Moed_Katan 28a — La mort des justes : ce qu'elle expie, ce que son âge et sa soudaineté signifient, et les rencontres des maîtres avec l'ange de la mort

Moed_Katan 28a

Sougya : Le folio part d'une règle de convoi funèbre — on ne pose pas dans la rue le lit de la femme morte en couches — et Rabbi Elazar l'étend à toutes les femmes à partir de la mort de Miriam, ensevelie là même où elle mourut. De là, le Talmud passe à Miriam elle-même : elle aussi est morte par le baiser divin, appris par une gezera chava sur le mot « là », et l'Écriture l'a tu par convenance.

Rabbi Ami et Rabbi Elazar tirent ensuite des voisinages de versets que la mort des justes expie, comme la vache rousse et comme les vêtements de la kehouna. Vient alors une baraita qui classe la mort selon la durée de la maladie qui la précède, d'un jour à cinq, puis selon l'âge atteint : cinquante ans pour le karet, cinquante-deux pour Chmouel de Rama, soixante pour la main du Ciel, soixante-dix pour la vieillesse, quatre-vingts pour la force.

Rav Yossef fête ses soixante ans, Abaye lui oppose le karet des jours, et la mort subite de Rav Houna trouve sa réponse : passé quatre-vingts ans, elle est mort par le baiser. Rava énonce ensuite que la vie, les enfants et la subsistance dépendent du mazal, et le prouve en comparant Rabba et Rav H'isda, deux justes aux destins opposés.

Le folio s'achève sur une série de récits où des maîtres parlent à l'ange de la mort, négocient avec lui ou lui échappent un temps : Rava et Rav Che'orim, Rava et Rav Nah'man, Rabbi Elazar, Rav Chechet, Rav Achi, Rav H'isda et Rabbi H'iya.

Le plan du folio : de la sépulture de Miriam à l'ange de la mort 1. Miriam — segments 0 à 3 Où ensevelir une femme : « elle mourut là et fut ensevelie là ». Miriam morte par le baiser divin, appris par gezera chava sur le mot « là ». Voisinage des versets : la mort des justes expie. 2. La durée de la maladie — segments 4 à 6 Baraita : mort subite, un jour, deux, trois, quatre, cinq. Chaque durée porte un nom. Rabbi H'anin rattache le chiffre cinq au verset « voici que tes jours approchent pour mourir ». 3. L'âge atteint — segments 7 à 11 50 karet, 52 Chmouel de Rama, 60 main du Ciel, 70 vieillesse, 80 force. Rav Yossef fête ses soixante ans ; Abaye oppose le karet des jours ; la mort subite de Rav Houna est justifiée. 4. Mazal et ange de la mort — segments 12 à 23 Rava : la vie, les enfants et la subsistance dépendent du mazal. Preuve par Rabba et Rav H'isda, deux justes aux destins opposés. Puis sept récits de rencontre avec l'ange de la mort : ce qui protège un maître, ce qui finit par céder, et ce que la mort fait sentir à celui qui la traverse.
Les quatre mouvements du folio, du convoi funèbre de Miriam aux récits de l'ange de la mort.
Les deux échelles de la baraita : la durée de la maladie, puis l'âge atteint A. Jours de maladie avant la mort 0 1 2 3 4 5 h'atoufa arrachée deh'oufa précipitée deh'ouya repoussée guéé'ara réprimande nezifa blâme mort de tout homme aucun signe Moins la maladie dure, plus la mort est tenue pour un signe ; cinq jours ramènent au cas ordinaire. B. Âge atteint au moment de la mort 50 52 60 70 80 karet Chmouel de Rama main du Ciel verset bekhelah' = 60 seva vieillesse guevourot force Rabba étend le karet de 50 à 60 ans ; l'intervalle n'a pas été énuméré par égard pour Chmouel de Rama, mort à 52 ans. Passé 80 ans (guevourot), la mort subite cesse d'être un signe : elle devient mort par le baiser — réponse pour Rav Houna.
Les deux graduations de la baraita : jours de maladie avant la mort, puis âge atteint.
Cinq maîtres devant l'ange de la mort : ce qui protège, ce qui cède Maître Ce qui le tient hors d'atteinte Issue Rabbi Elazar Il mange de la terouma, appelée « saint » Le moment passé, il vit encore argument de convenance, non de mérite Rav Chechet Refuse de mourir au marché comme une bête Déplacement au domicile Rav Achi Demande trente jours pour réviser son étude Pris au trentième jour Bar Natan attend la charge de nassi Rav H'isda Sa bouche ne se tait jamais de l'étude Le cèdre se fend, il se tait Rabbi H'iya Inapprochable par sa justice Se livre à un pauvre qui demande Chaque protection est une occupation ininterrompue ou un titre de convenance ; l'ange attend l'interruption plutôt qu'il ne la force.
Les récits finaux : ce qui met un maître hors d'atteinte, et par quoi cette protection cesse.
1
אֶלָּא חַיָּה. אֲבָל שְׁאָר נָשִׁים — מַנִּיחִין.

Sauf la femme morte en couches. Mais les autres femmes, on les pose.

📜 Rachi (1)
אֶלָּא חַיָּה שֶׁמֵּתָה מֵחֲמַת ווָלָד שֶׁהִיא שׁוֹפַעַת:
Qui est morte à cause de l'enfantement, car elle s'écoule.
💡 Explication

Fin de la discussion ouverte au folio précédent sur le convoi funèbre. On avait enseigné que le lit d'une femme ne se pose pas dans la rue pendant le cortège ; la Guemara restreint la règle à la h'aya, la femme morte des suites de l'accouchement, dont le corps continue de s'écouler. Pour les autres femmes, la halte est permise.

2
רַבִּי אֶלְעָזָר אָמַר: אֲפִילּוּ שְׁאָר הַנָּשִׁים, דִּכְתִיב: ״וַתָּמָת שָׁם מִרְיָם וַתִּקָּבֵר שָׁם״ — סָמוּךְ לַמִּיתָה קְבוּרָה.

Rabbi Elazar dit : même les autres femmes, car il est écrit : « Et Miriam mourut là, et elle fut ensevelie là » — la sépulture est proche du lieu de la mort.

💡 Explication

Rabbi Elazar étend la règle à toute femme. Sa source est la double mention de « là » dans le verset sur Miriam : le lieu de la mort et le lieu de la sépulture coïncident. On en tire une conduite pratique : pour une femme, on enterre au plus près du lieu du décès, donc on évite les haltes qui prolongent le trajet.

