Sougya : Le daf s'ouvre sur la fin de la discussion de 31b : les Sages, qui ne donnent qu'un seul kidouch à la première immersion puisque le kohen gadol y monte du profane, semblent n'arriver qu'à neuf kidouchim au lieu de dix ; ils répondent que le dixième se trouve à l'autre bout de la journée, lorsqu'il quitte les vêtements sacrés pour les vêtements profanes -- moment qui, pour Rabbi Meir, ne vaut aucun kidouch puisqu'il ne revêt plus rien de sacré. S'ouvre alors la sougya centrale de l'amoud : une baraita demande pourquoi le verset "et Aharon viendra à la tente d'assignation" (Lev.
16:23) est le seul de toute la paracha à être énoncé hors de l'ordre réel du service ; il n'y vient en effet que pour récupérer la cuiller et l'encensoir laissés dans le Saint des Saints. Rav Hisda répond par le calcul : les cinq immersions et les dix kidouchim sont une halakha le-Moche mi-Sinaï, et si l'on suivait l'ordre des versets on ne trouverait que trois immersions et six kidouchim -- il faut donc intercaler les deux béliers pour isoler la sortie de la cuiller et de l'encensoir et obtenir cinq alternances entre vêtements d'or et vêtements blancs.
La suite du daf confronte trois dérivations concurrentes de ces chiffres : Rabbi Yehouda les tire de la séquence ôter / se laver / revêtir de Lev. 16:23-24 ; Rabbi les tire de Lev.
16:4 en y ajoutant le hekech de "ce sont des vêtements sacrés", ce qui lui laisse le premier verset disponible pour les dix kidouchim ; R. Elazar be-R.
Chimon procède par kal va-homer depuis le kidouch exigé toute l'année, puis corrige la limite de son raisonnement -- qui ne donnerait qu'un seul kidouch -- grâce au mot superflu "qu'il avait revêtus", qui rapproche le dévêtissement du revêtissement. L'amoud se referme sur une objection restée ouverte : le verset de Rabbi Yehouda ne prouve l'immersion que pour le passage des vêtements blancs aux vêtements d'or ; d'où saura-t-on qu'elle vaut aussi dans l'autre sens ?
[...] dix kidouchim (sanctifications des mains et des pieds). Mais selon les Sages, il n'y en aurait que neuf !
Les Sages te répondront : le dernier kidouch, celui qu'il accomplit lorsqu'il ôte les vêtements sacrés et revêt des vêtements profanes [à la fin de la journée] -- c'est là qu'il le fait.
Suite directe de 31b. Le compte traditionnel est de cinq immersions et dix kidouchim. Pour Rabbi Meir, le kidouch est suspendu au revêtissement des vêtements sacrés, et la baraita de 31b lui fait exiger malgré tout deux kidouchim dès la première immersion : il arrive donc à dix sans difficulté.
Pour les Sages, un kidouch accompagne le dévêtissement (pechita) et un autre le revêtissement (levicha). Or à la première immersion il monte du profane (hol) : il n'ôte aucun vêtement sacré, donc pas de kidouch de la pechita. Le compte tombe à neuf.
Réponse : le dixième kidouch existe bien, mais à l'autre bout de la journée. Quand, le service achevé, il quitte les vêtements sacrés pour les vêtements profanes, cette pechita-là exige un kidouch selon les Sages. Pour R. Meir, au contraire, ce moment ne vaut rien -- il ne revêt rien de sacré ensuite (Rachi).
Nos maîtres ont enseigné : "Et Aharon viendra à la tente d'assignation" (Lev. 16:23) -- pourquoi vient-il [là] ?
Il ne vient que pour en sortir la kaf (cuiller à encens) et la mahta (encensoir). Car toute la paracha a été énoncée dans l'ordre, sauf ce verset.
Quelle en est la raison ?
Nouvelle sougya. Le verset Lev. 16:23 dit qu'Aharon vient à la tente d'assignation, sans préciser pour quoi faire -- et il est placé juste après l'encens et les aspersions du taureau et du bouc, alors qu'il a déjà achevé son service intérieur. La baraita répond : il y vient pour récupérer la kaf et la mahta qu'il avait laissées entre les barres de l'arche.
Mais alors le verset est mal placé. Le principe de lecture posé ici est fort : toute la paracha de Yom Kippour est énoncée dans l'ordre réel du service -- ce qui est écrit avant se fait avant. Ce verset est la seule exception : dans les faits, le kohen gadol sort d'abord offrir son bélier et le bélier du peuple, et ce n'est qu'ensuite qu'il rentre chercher la cuiller et l'encensoir.
La question mai taama porte donc sur la nécessité de cette interruption : pourquoi couper le service intérieur par deux sacrifices extérieurs ?
