Sougya : Le folio achève d'abord la sougya du signe de Roch Hodech : les deux explications de Rabbi Yo'hanan ne se contredisent pas, car on a institué DEUX signes distincts, l'ordre du chant et la place des graisses sur l'autel. Il liquide ensuite la position de Rabbi Aha bar Hanina, qui voulait une série de sonneries pour chaque moussaf : une première réfutation vient de la beraita de Rava bar Chmouel et de son verset ou-ve-rachei hodcheikhem, expliqué par Abaye puis par Rav Achi ; une seconde vient de la beraita des six chants de Hol HaMoed, où le Chabbat évince purement et simplement le chant du jour et fait tomber Yimotou, le dernier.
Ce qui subsiste de Rabbi Aha est réinterprété : on allonge les sonneries (Ravina) ou l'on multiplie les trompettes (les Sages de Césarée), mais jamais on n'en ajoute le nombre. Le folio se ferme sur une question pratique de diaspora : puisque chaque jour de Hol HaMoed y est douteux, quelle section des moussafim dire ?
Abaye repousse le second jour, Rava le septième -- une beraita l'appuie -- et Ameimar institué à Nehardea le procédé du dilougei, qui dit chaque jour les deux sections en les faisant se chevaucher.
Et Rabbi Yo'hanan a dit [au sujet des graisses de Roch Hodech placées sous le karkov] : c'est pour faire savoir que le Roch Hodech a été fixé en son temps ! -- Nous instituons deux signes distinctifs : celui qui voit celui-ci a vu, et celui qui voit celui-là a vu.
Fin de la difficulté ouverte à la page précédente. Rabbi Yo'hanan avait expliqué que, lorsque Roch Hodech tombe un Chabbat, le chant de Roch Hodech précède celui du Chabbat -- contre la règle tadir ve-cheeino tadir, tadir kodem (le fréquent passe avant) -- précisément pour signaler publiquement que le tribunal a fixé le mois en son temps, après le vingt-neuvième jour. La guemara avait objecté : mais le signe n'est-il pas plutôt la place des graisses sur l'autel, celles de Roch Hodech étant déposées sous le karkov, au-dessus de toutes les autres ? Et de fait, sur ce point aussi, Rabbi Yo'hanan a dit que c'était pour faire savoir que le mois avait été fixé en son temps.
La réponse est simple et importante : tere hekera avdinan -- on a institué deux signes, non pas un seul dont on discuterait l'identité. Ils ne se concurrencent pas, ils se complètent : de-haze haï haze, ve-haze be-haï haze, qui perçoit l'un a bien reçu l'information, qui perçoit l'autre aussi. Rachi précise le mécanisme du second signe : on dispose ces graisses au-dessus des autres membres, ce qui les marque à la fois comme importantes et comme témoins de la date.
On objecte, car Rava bar Chmouel a enseigné : on aurait pu penser que, de même qu'on sonne pour le Chabbat à lui seul et pour le Roch Hodech à lui seul, de même sonnerait-on pour chaque moussaf en particulier -- c'est pourquoi le verset dit : et à vos néoménies. Réfutation de Rabbi Aha !
Réfutation.
Nouvelle attaque contre Rabbi Aha bar Hanina, dont la thèse -- ha-kol lefi ha-moussafin, on sonne selon le nombre des moussafim -- occupait déjà le folio précédent. La beraita construit la hava amina exactement comme lui : puisqu'un Chabbat ordinaire a ses neuf sonneries et qu'un Roch Hodech ordinaire a les siennes, on croirait que, le jour où les deux coïncident, on sonne deux fois neuf.
La formule yakhol ... talmoud lomar est la structure classique du midrach halakha : on énonce l'hypothèse que la logique seule imposerait, puis le verset la rejette. Ici le verset est ou-ve-rachei hodcheikhem (Bamidbar 10,10). La guemara conclut par la formule la plus forte de son arsenal : teyouvta, redoublée -- la position de Rabbi Aha est réfutée, non pas simplement contestée.
Quelle est la preuve tirée du verset ? Abaye a dit : le verset dit et à vos néoménies -- tous les mois ont été assimilés les uns aux autres.
Rav Achi a dit : il est écrit hodchekhem [votre mois, au singulier] et il est écrit ou-ve-rachei [et aux têtes, au pluriel] -- et quel est le mois qui possède deux têtes ? Tu dois dire : c'est Roch Hachana.