3
וְאָמַר רַבִּי אֶלְעָזָר: אַף מִרְיָם בִּנְשִׁיקָה מֵתָה. אָתְיָא ״שֵׁם״ ״שָׁם״ מִמֹּשֶׁה. וּמִפְּנֵי מַה לֹא נֶאֱמַר בָהּ ״עַל פִּי ה׳״ — מִפְּנֵי שֶׁגְּנַאי הַדָּבָר לְאָומְרוֹ.

Et Rabbi Elazar dit : Miriam elle aussi est morte par le baiser. On l'apprend par « là » et « là » depuis Moche.

Et pourquoi n'a-t-il pas été dit à son sujet « sur l'ordre de ה' » ? Parce que la chose serait inconvenante à dire.

💡 Explication

Le même verset sert maintenant à une autre fin. Le mot « là » se retrouve chez Moche, dont la Torah dit qu'il mourut « sur l'ordre de ה' », expression que la tradition entend comme la mitat nechika, la mort par le baiser divin, sans la souffrance de l'arrachement. La gezera chava, l'analogie fondée sur un mot commun à deux passages, transporte à Miriam ce qui est dit de Moche.

Reste à expliquer le silence du texte. La Guemara répond par la convenance du langage : l'image du baiser, employée à propos d'une femme, ne pouvait s'écrire. Le contenu est donc transmis par l'analogie, là où l'énoncé direct était exclu.

4
אָמַר רַבִּי אַמִּי: לָמָּה נִסְמְכָה מִיתַת מִרְיָם לְפָרָשַׁת פָּרָה אֲדֻומָּה? לוֹמַר לָךְ: מַה פָּרָה אֲדֻומָּה מְכַפֶּרֶת — אַף מִיתָתָן שֶׁל צַדִּיקִים מְכַפֶּרֶת. אָמַר רַבִּי אֶלְעָזָר: לָמָּה נִסְמְכָה מִיתַת אַהֲרֹן לְבִגְדֵי כְהֻונָּה? מַה בִּגְדֵי כְהֻונָּה מְכַפְּרִין — אַף מִיתָתָן שֶׁל צַדִּיקִים מְכַפֶּרֶת.

Rabbi Ami dit : pourquoi la mort de Miriam a-t-elle été placée auprès de la section de la vache rousse ? Pour t'enseigner : de même que la vache rousse expie, de même la mort des justes expie.

Rabbi Elazar dit : pourquoi la mort d'Aharon a-t-elle été placée auprès des vêtements de la kehouna ? De même que les vêtements de la kehouna expient, de même la mort des justes expie.

🗂️ Tossefot (3)
מַה פָּרָה אֲדֻומָּה מְכַפֶּרֶת. פֵּירוּשׁ עַל מַעֲשֵׂה הָעֵגֶל וְכִדְאָמְרִינַן בַּמִּדְרָשׁ מָשָׁל לְבֶן הַשִּׁפְחָה שֶׁטִּינֵּף פַּלְטֵירִין שֶׁל מֶלֶךְ אוֹמֵר הַמֶּלֶךְ תָּבֹא אִמּוֹ וְכוּ':
« De même que la vache rousse expie. » C'est-à-dire pour la faute du veau d'or, comme nous le disons dans le Midrach : une parabole, le fils de la servante a souillé le palais du roi ; le roi dit : que sa mère vienne (le nettoyer), etc.
מִיתַת אַהֲרֹן לְבִגְדֵי כְהֻונָּה. דִּכְתִיב (בַּמִּדְבָּר כ׳:כ״ו) וְהַפְשֵׁט אֶת אַהֲרֹן אֶת בְּגָדָיו וְאַהֲרֹן יֵאָסֵף וּמֵת שָׁם וְכֵן פֵּי' בַּקּוּנְטְרֵס וְאֵין לְפָרֵשׁ מִיתַת בְּנֵי אַהֲרֹן לְבִגְדֵי קֹדֶשׁ יִלְבַּשׁ לְפִי שֶׁאֵינוֹ סָמוּךְ כ"כ:
« La mort d'Aharon auprès des vêtements de la kehouna. » Car il est écrit (Bamidbar 20,26) : « Et dépouille Aharon de ses vêtements... et Aharon sera recueilli et mourra là » ; ainsi l'a expliqué le Kountras (Rachi). On ne peut pas expliquer qu'il s'agit de la mort des fils d'Aharon placée auprès de « il revêtira les vêtements de sainteté », car ce passage n'est pas contigu à ce point.
מַה בִּגְדֵי כְהֻונָּה מְכַפְּרִין. בִּזְבָחִים כו' (דַּף פח:):
« De même que les vêtements de la kehouna expient. » Cela est exposé dans Zevah'im, etc. (folio 88b).
💡 Explication

Deux enseignements bâtis sur le même procédé : la semikhout, le voisinage de deux passages dans la Torah, est tenue pour signifiante. La mort de Miriam suit immédiatement la section de la vache rousse ; la mort d'Aharon est racontée au moment où ses vêtements sont transmis à Elazar.

Les deux termes de comparaison ont une propriété commune, celle d'expier. La conclusion, identique dans les deux cas, est que la mort d'un juste expie pour sa génération. Les Tossefot précisent l'objet de cette expiation : la faute du veau d'or, selon la parabole du Midrach où la mère vient nettoyer ce que son fils a souillé.

🖼️ Schéma
Deux voisinages de versets, une même conclusion Mort de Miriam placée auprès de la vache rousse Mort d'Aharon placée auprès des vêtements de la kehouna La vache rousse expie Les vêtements de la kehouna expient La mort des justes expie Rabbi Ami depuis Miriam, Rabbi Elazar depuis Aharon
Deux voisinages de versets aboutissant à la même conclusion sur la mort des justes.
5
תָּנוּ רַבָּנַן: מֵת פִּתְאוֹם — זוֹ הִיא מִיתָה חֲטוּפָה, חָלָה יוֹם אֶחָד וָמֵת — זוֹ הִיא מִיתָה דְּחוּפָה. רַבִּי חֲנַנְיָא בֶּן גַּמְלִיאֵל אוֹמֵר: זוֹ הִיא מִיתַת מַגֵּפָה, שֶׁנֶּאֱמַר: ״בֶּן אָדָם הִנְנִי לֹוקֵחַ מִמְּךָ אֶת מַחְמַד עֵינֶיךָ בְּמַגֵּפָה״, וּכְתִיב: ״וָאֲדַבֵּר אֶל הָעָם בַּבֹּקֶר וַתָּמָת אִשְׁתִּי בָּעָרֶב״.

