Sougya : Ce dernier folio de Souka part d'un solde comptable : pourquoi le michmar entrant reçoit-il deux pains de plus que le sortant ? Rabbi Yitshak y voit le salaire de la fermeture des portes, et Abaye refuse l'arrangement dal be-dal au nom d'un proverbe -- botsina tava mi-kara, un petit concombre aujourd'hui vaut mieux qu'une grosse courge demain.
Rav Yehouda veut étendre le partage aux peaux des moussafin ; une première braita ne le réfute pas, mais celle de l'école de Chemouel, qui traite explicitement du partage et n'en dit rien, le réfute définitivement : teyouvta. Le folio bascule ensuite dans le récit : Myriam fille de Bilga apostasie, frappe le mizbeah du pied et l'insulte, et le michmar entier est condamné à partager pour toujours au sud.
Reste la question qui clôt le traité -- pourquoi punir tout un michmar pour une seule femme ? Abaye répond par deux proverbes, puis retourne le second : oy la-racha oy li-chkheno, mais aussi tov la-tsadik tov li-chkheno.
Et ces deux [pains supplémentaires], quelle est donc leur fonction ? Rabbi Yitshak a dit : en salaire de la fermeture des portes.
Mais qu'il lui dise donc : retire et l'on retirera (dal be-dal) ! Abaye a dit : un petit concombre [aujourd'hui] vaut mieux qu'une courge [demain].
Le folio ouvre sur un reste de comptabilité. Selon Rabbi Yehouda, les douze pains du le'hem hapanim ne se partagent pas six-six entre le michmar sortant et le michmar entrant : l'entrant en prend sept. Reste à justifier ces deux pains d'écart -- Rabbi Yitshak y voit un salaire pour un travail réel, la hagafat delatot, la fermeture des portes du Temple au soir, qui incombe à l'entrant alors que c'est le sortant qui les avait ouvertes.
La guemara propose alors un arrangement : dal be-dal, littéralement retire contre retire. Que le sortant dise à l'entrant de renoncer à son supplément cette semaine, en échange de quoi on y renoncera de même la semaine prochaine, quand les rôles seront inversés. Sur deux semaines le compte est exactement le même.
Abaye refuse au nom d'un proverbe de marché : botsina tava mi-kara. Un droit qu'on peut exercer maintenant ne s'échange pas contre un droit équivalent diffère -- non parce que le calcul serait faux, mais parce que le temps introduit deux risques que Rachi nomme : l'autre peut se raviser, ou bien la relation elle-même peut ne plus avoir cours.
Rav Yehouda a dit : et dans les moussafin ils partagent [aussi les peaux]. On soulève une objection : le michmar sortant fait le tamid du matin et les moussafin ; le michmar entrant fait le tamid de l'après-midi et les bezikhin -- et pourtant "dans les moussafin ils partagent", cela n'est pas enseigné !
[Réponse :] ce tana ne traite pas du partage.
Rav Yehouda étend le partage entre michmar sortant et michmar entrant : au-delà des douze pains, il faut aussi diviser les peaux des moussafin du chabbat -- une ressource de valeur, puisque les peaux des sacrifices reviennent aux cohanim.
L'objection est un argument du silence : une braita décrit précisément la répartition entre les deux michmarot et ne mentionne jamais ce partage-là. La réponse désamorce l'argument en distinguant deux objets différents : cette braita répartit le service (qui accomplit quel sacrifice), non les parts. Son silence sur le partage ne prouve donc rien.
Rachi ajoute la pièce manquante du raisonnement : on aurait pu croire que l'entrant n'a aucun titre sur les moussafin puisque c'est le sortant qui les offre. Mais l'entrant participe malgré tout au sacrifice -- il retourne les parts sur le mizbeah avec la tsinora tout le reste du jour.
Rava a dit : mais le tana de l'école de Chemouel, qui traite bien du partage, n'enseigne pas non plus "dans les moussafin ils partagent" ! Car le tana de l'école de Chemouel a enseigné : le michmar sortant fait le tamid du matin et les moussafin, le michmar entrant fait le tamid de l'après-midi et les bezikhin.
