Sougya : L'amoud s'ouvre sur une question de dérivation : d'où sait-on que le kohen gadol doit s'immerger à CHAQUE changement de vêtements, dans les deux sens ? L'école de Rabbi Yichmael tente deux kal va-homer symétriques -- de l'or vers le blanc, puis du blanc vers l'or -- et la guemara les réfute tous les deux : l'or a pour lui une kappara plus abondante (il sert toute l'année), le blanc a pour lui l'entrée dans le Saint des Saints.
Reste donc la dérivation de Rabbi, tirée de Lev. 16:4 : c'est la SAINTETÉ des vêtements qui déclenche la tevila, et l'or est sacré lui aussi.
La baraita énumère ensuite les cinq services du jour, puis demande d'où vient que chaque immersion soit encadrée de deux kidouchim : par im eino inyan, un verset écrit en langage de tevila mais devenu disponible est réaffecté au kidouch -- et le fait qu'il soit écrit en langage de tevila enseigne au passage que la tevila, comme le kidouch, doit se faire en lieu sacré. Vient alors le cœur du débat : Rav Hisda montre que Rabbi s'écarte à la fois des Sages et de Rabbi Meir sur la POSITION des kidouchim -- pour lui les deux se font alors qu'il est dévêtu.
Mais Rav Aha bar Yaakov établit que tous s'accordent à placer le second kidouch après le revêtement, tiré de "ou lorsqu'ils s'approcheront de l'autel" : le kohen doit n'avoir plus que l'approche à accomplir. Rav Aha fils de Rava en conclut que les deux énoncés sont incompatibles -- ensemble ils donneraient quinze kidouchim au lieu de dix.
L'amoud se termine en revenant à la michna : que signifie keratzo ? Oulla y voit un terme de mise à mort, confirmé par un verset de Jérémie sur l'Égypte, et précise que le kohen gadol coupe la majeure partie des deux simanim ; un autre kohen achève (mirek) pendant que lui recueille le sang.
Rech Lakich explique par la même occasion pourquoi la michna de la chehita enseigne séparément "rov chnayim", et la guemara établit que l'invalidité envisagée faute d'achèvement ne pourrait être que de-rabbanan -- sans quoi le service de Yom Kippour dépendrait d'un autre que le kohen gadol.
L'école de Rabbi Yichmael a enseigné [que cela se déduit] par un kal va-homer (raisonnement à fortiori) : si les vêtements d'or, avec lesquels le kohen n'entre pas lifnai velifnim (dans le Saint des Saints), exigent une tevila (immersion), les vêtements blancs, avec lesquels il entre lifnai velifnim, n'est-il pas logique qu'ils exigent une tevila ! Il y a de quoi réfuter : ce qui distingue les vêtements d'or, c'est que leur kappara (expiation) est abondante !
Plutôt, il le déduit de l'enseignement de Rabbi.
Suite directe de 32a. On cherche la source du principe : tout passage d'un service à un autre oblige le kohen gadol à une tevila. L'école de Rabbi Yichmael propose un kal va-homer : les vêtements d'or, moins prestigieux puisqu'ils n'entrent jamais dans le Saint des Saints, exigent déjà une immersion ; à plus forte raison les vêtements blancs.
La réfutation (pircha) est classique : le terme de départ possède un avantage propre qui explique sa sévérité sans qu'on puisse la transférer. Ici, les vêtements d'or ont une kappara meroubva -- ils servent toute l'année, pour l'ensemble des sacrifices publics et donc pour un éventail bien plus large de fautes. Rachi précise le contraste : le service intérieur de Yom Kippour, lui, n'expie qu'un domaine étroit (la touma du Temple et de ses saintetés).
Le kal va-homer tombe. Il faut donc revenir à un verset : celui de Rabbi.
Rabbi a dit : d'où [sait-on] les cinq tevilot et les dix kidouchim que le kohen gadol accomplit -- il s'immerge et il se sanctifie -- en ce jour ? Le verset enseigne : "il revêtira une tunique de lin sacrée" (Lev.
16:4). Tu as ainsi appris que quiconque passe d'un service à un autre service exige une tevila.
Nous avons trouvé [la source] pour [le passage] des vêtements d'or aux vêtements blancs ; des vêtements blancs aux vêtements d'or, d'où [le sait-on] ?
Le verset complet est : "il revêtira une tunique de lin sacrée ... ce sont des vêtements sacrés, il baignera sa chair dans l'eau puis les revêtira" (Lev. 16:4). Rabbi y lit une règle générale : la tevila n'est pas attachée à un moment particulier de la journée, mais à tout changement de service.