Nos maîtres ont enseigné : celui qui meurt subitement, voilà la mort arrachée (h'atoufa) ; celui qui a été malade un jour et est mort, voilà la mort précipitée (deh'oufa). Rabbi H'anania ben Gamliel dit : voilà la mort par fléau (magefa), ainsi qu'il est dit : « Fils d'homme, voici que je prends de toi le désir de tes yeux par un fléau », et il est écrit : « Je parlai au peuple le matin, et ma femme mourut le soir ».

📜 Rachi (1)
מֵת פִּתְאוֹם שֶׁלֹּא חָלָה:
Sans avoir été malade.
🗂️ Tossefot (2)
חֲטוּפָה וּדְחוּפָה. לָא יָדַעְנָא מַאי שְׁנָא הוּא וּמְנָא לֵיהּ:
« Arrachée et précipitée. » Je ne sais pas en quoi elles diffèrent l'une de l'autre, ni d'où il le tient.
וָאֲדַבֵּר אֶל הָעָם בַּבֹּקֶר. פִּי' וְחָלְתָה וּמֵתָה:
« Je parlai au peuple le matin. » C'est-à-dire qu'elle tomba malade (le matin) et mourut (le soir).
💡 Explication

Une baraita ouvre ici un classement de la mort selon la durée de la maladie qui l'a précédée. Le principe est que la mort sans avertissement est tenue pour un signe défavorable, et que l'avertissement s'allonge à mesure que la maladie dure.

Rabbi H'anania ben Gamliel donne un nom différent au deuxième cas et l'appuie sur Yeh'ezkel : la femme du prophète lui est prise « par un fléau », et le récit montre qu'un matin la sépare de sa mort au soir. Les Tossefot lisent le verset dans ce sens : elle tomba malade le matin et mourut le soir, soit une maladie d'un seul jour.

6
שְׁנֵי יָמִים וּמֵת — זוֹ הִיא מִיתָה דְּחוּיָה. שְׁלֹשָׁה — גְּעָרָה. אַרְבָּעָה — נְזִיפָה. חֲמִשָּׁה — זוֹ הִיא מִיתַת כָּל אָדָם.

Deux jours et il est mort, voilà la mort repoussée (deh'ouya). Trois, une réprimande (guéé'ara).

Quatre, un blâme (nezifa). Cinq, voilà la mort de tout homme.

💡 Explication

La suite de la graduation. Chaque jour supplémentaire de maladie adoucit le nom donné à la mort : de l'arrachement, on passe à la simple réprimande, puis au blâme, enfin au cas ordinaire. À partir de cinq jours, la mort ne porte plus de signe particulier.

7
אָמַר רַבִּי חָנֲין, מַאי קְרָא: ״הֵן קָרְבוּ יָמֶיךָ לָמוּת״. ״הֵן״ — חַד, ״קָרְבוּ״ — תְּרֵי, ״יָמֶיךָ״ — תְּרֵי, הָא חֲמִשָּׁה. ״הֵן״ חַד, שֶׁכֵּן בְּלָשׁוֹן יְוָנִי קוֹרִין לְאַחַת ״הֵן״.

Rabbi H'anin dit : quel est le verset ? « Voici que tes jours approchent pour mourir ».

« Voici » (hen) — un ; « approchent » — deux ; « tes jours » — deux : cela fait cinq. « Hen » vaut un, car en langue grecque on appelle le nombre un « hen ».

🗂️ Tossefot (1)
הֵן קִרְבּוֹ וְכוּ'. לָאו דַּוְקָא דְּלָא אַשְׁכַּחְנָא דְּמֹשֶׁה הָיָה חוֹלֶה וּבְיוֹם מוֹתוֹ כָּתַב הַרְבֵּה (סוֹטָה יג:) וּפָסַע כַּמָּה פְּסִיעוֹת בְּבַת אַחַת כִּדְפֵירֵשׁ בְּפֵירוּשׁ חֻומָּשׁ:
« Voici que tes jours approchent », etc. Cela n'est pas à prendre au pied de la lettre, car nous ne trouvons pas que Moche ait été malade : au jour de sa mort il écrivit beaucoup (Sota 13b) et franchit plusieurs pas d'un seul coup, comme il est expliqué dans le commentaire du H'oumach.
💡 Explication

Le chiffre cinq reçoit un appui scripturaire. Le verset annonce à Moche sa mort prochaine ; Rabbi H'anin en compte les termes. Karvou et yamekha sont au pluriel, et un pluriel vaut au minimum deux. Pour hen, le Talmud recourt au grec, où ce mot désigne l'unité : un plus deux plus deux font cinq.

Les Tossefot refusent de prendre ce décompte comme le récit d'une maladie réelle : la tradition montre Moche écrivant beaucoup au jour de sa mort et marchant à grandes enjambées. Le verset fournit le chiffre, non la description d'une agonie.

🖼️ Schéma
Comment le verset donne le chiffre cinq Hen karvou yamekha lamout — voici que tes jours approchent pour mourir Hen un, en langue grecque 1 karvou pluriel, minimum deux 2 yamekha pluriel, minimum deux 2 1 + 2 + 2 = cinq jours de maladie
Le verset lu terme à terme : un, deux, deux — cinq jours.
8
מֵת בַּחֲמִשִּׁים שָׁנָה — זוֹ הִיא מִיתַת כָּרֵת. חֲמִשִּׁים וּשְׁתַּיִם שָׁנָה — זוֹ הִיא מִיתָתוֹ שֶׁל שְׁמוּאֵל הָרָמָתִי. שִׁשִּׁים — זוֹ הִיא מִיתָה בִּידֵי שָׁמַיִם.

Mort à cinquante ans, voilà la mort par karet. Cinquante-deux ans, voilà la mort de Chmouel de Rama.

Soixante, voilà la mort par la main du Ciel.

