Sougya : Le folio achève d'abord la beraita du folio précédent : la part égale promise à tous les mishmarot par le verset helek ke-helek yokhelou ne peut viser ni les sacrifices ni les obligations étrangères à la fête, mais uniquement le le'hem hapanim, ce pain dont le service a déjà été accompli le Chabbat d'avant. Il ouvre ensuite la grande mahloket du chapitre sur l'ordre des bénédictions le premier soir de Souccot : Rav tient que la souka précède le zman parce que l'obligation propre du jour l'emporte, Rabba bar bar Hana que le zman précède parce que le fréquent passe avant le rare.
La Guemara tente de rabattre cette dispute sur celle de Beit Chammai et Beit Hillel au sujet de l'ordre du kidouch, puis montre que chacun des deux amoraim peut parler selon les deux écoles : la mahloket reste autonome, et la halakha tranche pour Rav -- souka puis zman. Le folio se clôt sur une nouvelle michna qui règle le partage des douze pains de proposition selon la position du Yom Tov par rapport au Chabbat, et qui énonce les trois pénalités infligées au mishmar de Bilga, dont la raison ne sera donnée qu'au folio suivant.
Le verset dit : Ils mangeront à parts égales (Devarim 18,8) -- de même que la part du service [est égale], de même la part de la consommation. Et de quelle consommation s'agit-il ?
Si l'on dit : celle des sacrifices -- mais cela se déduit déjà de la : Au kohen qui l'offre, elle appartiendra (Vayikra 7,9) ! Il s'agit donc plutôt du le'hem hapanim (pain de proposition).
Fin de la beraita commencée en 55b. Le verset helek ke-helek yokhelou égalise tous les mishmarot pendant la fête : ce que l'un gagne, tous le gagnent. Mais la Guemara demande quelle consommation ce verset ajoute réellement.
Pas celle des sacrifices : un autre verset enseigne déjà que celui qui accomplit le service mange. Or les mishmarot ont déjà été inclus dans le service. Le verset serait redondant.
Reste donc le le'hem hapanim : ces douze pains ont été cuits et disposés le Chabbat précédent. Aucun service ne reste à accomplir sur eux ce Chabbat-ci -- il n'y a plus que la consommation. C'est exactement l'objet qu'il fallait un verset supplémentaire pour inclure.
On aurait pu penser [que l'égalité vaut] même pour les obligations qui viennent pendant la fête sans être dues à la fête : le verset dit donc : hormis leurs transactions selon les pères (Devarim 18,8) -- qu'ont donc vendu les pères les uns aux autres ? Moi durant ma semaine, et toi durant ta semaine.
Contrepoids de la règle précédente. Pendant la fête, Jérusalem est pleine : beaucoup en profitent pour s'acquitter de vœux et d'offrandes volontaires qui n'ont rien à voir avec la fête elle-même. Fallait-il les partager entre tous les mishmarot ?
Non : levad mimkarav al ha-avot. Les vingt-quatre familles sacerdotales ont conclu entre elles un pacte fondateur -- moi durant ma semaine, toi durant la tienne. Ce pacte reste intact pour tout ce qui n'est pas spécifique à la fête.
Rachi tire de là une preuve rétroactive : puisque les sacrifices ordinaires restent au mishmar de service, l'égalisation du verset ne peut viser qu'une chose qui est pure consommation sans service -- le le'hem hapanim.
À Atseret il lui dit : voici pour toi, etc. Il a été dit : Rav dit : la souka, puis le zman.
Rabba bar bar Hana dit : le zman, puis la souka.
Nouvelle sougya, greffée sur le mot hilakh de la michna (un ordre de priorité entre deux choses). Question : le premier soir de Souccot, en entrant dans la souka, on doit dire deux bénédictions -- lechev ba-souka et chehe heyanou (dite ici zman, le temps). Laquelle vient en premier ?
Rachi précise le cas : il s'agit de quelqu un qui n'a pas déjà dit chehe heyanou en construisant la souka, parce qu'il l'a trouvée toute faite. Sinon la question ne se poserait pas.
Rav : souka puis zman. Rabba bar bar Hana : zman puis souka. Le folio entier va chercher le principe qui commande chacune des deux positions.