Reste une asymétrie. Le verset parle du moment où il revêt les vêtements blancs : il couvre donc le passage or vers blanc. Mais le kohen gadol repasse aussi du blanc à l'or (après le service du jour, pour les béliers ; après la sortie de la kaf et de la mahta, pour le tamid du soir). D'où vient l'immersion dans ce sens-là ? C'est la question qui relance la sougya.
L'école de Rabbi Yichmael a enseigné, par kal va-homer : si les vêtements blancs, dont la kappara n'est pas abondante, exigent une tevila, les vêtements d'or, dont la kappara est abondante, n'est-il pas logique qu'ils exigent une tevila ?
L'école de Rabbi Yichmael retourne exactement son propre argument. Tout à l'heure, l'avantage de l'or (kappara abondante) servait à réfuter l'a fortiori ; ici, ce même avantage devient le moteur du raisonnement inverse : si le vêtement dont l'expiation est étroite exige déjà une immersion, celui dont l'expiation est large l'exige à plus forte raison.
Il y a de quoi réfuter : ce qui distingue les vêtements blancs, c'est qu'il entre avec eux lifnai velifnim ! C'est [précisément] ce qui est enseigné [dans la baraita] : "et il dit : ce sont des vêtements sacrés, il baignera sa chair dans l'eau puis les revêtira" (Lev.
16:4).
Le second à fortiori tombe pour la raison symétrique du premier : les vêtements blancs ont eux aussi un avantage exclusif -- ils sont les seuls à franchir le rideau du Saint des Saints. Aucun des deux sens ne se déduit donc de l'autre par la logique seule.
D'où la réponse : la baraita de 32a ne s'arrêtait pas là, elle ajoutait "ve-omer" ("et il dit"), c'est-à-dire un second appui scripturaire. Rachi explique la lecture : l'Écriture suspend le motif de l'immersion au fait que ce sont des vêtements SACRÉS. Ce n'est donc pas la blancheur ni l'entrée au Saint des Saints qui déclenche la tevila, mais la sainteté -- et les vêtements d'or sont sacrés eux aussi. Les deux sens sont couverts d'un coup.
Et ce sont cinq services : le tamid du matin, en vêtements d'or ; le service du jour, en vêtements blancs ; son bélier et le bélier du peuple, en vêtements d'or ; la kaf (cuiller à encens) et la mahta (encensoir), en vêtements blancs ; le tamid du soir, en vêtements d'or.
La baraita justifie le chiffre de cinq : cinq blocs de service, alternant à chaque fois entre les huit vêtements d'or et les quatre vêtements blancs. Comme chaque alternance impose une tevila, on obtient cinq immersions -- et, à deux kidouchim par immersion, dix kidouchim.
Noter l'alternance stricte : or / blanc / or / blanc / or. Les services accomplis à l'extérieur (les tamidim, les béliers) se font en or ; ceux qui touchent au Saint des Saints (le taureau et le bouc, puis la récupération de la kaf et de la mahta) se font en blanc.
Et d'où [sait-on] que chaque tevila exige deux kidouchim ? Le verset enseigne : "il ôtera ... et il baignera" (Lev.
16:23), "et il baignera ... et il revêtira" (Lev. 16:24).
Mais celui-ci est écrit à propos de la tevila ! Si ce n'est pas l'objet de la tevila -- puisque celle-ci se déduit déjà de "ce sont des vêtements sacrés" -- applique-le à l'objet du kidouch.
La baraita isole deux séquences où le mot "il baignera" est encadré par un devetissement puis un revêtement : ôte / baigne, puis baigne / revêt. Deux lavages autour d'un même moment de changement -- d'où deux kidouchim.
Objection immédiate : ce verbe "baigner" désigne manifestement la tevila, pas le kidouch des mains et des pieds. Rachi donne le signe décisif : le verset dit "il baignera sa chair" -- le corps entier, donc une immersion.
Réponse par la règle herméneutique im eino inyan ("si ce n'est pas son objet") : la tevila possède déjà sa source ailleurs ("ce sont des vêtements sacrés"). Ce verset-ci devient donc disponible ; on le réaffecte à ce qui n'a pas encore de source -- le kidouch.
Et que le Miséricordieux l'écrive donc dans le langage du kidouch ! Ceci vient nous enseigner que la tevila est comme le kidouch : de même que le kidouch [se fait] dans un lieu sacré, de même la tevila [se fait] dans un lieu sacré.
