Yoma 83a — le malade contre le médecin (« le cœur connaît l'amertume de son âme ») ; puis boulmos, chien enragé, éboulement, et l'échelle du ha-kal ha-kal.

Yoma 83a

Sougya : Le daf s'ouvre sur la dernière ligne du diptyque des deux femmes enceintes commencé en 82b : l'enfant de celle que le chuchotement n'a pas apaisée sera Chabtai l'accapareur, et le verset « les méchants sont dévoyés dès le sein maternel » se lit sur lui. Puis la guemara passe au malade de la michna et pose la question qui occupera tout le daf : quand le malade et le médecin ne disent pas la même chose, qui écoute-t-on ?

Rabbi Yannai répond deux fois, et dans deux sens opposés — le malade qui réclame à manger l'emporte sur le médecin qui le juge inutile, au nom de « le cœur connaît l'amertume de son âme » ; mais le malade qui refuse de manger ne l'emporte pas, car c'est un égarement (tounba) dû à la maladie. La michna semble le réfuter deux fois ; la guemara la restreint deux fois, mobilise au passage la règle de Rav Safra (le nombre pèse pour une évaluation, pas pour un témoignage) pour aussitôt la désactiver devant un doute portant sur des vies, puis finit par déclarer la michna incomplète et la réécrire.

Mar bar Rav Achi pousse la logique jusqu'au bout : celui qui dit « j'ai besoin » mange, même contre cent compétents — et c'est ainsi que tranche la halakha. La seconde michna élargit le champ : le boulmos, qu'on nourrit d'aliments impurs jusqu'à ce que ses yeux s'éclairent ; le mordu du chien enragé, à qui l'on refuse le lobe de foie non parce qu'une vie ne le vaudrait pas mais parce que le remède est jugé inefficace ; le mal de gorge, soigné Chabbat parce qu'un mal interne ne se mesure pas ; l'éboulement, déblayé malgré trois doutes cumulés, mais abandonné dès que la victime est trouvée morte.

Le daf se ferme sur la graduation des interdits — ha-kal ha-kal — et sur la mahloket entre le tanna kama et Ben Teima : le tevel est-il plus léger parce qu'il peut être réparé, ou la terouma parce qu'elle reste l'aliment de quelqu'un ?

Le malade ou le médecin : qui l'emporte à Yom Kippour ? Les quatre combinaisons possibles. Dans chaque case, la réponse va toujours dans le même sens : celui qui dit oui. Le médecin dit : il a besoin Le médecin dit : il n'a pas besoin Le malade dit : j'ai besoin de manger Le malade dit : je n'ai pas besoin On le nourrit Cas non discuté : les deux voix disent la même chose. aucune tension à arbitrer On écoute LE MALADE lev yodea marat nafcho -- le cœur connaît l'amertume de son âme (Pr 14,10) Rabbi Yannai -- le cœur du daf On écoute LE MÉDECIN tounba : c'est un égarement du à la maladie qui le fait refuser -- il ne se connaît plus on le nourrit malgré lui On ne le nourrit pas Personne n'invoque de danger : il n'y a même pas de doute à trancher. La règle qui traverse les quatre cases Ce n'est pas un arbitrage entre deux expertises : c'est safek nefachot le-hakel. Dès qu'une seule voix dit -- il y a danger --, elle l'emporte, quelle qu'elle soit. Mar bar Rav Achi (conclusion) : même cent compétents contre lui, le malade qui dit -- j'ai besoin -- mange.
Les quatre configurations entre la parole du malade et celle du médecin. Le daf ne compare pas deux compétences : il cherche, dans chaque case, la voix qui signale un danger -- et c'est toujours celle-là qui gagne.
Comment la guemara réécrit la michna : le chemin des deux okimtot La michna semble réfuter Rabbi Yannai deux fois. La guemara la relit, jusqu'à la corriger ouvertement. MICHNA : le malade, on le nourrit sur l'avis d'hommes compétents (bekiin) ; s'il n'y a pas là de compétents, on le nourrit sur sa propre parole. Déduction 1 (contre R. Yannai) sur l'avis de compétents = OUI ; sur sa propre parole = NON. Déduction 2 (contre R. Yannai) il faut DEUX compétents ; un seul ne suffit pas. Okimta 1 : la michna parle du cas où le malade dit -- je n'ai pas besoin -- Alors elle n'oppose plus rien à R. Yannai : lui aussi écoute le médecin dans ce sens-là. Reste la question : pourquoi DEUX compétents, alors qu'un suffirait ? Okimta 2 : il y a en face DEUX AUTRES compétents qui disent -- il n'a pas besoin -- Deux contre deux, plus la voix du malade du côté du non : la majorité dit -- il n'a pas besoin --. On aurait suivi la majorité (batar deot azlinan) -- vrai pour une évaluation d'argent. Mais ici, safek nefachot : on nourrit quand même. 'HISSOUREI MI'HASRA -- la michna est incomplète, voici comment il faut la lire : -- De quoi parle-t-on ? Du cas où il dit : je n'ai pas besoin. Mais s'il dit : j'ai besoin, et qu'il n'y a pas deux compétents mais un seul qui dit -- il n'a pas besoin -- : on le nourrit sur sa propre parole. --
La michna semblait réfuter Rabbi Yannai deux fois. La guemara la restreint deux fois, puis finit par la déclarer incomplète et la réécrire.
Ha-kal ha-kal : l'échelle des interdits quand il faut bien nourrir le malade On ne choisit pas au hasard l'aliment interdit : on commence par le plus léger. Encore faut-il savoir lequel l'est. Chevi'it (7e année) simple mitsva positive -- aucune peine le plus léger Nevela (bête non abattue) interdit négatif -- flagellation (malkot) Tevel (non prélevé) mort par la main du Ciel (mita bi-ydei chamayim) Terouma (pour un non-cohen) mort par la main du Ciel -- même peine que le tevel le plus lourd ? Tevel contre terouma : les deux ont la même peine, donc le classement se fait autrement Tanna kama : le TEVEL est plus léger on le nourrit de tevel, pas de terouma Raison : le tevel peut être réparé (il suffit d'en prélever la terouma) -- un interdit qui a une sortie est moins grave que la terouma, qui n'en a pas. Ben Teima : la TEROUMA est plus légère on le nourrit de terouma, pas de tevel Raison : la terouma est mangeable -- par un cohen. Elle est permise à quelqu'un. Le tevel, lui, n'est permis à personne tant qu'il reste tevel -- même au cohen. Rabba : tout ceci ne vaut que s'il est impossible de rendre le tevel permis. Si on peut prélever, tout le monde s'accorde -- on prend le détour du permis.
Quand il n'y a rien de permis, on nourrit le malade du plus léger des interdits. Toute la difficulté est de mesurer la légèreté : par la peine encourue, ou par l'existence d'une sortie.
1
״זֹורוּ רְשָׁעִים מֵרֶחֶם״. נְפַק מִינַּהּ שַׁבְּתַאי אָצַר פֵּירֵי.

« Les méchants sont dévoyés dès le sein maternel » (Psaumes 58,4). Il sortit d'elle Chabtai l'accapareur de denrées.

