Sougya : Le daf s'ouvre sur la fin d'un débat exégétique : d'où tirer la peine et l'avertissement frappant celui qui mange à Yom Kippour ? Rav Papa invoque un verset qui appelle le jour lui-même « chabbat » ; Rav A'ha bar Yaakov passe par une guezera chava etzem-etzem.
La guemara montre que Rav A'ha bar Yaakov ne peut pas emprunter la voie de Rav Papa, car les mots de Lv 23,32 lui servent déjà à fonder la tosefet — l'obligation d'ajouter du profane sur le sacré à l'entrée comme à la sortie, étendue de proche en proche aux fêtes et aux chabbatot, avec cette limite décisive : on n'est pas passible de karet pour la tosefet. Le tana de la guezera chava, lui, libère le mot « le neuf » pour la lecture de 'Hiya bar Rav de Difti : qui mange et boit le 9 Tichri est crédité d'un jeûne de deux jours.
La seconde moitié du daf change de registre et devient une enquête sur la notion d'aliment : mâcher du poivre ou du gingembre n'est pas manger, car ce n'est pas leur manière d'être consommés — mais l'orla, la bénédiction et la toumat okhline semblent dire le contraire. Un seul distinguo, frais ou sec, remet tout en ordre.
Il se prolonge dans les pousses de vigne (tendres jusqu'à quand ?), puis dans les boissons : saumure et mouryas exemptent, le vinaigre rend passible selon Rabbi. Le daf s'achève sur la mésaventure de Rav Guidel, dont l'exemption théorique fut reçue par tout un public comme une permission de boire.
(Yom Kippour) lui-même est appelé « chabbat », comme il est écrit : « ... vous chômerez votre chabbat » (techbetou chabbatkhem, Lv 23,32). Soit : on comprend que Rav Papa n'ait pas dit comme Rav A'ha bar Yaakov — car un verset écrit sur le sujet lui-même (be-goufeh) est préférable (à une guezera chava).
Mais Rav A'ha bar Yaakov, quelle est sa raison de ne pas dire comme Rav Papa ?
Le daf s'ouvre au cœur d'une discussion commencée plus haut : d'où la Tora tire-t-elle la peine (karet) et l'avertissement (azhara) frappant celui qui mange à Yom Kippour ? Rav Papa répond : le jour est lui-même appelé « chabbat » par le verset techbetou chabbatkhem ; il hérite donc du régime du Chabbat. Rav A'ha bar Yaakov passe, lui, par une guezera chava (analogie de mots identiques) sur etzem, mot présent à la fois dans le verset du travail interdit et dans celui de l'affliction.
La guemara procède alors à son contrôle habituel : chaque maître doit expliquer pourquoi il rejette la solution de l'autre. Le premier sens est facile — un verset qui parle directement du sujet (be-goufeh) l'emporte toujours sur une analogie. Le second sens est la vraie question, et sa réponse occupe les deux segments suivants.
Il lui est nécessaire pour ce qui a été enseigné (dans une baraita) : « Et vous affligerez vos âmes le neuf du mois » (Lv 23,32). On aurait pu croire qu'il commence et jeûne dès le neuf — l'enseignement dit : « au soir ».
Si « au soir », on aurait pu croire (que cela ne commence) qu'à la tombée de la nuit — l'enseignement dit : « le neuf ». Comment donc (concilier) ?
Il commence et jeûne alors qu'il fait encore jour ; de là (on apprend) que l'on ajoute du profane sur le sacré (mossifin me-'hol al ha-kodech).
Réponse à la question du segment précédent : Rav A'ha bar Yaakov ne peut pas se servir de techbetou chabbatkhem comme d'une preuve, parce que ces mots lui servent déjà à fonder la tosefet — l'obligation de prolonger le jour saint sur le profane, avant et après.
La baraita procède par corrections successives : un mot pose une hypothèse, le mot suivant l'écarte, et le sens final se loge dans l'espace laissé entre les deux. « Le neuf » seul ferait jeûner tout le 9 Tichri ; « au soir » seul ferait attendre la nuit ; leur tension impose un point intermédiaire : on commence alors qu'il fait encore jour.
Et je n'ai (ainsi appris la tosefet qu')à son entrée ; à sa sortie, d'où (le tirer) ? L'enseignement dit : « du soir au soir ».
Et je n'ai (appris) que Yom Kippour ; (les fêtes) d'où ? L'enseignement dit : « vous chômerez » (techbetou).
Je n'ai (appris) que (les fêtes ; les) chabbatot, d'où ? L'enseignement dit : « votre chabbat » (chabbatkhem).
