Sougya : Le daf poursuit la section aggadique ouverte en 118a sur la récompense de celui qui fait du Chabbat un délice (oneg) : un héritage sans limites comme celui de Yaakov, la délivrance de l'asservissement des exils, l'accomplissement des désirs du cœur ; puis le pardon accordé à celui qui garde le Chabbat selon sa halakha, et la délivrance qui aurait suivi un premier Chabbat, ou suivrait deux Chabbats, gardés selon les règles. Vient ensuite la série des souhaits de Rabbi Yossi, 'que mon lot soit parmi...' (trois repas, Pessouqei dezimra, prière au rougeoiement du soleil, entrer tôt et sortir tard du Chabbat...), et ses déclarations de pudeur et de droiture.
Le daf se termine par les 'titei li' des Amoraim, qui nomment chacun la mitsva qu'ils ont accomplie avec un soin particulier.
'... l'héritage de Yaakov ton père', etc. Non comme Avraham, dont il est écrit : 'Lève-toi, parcours le pays en sa longueur', etc. ; ni comme Yitshak, dont il est écrit : 'Car à toi et à ta descendance Je donnerai toutes ces terres' ; mais comme Yaakov, dont il est écrit : 'Tu te répandras à l'ouest et à l'est, au nord et au sud'.
Suite de l'enseignement de Rabbi Yo'hanan au nom de Rabbi Yossi (118a) : celui qui fait du Chabbat un oneg (délice) reçoit une nahala bli metsarim, un héritage sans frontières. Le verset d'Isaie parle de 'l'héritage de Yaakov' ; la Guemara précise pourquoi ce n'est pas celui d'Avraham ni celui de Yitshak.
La promesse faite à Avraham porte sur un pays qu'il parcourt, et celle faite à Yitshak sur 'ces terres' : deux territoires délimités. Celle faite à Yaakov s'étend dans les quatre directions sans limite indiquée.
Le Roch place ici tout son résumé halakhique des pages 117b-119b : deux pains, trois repas et leur horaire, honneur et délice du Chabbat, Vaykhoulou.
Rav Nahman bar Yitshak a dit : il est sauvé de l'asservissement des exils. Il est écrit ici : 'Je te ferai chevaucher sur les hauteurs (bamotei) de la terre', et il est écrit là-bas : 'et toi, tu fouleras leurs hauteurs (bamotemo)'.
Rav Yehouda a dit au nom de Rav : quiconque fait du Chabbat un délice, on lui donne les désirs de son cœur, car il est dit : 'Délecte-toi en Hachem, et Il te donnera les désirs de ton cœur'. Ce délice, je ne sais pas ce qu'il est ; lorsqu'il est dit : 'Tu appelleras le Chabbat délice', il faut dire : c'est le délice du Chabbat.
Avec quoi le rend-on délicieux ? Rav Yehouda fils de Rav Chmouel bar Chilat a dit au nom de Rav : avec un plat de bettes, de gros poissons et des têtes d'ail.
Rav Hiya bar Achi a dit au nom de Rav : même une petite chose, si on l'a préparée en l'honneur du Chabbat, c'est un délice. Qu'est-ce ?
Rav Papa a dit : un plat de petits poissons frits (kassa de-harsana).
Rav Nahman bar Yitshak établit une gezera chava sur le mot 'bamot' (hauteurs) : la promesse d'Isaie ('Je te ferai chevaucher sur les hauteurs') rejoint la bénédiction de Moche ('tu fouleras leurs hauteurs'), qui parle de la victoire sur les ennemis. D'où : délivrance de l'asservissement des exils.
Rav lit le Psaume 37 ('délecte-toi en Hachem') à la lumière d'Isaie 58 ('tu appelleras le Chabbat délice') : le délice dont parle le Psaume est l'oneg Chabbat. La Guemara définit ensuite ce délice : des mets de valeur, ou même une chose modeste, pourvu qu'elle soit préparée en l'honneur du Chabbat.
Rabbi Hiya bar Abba a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : quiconque garde le Chabbat selon sa halakha, même s'il pratique l'idolâtrie comme la génération d'Enoch, on lui pardonne, car il est dit : 'Heureux l'homme (enoch) qui fait cela, etc. [gardant le Chabbat] de le profaner (mehallelo)'.
Ne lis pas 'mehallelo' (de le profaner) mais 'mahoul lo' (il lui est pardonné).
Un al tiqri ('ne lis pas... mais...') : en changeant la vocalisation de 'mehallelo' (de le profaner) en 'mahoul lo' (il lui est pardonné), Rabbi Yo'hanan lit dans le verset une promesse de pardon. Le mot 'enoch' du verset évoque la génération d'Enoch, qui selon Rachi inaugura l'idolâtrie ('houhal', de la même racine que 'hol', profane).
La condition est de garder le Chabbat ke-hilkhato, selon toutes ses règles.