📜 Rachi (2)
זֹורוּ רְשָׁעִים מֵרֶחֶם נַעֲשׂוּ זָרִים וְנִתְנַכְּרוּ לַאֲבִיהֶם שֶׁבַּשָּׁמַיִם:
« Les méchants sont dévoyés dès le sein maternel » : ils sont devenus étrangers, ils se sont rendus étrangers à leur Père qui est aux cieux.
אָצַר פֵּירֵי לְהַפְקִיעַ שְׁעָרִים וְתַנְיָא (ב"ב דַּף צ:) אֵין אוֹצְרִין פֵּירוֹת בְּאֶרֶץ יִשְׂרָאֵל וְכָל דָּבָר שֶׁהוּא חַיֵּי נֶפֶשׁ לְפִי שֶׁמַּפְקִיעִין אֶת הַשְּׁעָרִים:
« Il stockait des denrées » : pour faire monter les cours. Et il est enseigné (Baba Batra 90b) : on ne stocke pas de denrées en terre d'Israël, ni rien de ce qui est vital, parce que cela fait monter les prix.
⚖️ Rosh (1)
גְּמ' עֻובָּרָה שֶׁהֵרִיחָה בְּשַׂר קֹדֶשׁ אוֹ בְּשַׂר חֲזִיר תּוֹחֲבִין לָהּ כּוּשׁ פֵּירוּשׁ פֶּלֶךְ בְּלַעַ"ז שפינדי"ל בְּרֹוטֶב וּמַכְנִיסִים לְתוֹךְ פִּיהָ אִם נִתְייַשְּׁבָה דַּעְתָּהּ מוּטָב וְאִם לָאו מְבִיאִין לָהּ רֹוטֶב עַצְמָהּ. אִם נִתְייַשְּׁבָה דַּעְתָּהּ מוּטָב וְאִם לָאו מְבִיאִין שֻׁומָּן עַצְמוֹ. שֶׁאֵין לְךָ דָּבָר שֶׁעוֹמֵד בִּפְנֵי פִּקּוּחַ נֶפֶשׁ חוּץ מע"ז וְגִילּוּי עֲרָיוֹת וּשְׁפִיכוּת דָּמִים. וְלָאו דַּוְקָא עֻובָּרָה אֶלָּא הוּא הַדִּין כָּל אָדָם שֶׁהֵרִיחַ מַאֲכָל וּמִתְאַוֶּה וּפָנָיו מִשְׁתַּנִּין מְסֻוכָּן הוּא וּמַאֲכִילִין אוֹתוֹ ע"פ עַצְמוֹ אוֹ עַל פִּי בָּקִי. כִּדְאָמְרִינַן בְּפֶרֶק אע"פ (דַּף סא:) אָמֵימָר וּמַר זוּטְרָא וְרַב אָשֵׁי הֲווֹ יָתְבִי אַפִּתְחָא דְּבֵי דּוּנְגַר מַלְכָּא חֲלֵיף וְאָזֵיל אַדּוּנְגָּר דְּמַלְכָּא חֲזָא רַב אַשִּׁי לְאָמֵימָר דְּחָוְורָא אַפֵּיהּ שְׁקַל בְּאֶצְבַּעְתֵּיהּ וְאַנַּח לֵיהּ בְּפֻומֵּיהּ וְכוּ'. וְאָמְרוּ לֵיהּ רַבָּנַן מַאי טַעְמָא סָמְכַתְּ אַנִּיסָּא אֲמַר חָזֵינָא לְרוּחַ צָרַעַת דְּקָא פָרְחָה עִילָּוֵיהּ. שְׁמַע מִינָּה דְּכִי חִיווֵּר אַפֵּיהּ חָייְשִׁינַן לְסַכַּנְתָּא. וְקָאָמַר הָתָם (שָׁם.) הַכֹּל מַשְׁהִין בִּפְנֵי שַׁמָּשׁ חוּץ מִיַּיִן וּבָשָׂר. אָמַר רַב אָשֵׁי הֲוָה קָאֵימְנָא קַמֵּי דְּרַב כָּהֲנָא וְאַיְיתוֹ לֵיהּ גַּרְגְּלִידֵי דְּלִיפְתָּא בְּחַלָּא וְאִי לָאו דִּיהַבוּ לִי מִינָּהּ אִיסְתַּכַּנִית. רַב פָּפָּא אָמַר אֲפִילּוּ תִּמְרָא דְּהַיְנוּנִיתָא. כְּלָלָא דְּמִילְּתָא כֹּל דְּאִית לֵיהּ רֵיחָא וְאִית לֵיהּ קִיּוּהָא וְכֵן כָּתַב הָרַמְבַּ"ן זַ"ל. וְכָתַב הָרַמְבַּ"ן זַ"ל מִסְתַּבְּרָא הָא דְּתוֹחֲבִין לָהּ כּוּשׁ הָנֵי מִילֵּי בְּעֻובָּרָה שֶׁאֵין לָנוּ אֹומֶד בְּייִשּׁוּב דַּעְתָּהּ פְּעָמִים מִתְיַישֶּׁבֶת בְּכוֹשׁ בְּרֹוטֶב וּפְעָמִים צְרִיכָה לְשׁוּמָן עַצְמוֹ. אֲבָל חוֹלֶה שֶׁמַּאֲכִילִין אוֹתוֹ עַל פִּי בְּקִיאִין מַאֲכִילִין אוֹתוֹ דָּבָר הַצָּרִיךְ לוֹ וּכְדֵי הַצָּרִיךְ לוֹ כְּמוֹ שֶׁאָמְרוּ הָרוֹפְאִים וְאֵין מְדַקְדְּקִין עָלָיו עַל יְדֵי כּוּשׁ וְרֹוטֶב אֶלָּא לְהַאֲכִילוֹ הַקַּל הַקַּל. וְגָרְסִינַן בִּכְרִיתוֹת בְּפֶרֶק אָמְרוּ לוֹ (דַּף יג.) הִתִּירוּ לָהּ לָעֻובָּרָה לֶאֱכֹול פָּחוֹת (פָּחוֹת) מִכַּשִּׁיעוּר מִפְּנֵי הַסַּכָּנָה. וּפָרִיךְ מִפְּנֵי הַסַּכָּנָה וַאֲפִילּוּ טוּבָא נָמֵי תֵּיכוֹל. אָמַר רַב פַּפִּי הָכִי קָאָמַר הִתִּירוּ לָהּ לָעֻובָּרָה לֶאֱכֹול פָּחוֹת פָּחוּת מִכַּשִּׁיעוּר כְּדֵי שֶׁלֹּא יִצְטָרֵף לְכַזַּיִת בִּכְדֵי אֲכִילַת פְּרָס וְכֵן כָּתַב בַּעַל הֲלָכוֹת. וְנִרְאֶה שֶׁאַף בְּחוֹלֶה עוֹשִׂין כָּךְ כְּדֵי לְהָקֵל מֵעָלָיו מֵאִיסּוּר כָּרֵת וּמַלְקוּת לְאִיסּוּר בִּלְבַד ע"כ. וְנִרְאֶה לִי דִּבְחוֹלֶה אֵין עוֹשִׂין כֵּן אֶלָּא ע"פ רוֹפֵא אִם אוֹמֵר שֶׁיַּסְפִּיק לוֹ לְהַאֲכִילוֹ מִמֶּנּוּ מְעַט מְעַט וְכֵן בְּעֻובָּרָה נָמֵי אִם אֵין דַּעְתָּהּ מְיֻושֶּׁבֶת בְּכָךְ צָרִיךְ לְהַאֲכִילָהּ כַּשִּׁיעוּר. כָּתַב בַּעַל הֲלָכוֹת אִשָּׁה עֻובָּרָה דְּיָדְעִינַן דְּאִי לֹא אָכְלָה מִתְעַקַּר וּוְלָדָהּ אע"ג דְּסָפֵק בֶּן קַיָּימָא הוּא סָפֵק נֵפֶל שַׁפִּיר דָּמֵי לִיתֵּן לָהּ. והרי"ץ גֵּיאוּת זַ"ל כָּתַב דְּלָאו בִּידִיעָה דִּידַן תַּלְיָא מִילְּתָא אֶלָּא בִּידִיעָה דִּידֵהּ וּבְדַעְתָּהּ תַּלְיָא מִילְּתָא דְּמִשֶּׁהֵרִיחָה נוֹתְנִים לָהּ וּכְחוֹלָה דָּמֵי. וְכָתַב הָרַמְבַּ"ן זַ"ל מַשְׁמַע מִתּוֹךְ דִּבְרֵי בַּעַל הֲלָכוֹת דְּמִשּׁוּם סַכָּנַת וָולָד לְחוּדֵיהּ מְחַלְּלִין אֲפִילּוּ לֵיכָּא לְמֵיחַשׁ לְדִידָהּ. דְּהַיְינוּ דְּגָרְסִינַן בְּשִׁילְהֵי פֶּרֶק קַמָּא דַּעֲרָכִין (דַּף ז.) הָאִשָּׁה שֶׁיָּשְׁבָה עַל הַמַּשְׁבֵּר וּמֵתָה בְּשַׁבָּת מְבִיאִין סַכִּין וְקוֹרְעִין כְּרֵיסָהּ וּמוֹצִיאִין אֶת הַווָּלָד. פְּשִׁיטָא מַאי עֲבִיד מְחַתֵּךְ בְּבָשָׂר בְּעָלְמָא הוּא. אָמַר רָבָא לֹא נִצְרְכָה אֶלָּא לְהָבִיא סַכִּין דֶּרֶךְ רְשׁוּת הָרַבִּים. מַאי קָא מַשְׁמַע לַן דְּעַל סְפֵיקָא מְחַלְּלִין שַׁבָּת. תִּנְיָנָא סָפֵק חַי סָפֵק מֵת סָפֵק נָכְרִי סָפֵק יִשְׂרָאֵל מְפַקְּחִין. מַהוּ דְּתֵימָא הָתָם הוּא דַּהֲוָה לֵיהּ חֲזָקָה דְּחַיּוּתָא אֲבָל הָכָא דְּלָא הֲוָה לֵיהּ חֲזָקָה דְּחַיּוּתָא מֵעִיקָּרָא אֵימָא לָא קָא מַשְׁמַע לַן. וְאִיכָּא דִּסְבִירָא לֵיהּ דְּאֵין מְחַלְּלִין מִשּׁוּם נְפָלִים אֶלָּא עֻובָּרָה שֶׁהֵרִיחָה חֲשָׁשָׁא דְּמִיתָה דִּידָּה הִיא שֶׁכָּל הַמַּפֶּלֶת בְּחֶזְקַת סַכָּנָה הִיא. וְטַעֲמָא דְּיוֹשֶׁבֶת עַל הַמַּשְׁבֵּר שֶׁמֵּתָה טַעְמָא אַחַרְיַנָא הוּא הֲרֵי הוּא כְּיָלוּד דְּתוּ לָאו יֶרֶךְ אִמּוֹ הוּא דְּלָאו בְּדִידָהּ תַּלְיָא אֶלָּא חַי הוּא וְדֶלֶת נְעוּלָה בְּפָנָיו וְלֵיכָּא חֲשָׁשָׁא אֶלָּא דְּלָא ה"ל חֲזָקָה דְּחֵיוָתָא וּסְפֵק נְפָשׁוֹת לְהָקֵל. וְלֹא יָדַעְתִּי מַה צֹורֶךְ לְכָל אֵלּוּ הַדִּקְדּוּקִים דְּלָא מַשְׁכַּחַת סַכָּנַת עֻובָּר בְּלֹא סַכָּנַת עֻובָּרָה וְלֹא סַכָּנַת עֻובָּרָה בְּלֹא סַכָּנַת עֻובָּר. דְּהַמַּפֶּלֶת בְּחֶזְקַת הַסַּכָּנָה הִיא וְכֵן פרש"י דְּאִם אֵינָהּ אוֹכֶלֶת שְׁנֵיהֶם מְסֻוכָּנִים: [דַּף פב ע"ב] הַהִיא עֻובָּרָה דְּאָרְחָה אָתְיָא לְקַמֵּיהּ דְּרַבִּי אֲמַר לְהוּ זִילוּ לְחִישׁוּ לָהּ יוֹם הַכִּפּוּרִים הָאִידָּנָא הוּא. לְחִישׁוּ לָהּ וְאִילַּחְשָׁה. קְרָא עֲלֵיהּ בְּטֶרֶם אֶצָּרְךָ בַבֶּטֶן יְדַעְתִּיךָ וְגוֹ' נָפֵיק מִינָּהּ רַבִּי יוֹחָנָן. הַהִיא עֻובָּרָה דַּאֲרֻחָה אָתְיָא לְקַמֵּיהּ דְּרַבִּי יוֹחָנָן אֲמַר לְהוּ זִילוֹ לְחִישׁוּ לָהּ. לָחֲשׁוּ לָהּ וְלֹא אִילַּחְשָׁה. קְרָא עָלֶיהָ זֹורוּ רְשָׁעִים מֵרֶחֶם [דַּף פג ע"א] נָפֵיק מִינָּהּ שַׁבְּתַאי אוֹצַר פֵּירֵי: חוֹלֶה מַאֲכִילִין אוֹתוֹ עַל פִּי בְּקִיאִין וְכוּ'. אָמְרִי דְּבֵי ר' יַנַּאי חוֹלֶה אוֹמֵר צָרִיךְ אֲנִי וְרוֹפֵא אוֹמֵר אֵינוֹ צָרִיךְ שׁוֹמְעִין לַחוֹלֶה. פְּשִׁיטָא סְפֵק נְפָשׁוֹת לְהָקֵל מַהוּ דְתֵימָא הָא דְּקָאָמַר חוֹלֶה צָרִיךְ אֲנִי בִּעוּתִי הוּא דְּקָא מִבְּעִית סָבַר אִי לָא אַכִּילְנָא מִיתָנָא קָא מַשְׁמָע לַן לֵב יוֹדֵעַ מָרַּת נַפְשׁוֹ. חוֹלֶה אוֹמֵר אֵינִי צָרִיךְ וְרוֹפֵא אוֹמֵר צָרִיךְ שׁוֹמְעִין לָרוֹפֵא פְּשִׁיטָא סְפֵק נְפָשׁוֹת לְהָקֵל מַהוּ דְתֵימָא לֵב יוֹדֵעַ מָרַּת נַפְשׁוֹ קָא מַשְׁמָע לַן שׁוֹמְעִין לָרוֹפֵא. וְהַאי דְּקָאָמַר חוֹלֶה לָא צְרִיכְנָא תֻּונְבָּא פֵּירוּשׁ טִירְדָּא בְּעָלְמָא נָקֵיט לֵיהּ וְרַשִׁ"י פִּי' שְׁטוּת אשדירדשו"ן הוּא דְּנָקֵיט לֵיהּ כָּתְבוּ הַתּוֹסָפוֹת הָא דְּקָאָמַר הַשַּׁ"ס חוֹלֶה אוֹמֵר צָרִיךְ אֲנִי הַיְינוּ שֶׁאוֹמֵר שֶׁהוּא יָרֵא שֶׁאִם לֹא יֹאכַל שֶׁיַּכְבִּיד וְיִהְיֶה מְסֻוכָּן לָמוּת. וְיֵשׁ סְפָרִים שֶׁכָּתוּב בָּהֶן מִילְּתָא דְּרַבִּי יַנַּאי פְּשִׁיטָא סְפֵק נְפָשׁוֹת לְהָקֵל מַהוּ דְּתֵימָא הַאי דְּקָאָמַר חוֹלֶה צָרִיךְ אֲנִי בְּעוּתַי הוּא דְּקָא מִבְּעִית סָבַר אִי לָא אַכִּילְנָא מִיתָנָא קָא מַשְׁמָע לַן. אַלְמָא דַּוְקָא מִשּׁוּם סְפֵק מִיתָה מַאֲכִילִין אוֹתוֹ עַד כָּאן. וְנִרְאֶה לִי דְּחֻומְרָא גְּדוֹלָה הִיא זֹאת בְּסָפֵק דְּאֵין לְךָ רוֹפֵא שֶׁיֹּאמַר אִם לֹא יֹאכַל שֶׁמָּא יָמוּת אֶלָּא הָרוֹפֵא דַּרְכּוֹ לוֹמַר אִם לֹא יֹאכַל אֶפְשָׁר שֶׁיַּכְבִּיד חָלְיוֹ וְיִסְתַּכֵּן. וְאַפֵּי' לִסְפָרִים שֶׁכָּתוּב בָּהֶן אִי לָא אַכִּילָנָא מִיתָנָא אֵין לִלְמֹוד מִזֶּה דְּדַוְקָא עַל סְפֵק מִיתָה מַאֲכִילִין דְּלִישָּׁנָא דְּמִיתָנָא לָאו דַּוְקָא אֶלָּא שֶׁדֶּרֶךְ הַחוֹלֶה לוֹמַר כֵּן מֵחֲמַת פַּחַד הַמִּיתָה. וְאִי אָמַר אִיהוּ וְאַחַרְיַנָא בַּהֲדֵיהּ לָא צְרִיכְנָא וְאוֹמֵר חַד רוֹפֵא צָרִיךְ אֵין דְּבָרָיו שֶׁל אֶחָד בִּמְקוֹם שְׁנַיִם. וְאִי אָמַר אִיהוּ וְאַחַרְיַנָא בַּהֲדֵיהּ צְרִיכְנָא וּשְׁנֵי רוֹפְאִים וְאַפֵּי' הֵן מֵאָה אוֹמְרִים לֹא צָרִיךְ תְּרֵי כְּמֵאָה וּמַאֲכִילִין אוֹתוֹ. ואע"ג דְּאָמַר רַב סִפְרָא הָא דְּאָמְרִי תְּרֵי כִּמְאָה וּמְאָה כִּתְרֵי ה"מ לְעִנְיַן עֵדוּת אֲבָל לְעִנְיַן אֻומְדָּנָא בָּתַר רֹוב דֵּעוֹת אָזְלִינַן. הָנֵי מִילֵּי אֻומְדָּנָא דְּמָמוֹנָא אֲבָל הָכָא סְפֵק נְפָשׁוֹת לְהָקֵל. אָמַר אִיהוּ צָרִיךְ וּשְׁנֵי בְּקִיאִין אוֹמְרִים אֵינוֹ צָרִיךְ אֵין דְּבָרָיו כְּלוּם בִּמְקוֹם שְׁנַיִם. דְּהָכִי מִיפָּרְשָׁא מַתְנִיתִין חוֹלֶה מַאֲכִילִין אוֹתוֹ עַל פִּי בְּקִיאִין. בד"א דְּאָמַר לֹא צָרִיךְ אֲבָל אָמַר צָרִיךְ אִם אֵין שָׁם שְׁנֵי בְּקִיאִין מַאֲכִילִין אוֹתוֹ עַל פִּי עַצְמוֹ מַאי טַעְמָא לֵב יוֹדֵעַ מָרַּת נַפְשׁוֹ וּמְהֵימַן כְּלַפֵּי חַד כְּלַפֵּי תְּרֵי לָא מְהֵימַן. מָר בַּר רַב אָשֵׁי אָמַר הֵיכָא דְּאָמַר צָרִיךְ אֲנִי אַפֵּי' אִי אִיכָּא מְאָה דְּאָמְרִי לֹא צָרִיךְ עָלֶיהָ דִּידֵיהּ סָמְכִינַן דִּכְתִיב לֵב יוֹדֵעַ מָרַּת נַפְשׁוֹ. וְהִלְכְתָא כְּמָר בַּר רַב אָשֵׁי דְּבָתְרָאָה הוּא וְעוֹד דְּבִתְשׁוּבַת הַגְּאוֹנִים כָּתַב דִּבְכוּלֵּי הַשַּׁ"ס הִלְכְתָא כְּמָר בַּר רַב אָשֵׁי בַּר מִמֵּיפַךְ שְׁבוּעָה וְאוֹדִיתָא. וּבִשְׁאִלְתּוֹת דְּרַב אַחַאי! כָּתוּב דְּאָזְלִינַן בָּתַר רֹוב דֵּעוֹת וְכֵן דַּעַת רַשִׁ"י שֶׁהֲרֵי פֵּירֵשׁ לְקַמָּן (דַּף פד:) אֲבָל מִצְטָרְפִין לְדַעַת אַחֶרֶת כְּגוֹן שְׁנַיִם אוֹמְרִים צָרִיךְ וּשְׁלֹשָׁה אוֹמְרִים אֵינוֹ צָרִיךְ וְאִשָּׁה אוֹ נָכְרִי אוֹמְרִים צָרִיךְ מִצְטָרְפִין לְמֶהֱוֵי פַּלְּגָא וּפַלְּגָא וּסְפֵק נְפָשׁוֹת לְהָקֵל. וְכָתַב הָרַמְבַּ"ן זַ"ל ואע"ג דְּאָמְרִינַן בְּהֶדְיָא כִּי אָזְלִינַן בָּתַר דֵּעוֹת בְּאֻומְדָּנָא הָנֵי מִילֵּי בְּמָמוֹנָא. הָנֵי רַבְּווָתָא סָבְרִי דְּהַךְ אוֹקִימְתָּא לֵיתָא. דְּהָא מִשּׁוּם דְּאַקְשִׁינַן עַל פִּי בְּקִיאִין תְּרֵי פְּשִׁיטָא תְּרֵי וּתְרֵי נִינְהוּ הוּא דְּאִתּוֹקַם הָכִי וְכֵיוָן דַּאֲתָא מָר בַּר רַב אָשֵׁי וְאָמַר דְּכָל הֵיכָא דְּאָמַר חוֹלֶה צָרִיךְ אֲנִי אֲפִילּוּ אִיכָּא מְאָה דְּאָמְרִי לֹא צָרִיךְ לְדִידֵיהּ שָׁמְעִינַן קָמָה לָהּ מַתְנִיתִין כִּדְמֵעִיקָּרָא דְּאִיכָּא אַחַרְיַנָא בַּהֲדֵי חוֹלֶה דְּאָמַר לֹא צָרִיךְ מַאֲכִילִין אוֹתוֹ עַל פִּי בְּקִיאִין תְּרֵי סָלְקָא דַעְתָּךְ אֲמִינָא כְּשֵׁם שֶׁהַחוֹלֶה אוֹמֵר צָרִיךְ אֲנִי שׁוֹמְעִין לוֹ וַאֲפִילּוּ כְּנֶגֶד מֵאָה בְּקִיאִין. כָּךְ כְּשֶׁהוּא אוֹמֵר אֵינִי צָרִיךְ נִשְׁמַע לֵיהּ דְּהָכָא וְהָכָא לֵב יוֹדֵעַ מָרַּת נַפְשׁוֹ הוּא קָא מַשְׁמַע לַן דִּלְהָקֵל אָמְרִי' אֲבָל לְהַחְמִיר כְּחַד בָּקִי בְּעָלְמָא הוּא וְלָא כִּתְרֵי. הִלְכָּךְ הֵיכָא דְּאִיכָּא אַחַרְיַנָא בַּהֲדֵיהּ לִתְרֵי דְּאָמְרִי צָרִיךְ לְדִידְהוּ שָׁמְעִינַן הָא לְחַד לָא שָׁמְעִינַן. וְלָא אָמְרִי' תֻּונְבָּא בְּעָלְמָא הוּא דִּנְקַט לֵיהּ אֶלָּא חַד מָנֵינַן לֵיהּ תְּרֵי לָא מָנֵינַן לֵיהּ. וּמִיהוּ כֵּיוָן דְּאִיתְּמַר בְּהֶדְיָא בַּגְּמָרָא דְּלָא אָזְלִינַן בָּתַר רֹוב דֵּעוֹת לָא דָּחֵינַן סֻוגְיָא בְּפִירְכָא וְתָפְסִינַן סְבָרָא בְּעָלְמָא ע"כ. וְכֵן נִרְאֶה לִי כֵּיוָן דְּאִיכָּא פְּלֻוגְתָּא דְּרַבְּווָתָא אָזְלִינַן לְקֻולָּא בִּסְפֵק נְפָשׁוֹת. יְרוּשַׁלְמִי (הל"ד) חוֹלֶה אוֹמֵר יָכוְלֵנִי לָצוּם וְרוֹפֵא אוֹמֵר אֵינִי יוֹדֵעַ רַבִּי אָבָהוּ בְּשֵׁם רַבִּי יוֹחָנָן נַעֲשָׂה סְפֵק נְפָשׁוֹת וּסְפֵק נְפָשׁוֹת לְהָקֵל. כָּתַב הָרַמְבַּ"ן וּמִסְתַּבְּרָא הָנֵי מִילֵּי בְּחוֹלֶה דְּאָמַר יָכוְלֵנִי דִּשְׁכִיחַ בֵּיהּ תֻּונְבָּא אֲבָל רוֹפֵא אוֹמֵר יָכוֹל וְחוֹלֶה אוֹמֵר אֵינִי יוֹדֵעַ שׁוֹמְעִין לָרוֹפֵא דְּאֵינִי יוֹדֵעַ דְּחוֹלֶה לָאו כְּלוּם הוּא. דְּאִיהוּ מְנָא יָדַע רֻובָּן שֶׁל חֻולִּין אֵינָן יוֹדְעִין וּבְקִיאִין בַּחֹולִי שֶׁלָּהֶם הִלְכָּךְ לָרוֹפֵא שׁוֹמְעִין שֶׁאוֹמֵר יוֹדֵעַ אֲנִי:
Guemara : « Une femme enceinte qui a senti de la viande consacrée ou de la viande de porc — on lui plonge un kouch (explication : un fuseau, en langue vernaculaire chpindil) dans la sauce et on le lui met dans la bouche. Si son esprit s'apaise, tant mieux ; sinon, on lui apporte la sauce elle-même. Si son esprit s'apaise, tant mieux ; sinon, on lui apporte la graisse elle-même. Car rien ne tient devant le pikoua'h nefech (le sauvetage d'une vie), sauf l'idolâtrie, les unions interdites et l'effusion de sang. » Et cela ne concerne pas seulement la femme enceinte : il en va de même pour toute personne qui a senti un aliment, en est prise de désir et dont le visage s'altère — elle est en danger, et on la nourrit sur sa propre parole ou sur celle d'un homme compétent. Comme nous le disons au chapitre Af al pi (Ketoubot 61b) : Ameimar, Mar Zoutra et Rav Achi étaient assis à la porte de la maison de l'intendant du roi. Le maître d'hôtel du roi passait ; Rav Achi vit qu'Ameimar avait blêmi. Il préleva du plat avec son doigt et le lui mit dans la bouche, etc. Les rabbins lui dirent : pourquoi t'es-tu appuyé sur un miracle ? Il répondit : je voyais un souffle de tsara'at qui voltigeait au-dessus de lui. On en déduit que lorsque le visage de quelqu'un blêmit, nous redoutons un danger. Et il est dit là-bas (61a) : « On peut tout faire attendre devant le serviteur, sauf le vin et la viande. » Rav Achi dit : je me tenais devant Rav Kahana ; on lui apporta des têtes de navet au vinaigre, et si l'on ne m'en avait pas donné, j'aurais été en danger. Rav Papa dit : même une datte hinounita. Règle générale : tout ce qui a une odeur et de l'acidité. Ainsi a écrit le Ramban. Et le Ramban a écrit : il est logique que la règle du fuseau ne vaille que pour la femme enceinte, dont nous n'avons aucun moyen d'évaluer ce qui apaisera son esprit — parfois elle s'apaise avec le fuseau trempé dans la sauce, parfois il lui faut la graisse elle-même. Mais le malade, que l'on nourrit sur l'avis d'hommes compétents, on lui donne ce dont il a besoin et dans la mesure où il en a besoin, selon ce que disent les médecins ; on ne le chicane pas avec le fuseau et la sauce — on veille seulement à lui faire manger le plus léger d'abord. Et nous lisons dans Keritot, chapitre Amrou lo (13a) : « On a permis à la femme enceinte de manger par quantités inférieures à la mesure, à cause du danger. » Et l'on objecte : à cause du danger — qu'elle mange donc même beaucoup ! Rav Papi dit : voici ce que cela veut dire — on lui a permis de manger par quantités inférieures à la mesure, de sorte que cela ne se cumule pas en un kazayit dans le temps de kedei akhilat peras. Ainsi a écrit le Baal Halakhot. Et il semble qu'on procède de même pour le malade, afin de l'alléger d'un interdit passible de karet et de flagellation vers un simple interdit. Fin de citation. Mais il me semble que, pour le malade, on ne procède ainsi que sur avis du médecin, s'il dit qu'il suffira de le nourrir peu à peu ; et de même pour la femme enceinte : si son esprit ne s'apaise pas ainsi, il faut la nourrir à pleine mesure. Le Baal Halakhot a écrit : une femme enceinte dont nous savons que, si elle ne mange pas, son foetus sera arraché — bien qu'il soit douteux qu'il soit viable, peut-être un avorton, il convient de lui donner. Et le Ri"ts Guiat a écrit que la chose ne dépend pas de notre connaissance à nous, mais de la sienne, et qu'elle dépend de son état d'esprit : dès lors qu'elle a senti, on lui donne, et elle est comme un malade. Et le Ramban a écrit : il ressort des propos du Baal Halakhot que pour le seul danger du foetus on profane (le jour), même s'il n'y a rien à craindre pour elle. C'est ce que nous lisons à la fin du premier chapitre de Arakhin (7a) : « Une femme qui était assise sur le siège d'accouchement et qui est morte un Chabbat — on apporte un couteau, on ouvre son ventre et on en sort l'enfant. » C'est évident ! Que fait-il donc ? Il ne fait que découper de la chair (ce qui n'est pas un interdit du Chabbat sur un cadavre). Rava dit : cela n'était nécessaire que pour apporter le couteau par le domaine public. Et que nous apprend-on par là ? Que pour un doute on profane le Chabbat. Mais nous l'avons déjà appris : doute vivant ou mort, doute non-Juif ou Juif — on déblaie les décombres ! Tu aurais pu dire : là-bas, il y avait une présomption de vie, mais ici, où il n'y a jamais eu de présomption de vie, dis donc que non. On nous l'apprend. Et certains sont d'avis qu'on ne profane pas pour des avortons ; mais la femme enceinte qui a senti — c'est le danger de sa mort à elle que l'on craint, car toute femme qui avorte est présumée en danger. Et le motif du cas de celle qui est morte sur le siège d'accouchement est un autre motif : l'enfant y est comme déjà né, il n'est plus « la cuisse de sa mère », car il ne dépend plus d'elle