Rav dit : la souka puis le zman -- l'obligation du jour est préférable. Rabba bar bar Hana dit : le zman puis la souka -- entre ce qui est fréquent et ce qui ne l'est pas, le fréquent passe en premier.
La Guemara nomme les deux principes. Rav invoque hiyouva de-yoma adif : la bénédiction qui exprime l'obligation spécifique de ce jour-ci passe devant. La souka est la mitsva propre du 15 Tichri ; le zman n'est qu'une marque de joie.
Rabba bar bar Hana invoque la règle générale des priorités du Temple, tadir ve-cheeino tadir, tadir kodem : entre deux actes, le plus fréquent passe en premier. Or, précise Rachi, le zman se dit à toutes les fêtes de l'année, tandis que la souka ne revient qu'une fois.
Retenir la structure : ce n'est pas une querelle de mots mais un conflit entre deux hiérarchies -- la spécificité contre la fréquence.
Dirons-nous que Rav et Rabba bar bar Hana divergent dans la même controverse que Beit Chammai et Beit Hillel ? Car nos maîtres ont enseigné : voici les points de divergence entre Beit Chammai et Beit Hillel au sujet du repas.
Beit Chammai disent : il bénit sur le jour puis bénit sur le vin ; et Beit Hillel disent : il bénit sur le vin puis bénit sur le jour.
La Guemara cherche à rattacher la mahloket amoraïque à une mahloket tannaitique connue : l'ordre du kidouch du vendredi soir. Faut-il d'abord la bénédiction de la sanctification du jour, ou d'abord bore péri hagafen ?
Le parallèle est tentant : Beit Chammai font passer le jour (= l'obligation du jour), Beit Hillel font passer le vin (= le fréquent). Exactement les deux principes de Rav et de Rabba bar bar Hana.
Beit Chammai disent : il bénit sur le jour puis bénit sur le vin -- car le jour fait venir le vin, et le jour est déjà sanctifié alors que le vin n'est pas encore venu. Et Beit Hillel disent : il bénit sur le vin puis bénit sur le jour -- car le vin fait que le kidouch soit dit.
Autre explication : la bénédiction du vin est fréquente, et la bénédiction du jour n'est pas fréquente ; entre ce qui est fréquent et ce qui ne l'est pas, le fréquent passe en premier.
La beraita développe les raisons -- et c'est là que se joue tout le folio. Chaque école donne deux arguments.
Beit Chammai : (1) le jour est la cause de la venue du vin -- sans kidouch, on n'aurait pas apporté de coupe avant le repas ; (2) le jour est déjà sanctifié de lui-même dès la nuit tombée, le vin n'est pas encore là.
Beit Hillel : (1) le vin est la cause du kidouch -- sans vin, pas de kidouch du tout ; (2) davar aher, la bénédiction du vin est tadir. Le fait que le tadir ne vienne qu'en second argument sera décisif : Rav en déduira que le tadir seul n'aurait pas suffi.
Dirons-nous donc que Rav s'exprime comme Beit Chammai, et Rabba bar bar Hana comme Beit Hillel ?
Formulation explicite de l'identification. Si elle tenait, elle serait gênante pour Rav : la halakha suit Beit Hillel. Rav se trouverait à soutenir une position rejetée.
Rav peut te dire : moi, je parle même selon Beit Hillel. Beit Hillel n'ont dit ce qu'ils ont dit là-bas que parce que le vin fait que le kidouch soit dit ; mais ici, s'il n'y avait pas le zman, ne dirions-nous pas [malgré tout la bénédiction de] la souka ?
Première dissociation. Rav soutient qu'il tient même selon Beit Hillel, et la clé est l'argument de la causalité, pas celui du tadir.
Dans le kidouch, le vin est indispensable : sans lui, la bénédiction du jour ne se dit pas. Il y a une dépendance réelle. Mais entre zman et souka, aucune dépendance : sans zman on dirait quand même la souka (tout au long des sept jours de la fête, on bénit sur la souka sans dire le zman).
Rachi ajoute la logique implicite : Beit Hillel eux-mêmes n'auraient pas fait passer le vin sur la seule force du tadir, sans la causalité -- preuve que l'obligation du jour l'emporte quand le tadir est seul.
