Sougya : Le folio commence par une arithmétique : les moussafim de Souccot -- treize taureaux le premier jour, décroissant jusqu'à sept -- doivent être répartis entre les vingt-quatre gardes sacerdotales (michmarot) qui montent toutes au Temple pour la fête. Chaque bête revient à une garde, et les gardes en surnombre se partagent les quatorze agneaux.
Le septième jour, toutes sont à égalité ; le huitième, on revient au tirage au sort (payis) comme aux autres regalim, avec cette règle de rotation : qui a offert les taureaux aujourd'hui n'en offrira pas demain, alla hozrin halila -- on tourne en cercle. La guemara demande si notre michna suit Rabbi, pour qui le taureau du huitième jour repart d'un tirage à vingt-quatre, ou les Sages, pour qui il revient à l'une des deux gardes qui n'ont pas triplé -- et répond que même pour les Sages, ces deux gardes doivent bien être départagées.
Le folio bascule alors : Rabbi Elazar enseigne que les soixante-dix taureaux répondent aux soixante-dix nations et le taureau unique du huitième jour à la nation unique, avec la parabole du roi qui demande à son ami un petit festin afin de jouir de lui seul ; Rabbi Yo'hanan conclut : malheur aux nations, elles ont perdu sans savoir ce qu'elles ont perdu. Une nouvelle michna ouvre ensuite la question des trois moments de l'année où toutes les gardes sont égales -- eimoureï ha-regalim et partage du le'hem hapanim -- que la guemara fonde sur le verset de Devarim 18.
MICHNA. Le premier jour de fête (yom tov) de la Fête (Souccot), il y avait là treize taureaux, deux béliers et un bouc.
Il restait alors quatorze agneaux pour huit michmarot (gardes sacerdotales). Le premier jour, six d'entre elles en offrent deux chacune, et les autres, un chacune.
Toute la michna repose sur un principe de répartition simple : une bête par michmar (garde sacerdotale), tant qu'il y a des bêtes. Les vingt-quatre michmarot montent toutes au Temple pour le regel (fête de pèlerinage), et les moussafim de Souccot sont assez nombreux pour occuper presque tout le monde.
Le premier jour : 13 taureaux + 2 béliers + 1 bouc = 16 bêtes pour 16 michmarot. Restent 8 michmarot et 14 agneaux : six en prennent deux (douze agneaux), deux en prennent un. Rachi ajoute une précision de droit : le michmar dont c'est normalement le tour cette semaine-là ne peut pas revendiquer ces sacrifices pour lui seul, car ils viennent mehamat ha-regel -- à cause de la fête.
Le deuxième jour, cinq en offrent deux chacune, et les autres, un chacune. Le troisième jour, quatre en offrent deux chacune, et les autres, un chacune.
Le mécanisme est mécanique : chaque jour on retranche un taureau, donc une michmar de moins est servie par les grosses bêtes, et une de plus vient se ranger sur les agneaux. Comme le nombre d'agneaux reste fixe à quatorze, le nombre de michmarot qui en prennent deux diminue d'une unité chaque jour.
Le quatrième jour, trois en offrent deux chacune, et les autres, un chacune. Le cinquième jour, deux en offrent deux chacune, et les autres, un chacune.
Le sixième jour, une seule en offre deux, et les autres, un chacune.
Le septième jour, toutes sont à égalité. Le huitième jour, on revenait au payis (tirage au sort) comme aux (autres) fêtes de pèlerinage.
Ils ont dit : celui qui a offert les taureaux aujourd'hui n'en offrira pas demain ; mais on tourne en cercle (hozrin halila).
Deux notions nouvelles. D'abord payis (tirage au sort) : aux fêtes ordinaires, les sacrifices sont trop peu nombreux pour occuper vingt-quatre michmarot ; on tire donc au sort. À Souccot, au contraire, l'abondance permet une répartition par ordre de rang, selon la liste des vingt-quatre gardes de Divrei Hayamim I 24.
Ensuite hozrin halila -- on tourne en cercle. On ne recommence pas chaque jour par la première garde : on reprend la où l'on s'est arrêté. C'est cette rotation qui produit le résultat remarquable calculé par Rachi : sur soixante-dix taureaux, vingt-deux michmarot en offrent trois et deux seulement en offrent deux. Le schéma de synthèse ci-dessus suit ce calcul garde par garde.
GUEMARA. Dirons-nous que notre michna est de Rabbi et non des Sages ?
Car il est enseigné dans une braita : le taureau qui vient le huitième jour -- on tire au sort à son sujet depuis le début (ba-tehila), paroles de Rabbi. Et les Sages disent : c'est l'une des deux michmarot qui n'ont pas triplé dans les taureaux qui l'accomplit.