mais est vivant, une porte simplement fermée devant lui ; et il n'y a là d'autre difficulté que l'absence de présomption de vie — or dans un doute portant sur des vies, on tranche par l'indulgence. Et je ne sais quel besoin il y a de toutes ces subtilités : car on ne trouve pas de danger pour le foetus sans danger pour la mère, ni de danger pour la mère sans danger pour le foetus, puisque celle qui avorte est présumée en danger. Ainsi a d'ailleurs expliqué Rachi : si elle ne mange pas, tous deux sont en danger. [Page 82b] « Une certaine femme enceinte fut prise d'une envie ; on vint devant Rabbi. Il leur dit : allez lui chuchoter que c'est aujourd'hui Yom Kippour. Ils le lui chuchotèrent et elle se laissa apaiser. Il lut à son sujet : Avant de te former dans le ventre je t'ai connu, etc. D'elle sortit Rabbi Yo'hanan. » Une certaine femme enceinte fut prise d'une envie ; on vint devant Rabbi Yo'hanan. Il leur dit : allez lui chuchoter. Ils le lui chuchotèrent et elle ne se laissa pas apaiser. Il lut à son sujet : « Les méchants sont dévoyés dès le sein » [page 83a]. D'elle sortit Chabtai, l'accapareur de denrées. « Le malade, on le nourrit sur l'avis d'hommes compétents, etc. » On disait à l'école de Rabbi Yannai : le malade dit « j'ai besoin » et le médecin dit « il n'a pas besoin » — on écoute le malade. C'est évident : dans un doute portant sur des vies, on tranche par l'indulgence ! Tu aurais pu dire que, lorsque le malade dit « j'ai besoin », c'est la frayeur qui l'égare — il se dit : si je ne mange pas, je meurs. On nous apprend donc : « le cœur connaît l'amertume de son âme » (Proverbes 14,10). Le malade dit « je n'ai pas besoin » et le médecin dit « il a besoin » — on écoute le médecin. C'est évident : doute portant sur des vies, on allège ! Tu aurais pu dire « le cœur connaît l'amertume de son âme » ; on nous apprend donc qu'on écoute le médecin. Et lorsque le malade dit « je n'ai pas besoin », c'est un tounba — explication : un simple égarement — qui s'est emparé de lui ; et Rachi a expliqué : une folie, achdirdchon (en langue vernaculaire), qui s'est emparée de lui. Les Tossafot ont écrit : lorsque la guemara dit « le malade dit j'ai besoin », il s'agit de celui qui dit qu'il craint que, s'il ne mange pas, son mal ne s'aggrave et qu'il ne soit en danger de mort. Et il est des livres où l'on trouve, dans le propos de Rabbi Yannai : « c'est évident, doute portant sur des vies, on allège ; tu aurais pu dire que lorsque le malade dit j'ai besoin, c'est la frayeur qui l'égare, il se dit : si je ne mange pas, je meurs — on nous l'apprend » ; d'où il ressortirait que c'est seulement à cause d'un doute de mort qu'on le nourrit. Fin de citation. Et il me semble que ce serait là une très grande sévérité dans un cas de doute, car il n'est pas de médecin qui dise « s'il ne mange pas, peut-être mourra-t-il » ; le médecin a plutôt coutume de dire : s'il ne mange pas, il se peut que son mal s'alourdisse et qu'il en vienne au danger. Et même selon les livres où il est écrit « si je ne mange pas, je meurs », on n'en tirera pas que c'est uniquement pour un doute de mort qu'on nourrit : car le mot « je meurs » n'est pas à prendre au pied de la lettre, c'est simplement la manière dont le malade s'exprime, sous l'effet de la peur de la mort. Et s'il dit, lui et un autre avec lui, « je n'ai pas besoin », et qu'un médecin dit « il a besoin » — les paroles d'un seul ne valent rien là où il y en a deux. Et s'il dit, lui et un autre avec lui, « j'ai besoin », et que deux médecins, voire cent, disent « il n'a pas besoin » — deux valent cent, et on le nourrit. Et bien que Rav Safra ait dit que la règle « deux valent cent et cent valent deux » ne vaut que pour le témoignage, tandis que pour une évaluation on suit la majorité des avis — cela ne vaut que pour une évaluation en matière d'argent ; mais ici, doute portant sur des vies, on allège. S'il dit lui-même « j'ai besoin » et que deux hommes compétents disent « il n'a pas besoin », ses paroles ne valent rien là où il y en a deux — car voici comment s'explique la michna : « le malade, on le nourrit sur l'avis d'hommes compétents ». Dans quel cas ? Lorsqu'il dit « je n'ai pas besoin » ; mais s'il dit « j'ai besoin », s'il n'y a pas là deux hommes compétents, on le nourrit sur sa propre parole. Pourquoi ? « Le cœur connaît l'amertume de son âme » — il est cru face à un seul, il n'est pas cru face à deux. Mar bar Rav Achi dit : lorsqu'il dit « j'ai besoin », même s'il y en a cent qui disent « il n'a pas besoin », c'est sur lui que nous nous appuyons, car il est écrit « le cœur connaît l'amertume de son âme ». Et la halakha est comme Mar bar Rav Achi, car il est le dernier ; et de plus, dans une réponse des Gueonim il est écrit que dans tout le Talmud la halakha est comme Mar bar Rav Achi, sauf pour le renversement du serment (mipakh chevoua) et l'aveu (odita). Mais dans les Cheiltot de Rav A'haï il est écrit que l'on suit la majorité des avis ; et telle est aussi l'opinion de Rachi, puisqu'il explique plus loin (84b) « mais ils se joignent à un autre avis » — par exemple deux disent « il a besoin » et trois disent « il n'a pas besoin », et une femme ou un non-Juif disent « il a besoin » : ils se joignent, de sorte qu'il y ait moitié-moitié, et dans un doute portant sur des vies on allège. Et le Ramban a écrit : bien que nous disions explicitement que, lorsque nous suivons la majorité des avis dans une évaluation, cela ne vaut qu'en matière d'argent — ces grands maîtres estiment que cette okimta (cette mise en situation restrictive) n'a pas lieu d'être. Car c'est seulement parce que nous avons objecté sur « sur l'avis d'hommes compétents — c'est-à-dire deux ; mais c'est évident, ce sont deux contre deux ! » que l'on en est arrivé à cette explication. Or dès lors que Mar bar Rav Achi est venu dire que partout où le malade dit « j'ai besoin », même s'il y en a cent qui disent « il n'a pas besoin », c'est lui que nous écoutons — la michna revient à son sens premier : lorsqu'il y a un autre avec le malade qui dit « il n'a pas besoin », on le nourrit sur l'avis de deux hommes compétents. Tu aurais pu penser : de même que lorsque le malade dit « j'ai besoin » on l'écoute, même contre cent hommes compétents, de même lorsqu'il dit « je n'ai pas besoin » on devrait l'écouter, puisque ici comme la « le cœur connaît l'amertume de son âme ». On nous apprend donc que c'est pour alléger qu'on le dit, mais pour aggraver il n'est qu'un homme compétent ordinaire parmi d'autres, et non deux. Dès lors, là où il y a un autre avec lui, ils sont deux à dire « il a besoin » et c'est eux que nous écoutons ; mais un seul, nous ne l'écoutons pas. Et nous ne disons pas « c'est un simple égarement qui s'est emparé de lui » : nous le comptons pour un, nous ne le comptons pas pour deux. Toutefois, puisqu'il est dit explicitement dans la guemara que nous ne suivons pas la majorité des avis, nous ne repoussons pas la sougya au moyen d'une objection pour nous en tenir à un simple raisonnement. Fin de citation. Et il me semble de même : puisqu'il y a divergence entre les grands maîtres, on va vers l'indulgence dans un doute portant sur des vies. Talmud de Jérusalem (halakha 4) : le malade dit « je peux jeûner » et le médecin dit « je ne sais pas » — Rabbi Abbahou au nom de Rabbi Yo'hanan : cela devient un doute portant sur des vies, et dans un doute portant sur des vies on allège. Le Ramban a écrit : il est logique que cela ne vaille que lorsque c'est le malade qui dit « je peux », car l'égarement (tounba) est fréquent chez lui ; mais si le médecin dit « il peut » et que le malade dit « je ne sais pas », on écoute le médecin, car le « je ne sais pas » du malade ne vaut rien — d'où le saurait-il ? La plupart des malades ne savent pas et ne sont pas experts en leur propre maladie ; c'est pourquoi on écoute le médecin, qui dit « je sais ».
💡 Explication