Et Rabba bar bar Hana peut te dire : moi, je parle même selon Beit Chammai. Beit Chammai n'ont dit ce qu'ils ont dit là-bas que parce que le jour fait venir le vin ; mais ici, s'il n'y avait pas la souka, ne dirions-nous pas [malgré tout] le zman ?
Seconde dissociation, exactement symétrique. Chez Beit Chammai, le jour précède parce qu'il cause la venue du vin. Mais la souka ne cause pas le zman.
Rachi donne la preuve concrète : les voyageurs (holkhei derakhim), dispensés de la souka, disent tout de même le zman à l'entrée de la fête, comme aux autres fêtes. Le zman tient à la fête elle-même, pas à la souka.
Bilan du bloc : ni Rav ni Rabba bar bar Hana ne sont prisonniers d'une école. La mahloket est autonome et devra être tranchée sur ses propres bases.
Nous avons appris [dans la michna] : à Atseret il lui dit : voici de la matsa pour toi, voici du hamets pour toi. Or ici, le hamets est principal et la matsa secondaire, et pourtant [la michna] enseigne : voici de la matsa, voici du hamets -- réfutation de Rav !
Objection tirée de la michna même du chapitre. À Chavouot tombant un Chabbat, le kohen distribue à la fois le le'hem hapanim (matsa, cuit le Chabbat précédent) et les deux pains de Chavouot (hamets, offrande propre du jour).
La michna nomme la matsa en premier. Or le hamets est l'obligation du jour et la matsa n'est que le tadir. Le tadir passe donc devant l'obligation du jour : c'est une teyouvta contre Rav.
Rav peut te dire : c'est une controverse de tannaim. Car il a été enseigné : voici de la matsa pour toi, voici du hamets pour toi.
Abba Chaoul dit : voici du hamets pour toi, voici de la matsa pour toi.
Réponse standard : tannaim hi. La beraita rapporte les deux ordres. Le tanna kamma dit matsa d'abord, Abba Chaoul dit hamets d'abord.
Rav se range derrière Abba Chaoul. L'objection n'est plus une réfutation, seulement une michna qui suit l'autre tanna.
Rav Nahman bar Rav Hisda a enseigné publiquement : non pas selon les paroles de Rav, qui a dit la souka puis le zman -- mais : le zman puis la souka. Et Rav Chechet, fils de Rav Idi, a dit : la souka puis le zman.
Et la halakha est : la souka puis le zman.
Deux derachot opposées des amoraim postérieurs, puis la décision. Rav Nahman bar Rav Hisda enseigne contre Rav ; Rav Chechet fils de Rav Idi enseigne comme Rav.
Ve-hilkheta : souka ve-ahar kakh zman. C'est la pratique retenue : en entrant dans la souka le premier soir, on dit d'abord lechev ba-souka, puis chehe heyanou.
Tossefot règle le dernier obstacle : ou bien la michna anonyme (matsa avant hamets) n'est pas suivie, ou bien le le'hem hapanim compte lui aussi comme obligation du jour -- auquel cas la michna n'avait de toute façon rien à dire sur le tadir.
Le mishmar dont le temps est fixé, etc., et les autres sacrifices publics. Qu'est-ce que cela vient inclure ?
Cela vient inclure le taureau [offert] pour une décision erronée de la communauté, et les boucs de l'idolâtrie.
Retour au commentaire de la michna précédente. Elle disait que le mishmar de la semaine offre les temidim, les vœux, les offrandes volontaires et les autres sacrifices publics. Cette dernière expression paraît vague : que vise-t-elle ?
Réponse : le par helem davar chel tsibour (le taureau offert quand le tribunal a rendu une décision erronée que la communauté a suivie) et les seirei avoda zara (les boucs offerts pour une transgression involontaire d'idolâtrie). Ces sacrifices n'ont pas de date fixe ; s'ils tombent pendant la fête, ils reviennent au seul mishmar de la semaine, non à tous.
Et c'est lui qui offre le tout. Qu'est-ce que cela vient inclure ?
Cela vient inclure le ketz hamizbeah (le dessert de l'autel).