📜 Rachi (1)
מֵחֲמִשִּׁים שָׁנָה וּלְמַעְלָה:
À partir de cinquante ans, et au-delà.
🗂️ Tossefot (2)
מֵת בַּחֲמִשִּׁים זוֹ הִיא מִיתַת כָּרֵת. בִּירוּשַׁלְמִי (פ"ב דְּבִיכּוּרִים) דִּייֵּק מֵאֵל תַּכְרִיתוּ שֵׁבֶט הַקְּהָתִי (בַּמִּדְבָּר ד׳:ג׳) וַעֲבוֹדָתָם עַד חֲמִשִּׁים דִּכְתִיב (שָׁם ח) מִבֶּן חֲמִשִּׁים שָׁנָה יָשׁוּב מִצְּבָא הָעֲבֹודָה וְעוֹד מִימֵי שְׁנוֹתָיו ע' שָׁנָה דַּל עֶשְׂרִין דְּלָא אֵיעָנֵשׁ עֲלֵיהֶן נִשְׁתַּייְּרוּ חֲמִשִּׁים (כְּדַאי' שַׁבָּת פט:) וְתֵימַהּ לְפִי' דְּהָא מַשְׁמַע בִּשְׁמַעְתִּין דְּבַחֲמִשִּׁים מִשֶּׁנּוֹלַד קָאָמַר וְעוֹד יְהֵא חֲמִשִּׁים לְאַחַר שֶׁנִּתְחַיֵּיב כָּרֵת וְהוּא מִיתַת כָּל אָדָם:
« Mort à cinquante ans, voilà la mort par karet. » Dans le Yerouchalmi (chapitre 2 de Bikourim) on le déduit de « Ne retranchez pas la tribu de Kehat » (Bamidbar 4), leur service allant jusqu'à cinquante ans, ainsi qu'il est écrit (ibid. 8) : « À partir de cinquante ans il se retirera du service ». On l'appuie encore sur « les jours de nos années sont soixante-dix ans » : retranche vingt années pour lesquelles on n'est pas puni, il reste cinquante (comme il est dit dans Chabat 89b). Cette explication fait difficulté, car il ressort de notre sougya qu'il s'agit de cinquante ans depuis la naissance ; et d'autre part il faudrait alors compter cinquante ans après le moment où l'on est devenu passible de karet, ce qui reviendrait à la mort de tout homme.
וּמִיתָה בִּידֵי שָׁמַיִם בְּשִׁשִּׁים. בִּירוּשַׁלְמִי מַפִּיק מִמֵּתֵי מִדְבָּר דְּאָמְרִינַן לֹא מֵת אֶחָד מֵהֶן פָּחוֹת מִבֶּן שִׁשִּׁים וּמִיתָה דְּהָכָא מַשְׁמַע זוֹ הִיא מִיתָה בִּידֵי שָׁמַיִם וְכָרֵת בַּחֲמִשִּׁים עַד שִׁשִּׁים וְלֹא שִׁשִּׁים בִּכְלָל וְזֶהוּ שֶׁזַּרְעוֹ נִכְרָת וי"מ דַּחֲמִשִּׁים הִיא מִיתָה שֶׁבִּידֵי שָׁמַיִם וְכִי אִיתָא בַּהֲדֵי זַרְעוֹ הָוֵי כָּרֵת וְשִׁשִּׁים מִיתַת כָּל אָדָם וּבְשַׁבָּת פֶּרֶק שֵׁנִי (כה. בד"ה כָּרֵת) וּבְרֵישׁ יְבָמוֹת (ב. בד"ה אֵשֶׁת אָחִיו) הֶאֱרַכְתִּי:
« Et la mort par la main du Ciel à soixante ans. » Dans le Yerouchalmi on le déduit de la génération du désert, dont on dit qu'aucun d'eux ne mourut à moins de soixante ans. La mort mentionnée ici indique qu'il s'agit de la mort par la main du Ciel, le karet allant de cinquante à soixante ans, soixante non compris, et c'est le cas où sa descendance est retranchée. Certains expliquent que cinquante ans est la mort par la main du Ciel, que le karet est ce même âge accompagné du retranchement de la descendance, et que soixante ans est la mort de tout homme. J'ai développé cela dans Chabat, deuxième chapitre (25a, s.v. karet) et au début de Yevamot (2a, s.v. echet ah'iv).
💡 Explication

Une seconde graduation commence, fondée cette fois sur l'âge atteint. Le karet, le retranchement, est la peine des transgressions les plus graves ; la baraita lui assigne un âge de mort. La mita bidei chamayim, la mort par la main du Ciel, est une sanction moins lourde, placée à soixante ans.

Chmouel de Rama, mort à cinquante-deux ans, occupe une place à part : son âge est nommé pour lui-même, sans être rangé parmi les signes de sanction.

9
אָמַר מַר זוּטְרָא: מַאי קְרָא — דִּכְתִיב: ״תָּבֹא בְּכֶלַח אֱלֵי קֶבֶר״, ״בְּכֶלַח״ בְּגֵימַטְרְיָא שִׁיתִין הָווּ.

Mar Zoutra dit : quel est le verset ? Il est écrit : « Tu viendras au tombeau dans la maturité (bekhelah') » ; « bekhelah' » vaut soixante en guematria.

💡 Explication

Appui scripturaire pour l'âge de soixante ans. Le mot bekhelah', dans le livre de Iyov, désigne la pleine maturité ; la somme numérique de ses lettres donne soixante. La guematria, le calcul de la valeur numérique des lettres, sert ici à rattacher un chiffre déjà énoncé à un terme de l'Écriture.

10
שִׁבְעִים — שִׁיבָה. שְׁמוֹנִים — גְּבוּרוֹת, דִּכְתִיב: ״יְמֵי שְׁנוֹתֵינוּ בָהֶם שִׁבְעִים שָׁנָה וְאִם בִּגְבוּרֹות שְׁמוֹנִים שָׁנָה״. אָמַר רַבָּה: מֵחֲמִשִּׁים וְעַד שִׁשִּׁים שָׁנָה — זוֹ הִיא מִיתַת כָּרֵת. וְהַאי דְּלָא חָשֵׁיב לְהוּ — מִשּׁוּם כְּבוֹדוֹ שֶׁל שְׁמוּאֵל הָרָמָתִי.

Soixante-dix, la vieillesse (seva). Quatre-vingts, la force (guevourot), car il est écrit : « Les jours de nos années sont soixante-dix ans, et si par la force, quatre-vingts ans ».

Rabba dit : de cinquante à soixante ans, voilà la mort par karet. Et si on ne les a pas énumérées, c'est par égard pour l'honneur de Chmouel de Rama.

📜 Rachi (1)
וְהַאי דְּלָא חָשֵׁיב לֵיהּ בַּהֲדֵי כָּרֵת:
Parmi les années du karet.
💡 Explication

Les deux derniers échelons sont tirés du Psaume, qui fixe la durée de la vie à soixante-dix ans et réserve quatre-vingts à ceux dont les forces le permettent.

Rabba complète ensuite la liste : le karet ne vise pas le seul cinquantième anniversaire mais toute la décennie qui va jusqu'à soixante ans. La baraita a garde le silence sur cet intervalle pour une raison de convenance, afin de ne pas ranger la mort de Chmouel de Rama, survenue à cinquante-deux ans, parmi les morts par retranchement.