Comment donc ? Partout où il est dit « chevout » (repos), (de là que) l'on ajoute du profane sur le sacré.
La baraita étend maintenant la règle par paliers, en consommant un à un les mots du verset : me-erev ad erev donne la tosefet de sortie, techbetou l'étend aux fêtes, chabbatkhem aux chabbatot. La conclusion est une règle générale : partout où la Tora emploie le vocabulaire du chevout (repos), l'obligation d'ajouter s'applique.
C'est cette consommation intégrale du verset qui prive Rav A'ha bar Yaakov de l'argument de Rav Papa : les mots ne sont pas disponibles pour un second usage. Le Roch tire ici les conséquences pratiques : la tosefet est une obligation de la Tora, mais on n'est pas passible de karet pour elle, et sa mesure exacte n'a jamais été fixée.
Et le tana qui (tire sa loi) de la guezera chava « etzem » — « etzem », ce « le neuf du mois », qu'en fait-il ? Il lui est nécessaire pour ce qu'a enseigné 'Hiya bar Rav de Difti.
Car 'Hiya bar Rav de Difti a enseigné : « Et vous affligerez vos âmes le neuf » — est-ce donc le neuf que l'on jeûne ? N'est-ce pas le dix que l'on jeûne !
Mais (le verset vient) te dire : quiconque mange et boit le neuvième (jour), l'Écriture le lui compte comme s'il avait jeûné le neuvième et le dixième.
Retournement de perspective : jusqu'ici on demandait à Rav A'ha bar Yaakov ce qu'il faisait du verset. On demande maintenant au tana de la guezera chava etzem-etzem ce qu'il fait, lui, du mot be-tich'a (« le neuf »). Comme l'explique Rachi, ce tana n'a pas besoin de ce mot pour la tosefet : il la déduit indirectement du fait que la Tora a dû exclure la tosefet de la peine, ce qui suppose bien qu'elle existe.
Le mot est donc libre pour une lecture célèbre : manger la veille de Kippour est compté comme un jeûne. Le verset dit « affligez-vous le neuf » alors qu'on mange le neuf — c'est ce paradoxe même qui porte le message.
« (Celui qui) a mangé des aliments impropres à la consommation » (michna). Rava a dit : celui qui mâche du poivre (kas pilpeli) le jour de Kippour — exempt (patour).
Celui qui mâche du gingembre (zangvila) le jour de Kippour — exempt.
Nouvelle sougya : le daf quitte l'exégèse des versets pour revenir à la michna, qui exempte celui qui a ingéré des choses impropres à la consommation. La question devient concrète : qu'est-ce qu'un aliment ?
Rava tranche deux cas d'épices. Rachi donne le critère : mâcher du poivre n'apporte aucun yichouv ha-daat (apaisement, rétablissement de l'esprit) — et surtout, ce n'est pas sa manière d'être mangé (derekh akhilato). L'interdit de Kippour ne vise pas toute ingestion, mais la consommation telle que les hommes la pratiquent.
On objecte (à Rava) : Rabbi Meir disait : de ce qui est dit « vous tiendrez pour incirconcis son incirconcision, son fruit » (Lv 19,23), ne sais-je pas déjà qu'il s'agit d'un arbre à nourriture ! Alors que vient enseigner « arbre à nourriture » ?
Un arbre dont le bois et le fruit ont le même goût — dis que c'est le poivre — pour t'apprendre que les poivres sont soumis à l'orla. Et la terre d'Israël ne manque de rien, comme il est dit : « tu n'y manqueras de rien » (Dt 8,9) !
Objection contre Rava. Rabbi Meir lit une redondance dans le verset de l'orla (les fruits des trois premières années d'un arbre) : puisque le verset parle déjà de « fruit », le mot « arbre à nourriture » doit désigner un cas particulier — un arbre dont le bois lui-même a le goût du fruit, c'est-à-dire le poivrier, dont on consomme le grain ligneux.
Deux conséquences en sortent : les poivres sont soumis à l'orla, et — puisque l'orla ne s'applique qu'à ce qui pousse en terre d'Israël — le poivre y pousse, preuve que le pays « ne manque de rien ». Or si le poivre est un fruit soumis à l'orla, il est bien un aliment : la position de Rava semble tomber.
Ce n'est pas difficile : ceci (le poivre tenu pour aliment) — quand il est frais (retivta) ; et cela (le poivre tenu pour non-aliment) — quand il est sec (yevechta).
La résolution est d'une économie remarquable : ce n'est pas le poivre en tant que substance qui est en cause, mais son état. Frais (retivta), il se mange et compte comme aliment ; sec (yevechta), il n'est plus qu'un condiment que nul ne consomme pour lui-même.
