Sougya : Ce daf achève d'abord la difficulté laissée ouverte en 80a sur la quantité de boisson : la question du beth hamidrach portait sur Og roi du Bachan, de sorte que Beth Chammai, qui maintiennent le revi'it, se retrouvent bien du côté de la rigueur. S'ouvre ensuite une série de cinq hatkafot construites sur le même moule.
Rabbi Zeira demande pourquoi manger se mesure à une kotevet identique pour tous alors que boire se mesure à la joue de chacun ; puis pourquoi Og se contenterait de la même datte qu'un homme ordinaire ; puis pourquoi la viande grasse et les pousses de vigne auraient la même mesure. Abaye répond chaque fois par la même formule -- kim lehou lerabanan -- en posant que la mesure est un plancher de yichouv hadaat, en dessous duquel personne n'est apaisé, au-dessus duquel l'intensité varie sans conséquence halakhique.
Rava déplace alors l'attaque sur le temps : pourquoi la fenêtre de kedei akhilat pras ne grandit-elle pas avec la mesure ? puis pourquoi le demi-pras de la toumat gvia obéit-il à la même fenêtre ? C'est Rav Papa qui répond en écartant l'objection : la toumat gvia n'est pas de-oraita, et le verset venitmetem bam n'en est qu'une asmakhta.
Le daf revient enfin à la michna -- le sel sur la viande crue et la saumure sur le légume se cumulent, car tout ce qui rend un aliment consommable est un aliment -- avant d'introduire le principe de l'akhila gassa : manger sans plaisir n'est pas manger, ce qui exempte à Yom Kippour au titre de acher lo teouneh, et dispense du h'omech le zar qui a consommé de la terouma au titre de ki yokhal.
Lorsque la question a été posée, c'est à propos de Og roi du Bachan qu'elle a été posée -- et dans ce cas ce sont Beth Chammai qui se trouvent du côté de la rigueur.
La guemara achève ici une difficulté ouverte à la fin de 80a. La michna oppose Beth Chammai (un revi'it) et Beth Hillel (mlo lougmav, une pleine joue) sur la quantité de boisson qui rend passible à Yom Kippour. Pour un homme moyen, mlo lougmav est moins qu'un revi'it : Beth Hillel seraient alors les plus sévères, ce qui contredit la règle générale.
Réponse : la question posée au beth hamidrach ne visait pas l'homme moyen mais un géant -- Og roi du Bachan. Chez lui, la joue dépasse largement un revi'it. Beth Chammai, qui maintiennent le revi'it fixe, rendent donc coupable pour une quantité bien moindre : ce sont eux qui sont dans la houmra (rigueur), comme il se doit.
Rabbi Zeira objecte : qu'y a-t-il de différent dans le fait de manger, où tout un chacun se mesure à une kotevet (grosse datte), et qu'y a-t-il de différent dans le fait de boire, où tout un chacun se mesure à la sienne propre ? Abaye lui dit : les Sages ont pour tradition qu'avec une kotevet son esprit s'apaise, et qu'avec moins que cela il ne s'apaise pas ; tandis que pour la boisson, c'est avec la sienne propre que son esprit s'apaise, et non avec celle de son compagnon.
Hatkafa (objection) de Rabbi Zeira : les deux mesures de Yom Kippour ne suivent pas la même logique. Manger se mesure à une kotevet hagassa, une grandeur objective et identique pour tous ; boire se mesure à mlo lougmav, la contenance de la joue de celui qui boit -- une mesure relative à chaque corps. Pourquoi cette asymétrie ?
La réponse d'Abaye est la clé de tout le daf. Le critère n'est ni le volume ni la satiété, mais le yichouv hadaat : le moment où l'esprit cesse d'être affligé. Or les Sages ont reçu une tradition (kim lehou lerabanan) : pour la nourriture, ce seuil se situe à une kotevet chez n'importe qui. Pour la boisson en revanche, la gorgée d'un autre, plus petit que soi, ne procure aucun apaisement -- la mesure ne peut donc être que personnelle.
Rabbi Zeira objecte : et tout le monde entier se mesurerait à une kotevet, et Og roi du Bachan lui aussi à une kotevet ?! Abaye lui dit : les Sages ont pour tradition qu'avec cette mesure son esprit s'apaise, et qu'avec moins que cela son esprit ne s'apaise pas.