11
רַב יוֹסֵף כִּי הֲוָה בַּר שִׁיתִּין, עֲבַד לְהוּ יוֹמָא טָבָא לְרַבָּנַן, אֲמַר: נָפְקִי לִי מִכָּרֵת. אָמַר לֵיהּ אַבַּיֵּי: נְהִי דִּנְפַק לֵיהּ מָר מִכָּרֵת דִּשְׁנֵי, מִכָּרֵת דְּיוֹמֵי מִי נָפֵיק מָר? אֲמַר לֵיהּ: נְקוֹט לָךְ מִיהָא פַּלְגָא בִּידָךְ.

Rav Yossef, lorsqu'il eut soixante ans, fit un jour de fête pour les maîtres. Il dit : je suis sorti du karet.

Abaye lui dit : admettons que le maître soit sorti du karet des années, du karet des jours le maître est-il sorti ? Il lui répondit : tiens au moins la moitié dans ta main.

📜 Rachi (2)
כָּרֵת דְּיוֹמֵי שֶׁמָּא יָמוּת מִיתָה חֲטוּפָה:
Peut-être mourra-t-il d'une mort arrachée.
פַּלְּגָא דְּמַכֶּרֶת דִּשְׁנֵי מִיהָא פַּלְטִי לִי:
Du karet des années, en tout cas, je suis échappé.
💡 Explication

Rav Yossef applique à lui-même l'enseignement de Rabba : ayant dépassé soixante ans, il est hors de l'âge assigné au karet, et il en fait une fête pour les maîtres.

Abaye objecte que le folio a défini deux karet : celui des années et celui des jours, c'est-à-dire la mort subite, qui reste possible à tout âge. La réponse de Rav Yossef pose un principe de conduite : une délivrance partielle se reçoit comme un bien, et l'on se réjouit de la part acquise sans attendre la certitude complète.

🖼️ Schéma
Deux karet, une seule sortie : Rav Yossef et Abaye Karet des années mourir avant soixante ans Rav Yossef atteint soixante ans sorti — il fait un jour de fête Karet des jours mourir subitement, sans maladie objection d'Abaye : rien ne l'écarte toujours ouvert Réponse de Rav Yossef : « prends au moins la moitié en main » une délivrance partielle reste une délivrance et mérite la fête
Les deux karet et la réponse de Rav Yossef à l'objection d'Abaye.
12
רַב הוּנָא נָח נַפְשֵׁיהּ פִּתְאוֹם, הֲווֹ קָא דָּייְגִי רַבָּנַן, תְּנָא לְהוּ זוּגָא דְּמֵהַדְייָב: לֹא שָׁנוּ אֶלָּא שֶׁלֹּא הִגִּיעַ לִגְבוּרוֹת, אֲבָל הִגִּיעַ לִגְבוּרוֹת — זוֹ הִיא מִיתַת נְשִׁיקָה.

Rav Houna quitta ce monde subitement, et les maîtres s'en inquiétaient. Zouga de Hadaiev leur enseigna : on n'a enseigné cela que pour celui qui n'a pas atteint l'âge de la force ; mais celui qui a atteint l'âge de la force, voilà la mort par le baiser.

💡 Explication

Le cas réel vient éprouver la baraita. Rav Houna, un maître éminent, meurt sans maladie ; ses élèves craignent d'avoir à lire sa mort comme une mort arrachée.

La réponse restreint la portée de la règle : le classement selon la soudaineté vaut avant quatre-vingts ans. Passé l'âge de la guevourot, la mort sans maladie change de sens et devient mitat nechika, ce qui avait été dit de Moche et de Miriam au début du folio.

13
אָמַר רָבָא: חַיֵּי, בְּנֵי וּמְזוֹנֵי, לָא בִּזְכוּתָא תַּלְיָא מִילְּתָא, אֶלָּא בְּמַזָּלָא תַּלְיָא מִילְּתָא. דְּהָא רַבָּה וְרַב חִסְדָּא תַּרְוַייְהוּ רַבָּנַן צַדִּיקֵי הֲווֹ, מָר מְצַלֵּי וְאָתֵי מִיטְרָא וּמָר מְצַלֵּי וְאָתֵי מִיטְרָא,

Rava dit : la vie, les enfants et la subsistance ne dépendent pas du mérite, mais du mazal. Car Rabba et Rav H'isda étaient tous deux des maîtres justes : l'un priait et la pluie venait, l'autre priait et la pluie venait,

🗂️ Tossefot (1)
אֶלָּא בְּמַזָּלָא תַּלְיָא מִילְּתָא. וְהִקְשׁוּ בְּתוֹסָפוֹת הָא דַּאֲמָרָן בְּסוֹף שַׁבָּת (דַּף קָנוּ. וְשָׁם) אֵין מַזָּל לְיִשְׂרָאֵל וי"ל דְּלִפְעָמִים מִשְׁתַּנֶּה ע"י מַזָּל כִּי הָנְהוּ דְּהָתָם וּפְעָמִים שֶׁאֵין מִשְׁתַּנֶּה כִּדְאָמְרִינַן בְּתַעֲנִית (דַּף כֹּה.) גַּבֵּי רַבִּי אֶלְעָזָר בֶּן פְּדָת דא"ל נִיחָא לָךְ דְּאַחְרִיב עָלְמָא דְּאוּלַי אֶבְרֵי' בְּעִידָּנָא דִּמְזוֹנֵי:
« Mais cela dépend du mazal. » On a objecté dans les Tossefot à partir de ce que nous disons à la fin de Chabat (156a) : « Israël n'est pas soumis au mazal ». On peut répondre que la destinée change parfois par l'effet du mazal, comme dans les cas rapportés là-bas, et que parfois elle ne change pas, comme nous le disons dans Taanit (25a) au sujet de Rabbi Elazar ben Pedat, à qui il fut dit : te convient-il que je détruise le monde ? peut-être seras-tu créé à une heure de subsistance.
💡 Explication

Rava énonce une règle sur trois domaines : h'ayei la durée de la vie, banei les enfants, mezonei la subsistance. Ces trois-là sont assignés par le mazal, la part fixée à chacun, plutôt que par le mérite acquis.

La démonstration prend deux maîtres dont le mérite se mesure par un même signe : la prière de chacun fait tomber la pluie. Le mérite étant égal, toute différence dans les trois domaines énoncés devra s'expliquer autrement. Les Tossefot rapprochent cet énoncé de la formule « Israël n'est pas soumis au mazal » et distinguent les cas où la destinée change de ceux où elle demeure.