Ce distinguo va servir trois fois de suite : pour l'orla contre Rava, pour le gingembre au segment suivant, et — comme le note Tossefot — pour la bénédiction : le gingembre sec n'en requiert aucune (Berakhot 36b).
Ravina dit à Maremar : mais Rav Na'hman n'a-t-il pas dit que cette himalta (confiture d'épices) qui vient du pays des Indes (bei hindouaei) est permise, et que l'on récite sur elle « bore péri ha-adama » (qui crée le fruit de la terre) ! Ce n'est pas difficile : ceci — quand il est frais, et cela — quand il est sec.
Même objection, même réponse, mais transposée au gingembre. L'argument de Ravina est fort : si l'on récite sur la himalta la bénédiction bore péri ha-adama, c'est bien qu'elle est un aliment. Rachi ajoute un second indice, tiré de la permission elle-même : si le produit échappe à l'interdit des bichoulei nokhrim (cuisson par un non-juif), c'est parce qu'il se mange cru — donc que sa manière normale de consommation est bien celle d'un aliment.
La réponse est identique à celle du poivre : la distinction frais / sec couvre les deux cas.
Nos maîtres ont enseigné : celui qui mange des feuilles de roseaux — exempt ; des jeunes pousses de vigne (loulvei gefanim) — passible ('hayav). Quelles sont ces loulvei gefanim ?
Rabbi Yits'hak de Migdala a dit : toutes celles qui ont bourgeonné depuis Roch ha-Chana jusqu'à Yom Kippour. Et Rav Kahana a dit : toutes celles de trente jours.
Une baraita a été enseignée conformément à Rabbi Yits'hak de Migdala : celui qui mange des feuilles de roseaux — exempt, et des jeunes pousses de vigne — passible ; quelles sont ces loulvei gefanim ? Toutes celles qui ont bourgeonné depuis Roch ha-Chana jusqu'à Yom Kippour.
Le même critère s'applique au règne végétal : les feuilles de roseaux ne se mangent jamais, on en est exempt ; les jeunes pousses de vigne, elles, se consomment tant qu'elles sont tendres.
Reste à fixer la limite d'âge. Deux définitions concurrentes : Rabbi Yits'hak de Migdala compte depuis Roch ha-Chana (donc au plus dix jours) ; Rav Kahana accorde trente jours, ce qui remonte à la fin d'Eloul. Rachi donne la raison matérielle : au-delà, la pousse a durci et n'est plus que du bois. La baraita finale tranche en faveur de Rabbi Yits'hak.
« (Celui qui) a bu de la saumure (tzir) ou du mouryas — exempt » (michna). Donc (s'il a bu) du vinaigre — il est passible.
Notre michna, de qui est-elle ? Elle est de Rabbi.
Car il a été enseigné : Rabbi dit : le vinaigre restaure l'âme (mechiv et ha-nefech).
Le daf passe des aliments aux boissons. La michna exempte la saumure et le mouryas (sauce de poisson), qu'on ne boit pas pour se désaltérer — d'où l'on infère, à contrario, que le vinaigre, lui, rend passible.
La guemara identifie l'auteur : cette position suppose Rabbi (Yehouda ha-Nassi), pour qui le vinaigre restaure l'âme. Rachi explicite l'enjeu : ce qui restaure l'âme annule l'affliction (inouy), et c'est précisément l'affliction que Yom Kippour commande.
Rav Guidel bar Menache, de Biri de Nerech, exposa (en public) : la halakha n'est pas comme Rabbi. L'année suivante, tout le monde sortit, coupa (le vinaigre d'eau) et en but.
Rav Guidel l'apprit et s'irrita. Il dit : admettons que j'aie dit (cela) — a posteriori (bediavad) ; l'ai-je dit à priori (lekhat'hila) ?
Admettons que j'aie dit (cela) — pour un peu ; l'ai-je dit pour beaucoup ? Admettons que j'aie dit (cela) — pour du (vinaigre) pur ; l'ai-je dit pour du (vinaigre) coupé ?
Scène de mœurs, et leçon de méthode. Rav Guidel avait énoncé une position technique : la halakha ne suit pas Rabbi, donc boire du vinaigre à Kippour n'expose pas à la sanction. Le public a entendu tout autre chose : une permission.
La réponse du maître démonte le malentendu selon trois axes, et l'on remarquera que la pratique adoptée les franchissait tous les trois à la fois : à priori et non après coup, en quantité, et coupé d'eau — or c'est précisément l'eau qui, en atténuant l'acidité, rend le vinaigre buvable, donc boisson. Le Roch reproduit le passage avec un ordre des trois répliques inverse.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).