Quatre cohanim y entraient : deux de ce michmar-ci et deux de ce michmar-là, et ils partagent le le'hem hapanim. Et pourtant "dans les moussafin ils partagent", cela n'est pas enseigné !
Réfutation de Rav Yehouda ! Réfutation [définitive].
Rava reprend la même attaque, mais avec un texte que la réponse précédente ne peut plus neutraliser. La braita de l'école de Chemouel enseigne exactement la même répartition du service, et ajoute une phrase décisive : quatre cohanim entraient, deux de chaque michmar, et ils partagent le le'hem hapanim.
Ce tana-là traite donc bel et bien du partage. Son silence sur les peaux des moussafin devient alors significatif : s'il avait fallu les partager, c'était l'endroit pour le dire. D'où la teyouvta -- et le mot est répété, ce qui signale dans la guemara une réfutation que l'on renonce à lever.
Le mouvement des deux segments est un modèle de méthode : un argument du silence ne vaut rien tant qu'on n'a pas montré que le texte était tenu de parler.
"Les [michmarot] entrantes partagent au nord." Nos maîtres ont enseigné : les entrantes partagent au nord -- afin que l'on voie qu'elles entrent ; et les sortantes partagent au sud -- afin que l'on voie qu'elles sortent.
La michna assignait déjà des lieux ; la braita en donne la raison, et cette raison est d'ordre public : le lieu du partage sert d'affichage. Qui passe dans la azara voit immédiatement, sans avoir à demander, quel michmar commence sa semaine et quel michmar l'achève.
Le nord (tsafon) est dans le Temple le côté de la plus grande sainteté -- c'est là que l'on égorge les kodchei kodachim. L'attribuer aux entrants est donc un honneur, et Rachi le dira explicitement plus loin. Toute la sanction de Bilga tiendra dans le fait de lui retirer cet honneur à perpétuité.
Rachi relève au passage un point technique de mise en page du Talmud : cette braita est guemara, non michna -- une explication rapportée à la suite du texte de la michna.
"Bilga partage toujours au sud." Nos maîtres ont enseigné : il arriva que Myriam, fille de Bilga, apostasia (litt. changea sa religion), s'en alla et épousa un officier (sardiot) au service des rois grecs. Lorsque les Grecs entrèrent dans le Heikhal, elle frappait du pied avec sa sandale sur le mizbeah et disait : loukos ! loukos !
Jusqu'à quand dévoreras-tu les biens d'Israël sans te tenir à leurs côtés à l'heure de la détresse ? Et lorsque les Sages entendirent l'affaire, ils fixèrent son anneau et bouchèrent sa niche.
Le folio quitte la comptabilité pour le récit. Myriam bat Bilga -- fille d'une famille sacerdotale, précise Rachi -- apostasie, épouse un officier grec, et entre avec les envahisseurs dans le Heikhal. Son geste est double : elle frappe le mizbeah du pied, avec sa sandale (le contact le plus méprisant possible) et elle l'interpelle en grec : loukos, loup. Le reproche n'est pas l'incroyance mais l'inefficacité -- tu consommes et tu ne protèges pas.
La sanction, prononcée après la victoire hachmonéenne selon Rachi, est matérielle et permanente : on fixe l'anneau du michmar (l'anneau du sol servant à immobiliser l'animal, rendu inutilisable) et l'on bouche sa niche (le logement de ses couteaux). Deux équipements ordinaires, transformés en monument d'infamie.
Le Ben Yehoyada lit ces deux objets comme un langage : l'anneau, forme circulaire, renvoie à l'or makif, la lumière enveloppante dont seul Israël reçoit ; la fenêtre, halon, se lit comme hen lo et condense les titres réservés à Israël. On ne punit pas au hasard -- on retire les signes mêmes de l'appartenance dont la fille est sortie.
Et certains disent : son michmar tardait à venir, et Yechevav son frère entra avec lui et servit à sa place. Bien que les voisins des méchants n'y aient jamais rien gagné, les voisins de Bilga, eux, y ont gagné : car Bilga partage toujours au sud, et Yechevav son frère au nord.
La seconde version déplace entièrement la faute : plus de fille apostate, mais un manquement professionnel et collectif. Le michmar de Bilga arrive en retard à son tour de garde. Rachi tire la conclusion : mokhah milta, la chose prouve que le service ne leur tenait pas à cœur -- et c'est ce mépris tacite qui est sanctionné.
