Sougya : Le daf se partage en deux moitiés de ton très différent. La première lit une michna d'apparence anodine — on n'afflige pas les enfants à Yom Kippour, mais on les éduque « un an avant et deux ans avant » — et en tire une enquête serrée sur le calendrier du 'hinoukh.
Rav 'Hisda distingue l'enfant faible de l'enfant bien portant ; Rav Houna et Rav Na'hman dressent deux tableaux d'âges qui, selon Rachi, ne se contredisent pas mais décrivent l'un la fille et l'autre le garçon ; Rabbi Yo'hanan s'oppose à eux sur un point de principe en niant toute hachlama derabbanan, c'est-à-dire tout jeûne complet imposé par les Sages avant la majorité. La michna et une baraita de Rabba bar Chmouel sont tour à tour opposées à chaque camp, jusqu'à la solution de Rava bar Oulla : le mot 'hinoukh recouvre deux institutions distinctes, l'entraînement par heures et le jeûne complet.
La seconde moitié change de sujet et de gravité. Une michna autorise à nourrir la femme enceinte prise d'une fringale et le malade, sur avis d'experts ou, à défaut, sur sa propre parole.
Une baraita construit alors une échelle de la moindre transgression — un fuseau trempé dans la sauce, puis la sauce, puis la graisse interdite elle-même — et énonce la règle qui gouverne tout le reste : rien ne tient devant le pikoua'h nefech, sauf l'idolâtrie, les unions interdites et l'effusion de sang. Le daf s'achève en cherchant la source de ces trois exceptions : le « de toute ton âme » du Chema selon Rabbi Eliezer, puis le verset de la na'ara meorassa (Dt 22,26) que Rabbi lit dans les deux sens — il fonde à la fois la loi du rodef et le principe du martyre, avec cette limite que Rachi souligne : celle qui subit sans agir, « sol du monde », n'est pas tenue de livrer sa vie.
MICHNA. Les enfants — on ne les afflige pas (par le jeûne) à Yom Kippour ; mais on les éduque (me'hankhin) un an avant et deux ans avant, afin qu'ils soient rodés aux mitsvot.
La michna pose deux règles opposées dans une seule phrase. D'abord une interdiction de faire jeûner : on ne les afflige pas. Rachi précise la portée exacte du verbe — cela ne veut pas dire qu'on les nourrit de force, mais qu'on n'est pas tenu de leur refuser la nourriture. Ensuite une obligation positive : le 'hinoukh, l'éducation graduée, qui commence un ou deux ans avant la majorité.
Toute la première sougya du daf naîtra de la manière de compter ces années. Rachi fixe le vocabulaire : le pirko (le terme, l'âge de la responsabilité) est de douze ans et un jour pour la fille, treize ans et un jour pour le garçon — mais Rachi compte en années ordinales, ce qui donne « la treizième année » pour la fille et « la quatorzième » pour le garçon. La raison invoquée est physiologique : c'est vers cet âge que paraissent les deux poils (chetei se'arot), signe de la puberté.
Le motif de la règle est donné en clair, et il n'est pas juridique mais pédagogique : chi-yehiou reguilin ba-mitsvot, pour qu'ils prennent l'habitude. Le jeûne de l'enfant n'a aucune valeur d'obligation : il est un apprentissage.
GUEMARA. Maintenant que (la michna enseigne qu')on les éduque deux ans avant, fallait-il énoncer « un an avant » ?
Rav 'Hisda dit : ce n'est pas difficile — ceci (un an) concerne l'enfant faible, cela (deux ans) l'enfant bien portant.
La guemara ouvre par un raisonnement a fortiori de lecture. Si la michna a déjà dit qu'on éduque dès deux ans avant, alors « un an avant » est compris d'office : qui commence plus tôt continue plus tard. La mention du chiffre le plus faible est donc superflue — et dans la michna rien n'est superflu.
Réponse de Rav 'Hisda : les deux chiffres ne décrivent pas deux étapes d'un même enfant, mais deux enfants différents. Le 'holeh — que Rachi glose « maigre et de force épuisée », donc moins un malade au sens médical qu'un enfant de faible constitution — n'est entraîné qu'un an ; l'enfant bari (bien portant) l'est deux ans.
Rav Houna dit : à huit ans et à neuf ans — on l'éduque par heures ; à dix ans et à onze ans — on complète (le jeûne) par ordonnance rabbinique ; à douze ans — on complète par (obligation de) la Torah, pour une fille. Et Rav Na'hman dit : à neuf ans et à dix ans — on les éduque par heures ; à onze ans et à douze ans — on complète par ordonnance rabbinique ; à treize ans — on complète par (obligation de) la Torah, pour un garçon.