La guemara attaque la dernière phrase de la michna. Si le huitième jour on revient au payis, cela suppose que le taureau de Chemini Atseret n'appartient d'avance à personne -- ce qui est exactement la position de Rabbi : ba-tehila mefissin alav, on tire au sort depuis le début, comme si la série des sacrifices recommençait à zéro.
Les Sages, eux, voient dans ce taureau la suite de la série de Souccot : il vient réparer l'inégalité des deux michmarot qui n'ont offert que deux taureaux au lieu de trois. Si notre michna était des Sages, il ne devrait donc y avoir aucun tirage au sort.
Tu peux même dire que c'est [conforme aux] Sages : est-ce à dire que les deux michmarot [restantes] n'ont pas besoin, elles aussi, de tirer au sort ?
La réponse tient à un mot absent. La michna dit hazru le-fayis (on revient au tirage), mais elle ne dit pas ba-tehila (depuis le début). Or les Sages eux aussi ont besoin d'un tirage : les michmarot lésées sont deux, et le taureau est un. Il faut donc bien les départager.
La nafka mina (conséquence pratique) entre les deux opinions n'est donc pas l'existence du payis, mais son assiette : vingt-quatre participantes chez Rabbi, deux seulement chez les Sages.
Selon qui va ce qui est enseigné dans cette braita : toutes les michmarot doublent et triplent, à l'exception de deux michmarot qui doublent et ne triplent pas ? Dirons-nous que c'est Rabbi et non les Sages !
[Non :] tu peux même dire que c'est [conforme aux] Sages -- que veut dire elles n'ont pas triplé ? [Elles n'ont pas triplé] dans les taureaux de la Fête.
Même attaque, même parade. La braita affirme que deux michmarot ne triplent jamais -- ce qui semble contredire les Sages, pour qui l'une des deux offre justement un troisième taureau à Chemini Atseret.
La réponse restreint le champ de l'expression : lo chilchou ne veut pas dire qu'elles n'ont jamais offert trois taureaux, mais qu'elles n'en ont pas offert trois parmi les taureaux de Souccot. Ce que le taureau du huitième jour leur apporte est d'un autre ordre : il appartient à Chemini Atseret, regel bifnei atsmo (une fête à part entière).
Et que vient-elle nous apprendre ? Voici ce qu'elle vient nous apprendre : celui qui a offert les taureaux aujourd'hui n'en offrira pas demain, mais on tourne en cercle.
Objection de bon sens : soixante-dix taureaux divisés par vingt-quatre michmarot donnent nécessairement vingt-deux fois trois et deux fois deux. Pourquoi une braita pour énoncer une division ?
Réponse : le contenu de la braita n'est pas le résultat, c'est la procédure. Elle enseigne la règle de rotation -- hozrin halila -- dont le décompte n'est que la conséquence. Sans cette règle, le même total pourrait être atteint par d'autres répartitions, beaucoup moins équitables.
Rabbi (Elazar) a dit : ces soixante-dix taureaux, face à quoi [sont-ils offerts] ? Face aux soixante-dix nations.
Et pourquoi un taureau unique ? Face à la nation unique.
Retournement complet du folio : ce qui n'était qu'une table de répartition devient un enseignement sur la place d'Israël parmi les nations. Les soixante-dix taureaux (13+12+11+10+9+8+7 = 70) correspondent aux soixante-dix nations issues de la table de Berechit 10.
Rachi précise le mécanisme : Souccot est le moment où le monde est jugé sur l'eau (michna Roch Hachana 1,2). Les taureaux sont donc une kapara (expiation) offerte par Israël au bénéfice des nations, pour que la pluie tombe partout. Le taureau unique du huitième jour répond, lui, à la ouma ye'hida -- Israël seul.
Parabole (machal) d'un roi de chair et de sang qui dit à ses serviteurs : faites-moi un grand festin. Le dernier jour, il dit à son ami : fais-moi un petit festin, afin que je jouisse de toi.
Le mot décisif est ohavô -- son ami, son bien-aimé -- opposé à avadav, ses serviteurs. Le grand festin est offert par les serviteurs et profite à beaucoup ; le petit festin est offert par l'ami et ne profite qu'à la relation elle-même.
Rachi tire toute la force de la parabole du mot che-éhané mimékha : le roi ne dit pas qu'il jouira du repas, mais de toi. Le Ben Yehoyada renverse encore le rapport : c'est justement parce que le festin est petit qu'il prouve l'amour, car nul ne peut prétendre que le roi soit venu pour la table.
Rabbi Yo'hanan a dit : malheur aux nations (goyim), qui ont perdu -- et ne savent pas ce qu'elles ont perdu. Du temps où le Temple était debout, le mizbeah (autel) expiait sur elles.
Et maintenant, qui expie sur elles ?!
