Sougya : Le folio se partage en deux blocs. Le premier achève la quête ouverte en 11b : d'où la michna tire-t-elle ses deux critères du sekhakh -- ne pas recevoir la touma, et avoir poussé du sol ?
Le rapprochement de la soukka avec la haguiga tombe d'entrée, car il prouverait aussi qu'il faut couvrir avec des bêtes. Ravin apporte alors une seconde version de Rabbi Yo'hanan, fondée sur be-ospekha mi-gornekha oumi-yikvekha : le verset parlerait du rebut de l'aire et du pressoir, chaume et sarments.
Une objection l'attaque -- pourquoi pas l'aire elle-même, grain et raisins, qui reçoivent la touma ? Rabbi Zera répond par le mot yekev, le vin, avec lequel on ne saurait couvrir ; Rabbi Yirmeya lui oppose le vin figé du Senir, dense comme un gâteau de figues, et Rabbi Zera reconnaît la défaite d'une formule célèbre : nous tenions cette chose, et il y a jeté une hache.
Rav Achi sauve le verset autrement, par la seule préposition : mi-gornekha, ce que tu prélèves DE l'aire -- donc le rebut. Rav Hisda, lui, quitte la dérivation pour le précédent, avec la liste de feuillages de Nehemie 8,15, où le doublon myrte / arbre touffu se résout en deux qualités de myrte, l'une pour le toit, l'autre pour le loulav.
Le second bloc ouvre une nouvelle michna et renverse la perspective : le matériau n'est plus en cause. Fagots de chaume, de bois et de branchages sont refusés pour le toit alors qu'ils redeviennent kacher une fois déliés, et qu'ils restent kacher pour les parois.
Rabbi Yaakov rapporte avoir entendu de Rabbi Yo'hanan deux explications -- la guezera de l'entrepôt, rabbinique, et ta'asse ve-lo min hé-assouy, de la Tora -- valant l'une pour les fagots, l'autre pour celui qui creuse une meule de gerbes, mais il a perdu l'appariement. Rabbi Yirmeya le restitue grâce à un autre enseignement de Rabbi Yo'hanan : le paysan qui hisse son fagot sur sa cabane pour le faire sécher, puis se ravise à l'approche de la fête, commet le vrai passoul de la Tora ; notre michna, elle, n'est qu'un décret pris par crainte de ce cas.
Rav Achi conteste ce partage, chaque cas semblant relever des deux raisons à la fois, et la réponse de Rabbi Yo'hanan -- amorcée à la dernière ligne du folio -- se révèle philologique : ein mesakhekhin est un interdit lekhatehila, eina soukka un constat d'invalidité.
Si [c'est de la sorte que l'on déduit], alors : de même que la haguiga (offrande de fête) consiste en êtres vivants, de même la soukka aussi [devrait être couverte] d'êtres vivants !
Le folio s'ouvre en plein mouvement : il achève la réfutation annoncée à la fin de 11b. Rabbi Yo'hanan y avait proposé de fonder les deux critères du sekhakh sur un hekech, un rapprochement textuel entre la soukka et la haguiga, l'offrande de fête. Rachi avait déjà prévenu que cette source ne tiendrait pas ; voici pourquoi.
Le vice d'un hekech est qu'il transporte toutes les propriétés de l'un à l'autre, sans qu'on puisse choisir. Si l'on retient de la haguiga qu'elle ne reçoit pas la touma et qu'elle se nourrit de la terre, rien n'empêche d'en retenir aussi qu'elle est un être vivant -- et il faudrait alors couvrir la soukka de bêtes. L'absurdité du résultat condamne la dérivation.
Tossefot ajoute une précision utile : le même rapprochement soukka / haguiga avait servi en 9a pour interdire de tirer profit du bois de la soukka, et personne n'avait objecté. C'est que là-bas on ne transférait qu'un statut de sancteté, non une définition matérielle ; l'objection de l'être vivant n'avait aucune prise.
Lorsque Ravin arriva [d'Erets Israël], il dit au nom de Rabbi Yo'hanan : le verset dit "lorsque tu récolteras de ton aire et de ton pressoir" (Devarim 16,13) -- c'est du rebut de l'aire et du pressoir que le verset parle.
Ravin rapporte d'Erets Israël une seconde version de la position de Rabbi Yo'hanan, et cette fois la source est purement lexicale. Le verset qui prescrit la fête la situe be-ospekha mi-gornekha oumi-yikvekha, "lorsque tu récolteras de ton aire et de ton pressoir". La lecture retenue : le verset désigne le rebut (pessolet) de ces deux lieux -- le chaume et les sarments.