Et Rabbi Yo'hanan dit : la complétion rabbinique n'existe pas. À dix ans et à onze ans — on l'éduque par heures ; à douze ans — on complète par (obligation de) la Torah.
Trois amoraim dressent le calendrier. Deux notions techniques structurent tout le passage. Le 'hinoukh lécha'ot (éducation par heures) : l'enfant ne jeûne pas, on retarde simplement l'heure de son repas. La hachlama (complétion) : l'enfant fait le jour entier, du soir au soir. La hachlama peut être derabbanan (imposée par les Sages, avant la majorité) ou deoraita (obligation propre, dès la majorité).
Rachi tranche deux choses importantes. D'abord, les âges doivent se lire comme des années entamées : « à huit ans » signifie qui a achevé huit ans et entre dans sa neuvième. Ensuite — et c'est décisif — Rav Na'hman ne conteste pas Rav Houna : « l'un a exposé le cas de la fille et l'autre le cas du garçon ». Le décalage d'un an entre leurs deux tableaux n'est pas un désaccord, c'est le décalage de la majorité elle-même.
Le vrai adversaire est Rabbi Yo'hanan, qui supprime purement et simplement l'étage intermédiaire : il n'y a pas de jeûne complet imposé par les Sages. On passe de l'entraînement par heures à l'obligation de la Torah, sans palier.
Nous avons appris (dans la michna) : les enfants — on ne les afflige pas à Yom Kippour, mais on les éduque un an avant et deux ans avant. Soit, selon Rav Houna et Rav Na'hman : « un an avant » et « deux ans avant ».
« Un an avant » — (avant la complétion) de leurs paroles (derabbanan) ; et « deux ans avant » — (avant la complétion) de leurs paroles.
La guemara confronte la michna aux trois calendriers. Le point de friction est le mot « avant » : avant quoi ? Rachi lit la michna comme comptant à partir de la hachlama derabbanan, non de la majorité. « Un an avant » veut alors dire : un an avant le jeûne complet imposé par les Sages — ce qui fait deux ans avant la majorité ; et « deux ans avant » en fait trois.
Ce calcul n'est disponible que pour Rav Houna et Rav Na'hman, précisément parce qu'eux seuls reconnaissent une hachlama rabbinique : sans cet étage intermédiaire, il n'y a rien pour servir de point de repère. Et Rachi ajoute la manœuvre qui rend le compte possible : toute la michna sera rapportée à l'enfant faible, dont le 'hinoukh est plus court, sans quoi il faudrait quatre ans, ce que la michna ne dit pas.
Mais selon Rabbi Yo'hanan, c'est difficile ! Rabbi Yo'hanan pourra te dire : que signifie « un an ou deux » ? — proche de leur terme (samoukh le-pirkan).
Pour Rabbi Yo'hanan, qui a supprimé la hachlama rabbinique, la michna devient illisible : il n'a pas de point de repère intermédiaire, et le partage de Rav 'Hisda entre malade et bien portant ne le sauve pas davantage — Rachi le montre par les chiffres. La michna donnerait trois ans pour le bien portant et deux pour le malade, alors que Rabbi Yo'hanan dit deux et un. Le compte ne tombe pas.
Sa réponse est un déplacement de lecture, et elle est élégante : ne lisez pas « avant une année », qui obligerait à compter en arrière depuis un repère ; lisez « une année ou deux, samoukh le-pirkan » — les une ou deux années qui touchent immédiatement la majorité. La michna cesse alors d'être un calcul et redevient une simple durée.
Viens et entends, car Rabba bar Chmouel a enseigné : les enfants — on ne les afflige pas à Yom Kippour, mais on les éduque un an ou deux, proche de leur terme. Soit, selon Rabbi Yo'hanan cela va bien ; mais selon Rav Houna et Rav Na'hman, c'est difficile !
Les rabbins (Houna et Na'hman) pourront te dire : que signifie aussi le « 'hinoukh » qu'elle enseigne ? — la complétion (hachlama).
Une baraita vient au secours de Rabbi Yo'hanan : elle emploie exactement sa formule, « un an ou deux, samoukh le-pirkan », et ne dit nulle part « avant ». Le tana lui-même semble donc compter depuis la majorité.
Rachi mesure précisément l'écart pour l'autre camp : la baraita parle d'un 'hinoukh par heures dont la durée maximale est de deux ans ; or chez Rav Houna, le 'hinoukh par heures le plus court — celui de la fille malade, qui commence dans sa dixième année — dure déjà trois ans. Le plafond de l'un est sous le plancher de l'autre.