Fin du diptyque commencé en 82b. Deux femmes enceintes, même fringale à Yom Kippour, même ordonnance : qu'on aille leur chuchoter à l'oreille que c'est aujourd'hui Kippour. Chez Rabbi, le chuchotement a porté, et l'enfant fut Rabbi Yo'hanan, sur qui il lut « avant de te former dans le ventre je t'ai connu ». Ici, chez Rabbi 'Hanina, il n'a pas porté, et le verset lu sur cet enfant est l'exact contraire.

Le nom de l'enfant confirme le verset : Chabtai otsar péri, celui qui stocke les denrées pendant les années de disette pour en faire monter le prix. La faute que l'aggada lui prête est précisément celle d'un homme qui, devant la faim d'autrui, ne sait pas renoncer à son désir — le même trait que le foetus qui n'a pas cédé au chuchotement.

Il faut lire ce récit pour ce qu'il est : de l'aggada. Sur le plan de la halakha, rien ne change — les deux femmes ont été nourries, la michna l'exige, et le chuchotement n'a jamais été une condition du permis, seulement une tentative gratuite tentée d'abord.

2
חוֹלֶה מַאֲכִילִין אוֹתוֹ עַל פִּי בְּקִיאִין. אָמַר רַבִּי יַנַּאי: חוֹלֶה אוֹמֵר צָרִיךְ, וְרוֹפֵא אוֹמֵר אֵינוֹ צָרִיךְ — שׁוֹמְעִין לַחוֹלֶה. מַאי טַעְמָא — ״לֵב יוֹדֵעַ מָרַּת נַפְשׁוֹ״. פְּשִׁיטָא! מַהוּ דְתֵימָא: רוֹפֵא קִים לֵיהּ טְפֵי, קָא מַשְׁמָע לַן.

« Le malade, on le nourrit sur l'avis d'hommes compétents. » Rabbi Yannai a dit : le malade dit « j'ai besoin » et le médecin dit « il n'a pas besoin » — on écoute le malade. Quelle en est la raison ?

« Le cœur connaît l'amertume de son âme » (Proverbes 14,10). Mais c'est évident ! — Tu aurais pu dire : le médecin, lui, en a une connaissance plus assurée.

On nous apprend donc qu'il n'en est rien.

💡 Explication

La guemara ouvre le commentaire de la michna sur le malade. La règle de Rabbi Yannai est contre-intuitive : entre le bakiy (l'homme compétent, le médecin) et le patient, c'est le patient qui l'emporte — pourvu qu'il aille dans le sens de manger.

Le verset lev yodea marat nafcho n'est pas un ornement : il fonde une compétence propre au malade, celle du ressenti intérieur, que l'expertise médicale ne peut pas atteindre de l'extérieur. La guemara objecte que c'est trop évident pour mériter un enseignement, et répond en nommant l'erreur qu'elle prévient : on aurait pu penser que le médecin, ayant vu cent cas semblables, kim leh tefei — sait mieux. Le daf refuse cette substitution de l'expérience au vécu.

3
רוֹפֵא אוֹמֵר צָרִיךְ, וְחוֹלֶה אוֹמֵר אֵינוֹ צָרִיךְ — שׁוֹמְעִין לָרוֹפֵא. מַאי טַעְמָא — תֻּונְבָּא הוּא דְּנָקֵיט לֵיהּ.

Le médecin dit « il a besoin » et le malade dit « je n'ai pas besoin » — on écoute le médecin. Quelle en est la raison ?

C'est un égarement (tounba) qui s'est emparé de lui.

📜 Rachi (1)
תֻּונְבָּא שְׁטוּת אשטורדישו"ן מֵחֲמַת חָולְיוֹ:
« Tounba » : une confusion mentale — achtourdichon en langue vernaculaire — provoquée par sa maladie.
💡 Explication

Le cas symétrique renverse le vainqueur, et c'est ce renversement qui révèle la logique réelle du daf : ce n'est pas une doctrine sur qui connaît le mieux le corps, c'est safek nefachot le-hakel. Dans les deux cas, la voix qui l'emporte est celle qui dit : il y a danger.

Tounba est le mot technique de ce segment : un obscurcissement du jugement provoqué par la maladie elle-même. Le refus du malade n'est pas alors l'expression de son ressenti, c'est un symptôme. Le verset de Proverbes ne s'applique donc pas — il ne garantit la lucidité du malade que lorsque celle-ci le pousse à se sauver.

4
תְּנַן: חוֹלֶה — מַאֲכִילִין אוֹתוֹ עַל פִּי בְּקִיאִין. עַל פִּי בְּקִיאִין — אִין, עַל פִּי עַצְמוֹ — לֹא! עַל פִּי בְּקִיאִין — אִין, עַל פִּי בָּקִי אֶחָד — לֹא!

Nous avons appris dans la michna : « Le malade, on le nourrit sur l'avis d'hommes compétents. » Sur l'avis d'hommes compétents, oui ; sur sa propre parole, non ! Et : sur l'avis d'hommes compétents (au pluriel), oui ; sur l'avis d'un seul compétent, non !

📜 Rachi (1)
עַל פִּי בְּקִיאִין תְּרֵי ע"פ בָּקִי לֹא וע"פ עַצְמוֹ לָא תְּיוּבְתָּא דר' יַנַּאי בְּתַרְוַיְיהוּ:
« Sur l'avis d'hommes compétents » : deux. Sur l'avis d'un seul compétent, non ; et sur sa propre parole, non — c'est une réfutation de Rabbi Yannai sur les deux points.
💡 Explication

La guemara attaque Rabbi Yannai avec la michna elle-même, en tirant de sa formulation deux déductions restrictives (diyouk). La michna dit al pi bekiin — un pluriel. On en tire d'abord que la parole du malade seul ne suffit pas (contre le premier enseignement de Rabbi Yannai), et ensuite qu'un seul compétent ne suffit pas non plus (contre le second, ou un médecin unique l'emportait sur le refus du malade).

Rachi souligne la force de l'objection : teyouvta de-Rabbi Yannai be-tarveihou — la michna le réfute sur les deux fronts à la fois.

5
הָכָא בְמַאי עָסְקִינַן, דְּאָמַר לָא צְרִיכְנָא. וְלִיסְפּוֹ לֵיהּ עַל פִּי בָּקִי! לָא צְרִיכָא, דְּאִיכָּא אַחֲרִינָא בַּהֲדֵיהּ דְּאָמַר לָא צְרִיךְ — מַאֲכִילִין אוֹתוֹ עַל פִּי בְּקִיאִין.

De quoi traite-t-on ici ? Du cas où il dit « je n'ai pas besoin ».

Mais qu'on le nourrisse alors sur l'avis d'un seul compétent ! — Non, la précision est nécessaire dans le cas où il y a un autre avec lui qui dit « il n'a pas besoin » : alors on le nourrit sur l'avis de deux hommes compétents.

📜 Rachi (2)
הָכָא בְמַאי עָסְקִינַן דְּאָמַר חוֹלֶה לֹא צָרִיךְ וְאַשְׁמוֹעִינַן מַתְנֵי' דְּשׁוֹמְעִין לָרוֹפְאִין:
« De quoi traite-t-on ici » : du cas où le malade dit « je n'ai pas besoin » — et la michna nous apprend qu'on écoute les médecins.
וְנִיסְפּוּ לֵיהּ עַל פִּי בָּקִי דְּהָא בְּאֶחָד נָמֵי אָמַר ר' יַנַּאי דְּשׁוֹמְעִין לָרוֹפֵא:
« Mais qu'on le nourrisse sur l'avis d'un seul compétent » : car même pour un seul, Rabbi Yannai a dit qu'on écoute le médecin.
💡 Explication

Première okimta (mise en situation restrictive) : la michna ne parle pas du malade qui réclame à manger, mais de celui qui refuse. Elle enseigne alors qu'on passe outre son refus — ce que Rabbi Yannai dit aussi. La contradiction du premier diyouk tombe.

Reste le second : pourquoi deux compétents, si Rabbi Yannai se contente d'un ? Réponse : parce qu'en face il n'y a pas seulement le malade, mais le malade plus un autre compétent qui abonde dans son sens. Un seul médecin ne pourrait pas neutraliser cette paire ; il en faut deux.

6
פְּשִׁיטָא, סְפֵק נְפָשׁוֹת הוּא, וּסְפֵק נְפָשׁוֹת לְהָקֵל! לָא צְרִיכָא, דְּאִיכָּא תְּרֵי אַחֲרִינֵי בַּהֲדֵיהּ דְּאָמְרִי לָא צְרִיךְ. וְאַף עַל גַּב דְּאָמַר רַב סָפְרָא: תְּרֵי כִּמְאָה וּמְאָה כִּתְרֵי, הָנֵי מִילֵּי לְעִנְיַן עֵדוּת, אֲבָל לְעִנְיַן אֻומְדָּנָא — בָּתַר דֵּעוֹת אָזְלִינַן.

Mais c'est évident ! Il s'agit d'un doute portant sur des vies, et dans un doute portant sur des vies on tranche par l'indulgence ! — Non, la précision est nécessaire dans le cas où il y a deux autres compétents avec lui qui disent « il n'a pas besoin ».

Et bien que Rav Safra ait dit : deux valent cent et cent valent deux — cela ne vaut qu'en matière de témoignage ; mais en matière d'évaluation, nous suivons le nombre des avis.