Rav Hisda dit : nous le tenons par tradition -- cinq immersions (tevilot) et dix kidouchim, voilà ce que le kohen gadol s'immerge et sanctifie en ce jour. Or si [les services se déroulaient] dans l'ordre où les versets sont écrits, tu n'y trouverais que trois immersions et six kidouchim.
Voici la réponse de Rav Hisda, et c'est la clef de tout le daf. Le nombre de cinq immersions et de dix kidouchim est une halakha le-Moche mi-Sinaï (Rachi) : une donnée traditionnelle, non déduite d'un verset. Elle sert ici de contrainte de calcul.
Fais le compte en suivant l'ordre des versets : tamid du matin en or, puis tout le service intérieur y compris la sortie de la kaf et de la mahta en blanc, puis les béliers, les moussafim et le tamid du soir en or. Cela ne fait que trois séquences, donc trois immersions et six kidouchim. Le compte traditionnel est ruiné.
La seule façon d'obtenir cinq alternances est de déplacer la sortie de la kaf et de la mahta après les deux béliers : elle devient alors une quatrième séquence isolée, en blanc, entre deux séquences en or. C'est pourquoi ce verset -- et lui seul -- est énoncé hors de son ordre.
Il a été enseigné dans une baraita : Rabbi Yehouda dit : d'où apprend-on les cinq immersions et les dix kidouchim que le kohen gadol s'immerge et sanctifie en ce jour ? L'Écriture dit : "Et Aharon viendra à la tente d'assignation, il ôtera les vêtements de lin [...], il lavera sa chair dans l'eau en lieu saint, il revêtira ses vêtements, il sortira et fera [son holocauste]" (Lev.
16:23-24). Tu apprends de là que quiconque passe d'un service à un autre requiert une immersion.
Première des trois dérivations. Rabbi Yehouda lit dans la séquence du verset -- ôter / se laver / revêtir -- une règle générale : kol ha-méchané me-avoda le-avoda taoun tevila, quiconque change de service doit s'immerger.
Rachi précise deux points. D'abord "il revêtira ses vêtements" désigne les huit vêtements du kohen gadol, ceux qu'il porte tout le reste de l'année. Ensuite, la règle vaut dans les deux sens -- de l'intérieur vers l'extérieur comme de l'extérieur vers l'intérieur -- point qui sera précisément questionné à la fin de l'amoud.
Rabbi [Yehouda ha-Nassi] dit : d'où apprend-on les cinq immersions et les dix kidouchim que le kohen gadol s'immerge et sanctifie en ce jour ? De ce qu'il est dit : "Il revêtira une tunique de lin sacrée, des caleçons de lin seront sur sa chair, il se ceindra d'une ceinture de lin et se coiffera d'une mitre de lin ; ce sont des vêtements sacrés, et il lavera sa chair dans l'eau puis les revêtira" (Lev.
16:4). Tu apprends de là que quiconque passe d'un service à un autre requiert une immersion.
Et il est dit : "ce sont des vêtements sacrés" -- tous les vêtements ont été rapprochés (hekech) les uns des autres.
Deuxième dérivation. Rabbi ne part pas du verset 16:23 mais de 16:4, où l'immersion (ve-rahats) précède le revêtissement des vêtements de lin. Rachi : c'est exactement le moment où il quitte le service du tamid pour commencer le service intérieur du jour.
Mais ce verset ne parle que des vêtements blancs. D'où le second temps : les trois mots "ce sont des vêtements sacrés" sont superflus, donc disponibles pour une derasha. Ils opèrent un hekech (rapprochement) : tous les vêtements sont mis sur le même plan, de sorte que le passage aux vêtements d'or exige lui aussi une immersion.
Conséquence économique importante : puisque Rabbi tire les immersions de 16:4, le verset 16:23-24 lui reste libre -- et il l'emploiera au segment suivant pour les kidouchim.
Et les services sont au nombre de cinq : le tamid du matin en vêtements d'or ; le service du jour en vêtements blancs ; son bélier et le bélier du peuple en vêtements d'or ; la kaf et la mahta en vêtements blancs ; le tamid de l'après-midi en vêtements d'or.
La liste canonique des cinq services, qui donne son ossature à toute la journée. Elle alterne dehors / dedans et, corollairement, vêtements d'or (les huit) et vêtements blancs (les quatre vêtements de lin). Chaque bascule impose une immersion, et chaque immersion deux kidouchim.
Rachi note que cette liste vaut aussi bien selon Rabbi que selon Rabbi Yehouda : leur désaccord porte sur les versets d'où l'on tire la règle, pas sur le déroulé effectif du jour.
Et d'où [apprend-on] que chaque immersion requiert deux kidouchim ? L'Écriture dit : "il ôtera [...] et il lavera", "il lavera [...] et il revêtira".
C'est Rabbi qui poursuit (Rachi). Ayant tiré les immersions de 16:4, il dispose encore du verset 16:23-24, qu'il exploite pour les kidouchim.