🖼️ Schéma
La preuve de Rava : deux justes égaux, deux destins opposés Mérite égal : chacun prie et la pluie tombe Rav H'isda quatre-vingt-douze ans soixante noces dans sa maison fleur de farine pour les chiens et personne ne la réclame Rabba quarante ans soixante deuils dans sa maison pain d'orge pour les hommes et il en manque encore H'ayei, banei oumezonei dépendent du mazal
La preuve de Rava : mérite égal, destins opposés.
14
רַב חִסְדָּא חֲיָה תִּשְׁעִין וְתַרְתֵּין שְׁנִין, רַבָּה חָיָה אַרְבְּעִין. בֵּי רַב חִסְדָּא שִׁיתִּין הִלּוּלֵי, בֵּי רַבָּה שִׁיתִּין תִּיכְלֵי.

Rav H'isda vécut quatre-vingt-douze ans, Rabba en vécut quarante. Dans la maison de Rav H'isda, soixante noces ; dans la maison de Rabba, soixante deuils.

🗂️ Tossefot (1)
שִׁתִּין הִלּוּלֵי. יֵשׁ מְפָרְשִׁים לָאו דַּוְקָא:
« Soixante noces. » Certains expliquent que ce chiffre n'est pas à prendre au pied de la lettre.
💡 Explication

Les deux premiers domaines sont vérifiés : la durée de la vie, plus du double pour l'un, et les enfants, comptés par les noces célébrées dans une maison où par les deuils portés dans l'autre. Les Tossefot signalent que le chiffre soixante marque l'abondance et ne se prend pas au sens strict.

15
בֵּי רַב חִסְדָּא סְמִידָא לְכַלְבֵי וְלָא מִתְבְּעֵי, בֵּי רַבָּה נַהֲמָא דִּשְׂעָרֵי לְאִינָשֵׁי וְלָא מִשְׁתְּכַח.

Dans la maison de Rav H'isda, de la fleur de farine (semida) pour les chiens, et on ne la réclamait pas ; dans la maison de Rabba, du pain d'orge pour les hommes, et il ne s'en trouvait pas.

💡 Explication

Le troisième domaine, la subsistance, est mesuré par un contraste de détails : la farine la plus fine donnée aux chiens d'une maison sans que nul y prête attention, et le pain le plus grossier manquant aux hommes de l'autre. Les trois termes de Rava se trouvent ainsi vérifiés sur deux justes de mérite comparable.

16
וְאָמַר רָבָא: הָנֵי תְּלָת מִילֵּי בְּעַאי קַמֵּי שְׁמַיָּא, תַּרְתֵּי יְהַבוּ לִי, חֲדָא לָא יְהַבוּ לִי: חוֹכַמְתֵּיהּ דְּרַב הוּנָא, וְעֻותְרֵיהּ דְּרַב חִסְדָּא, וִיהַבוּ לִי. עִנְוְתָנוּתֵיהּ דְּרַבָּה בַּר רַב הוּנָא, לָא יְהַבוּ לִי.

Et Rava dit : j'ai demandé ces trois choses devant le Ciel ; deux m'ont été données, une ne m'a pas été donnée. La sagesse de Rav Houna et la richesse de Rav H'isda, elles m'ont été données ; l'humilité de Rabba bar Rav Houna, elle ne m'a pas été donnée.

💡 Explication

Le propos se rattache à la richesse de Rav H'isda qui vient d'être décrite. Rava demande trois qualités prises chez trois maîtres. La sagesse et la richesse lui sont accordées ; l'humilité lui est refusée, qualité de caractère que la demande n'obtient pas comme s'obtiennent les deux autres.

17
רַב שְׂעוֹרִים אֲחוּהּ דְּרָבָא הֲוָה יָתֵיב קַמֵּיהּ דְּרָבָא, חַזְייֵהּ דַּהֲוָה קָא מְנַמְנֵם. אֲמַר לֵיהּ: לֵימָא לֵיהּ מָר דְּלָא לְצַעֲרַן. אֲמַר לֵיהּ: מָר לָאו שׁוֹשְׁבִינֵיהּ הוּא? אֲמַר לֵיהּ: כֵּיוָן דְּאִימְּסַר מַזָּלָא, לָא אַשְׁגַּח בִּי. אֲמַר לֵיהּ: לִיתְחֲזֵי לִי מַר. אִיתְחֲזִי לֵיהּ. אֲמַר לֵיהּ: הֲוָה לֵיהּ לְמָר צַעֲרָא? אֲמַר לֵיהּ: כִּי רִיבְדָּא דְּכוּסִילְתָּא.

Rav Che'orim, frère de Rava, était assis devant Rava ; il le vit qui somnolait. Il lui dit : que le maître lui dise de ne pas me faire souffrir.

Il lui dit : le maître n'est-il pas son familier ? Il lui dit : puisque le mazal a été livré, il ne fait plus attention à moi.

Il lui dit : que le maître m'apparaisse. Il lui apparut.

Il lui dit : le maître a-t-il eu de la souffrance ? Il lui dit : comme la piqûre de la lancette du saigneur.

📜 Rachi (6)
מְנַמְנֵם גּוֹסֵס:
À l'agonie.
א"ל רָבָא לְרַב שְׂעוֹרִים:
Rava a Rav Che'orim.
לֵימָא מַר לְמַלְאַךְ הַמָּוֶת דְּלָא לְצַעוֹרֵי:
Que le maître dise à l'ange de la mort de ne pas me faire souffrir.
שׁוֹשְׁבִינֵיהּ דְּמַלְאַךְ הַמָּוֶת:
Le familier de l'ange de la mort.
דְּאִימְּסַר מַזָּלֵיהּ אִיתְּרַע מַזָּלֵיהּ:
Son mazal a été ébranlé.
לִיתְחֲזֵי לִי מַר בָּתַר מִיתָה:
Après la mort.
💡 Explication

Premier des récits de rencontre avec l'ange de la mort. Rava, a l'agonie, demande à son frère d'intervenir auprès de l'ange ; Rav Che'orim s'étonne, puisque Rava passait pour proche de celui-ci, son chochvin, le compagnon qui accompagne le marié.

La réponse énonce une règle : une fois le mazal d'un homme remis à l'ange, la familiarité antérieure ne compte plus. Suit la demande d'apparition posthume, qui revient dans le récit suivant, et la réponse sur la souffrance de la mort, comparée à l'entaille légère du saigneur.

18
רָבָא הֲוָה יָתֵיב קַמֵּיהּ דְּרַב נַחְמָן, חַזְייֵהּ דְּקָא מְנַמְנֵם. אֲמַר לֵיהּ: לֵימָא לֵיהּ מָר דְּלָא לְצַעֲרַן. אֲמַר לֵיהּ: מָר לָאו אָדָם חָשׁוּב הוּא? אֲמַר לֵיהּ: מַאן חֲשִׁיב, מַאן סְפִין, מַאן רָקִיעַ!

Rava était assis devant Rav Nah'man ; il le vit qui somnolait. Il lui dit : que le maître lui dise de ne pas me faire souffrir.