📜 Rachi (1)
ואע"ג דְּאָמַר רַב סָפְרָא דְּהָא דַּאֲמוּר רַבָּנַן תְּרֵי כִּמְאָה וּמְאָה כִּתְרֵי לְעִנְיַן עֵדוּת הוּא דַּאֲמוּר אֲבָל לְעִנְיַן אֻומְדָּנָא בָּתַר דֵּעוֹת אָזְלִינַן אַשְׁמַעִי' בְּמָתְנֵי' דְּכִי אָמְרִינַן זִיל בָּתַר דֵּעוֹת בְּאֻומְדָּנָא דְּמָמוֹנָא כְּגוֹן בְּשׁוּמָא שֶׁשָּׁמִין לְבַעַל חוֹב אֲבָל בְּאֻומְדָּנָא דְּחוֹלֶה אַף עַל גַּב דְּרֻובָּא אָמְרִי לֹא צָרִיךְ כֵּיוָן דְּאִיכָּא תְּרֵי דְּאָמְרִי צָרִיךְ סְפֵק נְפָשׁוֹת לְהָקֵל:
« Et bien que Rav Safra ait dit » : ce que les Sages ont énoncé — deux valent cent et cent valent deux — a été dit en matière de témoignage ; mais en matière d'évaluation, nous suivons le nombre des avis. La michna nous apprend donc que ce « va d'après le nombre des avis » ne concerne que l'évaluation d'argent, par exemple l'estimation d'un bien pour un créancier ; en revanche, dans l'évaluation d'un malade, même si la majorité dit « il n'a pas besoin », dès lors qu'il y en a deux qui disent « il a besoin », dans un doute portant sur des vies on tranche par l'indulgence.
💡 Explication

Nouvelle objection : si l'on est déjà dans un safek nefachot, l'indulgence va de soi et la michna n'apprend rien. La guemara resserre encore : le cas utile est celui où la balance numérique penche du mauvais côté — deux compétents disent « il a besoin », mais en face le malade et deux autres compétents disent le contraire.

Il faut ici la règle de Rav Safra. En matière de edout (témoignage), le nombre ne pèse pas : deux témoins forment un témoignage complet, cent n'en forment pas un meilleur. Mais l'avis d'un médecin n'est pas un témoignage sur un fait, c'est une oumdana — une estimation. Et pour une estimation, batar deot azlinan, on suit la majorité. On aurait donc pu conclure ici que la majorité l'emporte et qu'on ne nourrit pas.

🖼️ Schéma
Compte-t-on les voix ? La règle de Rav Safra et ses deux limites Rav Safra : deux valent cent, et cent valent deux Edout -- témoignage Le nombre ne pèse pas : deux témoins forment un témoignage complet. Cent n'en forment pas un meilleur. Oumdana -- évaluation Ici on ne certifie pas un fait : on estime. Donc le nombre pèse -- batar deot azlinan, on suit la majorité. Évaluation d'argent estimation d'un gage pour un créancier -- la majorité tranche Évaluation d'un malade deux disent -- il a besoin -- : on nourrit, même minoritaires La majorité est un outil de décision. Devant un doute portant sur une vie, l'outil est désactivé : le doute suffit.
La règle de Rav Safra et où elle s'arrête : le nombre pèse pour une estimation, mais pas quand l'estimation porte sur une vie.
7
וְהָנֵי מִילֵּי לְעִנְיַן אֻומְדָּנָא דְמָמוֹנָא, אֲבָל הָכָא סְפֵק נְפָשׁוֹת הוּא.

Or cela ne vaut qu'en matière d'évaluation d'argent ; mais ici, c'est un doute portant sur des vies.

💡 Explication

La réponse tient en une ligne, et c'est le pivot de toute la sougya. La majorité est un instrument de décision, utile quand il faut bien trancher un litige de mamon. Devant une vie, on ne cherche pas la thèse la plus probable : le simple doute suffit à lever l'interdit. Deux compétents minoritaires qui disent « il a besoin » ne sont pas battus par une majorité adverse — ils ont installé un doute, et cela suffit.

8
וְהָא מִדְּקָתָנֵי סֵיפָא: וְאִם אֵין שָׁם בְּקִיאִין מַאֲכִילִין אוֹתוֹ עַל פִּי עַצְמוֹ, מִכְּלָל דְּרֵישָׁא דְּאָמַר צָרִיךְ! חַסּוֹרֵי מִיחַסְּרָא וְהָכִי קָתָנֵי: בַּמֶּה דְבָרִים אֲמוּרִים — דְּאָמַר לֹא צָרִיךְ אֲנִי, אֲבָל אָמַר צָרִיךְ אֲנִי, אֵין שָׁם בְּקִיאִין תְּרֵי אֶלָּא חַד דְּאָמַר לֹא צָרִיךְ — מַאֲכִילִין אוֹתוֹ עַל פִּי עַצְמוֹ.

Mais du fait même que la fin de la michna enseigne « et s'il n'y a pas là de compétents, on le nourrit sur sa propre parole », il ressort que le début parlait du cas où il dit « j'ai besoin » ! — La michna est incomplète, et voici ce qu'elle enseigne : de quoi parle-t-on ? Du cas où il dit « je n'ai pas besoin » ; mais s'il dit « j'ai besoin », et qu'il n'y a pas là deux compétents mais un seul, qui dit « il n'a pas besoin » — on le nourrit sur sa propre parole.

📜 Rachi (2)
מִכְּלָל דְּרֵישָׁא דְּאָמַר צָרִיךְ וַאפ"ה קָתָנֵי מַתְנֵי' ע"פ בְּקִיאִין אִין ע"פ עַצְמוֹ לָא:
« Il ressort que le début parlait du cas où il dit : j'ai besoin » : et malgré cela la michna enseigne que sur l'avis de compétents, oui ; sur sa propre parole, non.
בַּמֶּה דְבָרִים אֲמוּרִים דְּמַאֲכִילִין אוֹתוֹ ע"פ בְּקִיאִין כְּלוֹמַר דְּבָעֵינַן בְּקִיאִין דְּאָמַר לֹא צָרִיךְ וְאָמְרִי בְּקִיאִין צָרִיךְ מַאֲכִילִין אוֹתוֹ אֲבָל אָמַר צָרִיךְ אֲנִי אִם אֵין שָׁם בְּקִיאִין תְּרֵי דְּאָמְרִי לֹא צָרִיךְ אֶלָּא חַד מַאֲכִילִין אוֹתוֹ ע"פ עַצְמוֹ כַּר' יַנַּאי דְּאָמַר שׁוֹמְעִין לְחוֹלֶה:
« De quoi parle-t-on » : quand on dit qu'on le nourrit sur l'avis de compétents — c'est-à-dire qu'on exige des compétents —, c'est lorsqu'il dit « je n'ai pas besoin » et que les compétents disent « il a besoin » : alors on le nourrit. Mais s'il dit « j'ai besoin », et qu'il n'y a pas là deux compétents disant « il n'a pas besoin » mais un seul, on le nourrit sur sa propre parole, comme Rabbi Yannai qui a dit qu'on écoute le malade.
🗂️ Tossefot (1)
הָא מִדְּקָתָנֵי סֵיפָא אִם אֵין שָׁם בְּקִיאִין מַאֲכִילִין אוֹתוֹ ע"פ עַצְמוֹ מִכְּלָל דְּרֵישָׁא דְּאָמַר צָרִיךְ וְהָכִי קָאָמַר כָּל כַּמָּה דְּמָצִינוּ לְאַהְדּוֹרֵי אַבְּקִיאִין מְהַדְּרִינַן וְלָא סָמְכִי' אַחוֹלֶה גּוּפֵיהּ אֶלָּא הֵיכָא דְּלֵיכָּא בְּקִיאִין כְּלָל וכ"ש הֵיכָא דְּרוֹפֵא בָּקִי אוֹמֵר אֵינוֹ צָרִיךְ וְחוֹלֶה אוֹמֵר צָרִיךְ דְּלָא סָמְכִינַן עָלֶיהָ לְהַכְחִישׁ הַבָּקִי:
« Mais du fait que la fin enseigne : s'il n'y a pas là de compétents on le nourrit sur sa propre parole, il ressort que le début parlait du cas où il dit : j'ai besoin » — et voici ce que cela veut dire : tant qu'il nous est possible de nous tourner vers des compétents, nous nous tournons vers eux, et nous ne nous appuyons sur le malade lui-même que là où il n'y a aucun compétent du tout. Et à plus forte raison lorsqu'un médecin compétent dit « il n'a pas besoin » et que le malade dit « j'ai besoin » : nous ne nous appuyons pas sur lui pour contredire le compétent.
💡 Explication

L'objection est structurelle : si la fin de la michna (seifa) traite du malade qui réclame à manger, alors le début (reicha) devait en traiter aussi — ce qui ruine l'okimta du segment 4.

La guemara répond par l'outil le plus fort de son arsenal exégétique : 'hissourei mi'hasra, « il manque des mots ». Elle ne relit plus la michna, elle la réécrit en y insérant la distinction manquante. Le résultat est un texte à deux volets : quand il refuse, on suit les compétents ; quand il réclame, un seul compétent en face ne pèse pas assez et on le nourrit sur sa parole.

Tossefot tire de là un principe de conduite qu'il faut retenir : on cherche toujours des compétents en premier. On ne se fie à la seule parole du malade que faute de mieux — et à plus forte raison ne le suit-on pas pour contredire un compétent qui affirmerait le danger.

9
מָר בַּר רַב אָשֵׁי אָמַר: כֹּל הֵיכָא דְּאָמַר צָרִיךְ אֲנִי, אֲפִילּוּ אִיכָּא מְאָה דְּאָמְרִי לֹא צָרִיךְ לְדִידֵיהּ שָׁמְעִינַן — שֶׁנֶּאֱמַר: ״לֵב יוֹדֵעַ מָרַּת נַפְשׁוֹ״.

Mar bar Rav Achi a dit : partout où il dit « j'ai besoin », même s'il y en a cent qui disent « il n'a pas besoin », c'est lui que nous écoutons — car il est dit : « Le cœur connaît l'amertume de son âme. »

📜 Rachi (1)
מָר בַּר רַב אָשֵׁי אָמַר הַךְ סֵיפָא לֹא תְּפָרֵשׁ הָכִי דְּמַשְׁמַע דְּהֵיכָא דְּאָמַר צָרִיךְ אֲנִי וְאִיכָּא תְּרֵי דְּאָמְרִי לֹא צָרִיךְ לָא צָיְיתִינַן לֵיהּ הָא לָא אָמְרִי' דְּהֵיכָא דְּאָמַר צָרִיךְ אֲנִי וְאַפֵּי' אִיכָּא מְאָה דְּאָמְרִי לֹא צָרִיךְ צָייְתִינַן לֵיהּ מַאי טַעְמָא לֵב יוֹדֵעַ מָרַּת נַפְשׁוֹ:
« Mar bar Rav Achi a dit » : n'explique pas ainsi la fin de la michna, car cela laisserait entendre que lorsqu'il dit « j'ai besoin » et qu'il y a deux compétents qui disent « il n'a pas besoin », on ne l'écoute pas. Or nous ne disons pas cela : lorsqu'il dit « j'ai besoin », même s'il y en a cent qui disent « il n'a pas besoin », nous l'écoutons. Quelle en est la raison ? « Le cœur connaît l'amertume de son âme. »
🗂️ Tossefot (1)
מָר בַּר רַב אָשֵׁי אָמַר כֹּל הֵיכָא דְּאָמַר צָרִיךְ אֲנִי פְּלֻוגְתָּא דְּרַבְּווָתָא הוּא אִי הִלְכְתָא כְּמָר בַּר רַב אָשֵׁי אִי לָא בְּסֵדֶר תַּנָּאִים וְאָמוֹרָאִים כָּתַב הִלְכְתָא כְּמָר בַּר רַב אָשֵׁי בְּכוּלֵּי הַשַּׁ"ס לְבַר מִמֵּיפַךְ שְׁבוּעָה וְאוֹדִיתָא מֵיפַךְ שְׁבוּעָה בְּפֶרֶק שְׁבוּעַת הַדַּיָּינִין (שְׁבוּעוֹת דַּף מא.) וְאוֹדִיתָא בְּסוֹף פֶּרֶק זֶה בּוֹרֵר (סַנְהֶדְרִין דַּף כט:) ור"ח כָּתַב דְּהִלְכְתָא כְּוָותֵיהּ בְּכוּלֵּיהּ הַשַּׁ"ס בַּר מִמֵּיפַךְ שְׁבוּעָה וְחִיווָּרֵי חִווָּרֵי גַּבֵּי צֹומֶת הַגִּידִין שִׁילְהֵי פֶּרֶק בְּהֵמָה הַמְקַשָּׁה (חֻולִּין דַּף עו:) וְסִימָנָיךְ הֵפֶךְ לָבָן וְרַב הַאי וְרַבֵּינוּ גֵּרְשֹׁום זצ"ל פָּסְקוּ הִלְכְתָא כְּוָותֵיהּ (בַּר) בְּמֵיפַךְ שְׁבוּעָה וְאוֹדִיתָא וּבְכוּלֵּי הַשַּׁ"ס לֹא:
« Mar bar Rav Achi a dit : partout où il dit j'ai besoin » — c'est une divergence entre les grands maîtres, de savoir si la halakha suit Mar bar Rav Achi ou non. Dans le Seder tannaim ve-amoraim il est écrit que la halakha suit Mar bar Rav Achi dans tout le Talmud, sauf pour le renversement du serment (mipakh chevoua) et l'aveu (odita) : le renversement du serment au chapitre Chevouat ha-dayanim (Chevouot 41a) et l'aveu à la fin du chapitre Zé bore'r (Sanhédrin 29b). Rabbenou 'Hananel a écrit que la halakha suit son avis dans tout le Talmud, sauf pour le renversement du serment et pour les « blancheurs » à propos du tsomet ha-guidin, à la fin du chapitre Behema ha-makcha (Houllin 76b) — et ton signe mnémotechnique est : « il a tourné au blanc ». Rav Haï et Rabbenou Guerchom, de mémoire bénie, ont tranché que la halakha suit son avis dans le renversement du serment et dans l'aveu, mais non dans le reste du Talmud.
💡 Explication

