Yoma 84a — comment tuer un chien enragé et ce qu'on fait au mordu ; Rabbi Yohanan, la matrone et le serment tenu à la lettre ; le tsefidna qui commence dans la bouche et finit aux entrailles ; la portée du mot ba-élu.

Yoma 84a

Sougya : Le daf s'ouvre sur la fin de la sougya du chien enragé entamée en 83b : puisqu'un esprit mauvais repose sur lui, on ne s'en approche pas pour le tuer — on le tue avec un projectile. Une baraita gradue ensuite le contact : qui a été frôlé est en danger et doit ôter ses vêtements et courir — ce que Rav Houna fils de Rav Yehochoua fit en plein marché, citant le verset « la sagesse fait vivre celui qui la possède » au sens le plus littéral ; qui a été mordu, lui, meurt, et Abaye lui prescrit un protocole apotropaïque long de douze mois, amulette sur peau de hyène, vêtements enfouis au cimetière puis brûlés et dispersés à un carrefour, et interdiction de boire ailleurs qu'à travers un tube de cuivre, de peur de voir dans l'eau le reflet du démon.

La guemara revient alors à la michna de Rabbi Matia ben Harach sur le remède mis dans la bouche à Chabbat, et l'illustre par un récit : Rabbi Yo'hanan, atteint du tsefidna, se fait soigner par une matrone non juive qui exige un serment de silence ; il jure « au Dieu d'Israël je ne le révélerai pas », puis l'enseigne aussitôt en public — la restriction portait sur le destinataire, et il l'avait avertie dès le premier instant, ce qui écarte le soupçon de profanation du Nom. Suivent les recettes du remède, l'aveu d'Abaye qu'aucune ne l'a guéri jusqu'à ce qu'un Arabe lui donne la bonne, puis l'étiologie et le signe diagnostique du tsefidna.

Une seule phrase de Rav Nahman bar Yitshak fait alors basculer le daf de la médecine au droit : le tsefidna commence dans la bouche mais finit dans les entrailles, c'est donc une makka chel halal, et le Chabbat cède. Reste la question de Rav Hiya bar Abba — Rabbi Yo'hanan a-t-il tranché comme un avis isolé ?

Sa réponse est que les Sages ne contredisent Rabbi Matia que sur le lobe de foie du chien, pas sur le remède dans la bouche. Les deux dernières pages cherchent à le prouver par deux baraitot, en faisant porter dans un sens ou dans l'autre le petit mot ba-élu, « dans ceux-ci » : aucune ne conclut, et la sougya se ferme sur une simple possibilité, que le Roch retiendra pourtant comme la halakha.