Si le verset vise en réalité le kidouch, pourquoi la Torah a-t-elle choisi un vocabulaire d'immersion ? Réponse : le détour est voulu. En écrivant le kidouch en langage de tevila, l'Écriture crée un rapprochement entre les deux actes et transfère à la tevila une exigence propre au kidouch -- le makom kadoch (lieu sacré).
Concrètement : le kidouch se fait au kior (la vasque), situé dans la cour du Temple, donc en zone sacrée. Les immersions de Yom Kippour devront de même se faire dans l'enceinte, et non à l'extérieur. Rachi ajoute une limite importante : cela ne vaut que pour les tevilot liées aux changements de vêtements du jour. La première immersion du kohen gadol, celle par laquelle il entre en service, n'est pas de-oraita et échappe donc à cette règle.
Et Rabbi Yehouda, d'où tire-t-il le kidouch ? Il le tire de l'enseignement de Rabbi Elazar be-Rabbi Chimon.
Rappel du partage des sources (établi en 32a) : Rabbi Yehouda utilise le verset "il ôtera ... et il baignera" pour établir la tevila lors du passage aux vêtements d'or, et il ne recourt pas à la derasha de "ce sont des vêtements sacrés". Ce verset lui étant déjà pris, il ne peut plus s'en servir, comme le fait Rabbi, pour le kidouch.
Sa source est donc celle de Rabbi Elazar be-Rabbi Chimon : un kal va-homer. Puisque la Torah exige un kidouch là où elle n'exige aucune tevila (tout au long de l'année, avant chaque service), à plus forte raison en exige-t-elle un la où elle impose une tevila à chaque changement de vêtements.
Rav Hisda a dit : cet enseignement de Rabbi sort du cadre de [l'opinion de] Rabbi Meir et sort du cadre de [celle] des Sages. Il sort de celle des Sages : car les Sages disent qu'il se sanctifie alors qu'il est vêtu, tandis que lui dit qu'il se sanctifie alors qu'il se dévêt.
Et il sort de celle de Rabbi Meir : car Rabbi Meir dit que ce dernier kidouch, il l'accomplit alors qu'il est vêtu, tandis que lui dit qu'il l'accomplit alors qu'il se dévêt.
Rav Hisda prend au pied de la lettre l'ordre des mots chez Rabbi : "il ôtera ... et il baignera" puis "et il baignera ... et il revêtira". Les deux kidouchim se logent donc tous deux dans l'intervalle où le kohen gadol n'est vêtu de rien : un après avoir ôté, un après l'immersion mais avant de revêtir (Rachi).
Cela le met en conflit sur deux fronts. Contre les Sages, qui placent le premier kidouch alors qu'il porte encore les vêtements sacrés (avant la pechita). Contre Rabbi Meir, qui s'accorde sur le premier mais place le second après le revêtement -- comme l'énonce sa baraita : "il revêtit, il sanctifia ses mains et ses pieds".
Rav Aha bar Yaakov a dit : tous s'accordent, pour le second kidouch, qu'il revêt [d'abord] et se sanctifie ensuite. Quelle en est la raison ?
Car le verset dit : "ou lorsqu'ils s'approcheront de l'autel" (Ex. 30:20) -- celui à qui il ne manque plus que l'approche ; cela exclut celui-ci, à qui il manque et le revêtement et l'approche.
Rav Aha bar Yaakov pose une règle transversale, valable pour toutes les opinions : le kidouch qui précède immédiatement le service doit se faire une fois habillé.
La preuve vient de la formulation du verset sur le kior : les kohanim se lavent mains et pieds "lorsqu'ils entreront dans la tente d'assignation ou lorsqu'ils s'approcheront de l'autel". La derasha lit une condition d'état : est visé celui pour qui l'approche est le seul acte restant. Un kohen encore nu n'est pas dans cet état -- il lui manque deux choses, s'habiller puis s'approcher. Le kidouch fait à ce moment-là ne serait pas celui du verset.
Rav Aha fils de Rava dit à Rav Achi : ni Rav Hisda ne tient [l'enseignement] de Rav Aha, ni Rav Aha ne tient celui de Rav Hisda. Car s'il en était ainsi, il y aurait selon Rabbi quinze kidouchim.
Le rapprochement des deux énoncés est arithmétiquement impossible. Rav Hisda attribue à Rabbi deux kidouchim accomplis alors qu'il est dévêtu ; Rav Aha bar Yaakov exige en outre un kidouch une fois habillé, juste avant le service. Cumulés, cela ferait trois kidouchim par changement de vêtements, donc quinze pour les cinq immersions -- alors que le chiffre transmis est dix.