Rav Yehouda a dit au nom de Rav : si Israël avait gardé le premier Chabbat, aucune nation ni langue n'aurait dominé sur eux, car il est dit : 'Et ce fut le septième jour, [certains] du peuple sortirent pour ramasser', et il est écrit ensuite : 'Amaleq vint'. Rabbi Yo'hanan a dit au nom de Rabbi Chimon ben Yohai : si Israël gardait deux Chabbats selon leurs halakhot, ils seraient aussitôt délivrés, car il est dit : 'Ainsi parle Hachem aux eunuques qui garderont Mes Chabbats', et il est écrit ensuite : 'Je les amènerai à Ma montagne sainte', etc.
Deux enseignements construits sur la juxtaposition des versets. Au premier Chabbat du désert, certains sortirent ramasser la manne ; le récit suivant est l'attaque d'Amaleq. Rav en déduit que la garde de ce Chabbat aurait empêché toute domination étrangère.
Rabbi Chimon ben Yohai lit de même Isaie 56 : la garde des Chabbats ('Mes Chabbats', au pluriel, donc deux au minimum) est suivie de la promesse 'Je les amènerai à Ma montagne sainte', c'est-à-dire la geoula (délivrance).
Rabbi Yossi a dit : que mon lot soit parmi ceux qui mangent trois repas le Chabbat. Rabbi Yossi a dit : que mon lot soit parmi ceux qui achèvent le Hallel chaque jour.
Est-ce vrai ? Le maître n'a-t-il pas dit : celui qui lit le Hallel chaque jour, c'est comme s'il outrageait et blasphémait !
Quand nous le disons, [il s'agit] des Pessouqei dezimra.
Début de la série des 'yehe helki' ('que mon lot soit parmi...') de Rabbi Yossi. Le premier souhait se rattache au sujet du daf : les trois repas du Chabbat.
Le deuxième soulève une objection : le Hallel (Psaumes 113-118) a été institué pour des jours de fête et de miracle ; le dire chaque jour le réduit à une chanson, d'où l'expression 'outrager et blasphémer'. Réponse : Rabbi Yossi parle des Pessouqei dezimra, les psaumes de louange du matin (selon Rachi, les Psaumes 148 et 150).
Rabbi Yossi a dit : que mon lot soit parmi ceux qui prient avec le rougeoiement du soleil (demdoumei hama). Rabbi Hiya bar Abba a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : c'est une mitsva de prier avec le rougeoiement du soleil.
Rabbi Zeira a dit : quel est le verset ? 'Ils Te craindront avec le soleil et devant la lune, de génération en génération'.
Demdoumei hama : le moment où le soleil est rouge, juste après son lever et peu avant son coucher. Rabbi Yo'hanan en fait une mitsva : prier Chaharit au lever du soleil (les vatiqin) et Minha près du coucher.
Le verset 'ils Te craindront avec le soleil' vise le lever ; 'devant la lune' vise la fin du jour, avant que la lune n'éclaire, tant que le soleil n'est pas couché (Rachi).
Rabbi Yossi a dit : que mon lot soit parmi ceux qui meurent d'une maladie des intestins, car le maître a dit : la plupart des justes meurent d'une maladie des intestins. Rabbi Yossi a dit : que mon lot soit parmi ceux qui meurent en chemin vers une mitsva.
Rabbi Yossi a dit : que mon lot soit parmi ceux qui font entrer le Chabbat à Tibeiriade et parmi ceux qui font sortir le Chabbat à Tsippori. Rabbi Yossi a dit : que mon lot soit parmi ceux qui font asseoir [les gens] au beit hamidrach, et non parmi ceux qui les font lever du beit hamidrach.
Quatre souhaits. La maladie des intestins est une souffrance qui, selon Rachi, efface les fautes ; selon le Ri (Tossefot), elle purifie le corps de toute nourriture. Mourir en chemin vers une mitsva : mourir occupé à une mitsva.
Tibeiriade et Tsippori : le souhait est d'ajouter au Chabbat à ses deux bouts (tossefet Chabbat). Tibeiriade, au fond d'une cuvette, s'assombrit tôt : on y reçoit le Chabbat plus tôt. Tsippori, au sommet d'une montagne, garde la lumière après le coucher : on y sort du Chabbat plus tard.
Rabbi Yossi a dit : que mon lot soit parmi les collecteurs de tsedaqa et non parmi les distributeurs de tsedaqa. Rabbi Yossi a dit : que mon lot soit avec celui qu'on soupçonne alors qu'il n'y a rien en lui.
Rav Papa a dit : moi, on m'a soupçonné, et il n'y avait rien en moi.
Le gabbai tsedaqa (collecteur) perçoit des montants fixés. Le distributeur doit évaluer les besoins de chaque pauvre, et risque, selon Rachi, de favoriser l'un au détriment d'un autre. Rabbi Yossi préfère la tâche où le risque d'injustice est moindre.
Rabbi Yossi a dit : j'ai eu cinq relations, et j'ai planté cinq cèdres en Israël. Qui sont-ils ?