Le fil de Yoma 84a : du chien enragé à la halakha du Chabbat Le daf part de la médecine et arrive au droit. La charnière est une seule phrase de Rav Nahman bar Yitshak. 1. Le chien enragé Fin de la sougya de 83b : on ne le tue qu'à distance. Frotté = en danger. Mordu = il meurt. 2. Les deux remèdes Frotté : ôter ses vêtements et courir (Rav Houna). Mordu : le protocole d'Abaye sur douze mois. 3. R. Yo'hanan malade Le tsefidna, la matrone, le serment, la dracha. Puis : de quoi était fait le remède ? 4. Le point de droit Comment R. Yo'hanan a-t-il pu soigner à Chabbat ? Est-il seul de son avis ? Charnière 1 : le mot remède La michna a permis de mettre un sam dans la bouche à Chabbat. La guemara illustre par un cas réel : Rabbi Yo'hanan lui-même. Le récit sert d'abord d'aggada, puis devient une preuve. C'est le passage du raconté au normatif. Charnière 2 : commence dans la bouche, finit dans les entrailles Une mal de dents ne justifie rien. Mais si la maladie descend, c'est une makka chel halal : un doute de vie. Une seule phrase requalifie tout le récit et le fait entrer dans la catégorie du pikouah nefech. La dernière page du daf : Rabbi Matia est-il isolé ? Rav Hiya bar Abba soupçonne Rabbi Yo'hanan d'avoir tranché comme un avis unique. Rabbi Yo'hanan répond : les Sages ne s'opposent à Rabbi Matia que sur le lobe du foie du chien, pas sur le remède dans la bouche. La guemara cherche alors à le prouver par deux baraitot, en lisant à chaque fois un seul mot : ba-élu, dans ceux-ci. Tout le raisonnement final tient à savoir sur quels items ce mot pointe. Le daf s'arrête sans preuve concluante.
Le mouvement du daf : trois blocs de médecine talmudique qui se transforment, sur une seule phrase, en discussion de droit du Chabbat.
Pourquoi le Chabbat cède devant un mal de dents La chaîne de qualification, du symptôme visible à la permission halakhique. Ce qu'on voit : mal aux dents Douleur des dents et des gencives, sang au contact. Ce que c'est réellement Cela commence dans la bouche, finit aux entrailles. Qualification : makka chel halal Une plaie interne, dans une cavité du corps. Conséquence : on soigne à Chabbat Safek nefachot : le doute suffit, on n'attend pas. Sans la phrase de Rav Nahman bar Yitshak Le tsefidna reste un mal de bouche localisé. Soigner un tel mal à Chabbat n'est permis que selon Rabbi Matia, avis apparemment isolé. Rabbi Yo'hanan serait alors un maître qui tranche contre la majorité pour lui-même. Difficulté sérieuse : c'est la question de Rav Hiya bar Abba. Avec elle, deux issues distinctes 1. Voie du danger : la maladie descend, donc c'est un cas de pikouah nefech. Tout le monde permet, même les Sages, et Rabbi Yo'hanan n'a suivi personne en particulier. 2. Voie de la michna : Rabbi Matia lui-même fondait sa permission sur le safek nefachot, pas sur une audace isolée. Les deux voies convergent : ce n'est pas de la médecine de confort, c'est du sauvetage. Le Roch tranche d'ailleurs la halakha comme Rabbi Matia.
La chaîne de qualification du tsefidna : du symptôme dentaire à la permission de soigner à Chabbat.
Ba-élu, dans ceux-ci : un seul mot, deux baraitot, quatre lectures Les Sages disent : dans ceux-ci il n'y a pas de vertu curative. La question est toujours : ceux-ci, lesquels ? Baraita A (segment 8) Rabbi Matia ben Harach y énonce trois choses : 1. Yerakon : on lui fait manger de la viande d'âne. 2. Mordu par un chien enragé : le lobe du foie du chien. 3. Mal de bouche : un sam à Chabbat. Hava amina : ba-élu = 1 et 2, donc 3 est exclu. Les Sages concéderaient le sam : Rabbi Matia n'est pas isolé. Rejet : ba-élu peut exclure une quatrième chose, absente d'ici. Baraita B (segment 9) R. Yichmael b. R. Yossi au nom de R. Matia, trois choses : 1. Saignée pour la serounkhi à Chabbat. 2. Mordu par un chien enragé : le lobe du foie. 3. Mal de bouche : un sam à Chabbat. Hava amina : ba-élu = 2 et 3, donc 1 est exclu. La saignée serait admise ; le sam resterait contesté. Réponse finale : ba-élu = 1 et 2, et c'est 3 qui est exclu. La règle de lecture qui gouverne tout le passage Un mot restrictif pointe soit vers ce qui précède immédiatement, soit vers le début de la liste. Tant que les deux directions restent ouvertes, aucune des deux baraitot ne prouve quoi que ce soit. La sougya se clôture sans trancher. Nafka mina pratique Si les Sages contestent le sam, permettre le remède à Chabbat pour un simple mal de bouche devient un avis minoritaire. S'ils le concèdent, c'est une halakha admise. Le Roch retiendra la seconde lecture.
Les deux baraitot de la fin du daf et le mot ba-élu, dont la portée décide si Rabbi Matia ben Harach est isolé ou suivi.
1
לִמְקַטְּלֶיהָ בְּדָבָר הַנִּזְרָק.

[...] de le tuer au moyen d'un objet lancé.

📜 Rachi (1)
לִמְקַטְּלֶיהָ בְּדָבָר הַנִּזְרָק לָמֶ"ד רוּחַ רָעָה שׁוֹרָה עָלָיו לֹא יִקְרַב אֶצְלוֹ לְהָרְגוֹ בְּיָדַיִם אֶלָּא זוֹרֵק בּוֹ חֵץ אוֹ סַכִּין וְהוֹרְגוֹ:
« De le tuer au moyen d'un objet lancé » : selon celui qui dit qu'un esprit mauvais repose sur lui, qu'il ne s'approche pas de lui pour le tuer de ses mains, mais qu'il lui lance une flèche ou un couteau et le tue ainsi.
💡 Explication

Fin de phrase ouverte à la fin de 83b. La guemara y discutait de l'origine de la rage du kelev choteh (chien enragé) : selon Rav, des sorcières s'exercent sur lui ; selon Chemouel, un roua'h raa (esprit mauvais) repose sur lui. Cette divergence n'est pas théorique : elle commande la manière de s'en débarrasser.