Mar bar Rav Achi refuse la lecture du segment 7. Cette réécriture laissait entendre, par contraste, que si deux compétents disaient « il n'a pas besoin », on ne suivrait plus le malade qui réclame. Il coupe court : même cent ne pèsent pas contre lui.

C'est l'affirmation maximale de la souveraineté du ressenti dans le sens de la vie. Le verset ne sert plus à départager des voix, il en disqualifie le décompte. Comme le note le Roch, la halakha suit Mar bar Rav Achi — il est le dernier des Amoraim, et une réponse des Gueonim pose même qu'on tranche comme lui dans tout le Talmud, à deux exceptions près.

Tossefot recense justement ces exceptions et montre que les Richonim ne s'accordent pas sur leur liste : mipakh chevoua (le renversement du serment), odita (l'aveu), et selon Rabbenou 'Hananel un cas de tsomet ha-guidin dans Houllin.

10
תְּנַן: אִם אֵין שָׁם בְּקִיאִין — מַאֲכִילִין אוֹתוֹ עַל פִּי עַצְמוֹ. טַעְמָא דְּלֵיכָּא בְּקִיאִין, הָא אִיכָּא בְּקִיאִין לָא! הָכִי קָאָמַר: בַּמֶּה דְבָרִים אֲמוּרִים — דְּאָמַר ״לֹא צָרִיךְ אֲנִי״, אֲבָל אָמַר ״צָרִיךְ אֲנִי״, אֵין שָׁם בְּקִיאִין כְּלָל — מַאֲכִילִין אוֹתוֹ עַל פִּי עַצְמוֹ, שֶׁנֶּאֱמַר: ״לֵב יוֹדֵעַ מָרַּת נַפְשׁוֹ״.

Nous avons appris dans la michna : « S'il n'y a pas là de compétents, on le nourrit sur sa propre parole. » La raison en est donc qu'il n'y a pas de compétents ; mais s'il y avait des compétents, non ! — Voici ce que la michna veut dire : de quoi parle-t-on ? Du cas où il dit « je n'ai pas besoin » ; mais s'il dit « j'ai besoin », c'est comme s'il n'y avait là aucun compétent du tout — on le nourrit sur sa propre parole, car il est dit : « Le cœur connaît l'amertume de son âme. »

📜 Rachi (1)
הָכֵי גֵּר' תְּנַן אִם אֵין שָׁם בְּקִיאִין מַאֲכִילִין אוֹתוֹ עַל פִּי עַצְמוֹ טַעְמָא דְּלֵיכָּא בְּקִיאִין הָא אִיכָּא בְּקִיאִין לָא הָכִי קָאָמַר בַּמֶּה דְּבָרִים אֲמוּרִים דְּאָמַר לֹא צָרִיךְ אֲבָל אָמַר צָרִיךְ אֲנִי אֵין שָׁם בְּקִיאִין כְּלָל מַאֲכִילִין אוֹתוֹ וְכוּ' אֵין שָׁם בְּקִיאִין כְּלוֹמַר אֵין בְּקִיאוּתָן כְּלוּם:
Voici la version : « Nous avons appris : s'il n'y a pas là de compétents, on le nourrit sur sa propre parole. La raison en est qu'il n'y a pas de compétents ; mais s'il y avait des compétents, non ! Voici ce que cela veut dire : de quoi parle-t-on ? Du cas où il dit : je n'ai pas besoin ; mais s'il dit : j'ai besoin, il n'y a là aucun compétent du tout — on le nourrit, etc. » — « Il n'y a là aucun compétent » veut dire : leur compétence ne vaut rien.
💡 Explication

Dernière objection, tirée de la fin de la michna, et dernière relecture. La formule « s'il n'y a pas là de compétents » semblait faire de l'absence de médecins la condition du permis. La guemara la retourne : cette absence n'est pas matérielle mais juridique.

Rachi le dit d'un mot décisif : ein bekiouten kloum — leur compétence ne vaut rien. Quand le malade réclame à manger, les médecins présents sont traités comme s'ils n'étaient pas là. Rachi prend aussi soin de fixer la guirsa (la version du texte), signe que ce passage circulait sous plusieurs formes.

11
מַתְנִי׳ מִי שֶׁאֲחָזוֹ בֻּולְמוֹס — מַאֲכִילִין אוֹתוֹ אֲפִילּוּ דְּבָרִים טְמֵאִים, עַד שֶׁיֵּאוֹרוּ עֵינָיו. מִי שֶׁנְּשָׁכוֹ כֶּלֶב שׁוֹטֶה — אֵין מַאֲכִילִין אוֹתוֹ מֵחֲצַר כָּבֵד שֶׁלּוֹ. וְרַבִּי מַתְיָא בֶּן חָרָשׁ מַתִּיר.

MICHNA. Celui qui est saisi de boulmos — on le nourrit même d'aliments impurs, jusqu'à ce que ses yeux s'éclairent.

Celui qu'a mordu un chien enragé — on ne le nourrit pas du lobe de son foie ; et Rabbi Matia ben 'Harach le permet.

📜 Rachi (4)
מַתְנִי' מִי שֶׁאֲחָזוֹ בֻּולְמוֹס חֹולִי הָאוֹחֵז מֵחֲמַת רְעָבוֹן עֵינָיו כֵּהוֹת וְהוּא מְסֻוכָּן לָמוּת וּכְשֶׁמַּרְאִיתוֹ חוֹזֶרֶת בְּיָדוּעַ שֶׁנִּתְרַפֵּא:
MICHNA. « Celui qui est saisi de boulmos » : une maladie qui saisit à cause de la faim ; ses yeux s'obscurcissent et il est en danger de mort. Quand sa vue revient, on sait qu'il est guéri.
כֶּלֶב שׁוֹטֶה מְפָרֵשׁ בַּגְּמָ':
« Un chien enragé » : cela sera expliqué dans la guemara.
אֵין מַאֲכִילִין מֵחֲצַר כָּבֵד שֶׁלּוֹ ואע"פ שֶׁנּוֹהֲגִין הָרוֹפְאִים בִּרְפוּאָה זוֹ אֵינָהּ רְפוּאָה גְּמוּרָה לְהַתִּיר לוֹ אִיסּוּר בְּהֵמָה טְמֵאָה עַל כָּךְ:
« On ne le nourrit pas du lobe de son foie » : bien que les médecins pratiquent ce remède, ce n'est pas une guérison avérée au point de lui permettre pour cela l'interdit d'une bête impure.
וְר' מַתְיָא בֶּן חָרָשׁ מַתִּיר קָסָבַר רְפוּאָה גְּמוּרָה הִיא:
« Et Rabbi Matia ben 'Harach le permet » : il tient que c'est une guérison avérée.
💡 Explication

Nouvelle michna. Le boulmos est une défaillance par la faim : une fringale morbide qui obscurcit la vue et peut tuer. Comme pour le malade, l'interdit cède — et pas seulement le jeûne de Kippour : même des aliments impurs. Le critère d'arrêt n'est pas une durée ni une quantité mais un signe clinique : ad che-yeorou einav, jusqu'à ce que ses yeux s'éclairent, le retour de la vue attestant que le danger est passé.

Le second cas semble aller en sens inverse, mais il ne contredit rien. Les Sages n'interdisent pas de sauver un homme mordu par un chien enragé : ils estiment que le lobe du foie de ce chien n'est pas un vrai remède. Rachi le formule exactement : les médecins ont beau pratiquer ce traitement, ce n'est pas une guérison avérée, donc elle n'achète pas le droit de manger une bête impure. Rabbi Matia ben 'Harach, lui, tient que c'est une guérison avérée — et permet.

La divergence n'est donc pas halakhique mais factuelle : elle porte sur l'efficacité du remède, pas sur le prix d'une vie.

🖼️ Schéma
La michna : quatre situations, un seul principe Du danger certain au danger seulement possible -- la michna descend l'échelle du doute. Boulmos fringale morbide, la vue se brouille On le nourrit même d'aliments impurs Arrêt : quand ses yeux -- s'éclairent -- Morsure de chien enragé Remède populaire : le lobe du foie de ce chien Sages : on ne le donne pas ce n'est pas une vraie guérison, donc rien n'est levé Mal à la gorge R. Matia ben 'Harach : on lui met le remède dans la bouche, Chabbat Le mal est interne : on ne peut pas mesurer, donc on suppose le danger Éboulement On déblaie les décombres, Chabbat, sur trois doutes cumulés Trouvé vivant : on continue Trouvé mort : on le laisse Le fil commun : ce qui lève l'interdit, ce n'est pas la certitude du danger, c'est sa possibilité sérieuse Le chien enragé n'est pas une exception à ce principe : le remède y est jugé inefficace, donc il n'y a là aucun sauvetage à peser. Les trois doutes de l'éboulement -- et ils se cumulent 1. Est-il seulement là ? 2. Est-il encore vivant ? 3. Est-ce un Juif ou un non-Juif ? Même empilés, ces trois doutes ne suffisent pas à retenir la main : on déblaie.
Les quatre cas de la michna : le boulmos, le chien enragé, le mal de gorge et l'éboulement. Le seul refus de la liste n'est pas un refus de sauver.
12
וְעוֹד אָמַר רַבִּי מַתְיָא בֶּן חָרָשׁ: הַחוֹשֵׁשׁ בִּגְרוֹנוֹ — מְטִילִין לוֹ סַם בְּתוֹךְ פִּיו בְּשַׁבָּת, מִפְּנֵי שֶׁהוּא סְפֵק נְפָשׁוֹת, וְכָל סְפֵק נְפָשׁוֹת דּוֹחֶה אֶת הַשַּׁבָּת.