Dernière précision de la michna. Le ketz hamizbeah -- littéralement les fruits d'été, le dessert de l'autel -- désigne des olot achetées sur les surplus des caisses du Temple, offertes lorsque l'autel serait resté inoccupé, pour qu'il ne chôme pas.
Rachi explique le mécanisme financier : les surplus d'argent consacré, ainsi que le prix des animaux devenus tarés qu'on a vendus, tombaient dans la caisse des offrandes volontaires ; on y achetait ces olot. Et il explique l'image : comme les figues qu'on mange en fin de repas.
MICHNA. Un Yom Tov contigu au Chabbat, que ce soit avant lui ou après lui : tous les mishmarot étaient égaux dans le partage du le'hem hapanim.
S'il se trouvait qu'un seul jour séparât les deux, le mishmar dont le temps est fixé prenait dix pains, et celui qui s'attardait en prenait deux. Et le reste des jours de l'année, l'entrant prend six et le sortant prend six.
Rabbi Yehouda dit : l'entrant prend sept et le sortant cinq.
Nouvelle michna. Elle règle la répartition des douze pains selon la place du Yom Tov dans la semaine.
Yom Tov collé au Chabbat : les mishmarot n'avaient pas le choix -- l'entrant a dû arriver avant, le sortant a dû rester après, car on ne voyage pas le Chabbat. Comme la contrainte est objective, tous partagent également.
Un jour d'écart : ils auraient pu voyager le jour intermédiaire. Leur présence n'est plus contrainte mais volontaire : le mishmar en service prend dix pains, les attardés se contentent de deux.
Chabbat ordinaire : six et six pour le tanna kamma ; sept et cinq pour Rabbi Yehouda, parce que le mishmar entrant assure aussi une part du service ce Chabbat-là.
Les entrants partagent au nord, et les sortants au sud. Bilga partage toujours au sud, son anneau est fixé et sa niche est bouchée.
La michna ajoute la géographie du partage. Le nord de la azara est le côté de l'essentiel : c'est là que l'Écriture a fixé l'abattage des kodachei kodachim. Les entrants y partagent ; les sortants partagent au sud, pour qu'on voie qu'ils s'en vont.
Puis une exception nominative : le mishmar de Bilga, frappé de trois pénalités permanentes -- partage toujours au sud même quand il entre, anneau d'abattage soudé, niche à couteaux murée.
La michna ne dit pas pourquoi. La Guemara, en 56b, rapportera l'histoire de Miriam fille de Bilga et le retard chronique du mishmar. Ici, on ne retient que la forme du châtiment : trois marques publiques de disgrâce, sans jamais lui retirer son service.
GUEMARA. Que signifie avant lui et que signifie après lui ?
Si l'on dit : avant lui -- le premier Yom Tov ; après lui -- le dernier Yom Tov ; mais c'est exactement le Chabbat situé à l'intérieur de la fête !
La Guemara attaque la lecture naïve. Si avant le Chabbat désignait le premier jour de fête et après le Chabbat le dernier jour, on décrirait simplement un Chabbat pris à l'intérieur de la fête -- cas déjà connu, que la michna aurait formulé autrement.
Il faut plutôt dire : avant lui -- le dernier Yom Tov ; après lui -- le premier Yom Tov. Quelle en est la raison ?
Puisque ceux-ci arrivent en avance et que ceux-là s'attardent, les Sages ont institué la chose afin qu'ils mangent ensemble.
Relecture inverse. Avant le Chabbat = le dernier jour de fête tombe le vendredi, si bien que le mishmar sortant ne peut plus partir. Après le Chabbat = le premier jour de fête tombe le dimanche, si bien que le mishmar entrant doit arriver dès le vendredi.
Dans les deux cas, le Chabbat n'est pas à l'intérieur de la fête, mais les deux mishmarot se retrouvent présents malgré eux. D'où l'institution rabbinique : kedei de-nikhlou bahadei hadadei -- qu'ils mangent ensemble. La contrainte du calendrier engendre le partage égal.
S'il se trouvait qu'un seul jour [séparât les deux].
Reprise du lemme suivant de la michna -- le cas où un jour libre sépare le Yom Tov du Chabbat. La discussion se poursuit en 56b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).