Si c'est un esprit qui l'habite, le danger n'est pas seulement la morsure mais la proximité elle-même. D'où la conséquence pratique énoncée ici : on ne s'approche pas pour le tuer de ses mains, on le tue be-davar ha-nizrak, avec un projectile.

2
תַּנְיָא כְּוָותֵיהּ דִּשְׁמוּאֵל. כְּשֶׁהוֹרְגִין אוֹתוֹ — אֵין הוֹרְגִין אוֹתוֹ אֶלָּא בְּדָבָר הַנִּזְרָק. דְּחָיֵיף בֵּיהּ — מִסְתַּכֵּן, דְּנָכֵית לֵיהּ — מָיֵית. דְּחָיֵיף בֵּיהּ — מִסְתַּכֵּן: מַאי תַּקַּנְתֵּיהּ? נִישְׁלַח מָאנֵיהּ וְנִירְהֵיט. רַב הוּנָא בְּרֵיהּ דְּרַב יְהוֹשֻׁעַ חַף בֵּיהּ חַד מִינַּייְהוּ בְּשׁוּקָא, שַׁלְחִינְהוּ לְמָאנֵיהּ וּרְהִיט. אָמַר: קִיַּימְתִּי בְּעַצְמִי ״הַחָכְמָה תִּחְיֶה בְּעָלֶיהָ״.

Une baraita a été enseignée conformément à Chemouel : lorsqu'on le tue, on ne le tue qu'avec un objet lancé. Celui contre qui il s'est frotté est en danger ; celui qu'il a mordu meurt.

Celui contre qui il s'est frotté est en danger : quel est son remède ? Qu'il ôte ses vêtements et qu'il coure.

Rav Houna, fils de Rav Yehochoua, fut frotté par l'un d'eux au marché : il ôta ses vêtements et courut. Il dit : j'ai accompli sur moi-même [le verset] « la sagesse fait vivre celui qui la possède » (Ecclésiaste 7, 12).

📜 Rachi (3)
דְּחָייֵף בֵּיהּ הַמִּתְחַכֵּךְ בּוֹ:
« Celui contre qui il s'est frotté » : celui qui a été frôlé par lui.
דְּנָכֵית לֵיהּ שֶׁהַכֶּלֶב נוֹשְׁכוֹ:
« Celui qu'il a mordu » : que le chien a mordu.
נִישְׁלַח לְמָאנֵיהּ יַפְשִׁיט בְּגָדָיו:
« Qu'il ôte ses vêtements » : qu'il retire ses habits.
💡 Explication

La baraita confirme Chemouel — c'est le sens de tanya kevateh — et ajoute une échelle de gravité : le hayef (frôlement) met en danger, la nechikha (morsure) tue. Deux états distincts appellent deux traitements distincts, ce que la suite du daf détaillera.

Le remède du premier cas est d'une simplicité brutale : se défaire des vêtements touchés et s'éloigner en courant. Rav Houna fils de Rav Yehochoua l'applique en plein marché, sans considérer sa dignité de maître. Sa citation du verset n'est pas une pointe d'humour : il lit ha-'hokhma tehaye baaleha au sens le plus littéral — le savoir, ici, a matériellement sauvé une vie. La pudeur cède devant le danger, exactement comme le Chabbat cédera plus loin.