Il lui dit : le maître n'est-il pas un homme considéré ? Il lui dit : qui est considéré, qui compte, qui est digne !

📜 Rachi (2)
מָר לָאו אָדָם חָשׁוּב לֵימָא לֵיהּ מַר:
Sous-entendu : que le maître le lui dise lui-même.
סְפִין רָקִיעַ מְתֻוקָּן לְמִיבְעֵי מִינֵּיהּ:
Assez estimé pour qu'on lui demande quelque chose.
🗂️ Tossefot (2)
סְפִין. חָשׁוּב לְמָחָר (הוּא ו) הִיא מֵתָה וְאֵין כָּל בְּרִיָּה סְפוּנָה (כְּתֻובּוֹת עב.) פֵּירוּשׁ חֲשׁוּבָה וּבַמִּדְרָשׁ יְלַמְּדֵנוּ אֵין הָעוֹבְדֵי כּוֹכָבִים סְפוּנִים כְּלוּם שְׁנָא' (יְשַׁעְיָהוּ מ) כָּל הַגּוֹיִם כְּאַיִן נֶגְדּוֹ וְכֵן פֵּירֵשׁ בֶּעָרוּךְ וְהֵבִיא עֲדַיִין רְאָיוֹת אֲחֵרוֹת:
« Safin. » Considéré. « Demain elle mourra et aucune créature n'en fait cas (sefouna) » (Ketoubot 72a), ce qui veut dire : considérée. Et dans le Midrach Yelamdenou : les idolâtres ne comptent pour rien (sefounim), ainsi qu'il est dit (Yechaya 40) « toutes les nations sont comme rien devant Lui ». Ainsi l'a expliqué le Aroukh, qui apporte encore d'autres preuves.
מַאן רָקִיעַ. פִּי' מְתֻוקָּן וְתָפוּר וּנְעָלוֹת בָּלוֹת וּמְטֻולָּאוֹת (יְהוֹשֻׁעַ ט) תַּרְגּוּם בַּלָּן וּמְרֻוקָּעִים לִמְתַפְּרוֹת כְּסָתוֹת (יְחֶזְקֵאל יג) תַּרְגּוּמוֹ דִּמְחַטְּטִים רְקִיעֵי חָשׁוּךְ וְהוּא לְשׁוֹן יִשְׁמָעֵאל חֲתִיכַת בֶּגֶד תְּפוּרָה עַל הַקֶּרַע בֶּעָרוּךְ וְעוֹד הֵבִיא דְּאָמְרִינַן בְּפֶ' לֹא יַחְפֹּור (ב"ב דַּף כ.) חָזֵי לְמִרְקַע לָבוּשׁ מִיהוּ יֵשׁ סְפָרִים כָּתוּב שָׁם לְקַרְעָא:
« Man rakia. » C'est-à-dire remis en état et cousu. « Et des sandales usées et rapiécées » (Yehochoua 9), que le Targoum rend par « usées et rapiécées » ; « celles qui cousent des coussins » (Yeh'ezkel 13), que le Targoum rend par « celles qui piquent des pièces ». Et c'est un terme de la langue ismaélite désignant un morceau d'étoffe cousu sur une déchirure, ainsi dans le Aroukh. Il apporte encore ce que nous disons au chapitre Lo yah'por (Baba Batra 20a) : « il convient pour rapiécer un vêtement » ; toutefois certains livres portent la « pour la déchirure ».
💡 Explication

Le même échange se répète une génération plus haut, avec Rava dans le rôle du disciple. L'argument avancé est le rang du mourant, tenu pour un titre à être ménagé.

Rav Nah'man l'écarte par trois mots. Rachi entend safin et rakia comme la qualité de celui qui est assez estimé pour qu'on lui accorde une demande ; les Tossefot établissent le sens de chaque terme par des parallèles, safin au sens de compter pour quelque chose, rakia au sens propre de rapiécé, donc remis en état. Devant le Ciel, ces titres cessent de valoir.

19
אֲמַר לֵיהּ: לִיתְחֲזֵי לִי מַר. אִתְחֲזִי לֵיהּ. אֲמַר לֵיהּ: הֲוָה לֵיהּ לְמָר צַעֲרָא? אֲמַר לֵיהּ: כְּמִישְׁחָל בַּנָּיְתָא מֵחֶלְבָּא, וְאִי אָמַר לִי הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא זִיל בְּהָהוּא עָלְמָא כִּד הֲוֵית — לָא בָּעֵינָא, דִּנְפִישׁ בִּיעֲתוּתֵיהּ.

Il lui dit : que le maître m'apparaisse. Il lui apparut.

Il lui dit : le maître a-t-il eu de la souffrance ? Il lui dit : comme lorsqu'on retire un cheveu du lait.

Et si le Saint béni soit-Il me disait : retourne dans ce monde-là tel que tu y étais, je ne le voudrais pas, tant la crainte en est grande.

📜 Rachi (1)
בִּיעֲתוּתֵיהּ. דְּמַלְאַךְ הַמָּוֶת:
La crainte de l'ange de la mort.
💡 Explication

La réponse de Rav Nah'man décrit une mort sans résistance, comparée au cheveu que l'on tire du lait sans rien entraîner avec lui. L'image dit moins que la douleur soit faible qu'elle ne dit l'absence d'accroche.

La seconde partie ajoute ce que le récit précédent ne disait pas : la crainte qui précède la mort pèse davantage que la mort elle-même, au point que le mort refuserait de revivre pour n'avoir pas à traverser une seconde fois cette attente.

20
רַבִּי אֶלְעָזָר הֲוָה קָאָכֵיל תְּרוּמָה. אִיתְחֲזִי לֵיהּ, אֲמַר לֵיהּ: תְּרוּמָה קָא אַכִּילָנָא, וְלָאו קוֹדֶשׁ אִיקְּרִי? חָלְפָא לֵיהּ שַׁעְתָּא.

Rabbi Elazar mangeait de la terouma. Il lui apparut.

Il lui dit : je mange de la terouma, et cela n'est-il pas appelé « saint » ? Le moment passa pour lui.

💡 Explication

Commence la série des maîtres qui écartent l'ange par un argument. Rabbi Elazar invoque l'occupation dans laquelle il se trouve : la terouma, le prélèvement remis au kohen, porte le nom de saint dans l'Écriture, et mourir pendant qu'on la consomme reviendrait à la traiter sans égard.

L'argument est reçu, et l'expression « le moment passa pour lui » indique que l'heure fixée laissa place à un délai.