Or le Miséricordieux a dit hodchekhem -- il est un.
La guemara ne se contente jamais d'une citation : elle demande mai talmouda, où exactement se loge la preuve dans le verset. Deux lectures sont proposées.
Abaye travaille sur le pluriel rachei hodcheikhem : il constitue un hekech, une assimilation de tous les Roch Hodech entre eux. Or le Roch Hodech ordinaire, en semaine, n'a qu'une seule série de neuf sonneries. Un Roch Hodech tombant un Chabbat n'en aura donc pas davantage. Rachi résume : leurs sonneries sont identiques.
Rav Achi travaille sur une tension interne au verset : hodchekhem est écrit haser, défectif, donc au singulier, alors que ou-ve-rachei, les têtes, est au pluriel. Quel mois possède réellement deux têtes ? Tichri : il est à la fois tête de mois et tête d'année -- Roch Hachana. Et c'est précisément de ce mois-là, où deux saintetés se superposent, que la Torah dit hodchekhem au singulier : had hi, il est un. Le cumul des occasions ne démultiplie pas les sonneries.
Et en outre, il a été enseigné : pendant Hol HaMoed, le premier jour, que disaient-ils ? Rendez à l'Éternel, fils des puissants (Tehilim 29,1).
Le deuxième, que disaient-ils ? Et au méchant Dieu a dit (Tehilim 50,16).
Le troisième, que disaient-ils ? Qui se lèvera pour moi contre les malfaiteurs (Tehilim 94,16).
Seconde offensive contre Rabbi Aha, d'une autre nature : non plus un verset, mais une beraita descriptive du chant des Leviim pendant les jours intermédiaires de Souccot. Chaque jour reçoit un psaume, désigné ici par son mot d'ouverture.
Rachi ne se borne pas à identifier les psaumes : il explique pour chacun pourquoi ce jour-là. Le premier jour on dit Havou la-Chem (Tehilim 29) parce que c'est le commencement de la Simhat Beit HaChoéva -- le psaume parle de kavod va-oz, gloire et force -- et parce qu'il contient kol Hachem al ha-mayim, la voix de l'Éternel sur les eaux, en écho au nissoukh ha-mayim, la libation d'eau. Le deuxième jour, ve-la-racha (Tehilim 50) : ce sont des divrei kevouchin, des paroles de reproche adressées à la foule rassemblée dans la Azara, et le psaume rappelle l'acquittement des vœux, car Souccot est le terme du bal teaher, l'interdiction de tarder au-delà des trois fêtes.
Le troisième jour pose une difficulté que Rachi soulève lui-même : Mi yakoum li (94,16) et Binou boarim (94,8) appartiennent au même psaume, et l'on dit le verset le plus tardif avant le plus ancien. Sa réponse, donnée comme une opinion personnelle -- ve-nireh be-einai, il me semble --, est thématique : le passage Mi yakoum li parle des persécutions subies sous les royaumes du second Temple, et le peuple, sans renoncer à la joie de la fête, y prie pour être délivré ; tandis que Binou boarim est un reproche sur les dîmes, qu'on réserve aux derniers jours, quand chacun s'apprête à rentrer chez soi.
Le quatrième, que disaient-ils ? Comprenez, hommes stupides parmi le peuple (Tehilim 94,8).
Le cinquième, que disaient-ils ? J'ai ôté son épaule du fardeau (Tehilim 81,7).
Le sixième, que disaient-ils ? Tous les fondements de la terre chancellent (Tehilim 82,5).
Et si le Chabbat tombe l'un de ces jours, Yimotou est repoussé.
La beraita achève la liste, puis livre la clause décisive : si le Chabbat tombe l'un de ces jours, Yimotou est repoussé. Le Chabbat de Hol HaMoed a son propre psaume (Tehilim 92), et il ne le partage pas : ce jour-là, on ne dit que le chant du Chabbat, pas celui de la fête.
Rachi explique la mécanique exacte, et c'est elle qui fait la force de l'objection. On ne saute pas un chant -- ein medalguin seder ha-chir, on ne rompt pas l'ordre de la série. Le dimanche on dit donc le chant qui aurait dû être dit la veille, le lundi celui du dimanche, et ainsi de suite : toute la série glisse d'un cran. Comme il n'y a que six jours pour six chants, celui qui déborde est nécessairement le dernier -- Yimotou.