🖼️ Schéma
Deux degrés de contact, deux pronostics, deux remèdes Hayef beh : frotté par le chien Simple frôlement, sans effraction de la peau. Pronostic : mistaken, il est en danger Le mal est réversible si l'on agit vite. Remède : ôter ses vêtements et courir On se sépare de ce qui a touché l'animal, et l'on s'éloigne de lui aussi vite que possible. Rav Houna fils de Rav Yehochoua l'a fait au marché sans hésiter, publiquement. La sagesse fait vivre. Nakhit leh : mordu par le chien La morsure ouvre la peau : le venin passe. Pronostic : mayit, il meurt La guemara ne parle plus de danger mais d'issue. Remède : le protocole d'Abaye Amulette sur peau de hyène, formule, Noms divins, enfouissement des vêtements pendant douze mois. Le remède devient un rituel long : la mesure de sa lourdeur est la mesure de la gravité du mal.
Frôlement contre morsure : la guemara gradue le contact, et le remède suit la gravité.
3
דְּנָכֵית לֵיהּ מָיֵית: מַאי תַּקַּנְתֵּיהּ? אָמַר אַבַּיֵּי: נֵיתֵי מַשְׁכָּא דְּאַפָּא דִּיכְרָא וְנִיכְתּוֹב עֲלֵיהּ: אֲנָא פְּלָנְיָא בַּר פְּלָנִיתָא אַמַּשְׁכָּא דְּאַפָּא דִּיכְרָא כָּתֵיבְנָא עֲלָךְ: ״כְּנָתֵי כְּנָתֵי קְלִירוּס״. וְאָמְרִי לָהּ: ״קֵנֵדִי קָנְדֵי קַלּוּרוֹס, יָהּ יָהּ ה׳ צְבָאוֹת אָמֵן אָמֵן סֶלָה״. וְנִשְׁלְחִינְהוּ לְמָאנֵיהּ וְלִקְבְּרִינְהוּ בֵּי קִבְרֵי עַד תְּרֵיסַר יַרְחֵי שַׁתָּא, וְנַפְּקִינְהוּ וְנִקְלִינְהוּ בְּתַנּוּרָא וּנְבַדְּרִינְהוּ לְקִטְמֵיהּ אַפָּרָשַׁת דְּרָכִים. וְהָנָךְ תְּרֵיסַר יַרְחֵי שַׁתָּא, כִּי שְׁתֵּי מַיָּא — לָא לִישְׁתֵּי אֶלָּא בְּגֻובְתָּא דִנְחָשָׁא, דִּילְמָא חָזֵי בָּבוּאָה דְּשֵׁידָא וְלִיסְתַּכַּן. כִּי הָא דְּאַבָּא בַּר מָרְתָא הוּא אַבָּא בַּר מִנְיוֹמֵי, עֲבַדָא לֵיהּ אִימֵּיהּ גֻּובְתָּא דְּדַהֲבָא.

« Celui qu'il a mordu meurt » : quel est son remède ? Abaye dit : qu'il apporte la peau d'une hyène mâle et qu'il écrive dessus : « Moi, untel fils d'unetelle, sur une peau de hyène mâle j'écris sur toi : kanti kanti keliros » — et certains disent : « kandi kandi keloros, Yah Yah Hachem Tsevaot, amen amen sela ».

Qu'il ôte ses vêtements et qu'on les enterre au cimetière pour douze mois de l'année ; puis qu'on les en sorte, qu'on les brûle dans un four et qu'on en disperse la cendre à un carrefour. Et pendant ces douze mois de l'année, lorsqu'il boit de l'eau, qu'il ne boive qu'à travers un tube de cuivre — de peur qu'il ne voie le reflet du chede (démon) et ne se mette en danger.

📜 Rachi (4)
מַשְׁכָּא דְּאַפָּא הוּא הַצָּבוּעַ וּבְלַעַ"ז פוטויי"ש:
« Une peau de apa » : c'est la hyène, en langue vulgaire potoyes.
דְּאַפָּא דִּיכְרָא צָבוּעַ זָכָר:
« De apa mâle » : une hyène mâle.
בְּגֻובְּתָּא דִּנְחָשָׁא עַל יְדֵי קָנֶה שֶׁל נְחֹשֶׁת:
« Dans un tube de cuivre » : au moyen d'un roseau de cuivre.
דִּילְמָא חָזֵי לְבָבוּאֵיהּ דְּשֵׁד שֶׁקָּפַץ מִן הַכֶּלֶב עָלָיו וּמִסְתַּכֵּן:
« De peur qu'il ne voie le reflet du démon » : [le démon] qui a sauté du chien sur lui — et il se mettrait en danger.
💡 Explication

Pour le mordu, dont la baraita disait qu'il meurt, aucun remède pharmaceutique n'est proposé : Abaye énonce un protocole entièrement apotropaïque — une amulette inscrite, une formule dont le sens s'est perdu (les manuscrits hésitent déjà entre deux lectures), des Noms divins, puis une élimination graduée des vêtements.