Toutefois, pour tout un chacun c'est beaucoup, et pour Og roi du Bachan c'est peu.
Deuxième objection, dirigée cette fois contre la mesure de la nourriture elle-même : si c'est le yichouv hadaat qui compte, il devrait varier avec la corpulence -- un géant ne peut pas être apaisé par la même datte qu'un homme ordinaire.
Abaye maintient sa réponse en introduisant une distinction décisive : la kotevet est un plancher, non une échelle graduée. En dessous, personne n'est apaisé ; au-dessus, l'apaisement existe mais avec des intensités différentes -- touva (beaucoup) pour l'homme moyen, pourta (un peu) pour Og. La halakha ne mesure que le franchissement du seuil, pas le degré de confort atteint.
Rabbi Zeira objecte : de la viande grasse à une kotevet, et des pousses de vigne à une kotevet ?! Abaye lui dit : les Sages ont pour tradition qu'avec cette mesure son esprit s'apaise, et qu'avec moins que cela son esprit ne s'apaise pas.
Toutefois, la viande grasse -- beaucoup ; les pousses de vigne -- peu.
Troisième objection, construite sur le même schéma, mais déplacée du mangeur vers l'aliment : un volume donné de viande grasse et le même volume de jeunes pousses de vigne (nourriture pauvre et fibreuse) ne rassasient évidemment pas de la même façon.
La réponse est identique, et c'est précisément ce qui fait la force de la construction : la tradition des Sages porte sur un seuil unique, indifférent à la qualité comme à la corpulence. Au-dessus de la kotevet, l'apaisement est touva avec la viande grasse et pourta avec les pousses de vigne -- mais dans les deux cas il y a apaisement, donc culpabilité.
Rava objecte : un kazayit en kedei akhilat pras (le temps de manger un demi-pain), et une kotevet en kedei akhilat pras ?! Abaye lui dit : les Sages ont pour tradition qu'en ce laps de temps son esprit s'apaise, et qu'au-delà de cela il ne s'apaise pas.
Rava change d'angle : il n'attaque plus la quantité mais le temps. Pour tous les interdits alimentaires, les bouchées ne se cumulent que si la mesure entière est ingérée à l'intérieur d'une fenêtre appelée kedei akhilat pras -- la durée qu'il faut pour manger un demi-pain. Au-delà, il n'y a pas de tseroufe (cumul) et l'homme est exempt.
La difficulté : à Yom Kippour la mesure est plus grande (une kotevet plutôt qu'un kazayit) et pourtant la fenêtre reste identique. Cela revient à une koula (indulgence) : on exempte plus facilement, alors qu'on aurait attendu un délai proportionnellement plus long.
Abaye répond avec la même formule, appliquée cette fois à l'envers : la fenêtre n'est pas un simple contenant proportionnel à la quantité. Elle exprime elle aussi le yichouv hadaat -- manger plus lentement que cela n'apaise plus l'esprit, et il n'y a donc rien à rallonger.
Rava objecte : (une kotevet) en kedei akhilat pras, et un demi-pras en kedei akhilat pras ?! Rav Papa lui dit : laisse la toumat gvia (impureté du corps), car elle n'est pas de-oraita.
Rava pousse son objection plus loin en comparant à un autre domaine : celui qui mange des aliments impurs devient pessoul gvia -- son corps est invalidé pour consommer de la terouma -- à partir d'un demi-pras, soit environ deux kabeitza, une mesure bien plus grande qu'une kotevet. Et pourtant, la même fenêtre de kedei akhilat pras s'y applique. Si la durée ne suit jamais la quantité, la difficulté devient générale.
C'est Rav Papa qui répond, et non plus Abaye -- et il change de registre : inutile de bâtir une kouchya sur la toumat gvia, car elle n'est pas de-oraita. C'est une institution rabbinique, et les Sages y ont été indulgents. Une norme rabbinique ne contraint pas la logique d'une norme de la Torah.
Mais Rav Papa a-t-il vraiment dit cela ? N'est-il pas écrit : "Vous ne vous rendrez pas impurs par eux, et vous seriez rendus impurs par eux" -- et Rav Papa a dit : d'ici que la toumat gvia est de-oraita ! -- Elle est mide-rabanan, et le verset n'est qu'une asmakhta bealma (un simple appui scripturaire).
