Sougya : Le daf achève la justification scripturaire du seder d'Abaye. Chaque maillon reçoit son appui : « ha-ola » (Vayikra 6,5), lu par Rava comme « c'est elle qui monte la première », place le tamid en tête ; « holocauste et oblation » soude la minha à son holocauste ; les havitin suivent au seul titre de leur genre -- elles aussi sont une oblation ; « sacrifice et libations » interdit qu'un korban s'intercale entre le zevah et ses nesakhim.
Le dernier maillon résiste : une baraita place les bazikhin avant les moussafin, et la guemara reconnaît une controverse de tannaim. Abaye plaide pour l'ordre inverse par symétrie exégétique -- si « ba-boker ba-boker » avance un service, « ba-yom ba-yom » doit en retarder un autre ; le camp adverse rapproche les bazikhin des havitin par la gezera chava houka-houka, tout en admettant que « ba-yom » borne ce rapprochement.
Le daf revient ensuite à la michna sur la ketoret : celle du matin, mal bornée par la michna, est attribuée aux rabbanan avec l'aveu qu'elle ne prétend pas donner l'ordre ; celle de l'après-midi est déduite d'un hekesh, « ke-minhat ha-boker », dont on prend soin de mesurer exactement la portée -- il transporte l'oblation, pas les membres. Le daf se clôt sur une baraita qui apprend, à rebours, les libations du matin depuis celles du soir.
Le verset dit : « et il disposera sur lui l'holocauste (ha-ola) » (Vayikra 6,5). Et Rava a dit : « ha-ola » -- c'est elle qui monte la première.
Fin de la baraita ouverte à la fin de 33b : d'où sait-on que rien ne doit précéder le tamid du matin ? Réponse : du mot ha-ola dans « et il disposera sur lui l'holocauste ». Rava raisonne par yitura (mot superflu) : pour dire seulement qu'on fait fumer des sacrifices sur ce bûcher, le verset aurait pu s'arrêter à « et il disposera sur lui ». S'il ajoute ha-ola, c'est pour un enseignement supplémentaire.
Le sens tient à un jeu de mots que le français ne rend pas : la racine ola désigne à la fois l'holocauste et l'action de monter. Hi ola richona : c'est elle qui monte la première sur l'autel. Le premier maillon du seder d'Abaye est ainsi ancré dans le texte.
Et la minha [précède] les havitin : « holocauste et oblation » (Vayikra 23,37).
Deuxième maillon. La minha visée ici est l'oblation de farine qui accompagne le tamid ; les havitin sont les galettes cuites à la poêle que le Cohen gadol offre chaque jour, moitié le matin, moitié l'après-midi. Les deux sont des oblations : laquelle passe d'abord ?
La réponse vient de l'ordre des mots dans « holocauste et oblation » : l'oblation nommée juste après l'holocauste est celle qui lui est attachée. Rien ne doit s'insérer entre les deux -- donc pas les havitin.
Et les havitin [précèdent] les libations : au titre de minha (chom minha).
Troisième maillon. Pourquoi les havitin passent-elles avant les libations de vin ? Non pas par un verset qui leur serait propre, mais par leur catégorie : elles sont, elles aussi, une minha. Or l'Écriture a rattaché une oblation au tamid (« un dixième d'épha de fleur de farine en oblation perpétuelle »). Tout ce qui relève du genre minha se groupe donc autour du tamid, avant qu'on passe aux libations.
Et les libations [précèdent] les moussafin : « sacrifice et libations ». Et les moussafin [précèdent] les bazikhin. -- Mais on a enseigné dans une baraita : les bazikhin précèdent les moussafin ! -- C'est une controverse de tannaim.
Les deux derniers maillons. « Sacrifice et libations » (Vayikra 23,37) soude les libations à leur sacrifice : aucun autre korban ne s'intercale. Restent les bazikhin, les deux coupes d'encens posées sur le pain de proposition et brûlées chaque chabbat au moment du remplacement des pains.
Ici la chaîne d'Abaye rencontre une résistance : une baraita place les bazikhin avant les moussafin. La guemara ne tranche pas d'emblée -- elle constate une mahloket tannaim, ce qui sauve la tradition d'Abaye sans invalider la baraita. Les segments suivants exploreront les raisons de chaque camp.
Abaye a dit : il est vraisemblable [de trancher] comme celui qui dit que les moussafin précèdent les bazikhin. N'as-tu pas dit que « ba-boker ba-boker » (au matin, au matin) vient établir une préséance ?
Ici de même : « ba-yom » « ba-yom » (le jour, le jour) vient retarder.
Abaye ne prouve pas, il plaide la vraisemblance (mistabra). Son argument est un argument de méthode : on a admis plus haut qu'un mot redoublé sert à déplacer un service dans la file. Si le redoublement de boker (matin) tire vers l'avant, alors le redoublement de yom (jour) doit tirer vers l'arrière -- car le plein jour, par opposition au matin, c'est le moment tardif.
Le verset vise est « le jour du chabbat, le jour du chabbat, il le disposera » (Vayikra 24,8), dit des pains de proposition et de leurs coupes d'encens. Conclusion : les bazikhin passent en dernier, après les moussafin.
Quelle est la raison de celui qui dit que les bazikhin précèdent les moussafin ? Il l'apprend par une gezera chava « houka » -- « houka » depuis les havitin.