La logique est spatiale : on éloigne le contact, puis on le détruit, puis on en disperse le reste là où aucune identité ne se fixe — parachat derakhim, le croisement de routes. Et pendant douze mois, une précaution supplémentaire : ne jamais boire à une surface libre. Rachi explique la crainte : voir le bavoua de-chida, l'image de l'esprit qui a sauté du chien sur lui. Le reflet n'est pas ici un symbole ; il est traité comme un vecteur du danger.

🖼️ Schéma
Le protocole d'Abaye pour le mordu : cinq gestes sur douze mois Chaque étape éloigne un peu plus du corps ce qui a été en contact avec l'animal. 1 L'amulette Peau de hyène mâle Inscription au nom de la mère 2 La formule Kanti kanti keliros puis les Noms divins et amen amen sela 3 Les vêtements Il les ôte et les enfouit au cimetière douze mois durant 4 Le feu On les exhume et on les brûle dans un four 5 La dispersion Les cendres jetées à un carrefour Précaution parallèle, pendant les douze mêmes mois Il ne boit qu'à travers un tube de cuivre, jamais à une eau libre : de peur d'y voir le reflet du chede, l'esprit passe du chien sur lui, et d'en mourir. Le remède protège autant du mal que de son image.
Les cinq gestes du protocole d'Abaye, plus la précaution du tube de cuivre, sur douze mois.
4
וְעוֹד אָמַר רַבִּי מַתְיָא: רַבִּי יוֹחָנָן חָשׁ בְּצַפְדִּינָא. אֲזַל גַּבַּהּ דְּהַהִיא מַטְרוֹנִיתָא, עֲבַדָא לֵיהּ מִלְּתָא חַמְשָׁא וּמַעֲלֵי שַׁבְּתָא. אָמַר לָהּ: בְּשַׁבָּת מַאי? אָמְרָה לֵיהּ: לָא צְרִיכַת. אִי מִצְטְרִיכְנָא מַאי? אָמְרָה לֵיהּ: אִישְׁתְּבַע לִי דְּלָא מְגַלֵּית, אִישְׁתְּבַע: לֵאלָהָא דְיִשְׂרָאֵל לָא מְגַלֵּינָא. נְפַק דְּרָשָׁה בְּפִירְקָא.

« Et Rabbi Matia a dit en outre [: celui qui souffre de la bouche, on lui met un remède dans la bouche à Chabbat] » — Rabbi Yo'hanan souffrait du tsefidna. Il alla chez une certaine matrone [matronita] ; elle lui prépara quelque chose le jeudi et le vendredi.

Il lui dit : et le Chabbat, quoi ? Elle lui dit : tu n'en auras pas besoin. — Et si j'en ai besoin, quoi ?

Elle lui dit : jure-moi que tu ne le révéleras pas. Il jura : « Au Dieu d'Israël, je ne le révélerai pas. » Il sortit et l'exposa au chiour public.

📜 Rachi (3)
צְפִידְנָא חֹולִי הַשִּׁינַּיִם וְהַחֲנִיכַיִם וּמַתְחִיל בַּפֶּה וְגוֹמֵר בִּבְנֵי מֵעַיִים וּמְסֻוכָּן הוּא:
« Tsefidna » : la maladie des dents et des gencives ; elle commence dans la bouche et finit dans les entrailles — et elle est dangereuse.
מַטְרוֹנִיתָא נָכְרִית הָיְתָה:
« Matronita » : elle était non juive.
עֲבַדָא לֵיהּ רְפוּאָה חַמְשָׁא וּמַעֲלֵי שַׁבְּתָא יוֹם ה' בְּשַׁבָּת וע"ש:
« Elle lui prépara un remède le cinquième et la veille de Chabbat » : le jeudi et le vendredi.
💡 Explication

Retour à la michna. Le cas d'école — ha-hoveche be-fiv, celui qui souffre de la bouche — reçoit ici une illustration vécue : Rabbi Yo'hanan atteint du tsefidna, que Rachi décrit comme une affection des dents et des gencives, mais qui, précise-t-il dès maintenant, commence dans la bouche et finit dans les entrailles : elle est dangereuse. Cette définition, glissée dès la première glose, contient déjà la solution du problème halakhique qui viendra au segment 6.

