que l'endeuillé commence.
Rabbi Tarfon prit la parole et dit : « Et vos frères, toute la maison d'Israël, pleureront l'incendie » (Vayikra 10, 6). Les choses ne sont-elles pas à fortiori : si Nadav et Avihou, qui n'accomplirent qu'une seule mitsva, ainsi qu'il est écrit « et les fils d'Aharon lui présentèrent le sang » (Vayikra 9, 9), reçurent cela — les fils de Rabbi Yichmael, à combien plus forte raison.
Le raisonnement est un kal va-homer (à fortiori) applique à la consolation. Rabbi Tarfon prend un cas où l'Écriture ne porte au crédit des défunts qu'un acte unique, et où elle impose pourtant un deuil général.
La conséquence porte sur le deuil qui est dû aux fils de Rabbi Yichmael, connus pour leurs mitsvot.
Rabbi Yossi HaGuelili prit la parole et dit : « Et tout Israël le pleurera et l'ensevelira » (I Rois 14, 13). Les choses ne sont-elles pas à fortiori : si Aviya fils de Yarovam, qui ne fit qu'une seule bonne chose, ainsi qu'il est écrit à son sujet « car il s'est trouvé en lui quelque chose de bon » (ibid.), reçut cela — les fils de Rabbi Yichmael, à combien plus forte raison.
Le second consolateur déplace l'exemple : Aviya appartient à la maison de Yarovam, dynastie condamnée, et son unique bonne action lui vaut pourtant un deuil national.
Quelle est cette bonne chose ? Rabbi Zeira et Rabbi H'innana bar Papa.
L'un dit : il abandonna son poste de garde et monta pour la fête. Et l'autre dit : il supprima les postes de garde que son père Yarovam avait installés sur les routes afin qu'Israël ne monte pas pour la fête.
Les deux avis mesurent la portée de l'acte. Selon le premier, Aviya se contente de déserter son propre poste ; selon le second, il lève les barrages et rouvre les routes à tout le peuple.
Rabbi Elazar ben Azarya prit la parole et dit : « Tu mourras en paix, et comme on a brûlé pour tes pères, les rois anciens qui furent avant toi, ainsi brûlera-t-on pour toi » (Yirmeya 34, 5). Les choses ne sont-elles pas à fortiori : si Tsidkiyahou roi de Yehouda, qui n'accomplit qu'une seule mitsva, en faisant remonter Yirmeya de la boue, reçut cela — les fils de Rabbi Yichmael, à combien plus forte raison.
Le troisième consolateur passe du deuil public à la promesse d'une fin honorable. Les Tossefot précisent que Tsidkiyahou était un juste accompli, et que l'expression « une seule mitsva » vise ce que l'Écriture rapporte explicitement.
Rabbi Akiva prit la parole et dit : « En ce jour, grande sera la lamentation à Yerouchalayim, comme la lamentation de Hadadrimon dans la vallée de Meguido » (Zekharia 12, 11). Et Rav Yossef a dit : sans le targoum de ce verset, nous ne saurions pas ce qu'il énonce.
Le verset compare le deuil futur à un événement que l'Écriture ne raconte nulle part. Rav Yossef reconnaît au targoum une fonction de transmission : il conserve ici la clé du verset.
En ce temps-là, grande sera la lamentation à Yerouchalayim, comme la lamentation d'Ahav fils d'Omri que tua Hadadrimon fils de Tavrimon, et comme la lamentation de Yochiyahou fils d'Amon que tua Pharaon le boiteux dans la vallée de Meguido.
Le targoum lit « Hadadrimon » comme un nom d'homme et « la vallée de Meguido » comme le lieu d'une seconde mort. Le verset réunit alors deux deuils royaux, ce qui ouvre la voie au kal va-homer de Rabbi Akiva sur Ahav.
Les choses ne sont-elles pas à fortiori : si Ahav roi d'Israël, qui ne fit qu'une seule bonne chose, ainsi qu'il est écrit « et le roi se tenait debout dans son char face à Aram » (I Rois 22, 35), reçut cela — les fils de Rabbi Yichmael, à combien plus forte raison.
Rabbi Akiva prend le cas extrême : un roi dont l'Écriture ne retient qu'un geste, rester debout dans son char malgré sa blessure pour que son armée tienne. Ce geste seul lui vaut de servir de mesure à toute lamentation future.
Rava dit à Rabba bar Mari : il est écrit au sujet de Tsidkiyahou « tu mourras en paix », et il est écrit « et il creva les yeux de Tsidkiyahou » (Yirmeya 39, 7) ! Il lui dit : ainsi a dit Rabbi Yo'hanan : Nevoukhadnetsar mourut de son vivant.