Conclusion : chacun des deux amoraim rejette nécessairement la lecture de l'autre. Ou bien les deux kidouchim de Rabbi encadrent l'immersion pendant qu'il est nu (Rav Hisda) et alors la règle de Rav Aha ne s'applique pas à Rabbi ; ou bien le second kidouch se fait habillé (Rav Aha) et alors Rabbi ne place pas les deux avant le revêtement.
"On lui amena le tamid, il l'égorgea (keratzo), etc." -- que signifie keratzo ? Oulla a dit : c'est un terme de mise à mort.
Rav Nahman bar Yitshak a dit : quel est le verset [qui le prouve] ? "L'Égypte est une génisse magnifique ; le keretz vient du nord, il vient" (Jer.
46:20). D'où l'inférence ?
Comme le traduit Rav Yossef : "L'Égypte était un royaume splendide ; des peuples tueurs viendront sur elle du nord." Keratzo -- jusqu'où [a-t-il coupe] ? Oulla a dit : la majeure partie des deux [simanim].
La guemara revient à la michna de 31b et s'arrête sur un mot rare : keratzo. Oulla y voit un terme de mise à mort, et Rav Nahman bar Yitshak produit un appui : le verset de Jérémie sur l'Égypte, où keretz désigne l'agresseur venu du nord. Le Targoum de Rav Yossef confirme la lecture en rendant le mot par ammin katolin ("des peuples tueurs").
Vient alors la question technique : dans quelle mesure a-t-il coupe ? Réponse d'Oulla : rov chnayim -- la majeure partie de chacun des deux simanim (le kane, trachée, et le vechet, oesophage). C'est exactement le minimum requis pour que la chehita soit valide (Rachi : "la validité au plus juste"). Le kohen gadol s'arrête donc au seuil, et laisse un autre achever, pour pouvoir recueillir le sang sans délai.
Et de même Rabbi Yo'hanan a dit : la majeure partie des deux. Et même Rech Lakich tient [qu'il s'agit de] la majeure partie des deux, car Rech Lakich a dit : puisque nous avons déjà appris "la majeure partie de l'un vaut comme lui tout entier", pourquoi avons-nous appris [en outre] "la majeure partie d'un [siman] pour l'oiseau, et la majeure partie des deux pour l'animal" ?
Parce que nous avons appris : "on lui amena le tamid, il l'égorgea, un autre acheva (mirek) la chehita à sa place, et il recueillit le sang et l'aspergea" ; on aurait pu croire que s'il n'avait pas achevé, [le sacrifice] serait passoul (invalide).
Rech Lakich part d'une redondance dans les michnayot de la chehita (Houlin). On y enseigne d'abord le principe général : "la majeure partie de l'un vaut comme lui tout entier". Il en découle mécaniquement que la majeure partie des deux vaut comme les deux (Rachi). Pourquoi alors ajouter explicitement "rov echad be-of, rov chnayim be-behema" -- un siman pour l'oiseau, deux pour l'animal ?
Réponse : cet ajout vise précisément notre michna de Yoma. Puisqu'on y lit que le kohen gadol s'arrête à la majeure partie et qu'un autre achève, on aurait pu conclure que cet achèvement est indispensable et que, sans lui, le tamid serait passoul. La michna de la chehita coupe court en réaffirmant que "rov chnayim" suffit -- y compris pour les kodachim.
"On aurait pu croire que s'il n'avait pas achevé, ce serait passoul" ?! Si c'était le cas, ce serait un service [accompli] par un autre, et nous avons appris : tous les services de Yom Kippour ne sont valides que par lui [le kohen gadol] !
Voici ce qu'il veut dire : on aurait pu croire que ce serait passoul de-rabbanan (par décret des Sages),
Objection sur l'hypothèse même de Rech Lakich. Si l'achèvement de la coupe était indispensable de-oraita, alors un acte déterminant du sacrifice serait accompli par un autre kohen -- ce qui contredit frontalement la règle : tous les services de Yom Kippour ne valent que par le kohen gadol. L'hypothèse s'effondre d'elle-même.
La guemara recalibre : Rech Lakich n'a jamais envisagé une invalidité biblique, mais une invalidité de-rabbanan. Rachi en donne le motif : ce qui intéresse ici, c'est le sang ; on aurait pu penser que les Sages exigent une coupe achevée pour les kodachim, et que le principe "la majeure partie de l'un vaut comme lui tout entier" n'a été enseigné que pour les houlin. L'amoud se coupe ici -- la suite du raisonnement se poursuit en 33a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).