La soignante est une matronita, une dame romaine non juive. Elle prépare le remède deux jours d'affilée et refuse de le divulguer : c'est un savoir professionnel, protégé. La condition qu'elle pose est un serment. Rabbi Yo'hanan le prête — et sort aussitôt l'enseigner en public. La guemara va devoir expliquer comment cela n'est ni un parjure ni une profanation du Nom.

5
וְהָא אִישְׁתְּבַע לָהּ! לֵאלָהָא דְיִשְׂרָאֵל לָא מְגַלֵּינָא. הָא לְעַמּוֹ יִשְׂרָאֵל — מְגַלֵּינָא. וְהָא אִיכָּא חִלּוּל הַשֵּׁם! דִּמְגַלֵּי לָהּ מֵעִיקָּרָא.

Mais il lui avait juré ! — [Il avait dit :] « Au Dieu d'Israël, je ne le révélerai pas » ; donc à Son peuple Israël, je le révélerai. — Mais il y a là une profanation du Nom ! — Il le lui avait révélé dès le départ.

📜 Rachi (2)
וְהָאִיכָּא חִלּוּל הַשֵּׁם שֶׁהִיא סְבוּרָה שֶׁעָבַר עַל שְׁבוּעָתוֹ:
« Mais il y a là une profanation du Nom » : car elle pense qu'il a transgressé son serment.
דִּמְגַלֵּי לָהּ מֵעִיקָּרָא מֵהַהִיא שַׁעְתָּא גַּלִּי לָהּ לֹא נִשְׁבַּעְתִּי לְךָ כִּי כָּךְ אָמַרְתִּי:
« Il le lui avait révélé dès le départ » : dès ce moment-là, il le lui avait déclaré — « je ne t'ai pas juré [cela], car voici ce que j'ai dit ».
💡 Explication

La guemara démonte la formule du serment. Elle ne dit pas « je ne le révélerai pas », mais « au Dieu d'Israël, je ne le révélerai pas » : la restriction porte sur le destinataire. Formule qui, prise à la lettre, n'engage à rien de pratique — à Son peuple Israël, je le révélerai.

Reste le vrai problème, qui n'est pas juridique mais moral : le hilloul Hachem. Si la matrone croit qu'un maître d'Israël a violé son serment, le tort fait au Nom dépasse largement le bénéfice du remède. La réponse est décisive : de-megalei la me-ikara — il le lui avait dit dès le premier instant. Elle savait exactement ce à quoi il s'engageait. Il n'y a pas de ruse verbale à l'insu de l'autre : la formule était ouverte, et elle l'a acceptée.

🖼️ Schéma
Le serment de Rabbi Yo'hanan : ce qu'il dit, ce qu'il ne dit pas Ce qu'elle demande : jure-moi que tu ne le révéleras pas Elle attend un engagement absolu, sans destinataire précisé. Ce qu'il jure : au Dieu d'Israël, je ne le révélerai pas Un complément s'est glissé dans la phrase : à qui il ne révélera pas. Ce qui est juré Ne rien révéler au Dieu d'Israël. Formule vide de contenu pratique : Dieu n'a rien à apprendre de lui. Ce qui reste permis Le révéler à Son peuple Israël. C'est exactement ce qu'il fait : il l'enseigne au chiour public. Le hilloul Hachem est évité parce qu'il l'a prévenue dès le départ : la matrone savait exactement ce qu'il jurait.
Le serment décomposé : ce qui est juré, ce qui reste permis, et pourquoi il n'y a pas de profanation du Nom.
6
מַאי עֲבַדָא לֵיהּ? אָמַר רַב אַחָא בְּרֵיהּ דְּרַב אַמֵּי: מֵי שְׂאוֹר, שֶׁמֶן זַיִת, וּמֶלַח. רַב יֵימַר אָמַר: שְׂאוֹר גּוּפֵיהּ, שֶׁמֶן זַיִת, וּמֶלַח. רַב אַשִּׁי אָמַר: מִשְׁחָא דְּגַדְּפָא דְּאַוְוזָא. אֲמַר אַבַּיֵּי: אֲנָא עֲבַדִי לְכֻולְּהוּ וְלָא אִיתַּסַּאי, עַד דַּאֲמַר לִי הַהוּא טַיָּיעָא: אַיְּיתִי קַשְׁייָתָא דְּזֵיתָא דְּלָא מְלוֹ תִּילְתָּא, וּקְלִינְהוּ בְּנוּרָא אַמָּרָא חַדְתָּא, וְאַדְּבִיק בְּכַכֵּי דָּרֵיהּ. עָבְדִי הָכִי וְאִיתַּסַּאי.