La riposte est un déplacement de vocabulaire : le mot 'hinoukh de la baraita ne désigne pas l'entraînement par heures, mais la hachlama derabbanan. Tossefot ferme aussitôt une issue plus facile : on ne peut pas dire que « proche de leur terme » désignerait le terme de la hachlama rabbinique, car pirkan est un mot technique et ne veut dire qu'une chose — la majorité, douze ans et un jour pour la fille, treize ans et un jour pour le garçon.
Et appelle-t-on donc « 'hinoukh » la complétion ? Mais il a été enseigné : qu'est-ce que le 'hinoukh ?
S'il avait coutume de manger à la deuxième heure — on le fait manger à la troisième ; (s'il mangeait) à la troisième — on le fait manger à la quatrième. Rava bar Oulla dit : il y a deux 'hinoukhim (trei 'hanoukhei havou).
La guemara refuse le glissement de vocabulaire du segment précédent, et elle a de quoi : une baraita définit le mot 'hinoukh en toutes lettres, et sa définition est exactement l'inverse d'un jeûne complet. Le 'hinoukh, c'est décaler l'heure du repas d'une heure. L'enfant mange ; on lui fait seulement goûter l'attente.
La réponse de Rava bar Oulla est brève et définitive : trei 'hanoukhei havou — le mot recouvre deux institutions. Un 'hinoukh des petits, par heures, que décrit la baraita ; un 'hinoukh des grands, qui est le jeûne complet imposé par les Sages, et que vise la baraita de Rabba bar Chmouel. Une fois le mot dédoublé, les deux sources cessent de se contredire.
MICHNA. Une femme enceinte qui a senti (une odeur de nourriture et en est prise d'une fringale) — on la nourrit jusqu'à ce que son âme lui revienne.
Un malade — on le nourrit sur la parole d'experts ; et s'il n'y a pas là d'experts — on le nourrit sur sa propre parole, jusqu'à ce qu'il dise « assez ».
Changement complet de registre : on quitte l'éducation pour le danger de mort. La michna traite deux cas où l'on rompt le jeûne de Yom Kippour.
Le premier est celui de la femme enceinte. Rachi explique le mécanisme, qui n'est pas un caprice : c'est le foetus qui perçoit l'odeur du plat et le désire, « et si elle ne mange pas, tous deux sont en danger ». Le critère d'arrêt est subjectif et interne : ad che-tachiv nafcha, jusqu'à ce que son âme lui revienne.
Le second cas établit une hiérarchie d'expertise. On suit d'abord les beki'in — Rachi précise : deux médecins déclarant qu'il y a danger. Mais à défaut d'experts, c'est le malade lui-même qui décide, et le seuil devient sa propre parole : ad che-yomar dai, jusqu'à ce qu'il dise « assez ».
GUEMARA. Nos maîtres ont enseigné : une femme enceinte qui a senti (l'odeur d')une viande consacrée ou d'une viande de porc — on lui plonge un fuseau (kouch) dans la sauce et on le lui pose sur la bouche ; si son esprit s'apaise, tant mieux ; sinon — on lui fait manger la sauce elle-même ; si son esprit s'apaise, tant mieux ; sinon — on lui fait manger la graisse elle-même.
Car tu n'as rien qui tienne devant le (devoir de) sauver une vie (pikoua'h nefech), sauf l'idolâtrie, les unions interdites et l'effusion de sang.
La baraita construit une échelle, et c'est là sa leçon de méthode. On sauve — cela n'est jamais en question — mais on transgresse le moins possible, et l'on s'arrête à la première marche qui suffit. Rachi décrit le geste de la première : le kouch est un fuseau, qu'on trempe dans la sauce et qu'elle suce. On lui donne le goût, pas l'aliment.
Le choix des deux exemples n'est pas anodin : viande consacrée et viande de porc sont les deux pôles de la nourriture interdite, l'une par excès de sainteté, l'autre par impureté — et la règle est la même pour les deux.
La dernière phrase est la formule qui gouverne toute la suite du daf, et elle est double : d'un côté une règle sans réserve — rien ne tient devant le pikoua'h nefech ; de l'autre trois noms qui y résistent. La guemara va maintenant demander, pour chacun, d'où il tient ce privilège.
L'idolâtrie, d'où (la tenons-)nous ? Car il a été enseigné : Rabbi Eliezer dit — s'il est dit « de toute ton âme », pourquoi est-il dit « de tout ton pouvoir » ?
Et s'il est dit « de tout ton pouvoir », pourquoi est-il dit « de toute ton âme » ?