Ce rebut satisfait exactement les deux critères de la michna : n'étant ni aliment ni ustensile, il ne reçoit pas la touma ; et il a manifestement poussé du sol. La michna cesse ainsi de dépendre d'une aggada.
Tossefot signale un point de cohérence remarquable : si Rabbi Yo'hanan cherche une autre source, c'est qu'il ne peut pas se satisfaire de celle de Rech Lakich, tirée des nuées de gloire. Le Yerouchalmi explique pourquoi : Rabbi Yo'hanan tient que les nuées descendent du ciel -- elles ne sont donc pas giddoulo min ha-arets. Chacun raisonne selon sa propre conception de ce qu'est un nuage.
Mais dis donc [que le verset parle de] l'aire elle-même et du pressoir lui-même ! Rabbi Zera dit : il est écrit ici "pressoir" -- et il est impossible d'en couvrir [la soukka].
L'objection est serrée. Rien dans le verset n'impose de lire "rebut" : mi-gornekha pourrait tout aussi bien désigner ce qui se trouve sur l'aire -- les gerbes avec leur grain -- et ce qui se trouve au pressoir -- les grappes avec leurs raisins. Or, précise Rachi, ce sont là des aliments, donc des choses réceptives à la touma : la michna ne pourrait plus se déduire du verset.
Rabbi Zera répond par un choix de vocabulaire. Le verset n'a pas écrit gat ni un mot désignant la cuve pleine de grappes, mais yekev, terme qui vise le stade où le vin est déjà fait. Et l'on ne couvre pas une soukka avec du vin. Puisque le second terme du couple doit nécessairement désigner un rebut, le premier aussi.
Rabbi Yirmeya s'y attaque : mais dis donc [qu'il s'agit d']un vin figé qui vient du Senir, et qui ressemble à des gâteaux de figues sèches ! Rabbi Zera dit : cette chose-là était entre nos mains, et Rabbi Yirmeya est venu y jeter une hache.
Rabbi Yirmeya ne conteste pas la lecture, il détruit l'argument qui la soutenait. Rabbi Zera avait tenu que le vin ne peut pas servir de toit ; or il existe, venu du Senir (le mont Hermon), un vin si épais qu'il se coagule en blocs comparables à des gâteaux de figues sèches. Un tel vin, on pourrait en couvrir. L'impossibilité invoquée n'en était pas une.
La formule de Rabbi Zera est celle d'un maître qui reconnaît la défaite : hava biydan, nous tenions cette chose -- et chada beih narga, il y a jeté une hache. L'image est celle de l'arbre abattu d'un coup.
Tossefot soulève une difficulté de cohérence : dans Roch Hachana 13a, Rabbi Zera emploie exactement la même formule et semble bien tenir, là, que le verset parle du rebut. Réponse : les deux passages sont compatibles. Rabbi Zera admet la conclusion dans les deux cas ; ce qu'il concède ici, ce n'est pas la lecture du verset, mais son incapacité à la démontrer face à l'objection.
Rav Achi dit : "de ton aire" -- et non l'aire elle-même ; "de ton pressoir" -- et non le pressoir lui-même.
Rav Achi rétablit la dérivation sans passer par le vin. Son levier est la préposition : le verset ne dit pas "ton aire" mais mi-gornekha, "de ton aire", et de même "de ton pressoir". Le mot min marque le prélèvement -- ce que l'on retire d'un ensemble, non l'ensemble lui-même.
Rachi explicite la mécanique : l'aire, c'est le tas de grain, la nourriture. Ce que l'on en extrait en vannant et en triant, c'est justement ce dont on se débarrasse -- le chaume, la balle. Le verset désigne donc, par sa seule grammaire, le rebut. L'objection du vin figé devient sans objet : on ne se demande plus si le vin peut couvrir, puisque le verset n'a jamais parlé du contenu du pressoir.
Rav Hisda dit [qu'on le déduit] d'ici : "Sortez à la montagne et rapportez des feuilles d'olivier, des feuilles d'oléastre, des feuilles de myrte, des feuilles de palmier et des feuilles d'arbre touffu" (Nehemie 8,15).
Rav Hisda change entièrement de terrain : plutôt qu'une dérivation exégétique de la Tora, il produit un précédent. Au retour de l'exil, Ezra fait proclamer les modalités de la fête, et le verset énumère ce qu'il faut aller chercher à la montagne pour construire les soukkot.
Rachi indique où se trouve la preuve : ce n'est pas dans un mot particulier, c'est dans la composition de la liste. Tous les éléments nommés sont des feuillages -- rien qui reçoive la touma, rien qui ne pousse du sol. La liste est ainsi la première application connue des deux critères de notre michna.