Rabbi Yichmael fils de Rabbi Yossi, Rabbi Elazar fils de Rabbi Yossi, Rabbi Halafta fils de Rabbi Yossi, Rabbi Avtilas fils de Rabbi Yossi et Rabbi Menahem fils de Rabbi Yossi. Mais il y a aussi Vardimas !
Vardimas, c'est Menahem. Et pourquoi l'appelle-t-on Vardimas ?
Parce que son visage ressemblait à une rose (vered). Faut-il en déduire que Rabbi Yossi n'a pas accompli la mitsva de la ona (devoir conjugal) ?
Dis plutôt : j'ai eu cinq relations et j'ai répété.
Rabbi Yossi parle avec pudeur : il n'a eu de relations que pour fonder une descendance, et ses cinq fils sont devenus cinq Sages ('cinq cèdres'). La Guemara objecte : la ona est une obligation régulière du mari. Elle corrige donc : 'cinq fois... et j'ai répété', selon la règle citée par Rachi.
Le Yerouchalmi, cité par Tossefot, propose une autre lecture : il s'agissait d'unions de yibboum, pour lesquelles seule la première relation est une mitsva.
Rabbi Yossi a dit : de ma vie, je n'ai appelé ma femme 'ma femme' ni mon bœuf 'mon bœuf', mais ma femme 'ma maison' et mon bœuf 'mon champ'.
Rabbi Yossi désigne chaque chose par son rôle : la femme est le centre de la maison, le bœuf celui du travail des champs. Selon Rachi, même son langage courant devait pouvoir enseigner quelque chose.
Rabbi Yossi a dit : de ma vie, je n'ai regardé ma circoncision. Est-ce vrai ?
N'a-t-on pas dit à Rabbi : pourquoi t'appelle-t-on 'notre saint maître' ? Il leur répondit : de ma vie, je n'ai regardé ma circoncision.
Chez Rabbi, il y avait une autre chose : il ne mettait pas la main sous sa ceinture. Rabbi Yossi a dit : de ma vie, les poutres de ma maison n'ont pas vu les coutures de ma tunique.
La Guemara objecte : si ne pas regarder sa circoncision est la raison du titre 'Rabbenou haqadoch' donné à Rabbi (Rabbi Yehouda Hanassi), Rabbi Yossi, qui avait la même conduite, aurait dû recevoir le même titre. Réponse : Rabbi avait une pudeur supplémentaire, il ne mettait pas la main sous sa ceinture.
Rabbi Yossi ajoute : il se déshabillait sous son drap, de sorte que même les murs et les poutres de sa maison ne voyaient pas son corps.
Rabbi Yossi a dit : de ma vie, je n'ai transgressé les paroles de mes collègues. Je sais de moi-même que je ne suis pas cohen ; si mes collègues me disent : monte sur l'estrade (doukhan), je monte.
Rabbi Yossi a dit : de ma vie, je n'ai dit une chose pour ensuite revenir en arrière.
Rabbi Yossi se soumet à l'avis de ses collègues, même dans un cas extrême : monter au doukhan pour la birkat cohanim alors qu'il sait ne pas être cohen. Tossefot cherche l'interdit en jeu : une bénédiction prononcée sans obligation.
'Je ne suis pas revenu en arrière' : selon Rachi, il ne disait d'autrui que ce qu'il pouvait maintenir devant l'intéressé.
Rav Nahman a dit : qu'il me soit compté (titei li) que j'ai accompli les trois repas du Chabbat. Rav Yehouda a dit : qu'il me soit compté que j'ai accompli l'attention dans la prière (iyoun tefila).
Rav Houna fils de Rav Yehochoua a dit : qu'il me soit compté que je n'ai pas marché quatre coudées tête nue. Rav Chechet a dit : qu'il me soit compté que j'ai accompli la mitsva des tefilin.
Et Rav Nahman a dit : qu'il me soit compté que j'ai accompli la mitsva des tsitsit.
Titei li : 'que [la récompense] me vienne'. Chaque Amora nomme la mitsva qu'il a accomplie avec un soin particulier.
Iyoun tefila : Tossefot distingue deux sens. Ici, et dans la michna de 127a, c'est l'attention du cœur dans la prière, une qualité. Dans Berakhot, c'est l'attente que la prière soit exaucée, qui est un défaut. Dans Bava Batra 164b, 'l'iyoun tefila' dont nul n'est préservé est le manque de concentration.
Rav Yossef dit à Rav Yossef fils de Rabba : ton père, en quoi était-il le plus vigilant ? Il lui répondit : dans les tsitsit.
Un jour, il montait un escalier ; un fil se rompit, et il ne descendit ni ne continua avant de l'avoir remplacé. Abaye a dit : qu'il me soit compté que lorsque je vois un jeune érudit qui a achevé son traité...
Rabba s'est arrêté au milieu de l'escalier : un vêtement à quatre coins porté sans tsitsit valable, même quelques pas, lui était inacceptable. La phrase d'Abaye sur le siyoum (achèvement d'un traité) se poursuit en 119a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).