La guemara donne maintenant l'appui de l'avis opposé. Le mot houka / hok olam (loi perpétuelle) figure à la fois aux havitin et aux bazikhin : c'est une gezera chava, un rapprochement par mot commun, qui autorise à transférer un statut de l'un à l'autre.
Puisque les havitin, on l'a établi au segment 2, passent avant les moussafin, les bazikhin doivent en faire autant.
Si c'est de là qu'il l'apprend, qu'il apprenne toute l'affaire de là ! -- C'est précisément à cela que sert « ba-yom » « ba-yom » : à retarder.
Objection de bonne méthode : une gezera chava transporte en bloc. Si les bazikhin sont assimilés aux havitin, ils devraient prendre exactement leur place -- donc passer aussi avant les libations, immédiatement après les havitin.
Réponse : le redoublement ba-yom ba-yom, propre aux bazikhin, borne la portée du rapprochement. La gezera chava les fait bien passer avant les moussafin, mais leur propre verset les retient d'aller plus loin vers l'avant : ils restent après les libations. Noter que le même mot ba-yom sert donc aux deux camps -- Abaye s'en servait pour les repousser tout au bout, cet avis pour les arrêter à mi-chemin.
« La ketoret du matin était offerte entre le sang et les membres, etc. » -- Selon qui [est cette michna] ? Si c'est selon les rabbanan, il aurait fallu dire « entre le sang et les lampes » ; si c'est selon Abba Chaoul, il aurait fallu dire « entre les lampes et les membres » !
Retour à la michna du chapitre. Elle situe la ketoret du matin entre deux repères : le service du sang du tamid et la combustion de ses membres. Mais entre ces deux bornes se glisse un troisième service : l'entretien des lampes (hatavat ha-nérot) -- et sa position fait précisément l'objet d'une controverse rapportée au premier chapitre (Yoma 14b-15a).
Pour les rabbanan, la ketoret précède l'entretien des deux lampes ; pour Abba Chaoul, elle le suit. Dans les deux cas, la michna aurait dû nommer les lampes comme borne, puisqu'elles sont plus proches de la ketoret que ne le sont le sang ou les membres. La formulation de la michna ne colle donc à aucun des deux avis.
En vérité c'est selon les rabbanan, et [la michna] ne traite pas de l'ordre.
Réponse économique : la michna dit vrai, mais elle ne prétend pas être une liste ordonnée. Elle donne deux repères commodes, pas la séquence exacte -- Rachi résume : lo dayek, elle n'a pas été formulée avec précision sur ce point.
Pourquoi choisir les rabbanan plutôt qu'Abba Chaoul ? Parce qu'on préfère toujours attribuer une michna anonyme à l'avis majoritaire. Tossefot ajoute une raison plus forte : le début de cette même michna, qui fait entrer le kohen « pour faire fumer la ketoret et entretenir les lampes », est déjà incompatible avec Abba Chaoul.
« Et celle de l'après-midi était offerte entre les membres et les libations, etc. » -- D'où tient-on ces choses ? Rabbi Yo'hanan a dit : le verset dit « comme l'oblation du matin et comme sa libation, tu feras » (Bamidbar 28,8) : de même que pour l'oblation du matin la ketoret précède les libations, de même ici la ketoret précède les libations.
Second repère de la michna : la ketoret de l'après-midi se place entre la combustion des membres et les libations. La guemara en cherche la source et la trouve dans un hekesh -- un rapprochement explicite opéré par le verset lui-même.
Le verset ordonne de faire le service du soir « comme l'oblation du matin ». Or, le matin, l'oblation vient après la ketoret. Le soir doit donc reproduire ce rapport : ketoret, puis oblation et libations.
Si [tu raisonnes ainsi] : de même que là-bas la ketoret précède les membres, ici aussi la ketoret devrait précéder les membres ! -- Est-il écrit « comme les membres du matin » ? C'est « comme l'oblation du matin » qui est écrit : comme l'oblation du matin, et non comme les membres du matin.
Objection : un hekesh transporte tout ce qui caractérise le modèle. Si le matin sert de modèle au soir, la ketoret devrait passer avant les membres l'après-midi aussi -- ce qui contredirait la michna, qui place la ketoret du soir après les membres.
Réponse décisive et purement textuelle : le verset ne dit pas « comme les membres du matin », il dit « comme l'oblation du matin ». Le hekesh ne porte que sur ce que le verset nomme. Il fixe le rapport ketoret / oblation, et laisse les membres hors du transfert. D'où l'inversion réelle entre les deux moments de la journée : le matin la ketoret précède les membres, l'après-midi elle les suit.
Nos maîtres ont enseigné : « et sa libation sera d'un quart de hin » (Bamidbar 28,7) -- que celle du matin soit apprise de celle de l'après-midi.
Nouvelle baraita, qui exploite un détail de la séquence des versets. En Bamidbar 28, le sujet immédiatement précédent est l'agneau du soir ; quand le verset 7 parle ensuite de « la libation... pour l'agneau, l'unique », c'est donc de l'agneau du soir qu'il parle.
La Torah n'a explicité les libations que pour le tamid de l'après-midi. Celles du matin s'en déduisent. Inversion notable par rapport au segment précédent : cette fois c'est le service du soir qui sert de modèle à celui du matin.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).