La guemara oppose à Rav Papa un énoncé de Rav Papa lui-même : commentant "vélo titam'ou bahem venitmetem bam" (Vayikra 11,43), il en avait tiré que l'impureté du corps par consommation d'aliments impurs est de-oraita. Contradiction directe avec ce qu'il vient de répondre à Rava.
Résolution : sa position réelle est que la loi est mide-rabanan ; le verset ne fonde pas la règle, il lui sert seulement de asmakhta -- un appui scripturaire, mnémonique et non normatif. Rachi ajoute que la vraie deracha du verset a été donnée plus haut dans le traité (Yoma 39a) : "l'homme se rend un peu impur, on le rend beaucoup impur".
"Tous les aliments..." Rav Papa a dit : s'il a mangé de l'oumtsa (viande crue) avec le sel qui est dessus, ils se cumulent ; et bien que ce ne soit pas une akhila (un acte de manger à proprement parler), puisque les gens le mangent ainsi, ils se cumulent. Reich Lakich a dit : le tsir (saumure) qui est sur un légume se cumule pour former la kotevet à Yom Kippour. -- C'est évident ! -- On aurait pu dire que c'est un machke (une boisson) ; il nous enseigne donc que tout ce qui rend un aliment consommable est lui-même un aliment.
La guemara revient à la michna : "tous les aliments se cumulent pour former la kotevet". Deux cas limites en précisent la portée.
Rav Papa : la viande crue et le sel qui la recouvre se cumulent. Le sel pris seul n'est pas une akhila -- personne ne mange du sel pour lui-même -- mais l'usage social fait l'unité de l'acte : puisque les gens mangent ainsi, l'ensemble compte comme une seule consommation.
Reich Lakich : la saumure répandue sur un légume se cumule aussi. L'objection pechita (c'est évident) reçoit une réponse précise : sans cet enseignement on aurait classé le tsir comme machke, et un liquide ne se cumule pas avec du solide -- boire et manger étant deux mesures distinctes. D'où la règle : kol akhcharei okhla, okhla hou -- ce qui prépare l'aliment prend le statut d'aliment.
Reich Lakich a dit : celui qui mange une akhila gassa (une consommation excessive, forcée) à Yom Kippour est exempt. Quelle en est la raison ?
Il est écrit "celle qui ne s'affligera pas" -- ce qui exclut celui qui se nuit.
Nouveau principe, qui explique l'ensemble de la sougya à rebours. La akhila gassa est le fait de manger alors qu'on est déjà rassasié, au point que l'acte ne procure aucun plaisir : Rachi décrit l'homme qui s'était gavé la veille au soir et qui continue d'engloutir après la tombée de la nuit.
Cet homme est patour (exempt). La raison tient à la formulation du verset : la Torah n'interdit pas de manger à Yom Kippour, elle ordonne de ne pas cesser de s'affliger -- "acher lo teouneh" (Vayikra 23,29). Or ce gavage ne supprime aucune affliction : loin d'apaiser, il abîme les aliments et le corps. Il est peratt lemazik : le verset exclut celui qui se nuit.
Rabbi Yirmeya a dit au nom de Reich Lakich : un zar (non-kohen) qui a mangé de la terouma en akhila gassa paie le keren (le principal) mais ne paie pas le h'omech (le cinquième). "Lorsqu'il mangera" -- ce qui exclut celui qui se nuit.
Rabbi Yirmeya a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : un zar
Le principe de peratt lemazik se transpose hors de Yom Kippour. Un zar qui consomme par erreur de la terouma doit rembourser le keren et y ajouter un h'omech (Vayikra 22,14). S'il l'a fait en akhila gassa, il paie le keren -- le kohen a bien subi une perte matérielle -- mais non le h'omech, car le verset dit "ki yokhal", "lorsqu'il mangera" : la pénalité ne frappe que celui qui a réellement mangé.
La construction est remarquable : deux versets sans rapport, l'un sur l'affliction, l'autre sur la terouma, reçoivent la même lecture -- un acte de consommation sans consommation réelle n'est pas une akhila. Le segment s'interrompt sur "un zar..." ; l'enseignement de Rabbi Yo'hanan se poursuit en Yoma 81a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).