Conclusion du développement aggadique, et son point le plus aigu : la perte des nations est une perte invisible pour celui qui la subit. Elles ignoraient déjà, du vivant du Temple, que soixante-dix taureaux étaient offerts pour elles ; elles ignorent donc aussi ce que la destruction leur a coûté.
La question finale -- mi mekhapèr aleihen, qui expie sur elles ? -- reste volontairement sans réponse. Elle donne au deuil du mizbeah une portée qui déborde Israël : le Temple détruit, c'est un service rendu au monde entier qui a cessé.
MICHNA. À trois moments de l'année, toutes les michmarot étaient à égalité : dans les eimourei ha-regalim (les portions des fêtes de pèlerinage) et dans le partage du le'hem hapanim (pain de proposition).
Nouvelle michna, nouveau sujet : non plus la répartition du travail à Souccot, mais les trois moments de l'année -- les trois regalim -- où l'ordre ordinaire des michmarot s'efface et où toutes reçoivent une part égale.
Deux domaines sont cités : les eimourei ha-regalim (que la guemara va devoir redéfinir, car les eimourim au sens propre sont brûlés sur l'autel et ne se partagent pas) et le partage du le'hem hapanim, les douze pains disposés sur la table et remplacés chaque chabbat. Tossefot pose immédiatement la limite : c'est le partage qui est égal, pas le service -- disposer les pains, les retirer, brûler les bezikhin reste au michmar dont c'est le tour.
À Chavouot (Atseret), on lui dit : voici pour toi de la matsa, voici pour toi du hametz. Le michmar dont le temps est fixe, c'est lui qui offre les temidin (sacrifices perpétuels), les nedarim (vœux) et les nedavot (offrandes volontaires), et les autres korbanot tsibour (sacrifices publics) -- et il offre le tout.
La formule hilékh matsa, hilékh hametz a une raison technique précise, donnée par Rachi : on ne fait pas de troc entre sacrifices. Un cohen ne peut pas prendre une double part de le'hem hapanim en renonçant aux deux pains -- il doit recevoir une part de chacun (Kidouchin 53a). D'où l'annonce explicite au moment de la remise.
La seconde moitié pose le principe symétrique. Le michmar che-zmano kavoua -- celui dont c'est le tour cette semaine-là -- conserve tout ce qui ne vient pas mehamat ha-regel : les temidin (offerts tous les jours de l'année), les nedarim et nedavot (voués bien avant la fête), et les autres sacrifices publics. La fête ne suspend pas le tour des gardes : elle lui ajoute une couche de partage.
GUEMARA. Les eimourei ha-regalim sont [des parts] du Très-Haut !
Rav Hisda a dit : [il faut lire] ce qui est dit (amour) au sujet des fêtes de pèlerinage.
Objection lexicale. Les eimourim au sens technique sont les graisses et organes brûlés sur le mizbeah : ils sont chel gavoah, part du Très-Haut, et les cohanim n'en reçoivent rien. Il n'y a donc rien à répartir également.
Rav Hisda ré-vocalise le mot : lire non pas eimourei (les parts brûlées) mais amour -- ce qui est dit, énoncé au sujet des regalim. La michna vise donc l'ensemble des prélèvements de la fête qui reviennent aux cohanim : peaux des holocaustes, poitrine et cuisse des chelamim.
Nos maîtres ont enseigné : d'où [sait-on] que toutes les michmarot sont à égalité dans les eimourei ha-regalim ? L'enseignement de la Torah dit : "et il viendra selon tout le désir de son âme ... et il servira".
Pourrait-on croire qu'il en va de même le reste des jours de l'année ? L'enseignement de la Torah dit : "de l'une de tes portes" -- je n'ai dit cela qu'au moment où tout Israël entre par une seule porte.
Le fondement scripturaire est Devarim 18,6-8, qui autorise le levi (lire ici : le cohen) venu de province à servir ke-khôl ehav, comme tous ses frères, sans que le michmar en fonction puisse s'y opposer. Et qui sert, mange : Rachi appuie ce lien sur Vayikra 7,9.
La restriction vient du début du même verset : me-ehad che'arekha. Lu littéralement -- dans une seule de tes portes -- il désigne le moment où tout Israël entre par la même porte, c'est-à-dire monte à Yerouchalayim : les trois regalim. Le reste de l'année, l'ordre ordinaire des michmarot reprend ses droits.
"Et dans le partage du le'hem hapanim, etc." Nos maîtres ont enseigné : d'où [sait-on] que toutes les michmarot sont à égalité dans le partage du le'hem hapanim --
Le folio s'interrompt au milieu de la braita : la source scripturaire du partage égal du le'hem hapanim -- le verset helek ke-helek yokhelou auquel Tossefot faisait déjà allusion plus haut -- sera donnée au début de 56a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).