L'argument tient à la position du mot : l'Écriture a placé ve-rahats ("il lavera") entre ou-fachat ("il ôtera") et ve-lavach ("il revêtira"). On le rapporte donc aux deux côtés à la fois, comme s'il était écrit deux fois : une ablution pour la pechita et une pour la lévicha. Cinq immersions x deux = dix kidouchim.
Attention au vocabulaire : ici "rehitsa" ne désigne pas l'immersion du corps mais le kidouch, le lavage des mains et des pieds au kiyor.
Rabbi Elazar be-Rabbi Chimon dit : [cela s'apprend] par un kal va-homer (à fortiori). Si la où l'on n'exige aucune immersion on exige pourtant un kidouch, là où l'on exige une immersion, n'est-il pas juste qu'on exige un kidouch ?
Troisième dérivation, celle de R. Elazar be-R. Chimon, qui se passe de derasha et raisonne par kal va-homer.
Le terme de comparaison : tout le reste de l'année, le kohen qui vient servir n'est astreint à aucune immersion selon la Torah (l'immersion quotidienne n'est que d'institution rabbinique, divrei sofrim, pour parer à une impureté ancienne oubliée -- Rachi) ; et pourtant il doit un kidouch, d'après "quand ils entreront dans la tente d'assignation [...] ils se laveront" (Ex. 40:32).
À plus forte raison à Yom Kippour, où chaque changement de vêtements impose une immersion en bonne et due forme : le kidouch s'impose. Tossefot écarte une réfutation possible -- l'impur qui s'immerge pour entrer dans la azara sans devoir de kidouch -- au motif qu'il ne vient pas y servir, alors que notre kohen gadol vient précisément servir.
Si [on l'apprend ainsi], alors, de même que là-bas il n'y a qu'un seul kidouch, ici aussi un seul kidouch ? L'Écriture dit : "Et Aharon viendra à la tente d'assignation et il ôtera les vêtements de lin qu'il avait revêtus".
Que vient enseigner "qu'il avait revêtus" ? Un homme ôte-t-il donc autre chose que ce qu'il a revêtu !
Mais [ces mots viennent] rapprocher (hekech) le dévêtissement du revêtissement : de même que le revêtissement exige un kidouch, de même le dévêtissement exige un kidouch.
Le kal va-homer souffre d'une limite structurelle : ce qui vient d'un à fortiori ne peut pas dépasser sa source. Or la source -- le kohen qui entre servir le reste de l'année -- ne comporte qu'un seul kidouch. On n'obtiendrait donc que cinq kidouchim, pas dix.
La correction vient d'un mot superflu : "les vêtements de lin qu'il avait revêtus". Personne n'ôte ce qu'il n'a pas mis -- la précision est donc disponible pour une derasha. Elle établit un hekech entre pechita et lévicha : puisque le revêtissement exige un kidouch (acquis par le kal va-homer), le dévêtissement aussi.
Rachi ajoute la raison pour laquelle R. Elazar be-R. Chimon ne peut pas, lui, exposer "ou-fachat ve-rahats" comme le faisait Rabbi : ce verset lui est déjà nécessaire pour l'immersion lors du passage aux vêtements d'or, comme chez Rabbi Yehouda. Tossefot soulève une difficulté technique : peut-on faire enseigner par hekech une chose elle-même apprise par kal va-homer, dans le domaine des kodachim ? Réponse : cette restriction ne concerne que les sacrifices eux-mêmes.
Rabbi Yehouda dit : d'où apprend-on les cinq immersions et les dix kidouchim que le kohen gadol s'immerge et sanctifie en ce jour ? L'Écriture dit : "Et Aharon viendra à la tente d'assignation [...] et il lavera sa chair dans l'eau en lieu saint".
Tu apprends de là que quiconque passe d'un service à un autre requiert une immersion. Nous avons trouvé [l'immersion] pour le passage des vêtements blancs aux vêtements d'or ; des vêtements d'or aux vêtements blancs, d'où [le sait-on] ?
La guemara revient à Rabbi Yehouda pour éprouver sa dérivation, et y trouve une faille de direction.
Le verset décrit une seule bascule : le kohen gadol ôte les vêtements de lin, s'immerge, puis revêt ses vêtements (les huit d'or). Cela prouve l'immersion pour le passage blanc -> or. Mais le jour comporte aussi deux passages en sens inverse -- du tamid du matin au service intérieur, et des deux béliers à la sortie de la kaf et de la mahta -- soit or -> blanc. Aucun verset ne les a encore couverts.
Rabbi, lui, n'a pas ce problème : son hekech "ce sont des vêtements sacrés" égalise d'emblée tous les vêtements. La réponse pour Rabbi Yehouda ouvre Yoma 32b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).