🖼️ Schéma
Cinq maîtres devant l'ange de la mort : ce qui protège, ce qui cède Maître Ce qui le tient hors d'atteinte Issue Rabbi Elazar Il mange de la terouma, appelée « saint » Le moment passé, il vit encore argument de convenance, non de mérite Rav Chechet Refuse de mourir au marché comme une bête Déplacement au domicile Rav Achi Demande trente jours pour réviser son étude Pris au trentième jour Bar Natan attend la charge de nassi Rav H'isda Sa bouche ne se tait jamais de l'étude Le cèdre se fend, il se tait Rabbi H'iya Inapprochable par sa justice Se livre à un pauvre qui demande Chaque protection est une occupation ininterrompue ou un titre de convenance ; l'ange attend l'interruption plutôt qu'il ne la force.
Les cinq récits qui suivent, avec ce qui protège chaque maître et ce qui met fin à cette protection.
21
רַב שֵׁשֶׁת אִיתְחֲזִי לֵיהּ בְּשׁוּקָא, אֲמַר לֵיהּ: בְּשׁוּקָא כִּבְהֵמָה? אִיתָא לְגַבֵּי בֵּיתָא.

Rav Chechet : il lui apparut au marché. Il lui dit : au marché, comme une bête ?

Viens à la maison.

💡 Explication

Rav Chechet ne conteste pas la mort mais son lieu. Mourir en pleine place publique est le sort d'une bête ; un homme meurt chez lui. L'ange consent au déplacement, ce qui montre que ces échanges portent sur les circonstances plutôt que sur le décret.

22
רַב אָשֵׁי אִיתְחֲזִי לֵיהּ (בְּשׁוּקָא), אֲמַר לֵיהּ: אִיתְּרַח לִי תְּלָתִין יוֹמִין, וְאַהְדַּרִי[ה] לְתִלְמוּדָאֵי, דְּאָמְרִיתוּ: אַשְׁרֵי מִי שֶׁבָּא לְכָאן וְתַלְמוּדוֹ בְּיָדוֹ. בְּיוֹם תְּלָתִין אֲתָא. אֲמַר לֵיהּ: מַאי כֻּולֵּי הַאי? קָא דָּחֲקָא רַגְלֵיהּ דְּבַר נָתָן, וְאֵין מַלְכוּת נוֹגַעַת בַּחֲבֶירְתָּהּ אֲפִילּוּ כִּמְלֹא נִימָא.

Rav Achi : il lui apparut au marché. Il lui dit : accorde-moi trente jours, que je révise mon étude, car vous dites : heureux celui qui vient ici avec son étude en main.

Au trentième jour il vint. Il lui dit : pourquoi cette hâte ?

Il lui dit : le pied de Bar Natan te presse, et une royauté n'empiète pas sur l'autre, même de l'épaisseur d'un cheveu.

📜 Rachi (1)
רַגְלֶיהָ דָּבָר נָתָן לְמֶיהֱוֵי נָשִׂיא:
Pour devenir nassi.
💡 Explication

Rav Achi obtient un délai en se prévalant de ce que l'on dit dans le monde d'en haut : ce qui compte à l'arrivée, c'est l'étude qu'on tient en main. La demande est donc accordée au nom de la fin même que l'ange sert.

Au terme du délai, le refus de prolonger reçoit sa raison : Rav Houna bar Natan attend la charge de nassi, et deux autorités ne se chevauchent pas. Le principe déborde le récit : chaque charge à son temps, et le temps de l'un s'arrête où commence celui du suivant.

23
רַב חִסְדָּא, לָא הֲוָה יָכֵיל לֵיהּ, דְּלָא הֲוָה שָׁתֵיק פֻּומֵּיהּ מִגִּירְסָא, סְלֵיק יְתֵיב בְּאַרְזָא דְּבֵי רַב. פָּקַע אַרְזָא וְשָׁתַק, וִיכִיל לֵיהּ.

Rav H'isda, il ne pouvait rien contre lui, car sa bouche ne se taisait pas de l'étude. Il monta et s'assit sur le cèdre de la maison d'étude.

Le cèdre se fendit, il se tut, et il put contre lui.

💡 Explication

Ici la protection n'est pas un argument mais une occupation continue : tant que la bouche étudie, l'ange reste sans prise. Le récit montre alors comment cette protection se rompt, par un bruit soudain qui arrache un instant de silence. La faille est dans l'interruption, non dans le mérite.

24
רַבִּי חִיָּיא לָא הֲוָה מָצֵי לְמִיקְרַבא לֵיהּ, יוֹמָא חַד אִידְּמִי לֵיהּ כְּעַנְיָא, אֲתָא טָרֵיף אַבָּבָא, אֲמַר לֵיהּ: אַפֵּיק לִי רִיפְתָּא, אַפִּיקוּ לֵיהּ. אֲמַר לֵיהּ: וְלָאו קָא מְרַחֵם מָר אַעַנְיָא? אַהָהוּא גַּבְרָא אַמַּאי לָא קָא מְרַחֵם מָר? גַּלִּי לֵיהּ, אַחְוִי לֵיהּ שׁוֹטָא דְנוּרָא, אִמְּצִי לֵיהּ נַפְשֵׁיהּ.

Rabbi H'iya, il ne pouvait pas l'approcher. Un jour, il se présenta à lui sous les traits d'un pauvre.

Il vint frapper à la porte et lui dit : donne-moi un pain. On lui en donna un.

Il lui dit : le maître n'a-t-il donc pas pitié d'un pauvre ? Alors pourquoi le maître n'a-t-il pas pitié de cet homme-ci ?

Il se découvrit à lui, lui montra un bâton de feu, et il se livra à lui.

📜 Rachi (2)
אַמַּאי לֹא מְרַחֵם דְּמִתְפַּקַּדְנָא לְמִייְתֵּי לֵיהּ לְמַר בְּהַהוּא עָלְמָא:
Car je suis mandaté pour amener le maître dans ce monde-là.
אַחְוִי לֵיהּ שׁוֹטָא דְנוּרָא וְיָדַע דְּהוּא מַלְאַךְ הַמָּוֶת:
Et il sut qu'il était l'ange de la mort.
💡 Explication

Dernier récit du folio, et le plus construit. Rabbi H'iya étant hors d'atteinte, l'ange obtient par un raisonnement ce qu'il ne peut prendre de force : ayant reçu le pain qu'il demandait, il retourne l'acte de charité en argument, puisqu'il est lui aussi chargé d'une mission qu'on lui refuse d'accomplir.

Le bâton de feu sert de preuve d'identité, comme le précise Rachi. Rabbi H'iya se livre alors de lui-même, ce qui clôt la série : les maîtres que l'ange ne peut saisir finissent par consentir.

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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).