Mais "myrte" et "arbre touffu", c'est la même chose ! Rav Hisda dit : le myrte sauvage -- pour la soukka ; et l'arbre touffu -- pour le loulav.
La liste d'Ezra contient une apparente redondance : alé hadass, feuilles de myrte, puis alé ets avot, feuilles d'arbre touffu. Or, rappelle Rachi, ets avot est précisément la désignation du myrte dans la Tora -- il est ainsi nommé parce que ses feuilles se recouvrent comme des tresses.
Rav Hisda résout en distinguant deux qualités de myrte. Le hadass shoteh, le myrte "fou" ou sauvage, dont les feuilles ne sortent pas par trois du même niveau, est invalide pour les quatre espèces -- mais rien n'empêche d'en couvrir un toit. Le myrte véritablement touffu, lui, est réservé au loulav.
Le verset n'est donc pas redondant : il répartit. Et cette répartition confirme la lecture de Rav Hisda -- la première partie de la liste est bien une liste de matériaux de couverture.
MICHNA. Des fagots de chaume, des fagots de bois et des fagots de zeradim (branchages) -- on ne couvre pas avec eux.
Et tous, si on les a déliés, sont kacher. Et tous sont kacher pour les parois.
Nouvelle michna, et un renversement de perspective. Jusqu'ici la question était la matière : reçoit-elle la touma, pousse-t-elle du sol ? Ici la matière est irréprochable -- chaume, bois, branchages -- et pourtant le toit est refusé. Ce qui disqualifie, c'est la forme : le fait d'être lié en fagot.
La preuve en est donnée par la michna elle-même : ve-koulan che-hitiran -- kecherot. Délié, le même matériau redevient valable. Aucune transformation physique n'est intervenue ; seul le lien a disparu. La Guemara devra donc dire ce que le lien change, et la réponse ne sera pas de l'ordre de la matière mais de l'intention et du décret.
Rachi commente la dernière clause avec précision : tout ce que la michna disqualifie ne vaut que pour le toit, parce que le mot soukka désigne dans les versets le sekhakh. Les parois, elles, sont dérivées d'un surplus de lettres dans les graphies de bassoukot -- une dérivation formelle, qui n'importe pas avec elle les exigences matérielles tirées du sens des versets.
GUEMARA. Rabbi Yaakov dit : j'ai entendu de Rabbi Yo'hanan deux [enseignements] : l'un -- celui-ci ; et l'autre -- celui qui creuse dans une meule de gerbes pour s'y faire une soukka, ce n'est pas une soukka.
Rabbi Yaakov met en relation deux michnayot. La nôtre, sur les fagots ; et une michna plus loin, celle du hotet be-gadich -- celui qui évide le bas d'une meule de gerbes déjà constituée pour se ménager dedans un espace habitable. Dans ce second cas, le toit existait avant lui : il n'a posé aucun sekhakh.
Il a entendu de Rabbi Yo'hanan les deux raisons, mais il ne se souvient plus de leur attribution. C'est un témoignage d'une honnêteté remarquable : il transmet ce qu'il a reçu, y compris la lacune.
Rachi anticipe déjà tout l'enjeu, qui n'est pas anecdotique : les deux raisons ne sont pas du même rang. La guezera de l'entrepôt est rabbinique et suppose une soukka valable sur le fond ; ta'asse ve-lo min hé-assouy est une invalidité de la Tora. Savoir quelle raison va à quel cas, c'est savoir lequel des deux cas est réellement passoul.
L'un -- au titre de la guezera de l'entrepôt ; et l'autre -- au titre de "tu feras", et non à partir de ce qui est déjà fait. Et je ne sais pas lequel des deux [est invalide] au titre de l'entrepôt, ni lequel des deux au titre de "tu feras" et non à partir de ce qui est déjà fait.
Voici les deux principes en présence, formules dans leur nudité. La guezerat otsar est un décret de précaution : on craint que l'homme, dispensé de construire, ne se contente de son entrepôt -- un lieu déjà couvert, jamais fait pour l'ombre. Ta'asse ve-lo min hé-assouy, "tu feras -- et non à partir de ce qui est déjà fait", est une exigence structurelle : la soukka doit résulter d'un acte de couverture, non d'un toit trouvé.
La différence de rang est capitale pour la pratique. Une invalidité derabanan peut céder devant certaines circonstances et n'invalide pas rétroactivement ; une invalidité deoraita signifie qu'on n'a pas accompli la mitsva du tout. C'est cette question que la Guemara va maintenant trancher.