Première des trois enquêtes. Rabbi Eliezer procède par la méthode classique de la redondance : le verset du Chema (Dt 6,5) énonce deux totalités, « de toute ton nefech » (ton âme, ta vie) et « de tout ton meod » — que la tradition lit ici comme « tes biens ». L'une des deux devrait suffire, puisque chacune semble contenir l'autre.
Rachi formule la logique de l'objection : le verset aurait dû n'énoncer que le plus cher des deux, et l'autre serait venu à plus forte raison. Que le texte les mentionne malgré tout toutes les deux prouve qu'aucun ordre de valeur n'est universel. La réponse arrive au segment suivant.
S'il y a chez toi un homme dont le corps lui est plus cher que son bien — c'est pour lui qu'il est dit « de toute ton âme » ; et s'il y a chez toi un homme dont le bien lui est plus cher que son corps — c'est pour lui qu'il est dit « et de tout ton pouvoir ».
La réponse renverse la question. Il n'y a pas de redondance parce qu'il n'y a pas d'échelle de valeurs commune à tous les hommes. Le verset s'adresse à deux types : celui pour qui la vie prime sur les biens, et celui — le texte l'admet sans mépris — pour qui les biens priment sur la vie. À chacun, la Torah adresse son mot le plus exigeant.
La conclusion halakhique est celle que la guemara cherchait : si l'on doit donner sa nefech pour l'amour de Dieu, alors devant l'idolâtrie on ne se sauve pas au prix de la transgression. L'avoda zara tient donc bien devant le pikoua'h nefech.
Les unions interdites et l'effusion de sang, d'où (les tenons-)nous ? Car il a été enseigné : Rabbi (Yehouda ha-Nassi) dit — « car comme lorsqu'un homme se lève sur son prochain et le tue, ainsi en est-il de cette chose » (Dt 22,26).
Or, qu'avons-nous appris du meurtrier à propos de la jeune fille fiancée ?
Le verset est tiré du passage de la na'ara meorassa — la jeune fille fiancée violée aux champs, que la Torah déclare innocente. Le texte justifie cette innocence par une comparaison avec le meurtre : elle était sans secours, comme un homme assailli.
Rachi identifie d'abord le référent — « c'est écrit à propos de la jeune fille fiancée » — puis la difficulté : la comparaison est présentée comme si le meurtrier venait éclairer le cas de la jeune fille. Mais son innocence à elle est déjà évidente ; c'est le meurtre qui est le cas obscur. Le verset semble expliquer le connu par l'inconnu.
Mais plutôt : celui-ci est venu enseigner, et il se trouve enseigné. De même que, pour la jeune fille fiancée, il est permis de la sauver au prix de la vie (de l'agresseur) — de même le meurtrier (etc.).
(Et inversement :) de même que le meurtrier — qu'il se laisse tuer et ne transgresse pas — de même la jeune fille fiancée : qu'il se laisse tuer et ne transgresse pas.
La formule ba lelamed ve-nimtsa lamed — « il est venu enseigner et se trouve enseigné » — est une règle d'herméneutique : quand un cas est invoqué pour en éclairer un autre, la comparaison circule dans les deux sens. Le verset livre donc deux enseignements opposés.
Dans un sens, de la jeune fille vers le meurtrier : puisqu'on peut la sauver en tuant l'agresseur, on peut de même arrêter le meurtrier au prix de sa vie — c'est la loi du rodef, le poursuivant. Rachi ancre cela dans le mot du verset : « il n'y avait personne pour la sauver » — donc s'il y a quelqu'un, qu'il la sauve par tous les moyens.
Dans l'autre sens, du meurtrier vers la jeune fille : puisque le meurtrier doit mourir plutôt que tuer, celui à qui l'on ordonne une union interdite doit mourir plutôt que transgresser — et de là, toutes les arayot. Rachi ajoute la précision décisive, qui commande sa version du texte : ce « qu'il se laisse tuer » vise l'homme, non elle. Elle, qui ne fait aucun acte, n'est que karka olam, « sol du monde », et n'a pas l'obligation de livrer sa vie — la preuve en étant Esther.
Le très long Tossefot qui suit déploie ce critère de l'acte jusqu'à ses limites : il l'applique au meurtre lui-même (si l'on veut te jeter sur un enfant, tu n'as pas à mourir : qui te dit que son sang est plus rouge que le tien ?), discute Esther et Yael, la version du texte, la contrainte dans les arayot selon Rava, puis la thèse de Rabbenou Tam sur le rapport avec un idolâtre, que le Ri bar Meir réfute.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).