Le détail structurel importe : Yechevav précède immédiatement Bilga dans le cycle des vingt-quatre michmarot. C'est donc lui qui a dû rester en poste et servir à la place des absents. La sanction crée alors une situation permanente : Bilga figé au sud même quand il entre, Yechevav figé au nord même quand il sort.
La guemara relève l'anomalie morale et l'énonce comme telle : la règle veut que le voisin d'un méchant en pâtisse, or Yechevav gagne une place d'honneur à perpétuité. C'est cette formule, oy la-racha oy li-chkheno, qui reviendra au dernier segment du traité.
Certes, selon celui qui dit que son michmar tardait à venir, on comprend que l'on pénalise le michmar tout entier. Mais selon celui qui dit [que c'est à cause de] Myriam fille de Bilga qui apostasia -- à cause de sa fille, le pénaliserions-nous, lui ?
Abaye a dit : oui, comme disent les gens : le parler de l'enfant dans la rue, il le tient de son père ou de sa mère.
La guemara compare le coût des deux versions. Celle du yech omrim ne coûte rien : c'est le michmar qui a fauté, c'est le michmar qui paie. Celle du tana kama exige au contraire deux transferts de responsabilité successifs -- de la fille aux parents d'abord, puis des parents à tout le michmar.
Rachi aiguise l'objection : la question n'est même pas de savoir si l'on peut punir le michmar pour le père, mais si l'on pouvait déjà punir le père lui-même pour ce qu'a fait sa fille adulte, mariée, sortie du peuple.
La réponse d'Abaye est un proverbe et non un raisonnement juridique : shouta de-yanouka be-shouka. Ce qu'un enfant répète au dehors, il l'a entendu au dedans. Le blasphème de Myriam sur le mizbeah n'est donc pas un accident individuel : il rend audible ce qui se disait chez ses parents. La faute reprochée au père n'est pas l'apostasie de sa fille, mais le mépris du service dont elle est le symptôme.
Et à cause de son père et de sa mère, pénaliserions-nous le michmar tout entier ? Abaye a dit : malheur au méchant, malheur à son voisin ; bien au juste, bien à son voisin -- [comme il est dit : "dites du juste qu'il est bon, car ils mangeront le fruit de leurs actes"].
Dernière objection du traité : admettons que les parents soient responsables -- mais tout le michmar ? Abaye ne raisonne plus, il énonce une loi du monde : oy la-racha oy li-chkheno. Le mal ne reste pas confiné dans le périmètre de son auteur.
Rachi lui donne une base scripturaire précise, tirée du Torat Kohanim sur la nega ba-bayit (la plaie qui atteint une maison) : si la pierre touchée se trouve dans l'angle mitoyen, les deux propriétaires doivent l'arracher -- alors que la plaie, elle, ne punit que l'avare à l'ayin ra'a. Le voisin innocent perd sa pierre. C'est exactement la structure du cas Bilga.
Puis la guemara retourne la règle et sort par le haut : tov la-tsadik tov li-chkheno. Rachi explique qu'aucune source nouvelle n'est nécessaire, car mida tova merouba -- la mesure du bien est toujours plus large que celle du châtiment. Le traité Souka, qui parlait de cabanes fragiles et de voisinage forcé, ne pouvait pas mieux finir : le même lien qui fait payer le voisin du méchant fait profiter, et davantage, le voisin du juste.
Hadran alakh Hé-halil -- nous reviendrons vers toi, [chapitre] La flûte -- et voici achevé le traité Souka.
Formule de clôture. Hadran alakh -- littéralement nous sommes revenus vers toi, ou nous reviendrons vers toi -- s'adresse au chapitre achevé, ici Hé-halil (La flûte), cinquième et dernier chapitre du traité. La formule dit à la fois la fin de l'étude et la promesse d'y revenir : ce qu'on quitte, on ne l'abandonne pas.
Ve-slika la masekhet Souka ajoute que c'est le traité tout entier qui s'achève. Cinquante-six folios ouverts sur les dimensions d'une cabane et refermés sur une règle de solidarité entre voisins.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).