Et Rabbi Matia ben 'Harach a dit encore : celui qui souffre de la gorge — on lui met un remède dans la bouche Chabbat, parce que c'est un doute portant sur des vies, et tout doute portant sur des vies repousse le Chabbat.

💡 Explication

Le mal de gorge est ici le type même du mal interne : on ne peut pas l'inspecter, donc on ne peut pas en mesurer la gravité. Rabbi Matia ne dit pas que ce mal est mortel ; il dit qu'on ne peut pas savoir qu'il ne l'est pas. Cette impossibilité suffit — et la deuxième moitié de la phrase énonce la règle générale dont tout le chapitre vit : kol safek nefachot doheh et ha-Chabbat.

13
מִי שֶׁנָּפְלָה עָלָיו מַפּוֹלֶת, סָפֵק הוּא שָׁם סָפֵק אֵינוֹ שָׁם, סָפֵק חַי סָפֵק מֵת, סָפֵק גּוֹי סָפֵק יִשְׂרָאֵל, מְפַקְּחִין עָלָיו אֶת הַגַּל. מְצָאוּהוּ חַי — מְפַקְּחִין, וְאִם מֵת — יַנִּיחוּהוּ.

Celui sur qui un éboulement s'est effondre : doute s'il est là ou n'y est pas, doute s'il est vivant ou mort, doute si c'est un non-Juif ou un Juif — on déblaie sur lui les décombres. S'ils l'ont trouvé vivant, on continue de déblayer ; et s'il est mort, qu'on le laisse.

💡 Explication

Le cas limite du chapitre : trois doutes empilés, et l'on profane quand même le Chabbat. Le premier porte sur la présence même d'une victime, le deuxième sur sa survie, le troisième sur son identité. Chacun pris seul suffirait à rendre la profanation douteuse ; cumulés, ils rendent la probabilité de sauver quelqu'un très faible. La michna tranche pourtant : mefakekhin, on déblaie.

La dernière clause donne la mesure exacte de ce permis, en le bornant : trouvé mort, on le laisse. Ce qui repousse le Chabbat est le sauvetage d'une vie, non l'honneur dû à un corps. Le principe est puissant tant qu'il y a une vie possible, et s'arrête net dès qu'il n'y en a plus.

14
גְּמ׳ תָּנוּ רַבָּנַן: מִנַּייִן הָיוּ יוֹדְעִין שֶׁהֵאִירוּ עֵינָיו — מִשֶּׁיַּבְחִין בֵּין טוֹב לָרַע. אָמַר אַבַּיֵּי: וּבְטַעְמָא.

GUEMARA. Nos maîtres ont enseigné : d'où savaient-ils que ses yeux s'étaient éclairés ? — Du moment où il distingue entre le bon et le mauvais.

Abaye a dit : et par le goût.

📜 Rachi (1)
גמ' אָמַר אַבַּיֵּי וּבְטַעְמָא מִשֶּׁיּוֹדֵעַ לְהַבְחִין בֵּין טַעַם תַּבְשִׁיל יָפֶה לְטַעַם תַּבְשִׁיל רַע:
GUEMARA. « Abaye a dit : et par le goût » : dès lors qu'il sait distinguer entre le goût d'un bon plat et celui d'un mauvais plat.
💡 Explication

La guemara précise le signe d'arrêt de la michna. L'homme saisi de boulmos mange n'importe quoi sans discernement ; le retour du discernement est donc l'indice du retour de la vue et la fin du danger. Abaye ajoute un critère utilisable quand la vue ne peut pas être éprouvée — la nuit, par exemple : la capacité de distinguer le goût d'un plat bon de celui d'un plat mauvais.

15
תָּנוּ רַבָּנַן: מִי שֶׁאֲחָזוֹ בֻּולְמוֹס — מַאֲכִילִין אוֹתוֹ הַקַּל הַקַּל, טֶבֶל וּנְבֵילָה — מַאֲכִילִין אוֹתוֹ נְבֵילָה. טֶבֶל וּשְׁבִיעִית — שְׁבִיעִית.

Nos maîtres ont enseigné : celui qui est saisi de boulmos — on le nourrit du plus léger d'abord. Tevel et nevela — on le nourrit de nevela.

Tevel et chevi'it — de chevi'it.

📜 Rachi (2)
מַאֲכִילִין אוֹתוֹ הַקַּל הַקַּל אִם אֵין לָנוּ דְּבָרִים מֻותָּרִים כְּדֵי צָרְכּוֹ וְיֵשׁ לְפָנֵינוּ מִינֵי אִיסּוּרִין מַאֲכִילִין אוֹתוֹ הַקַּל הַקַּל שֶׁבָּהֶם:
« On le nourrit du plus léger d'abord » : si nous n'avons pas assez d'aliments permis pour ses besoins et que nous avons devant nous plusieurs sortes d'interdits, on le nourrit du plus léger d'entre eux.
טֶבֶל וּשְׁבִיעִית מַאֲכִילִין אוֹתוֹ שְׁבִיעִית לְאַחַר זְמַן הַבִּיעוּר שֶׁהַטֶּבֶל בְּמִיתָה בִּידֵי שָׁמַיִם וְהַשְּׁבִיעִית בַּעֲשֵׂה:
« Tevel et chevi'it : on le nourrit de chevi'it » — après le temps du biour ; car le tevel est passible de mort par la main du Ciel, tandis que la chevi'it n'est qu'une mitsva positive.
💡 Explication

Le permis n'est pas un blanc-seing. La règle du ha-kal ha-kal impose de graduer : parmi les aliments interdits disponibles, on commence par celui dont l'interdit est le moins grave. Rachi précise d'emblée le cadre : on n'en arrive là que s'il n'y a pas assez d'aliments permis pour ses besoins.

L'échelle se lit dans la peine encourue. Le tevel — le produit dont on n'a pas prélevé les prélèvements — est passible de mort par la main du Ciel ; la nevela — la bête morte sans chehita — n'est passible que de flagellation ; les fruits de la chevi'it après le temps du biour ne relèvent que d'une mitsva positive, sans peine. D'où l'ordre.

16
טֶבֶל וּתְרוּמָה — תַּנָּאֵי הִיא. דְּתַנְיָא: מַאֲכִילִין אוֹתוֹ טֶבֶל וְאֵין מַאֲכִילִין אוֹתוֹ תְּרוּמָה. בֶּן תֵּימָא אוֹמֵר: תְּרוּמָה וְלֹא טֶבֶל. אָמַר רַבָּה: הֵיכָא דְאֶפְשָׁר בְּחֻולִּין, דְּכֻולֵּי עָלְמָא לָא פְּלִיגִי דִּמְתַקְּנִינַן לֵיהּ וּמַסְפִּינַן לֵיהּ.

Tevel et terouma : c'est une divergence entre tannaim. Car il a été enseigné : on le nourrit de tevel et on ne le nourrit pas de terouma ; Ben Teima dit : de terouma, et non de tevel.

Rabba a dit : là où il est possible de recourir à du profane, tout le monde s'accorde qu'on le rend permis et qu'on l'en nourrit.

📜 Rachi (2)
בִּדְאֶפְשָׁר בְּחֻולִּין שֶׁיֵּשׁ דַּי בְּחֻולִּין שֶׁל טֶבֶל זֶה לְהַאֲכִילוֹ לְאַחַר שֶׁתִּינָּטֵל תְּרוּמָתוֹ:
« Là où il est possible de recourir à du profane » : lorsqu'il y a, dans ce tevel même, de quoi le nourrir une fois qu'on en aura prélevé la terouma.
דְּכֻולֵּי עָלְמָא לָא פְּלִיגִי דִּמְתַקְּנִינַן לֵיהּ וּמַסְפִּינַן לֵיהּ חֻולִּין וְאֵין מַאֲכִילִין אוֹתוֹ לֹא טֶבֶל וְלֹא תְּרוּמָה:
« Tout le monde s'accorde qu'on le rend permis et qu'on l'en nourrit » : du profane — et on ne le nourrit ni de tevel ni de terouma.
💡 Explication

Le couple tevel / terouma résiste au classement par la peine, puisque les deux sont passibles de mort par la main du Ciel. Il faut donc un autre critère — et les tannaim n'en retiennent pas le même.

Avant d'exposer la divergence, Rabba en délimite le terrain. Si l'on peut simplement prélever la terouma de ce tevel et rendre le reste profane (houllin), personne ne discute : on prend ce détour, et le malade mange du permis. Prélever est pourtant un acte normalement interdit Chabbat et Yom Kippour — signe que ce que le pikoua'h nefech permet, il le permet aussi pour éviter un interdit plus grave.

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כִּי פְּלִיגִי בִּדְלָא אֶפְשָׁר בְּחֻולִּין. מָר סָבַר טֶבֶל חָמוּר, וּמַר סָבַר תְּרוּמָה חֲמוּרָה. מָר סָבַר טֶבֶל חָמוּר — אֲבָל תְּרוּמָה חַזְיָא לְכֹהֵן. וּמַר סָבַר תְּרוּמָה חֲמוּרָה, אֲבָל טֶבֶל אֶפְשָׁר לְתַקּוֹנֵיהּ.

Ils ne divergent que là où il est impossible de recourir à du profane. Un maître tient que le tevel est plus grave, et un maître tient que la terouma est plus grave.

Un maître tient que le tevel est plus grave — car la terouma, elle, est propre à un cohen. Et un maître tient que la terouma est plus grave — car le tevel, lui, peut être réparé.

📜 Rachi (2)
מָר סָבַר טֶבֶל חָמוּר שָׁאפֵי' לַכֹּהֲנִים אֵינוֹ רָאוּי:
« Un maître tient que le tevel est plus grave » : car il n'est propre même pas aux cohanim.
וּמַר סָבַר תְּרוּמָה חֲמוּרָה שֶׁאֵין לָהּ הֶיתֵּר אֲבָל טֶבֶל אֶפְשָׁר דִּמְתַקֵּן לְהוּ וְחֻולִּין יְהוּ רְאוּיָן לְכָל אָדָם:
« Et un maître tient que la terouma est plus grave » : car elle n'a aucun moyen d'être permise ; tandis que le tevel, il est possible de le réparer, et il devient alors du profane, propre à tout homme.
💡 Explication

Deux façons de mesurer la gravité, et elles s'opposent terme à terme.

Pour le premier maître, le critères est l'universalité de l'interdit : la terouma est interdite au non-cohen, mais elle reste un aliment permis à quelqu'un ; le tevel, tant qu'il est tevel, n'est permis à personne — pas même au cohen. Donc le tevel est plus grave... et pourtant c'est lui qu'on donne au malade. Le raisonnement est en réalité inverse : la terouma étant l'aliment de quelqu'un, la lui faire manger à lui est une usurpation ; le tevel n'est volé à personne.

Pour Ben Teima, le critère est la réversibilité : le tevel a une sortie — il suffit de prélever pour le rendre permis —, la terouma n'en a aucune pour un non-cohen. Un interdit auquel on peut remédier est moins lourd qu'un interdit définitif. La nafka mina est directe : dans un cas on tend au malade du tevel, dans l'autre de la terouma.

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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).