C'est exactement ce que Rabbi Aha ne peut pas admettre : selon lui, chaque sainte occasion reçoit son propre chant et ses propres sonneries, donc le Chabbat de Hol HaMoed devrait cumuler les deux et rien ne serait repoussé. Sur le contenu, Rachi note que Hassiroti (Tehilim 81) tient des paroles de consolation et se rattache au jugement sur l'eau, dont on décide à Souccot, tandis que Yimotou (Tehilim 82) revient encore aux dîmes -- le vol des dons aux pauvres attirant, selon la michna d'Avot, la peste à l'issue de la fête.
Rav Safra leur fixait un signe mnémotechnique : HOMBEHI. Rav Papa leur fixait un signe mnémotechnique : HOMEHBI.
Et ton signe [pour ne pas les confondre] : la foule des scribes.
Les simanim sont l'outil mnémotechnique ordinaire du Talmud oral : on retient une suite par les lettres initiales de ses termes. Ici, les six psaumes donnent Havou, Ve-la-racha, Mi yakoum, Binou, Hassiroti, Yimotou, soit ה ו מ ב ה י -- le signe de Rav Safra, qui correspond à l'ordre de notre beraita.
Rav Papa retient ה ו מ ה ב י : il inverse les jours quatre et cinq, plachant Hassiroti avant Binou boarim. C'est la seule divergence entre les deux maîtres.
Reste un risque : confondre les deux signes eux-mêmes. D'où un signe du signe : ambouha de-safrei, la foule des scribes. Rachi explique la double détente : l'expression désigne les attroupements d'hommes et de femmes dans la ruelle des maîtres d'école, où se pressent les enfants et leurs parents ; et surtout, le mot ambouha ressemble à HOMBEHI, tandis que safrei renvoie à Rav Safra. Le signe attribué donc la bonne suite au bon maître.
Réfutation de Rabbi Aha bar Hanina ! Réfutation. -- Mais Rabbi Aha bar Hanina appuyait pourtant son propos sur un verset et sur une beraita !
La guemara tire la conclusion de la beraita des chants : c'est une seconde teyouvta contre Rabbi Aha, indépendante de la première. Rachi expose l'inférence en une ligne : celui qui dit qu'on sonne pour chaque moussaf dit du même coup que chaque moussaf a son chant ; or la beraita enseigne que Yimotou est repoussé, preuve que le Chabbat de Hol HaMoed on n'a dit que le chant du Chabbat.
Mais une position réfutée deux fois pose alors un problème de méthode : Rabbi Aha n'avait pas raisonné dans le vide, il s'appuyait sur un verset et une beraita (ha-kol lefi ha-moussafin). Un verset ne s'évapore pas parce qu'une conclusion a été réfutée. La guemara doit donc conserver ses sources en changeant leur sens : c'est le travail du segment suivant.
Ravina a dit : [le verset et la beraita viennent] dire qu'on allonge les sonneries. Les Sages de Césarée, au nom de Rabbi Aha, disent : [ils viennent] dire qu'on multiplie les sonneurs.
Deux relectures de ha-kol lefi ha-moussafin. Toutes deux sauvent la formule en refusant qu'elle porte sur le nombre de sonneries.
Ravina : on maarikhin bi-tekiot, on allonge la durée des sonneries. Rachi souligne que la beraita était formulée de manière générale et que c'est Rabbi Aha qui l'avait mal explicitée : il n'y a qu un seul chant, donc neuf sonneries pour les trois arrêts (perakim) du chant, et le chant se dit une fois offertes les libations des deux moussafim.
Les Sages de Césarée, transmettant au nom de Rabbi Aha lui-même : on marbe be-tokein, on multiplie les sonneurs. On ajoute des trompettes qui sonnent ensemble, et toutes comptent pour une seule sonnerie. Rachi renvoie à la michna de Arakhin (13a) : on ne descend pas au-dessous de deux trompettes ni de neuf lyres, et l'on peut ajouter sans limite.
Le supplément de sainteté est donc marqué par la durée ou par le volume -- jamais par le compte. Les deux beraitot opposées à Rabbi Aha restent ainsi intactes.
Et nous, qui avons deux jours [de Yom Tov], comment faisons-nous ? Abaye a dit : le second sera repoussé.