Rabbi Yirmeya dit : voyons donc nous-mêmes [et déduisons-le], car Rabbi Hiyya bar Abba a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : pour quelle raison a-t-on dit que des fagots de chaume, des fagots de bois et des fagots de zeradim -- on ne couvre pas avec eux ? Parce qu'il arrive qu'un homme revienne du champ le soir avec son fagot sur l'épaule, qu'il le monte et le pose sur sa soukka afin de le faire sécher, puis qu'il se ravise à son sujet pour [en faire] un toit -- or la Tora a dit "tu feras", et non à partir de ce qui est déjà fait.
Du fait que ce cas-ci relève de la guezera de l'entrepôt, [il s'ensuit que] celui-là relève de "tu feras" et non à partir de ce qui est déjà fait.
Rabbi Yirmeya ne comble pas la lacune de mémoire de Rabbi Yaakov par une conjecture : il va chercher un autre enseignement de Rabbi Yo'hanan, transmis cette fois par Rabbi Hiyya bar Abba, où l'attribution est explicite.
Le scénario y est raconté en détail. Un homme rentre du champ, le fagot sur l'épaule, et le hisse sur la cabane qu'il garde toute l'année -- pour le faire sécher, précise Rachi, non pour s'abriter. La fête venue, il se ravise et décide que ce toit déjà en place lui servira de sekhakh. Ce cas-là est un vrai ta'asse ve-lo min hé-assouy de la Tora, puisque rien n'a jamais été posé au nom d'un toit.
Le raisonnement décisif est celui de Rachi : les Sages ne pouvaient pas exiger qu'on distingue à l'œil un fagot posé pour sécher d'un fagot posé pour couvrir. Ils ont donc interdit tout fagot lié, y compris celui qu'on hisse expressément pour la fête. Notre michna est ainsi un décret rabbinique -- la guezerat otsar -- et le cas de la meule creusée reste, par élimination, l'invalidité de la Tora.
Et Rabbi Yaakov ? Cet enseignement de Rabbi Hiyya bar Abba, il ne l'avait pas entendu.
La Guemara ferme la boucle en expliquant le doute de Rabbi Yaakov : ce n'est pas une faiblesse de raisonnement, c'est un manque d'information. Le passage décisif ne lui était pas parvenu.
La remarque en dit long sur l'économie de la transmission orale : la différence entre le doute et la certitude tient parfois à une seule tradition entendue ou non. Rabbi Yirmeya n'a pas été plus sagace que Rabbi Yaakov -- il disposait d'une pièce de plus.
Rav Achi dit : est-ce à dire que pour les fagots de chaume et les fagots de bois il y a [le motif de] la guezera de l'entrepôt, et qu'il n'y a pas [celui de] "tu feras" et non à partir de ce qui est déjà fait ? Et que pour celui qui creuse dans une meule, il y a "tu feras" et non à partir de ce qui est déjà fait, et qu'il n'y a pas la guezera de l'entrepôt ?
Rav Achi conteste non pas le résultat mais la méthode. Il montre que chacun des deux cas se laisse décrire par les deux raisons à la fois, ce qui rend l'appariement arbitraire.
Côté fagots : rien n'empêche de lire notre michna comme visant précisément les fagots restés toute la belle saison sur le toit, sans qu'on se soit jamais ravisé -- et l'on aurait alors un ta'asse ve-lo min hé-assouy pur, de la Tora. Côté meule : même si l'homme a défait le haut, secoué les gerbes et les a reposées intentionnellement, on pourrait l'invalider rabbiniquement, par crainte qu'il ne les secoue pas -- exactement comme on a décrété pour les fagots.
La question de fond, que Rachi formule deux fois : d'où Rabbi Yo'hanan tirait-il son appariement ? Ce n'est pas une objection de contenu, c'est une demande de source.
Et Rabbi Yo'hanan pourrait te dire : ici, où il est enseigné "on ne couvre pas avec eux" -- c'est lekhatehila (à priori) que
La réponse -- qui se poursuivra au verso -- est d'une élégance philologique. Rabbi Yo'hanan ne devinait pas : il lisait les verbes des deux michnayot.
Notre michna dit ein mesakhekhin bahen, "on ne couvre pas avec eux". C'est la formule d'une interdiction lekhatehila, à priori : elle suppose que, sur le fond, la chose serait valable. Donc derabanan, donc la guezerat otsar. L'autre michna dit eina soukka, "ce n'est pas une soukka" -- un constat de non-existence, donc une invalidité de la Tora.
Rachi tire de cette lecture une conséquence pratique importante : si celui qui a creusé la meule secoue les gerbes du toit et les repose au nom de la soukka, c'est valable. Il n'y a pas lieu de décréter contre lui, car il a montré qu'il y pensait -- hessik adateih ve-tiken -- et celui qui redresse ce qu'il avait déformé ne le déformera pas de nouveau.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).