Rava reprend le verset employé par Rabbi Elazar ben Azarya et le confronte à la fin réelle de Tsidkiyahou. La réponse déplace le sens de chalom : la paix désigne ce que le roi a vu, la chute de celui qui l'avait vaincu.
Et Rava dit à Rabba bar Mari : il est écrit au sujet de Yochiyahou « c'est pourquoi je vais te réunir à tes pères, et tu seras recueilli dans tes tombeaux en paix » (II Rois 22, 20), et il est écrit « et les archers tirèrent sur le roi Yochiyahou » (II Chroniques 35, 23), et Rav Yehouda a dit au nom de Rav : ils le rendirent semblable à un crible !
La même difficulté se pose pour Yochiyahou, avec une mort plus violente encore. La question de Rava porte sur la valeur d'une promesse formulée avec le mot chalom.
Il lui dit : ainsi a dit Rabbi Yo'hanan : le Temple ne fut pas détruit de son vivant.
La réponse suit la même logique que la précédente et s'appuie sur la suite du verset : « tes yeux ne verront pas tout le mal que je fais venir sur ce lieu ». La paix promise porte sur ce qui a été épargné au regard du roi.
Rabbi Yo'hanan a dit : les consolateurs n'ont pas le droit de dire une parole avant que l'endeuillé n'ouvre, ainsi qu'il est dit : « Après cela, Iyov ouvrit la bouche » (Iyov 3, 1), et ensuite : « Elifaz le Temani prit la parole » (Iyov 4, 1).
La sougya revient à la pratique de la consolation. L'ordre du livre de Iyov fournit la règle : sept jours de silence, la parole de l'endeuillé, puis seulement la réponse des amis.
Cette règle éclaire la baraita précédente, où Rabbi Yichmael parle le premier et où les quatre anciens répondent ensuite.
Rabbi Abahou a dit : d'où sait-on que l'endeuillé s'installe en tête ? Ainsi qu'il est dit : « Je choisissais leur voie et je siégeais en tête, je demeurais comme un roi au milieu de sa troupe, comme celui que les endeuillés consolent » (Iyov 29, 25).
Le verset associe dans une même phrase le fait de siéger en tête et la situation de deuil. Rabbi Abahou en tire la place de l'endeuillé dans la maison pendant la visite.
« Yenahem » laisse entendre les autres ! Rav Nahman bar Its'hak a dit : il est écrit yinahem.
L'objection porte sur la forme verbale : lue yenahem, elle désigne celui qui console, ce qui donnerait la place d'honneur aux visiteurs. Rav Nahman bar Its'hak s'appuie sur le ktiv, la graphie du verset, qui autorise la lecture yinahem, celui qui est consolé.
Mar Zoutra a dit : de là — « et le mirzah des affalés disparaîtra » (Amos 6, 7). Mirzah : il devient prince sur les affalés.
Mar Zoutra décompose le mot mirzah : l'homme amer et dont l'esprit est troublé par le chagrin. Le mot sar du verset se lit alors comme prince, et les serouhim sont ceux qui s'étendent autour de lui pour le consoler.
Rabbi Hama bar Hanina a dit : d'où sait-on que le hatan s'installe en tête ? Ainsi qu'il est dit : « comme un hatan qui se pare à la manière du cohen » (Yechaya 61, 10) : de même que le cohen est en tête, de même le hatan est en tête.
La sougya passe du deuil à la joie, avec la même question de préséance. Le verset compare explicitement le hatan au cohen, ce qui permet de lui transférer la place d'honneur.
Et le cohen lui-même, d'où le savons-nous ? De ce qu'a enseigné l'école de Rabbi Yichmael : « Tu le sanctifieras » (Vayikra 21, 8) — pour toute chose de sainteté : ouvrir le premier, bénir le premier, prendre le premier une belle part.
La préséance du hatan repose sur celle du cohen, qui doit donc être établie à son tour. Le verset « vekidachto » fonde trois priorités concrètes : la lecture de la Tora, le birkat hamazon, la part servie au repas.
Les Tossefot précisent la troisième : la belle part doit lui être donnée, le cohen n'ayant pas à se servir lui-même.
Rabbi Hanina a dit : la sortie de l'âme hors du corps est plus pénible
Le folio s'interrompt au milieu de la phrase de Rabbi Hanina, qui se poursuit au début du folio suivant par la comparaison servant de mesure à cette difficulté.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).