Changement de registre : de la description du Temple, on passe à la pratique de la diaspora. La question surgit naturellement de ce qui précède -- on vient de voir un cas où deux textes se disputent une même journée et où l'un est repoussé.
Le problème, exposé par Rachi : dans la prière de Moussaf et dans la lecture de la Torah on mentionne les moussafim de ce jour, or les offrandes de Souccot ne sont pas identiques d'un jour à l'autre -- les taureaux vont en diminuant, treize, douze, onze... Chaque jour a donc sa section propre. Mais en diaspora, les deux premiers jours sont Yom Tov par doute, et le second on ne peut pas dire la section Ou-va-yom ha-cheni, car ce serait le traiter comme un jour profane : on y dit Ou-va-hamicha assar comme le premier jour. Résultat : le premier jour de Hol HaMoed est ambigu -- est-ce le deuxième ou le troisième jour de la fête ?
Abaye tranche : cheni yidahe, le second est repoussé. On dit le premier jour de Hol HaMoed la section du troisième jour, puis le quatrième, et ainsi de suite jusqu'au septième à Hochana Rabba. La section du deuxième jour est purement et simplement abandonnée, puisqu'elle était déjà douteuse.
Rava a dit : le septième sera repoussé. Une beraita a été enseignée conformément à Rava : si le Chabbat tombe l'un de ces jours, Yimotou est repoussé.
Rava prend le problème par l'autre bout : chevii yidahé. On commence le premier jour de Hol HaMoed par la section du deuxième jour, puis le troisième, et ainsi de suite ; à Hochana Rabba on dit celle du sixième. La section du septième jour n'a plus de place, puisque le lendemain est Chemini Atseret, qui n'est plus Souccot.
La guemara produit alors un appui, tanya kevaté de-Rava : la clause déjà lue au segment 4 -- le Chabbat de Hol HaMoed fait tomber Yimotou. Rachi dégage le principe général qu'elle contient : la section repoussée aujourd hui, on la dit demain, et c'est la dernière qui est déracinée. Autrement dit, on ne supprime jamais un maillon au milieu de la chaîne ; on décale, et la perte se produit au bout. Cela invalide la logique d'Abaye, qui supprimait un maillon en amont.
Ameimar institua à Nehardea que l'on procède par décalage [en répétant chaque jour la seconde section de la veille].
Troisième voie, et c'est elle qui s'est imposée : medalgei dilougei. Plutôt que de sacrifier une section, on dit chaque jour les deux possibilités, avec recouvrement d'un jour sur l'autre. Rachi déroule le calendrier : le premier jour de Hol HaMoed on dit Et le second jour et Et le troisième jour ; le lendemain le troisième et le quatrième ; puis le quatrième et le cinquième ; puis le cinquième et le sixième ; et à Hochana Rabba le sixième et le septième. Chaque journée couvre ainsi son propre doute, et aucune section n'est perdue. Rachi rapproche le procédé du dolègue de Meguila 22a, où le second lecteur reprend un verset déjà lu par le premier.
Rachi étend l'institution d'Ameimar de la prière à la lecture de la Torah : le quatrième appelé -- celui que Hol HaMoed ajoute aux autres jours et dont on voit bien qu'il vient en l'honneur du jour -- lit les deux sections douteuses, comme le fait le officiant ; le Chabbat, c'est le maftir. Sur les trois premiers appelés, dit-il, on n'est pas regardant ; mais ses maîtres pratiquaient ainsi : les deux premiers lisent les deux sections douteuses, le troisième lit la section du lendemain, et le quatrième reprend ce qu'ont lu les deux premiers.
Tossefot conteste cette répartition sur deux points. D'abord elle se détraque à Hochana Rabba : le troisième appelé devrait y lire Ba-yom ha-chemini atseret, et il n'est pas convenable de lire pendant la fête une section qui n'est pas de la fête ; et l'autre arrangement possible romprait l'uniformité des jours. Ensuite, l'analogie de Hanoukka joue contre Rachi : dans la section des Nessiim, les deux premiers lisent le nassi du jour et le troisième celui du lendemain -- signe que c'est le premier qui est tenu pour l'essentiel ; or ici l'ordre de Rachi fait de l'appelé final l'essentiel. Tossefot propose donc un ordre entièrement homogène : les quatre appelés ne lisent que les deux sections douteuses -- premier et troisième la section antérieure, second et quatrième la section postérieure -- et ainsi chaque jour.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).