Que lui avait-elle préparé ? Rav Aha, fils de Rav Ami, dit : de l'eau de levain, de l'huile d'olive et du sel.

Rav Yeimar dit : du levain lui-même, de l'huile d'olive et du sel. Rav Achi dit : de la graisse de l'aile d'une oie.

Abaye dit : je les ai tous faits et je n'ai pas guéri, jusqu'à ce qu'un certain Arabe [tayaa] me dise : apporte des noyaux d'olives qui n'ont pas atteint le tiers [de leur maturation], brûle-les au feu sur une bêche neuve, et colle-les contre la rangée de tes dents. J'ai fait ainsi et j'ai guéri.

📜 Rachi (5)
מִשְׁחָא דְּגַדְּפָא דְּאַוְזָא שֻׁומָּן מוֹחַ עֶצֶם קָטָן שֶׁבְּרֹאשׁ כְּנַף הָעוֹף שֶׁקּוֹרִין כניי"ל סֻכָּה אוֹתוֹ יָעֵל צְדָעָיו:
« Graisse de l'aile d'oie » : la graisse de la moelle du petit os qui se trouve au bout de l'aile de l'oiseau, qu'on appelle kniel — on en enduit ses tempes.
קַשְׁייָתָא דְּזֵיתֵי גַּרְעִינֵי זֵיתִים:
« Des noyaux d'olives » : des noyaux d'olives.
דְּלָא מָלוּ תִּילְתָּא שֶׁלֹּא הֵבִיאוּ שְׁלִישׁ:
« Qui n'ont pas atteint le tiers » : qui n'ont pas atteint le tiers de leur maturation.
אַמָּרָא חַדְתָּא עַל מַר חָדָשׁ שֶׁקּוֹרִין פושוי"ר:
« Une bêche neuve » : sur une bêche neuve, qu'on appelle pushoyer.
וְדַבֵּיק בְּכַכֵּי דְּדָרֵיהּ הִדָּבֵק בְּשׂוֹרַת הַשִּׁינַּיִם:
« Et colle-les contre la rangée de tes dents » : colle[-les] contre la rangée des dents.
💡 Explication

La guemara revient sur ses pas : puisque le remède a été publié, quel était-il ? Trois propositions d'Amoraim, qui divergent sur un point de préparation — eau de levain ou levain lui-même — et une quatrième entièrement différente, la graisse prélevée dans l'os de l'aile de l'oie, dont Rachi précise qu'on en enduit les tempes.

Le témoignage d'Abaye est remarquable par sa franchise : il a essayé toutes les recettes des maîtres, sans résultat. Ce qui l'a guéri, il le tient d'un tayaa, un Arabe du désert — un savoir empirique venu du dehors. Le Talmud le rapporte sans réserve : en matière de médecine, l'autorité n'est pas rabbinique mais expérimentale.

7
מִמַּאי הֲוָה? מֵחַמִּימֵי חַמִּימֵי דְּחִיטֵּי, וּמִשִּׁיּוּרֵי כָּסָא דְּהַרְסָנָא. וּמַאי סִימָנֶיהָ — כַּד רָמֵי מִידֵּי בְּכַכֵּיהּ וְאָתֵא דְּמָא מִבֵּי דָרֵי. רַבִּי יוֹחָנָן כִּי חָשׁ בְּצַפְדִּינָא, עֲבַד הָכִי בְּשַׁבְּתָא וְאִיתַּסִּי. וְרַבִּי יוֹחָנָן הֵיכִי עָבֵיד הָכִי? אָמַר רַב נַחְמָן בַּר יִצְחָק: שָׁאנֵי צַפְדִּינָא הוֹאִיל וּמַתְחִיל בַּפֶּה, וְגוֹמֵר בִּבְנֵי מֵעַיִים.

D'où provenait-elle [cette maladie] ? De [pains] de blé trop chauds et des restes d'un plat de kasa de-harsena.

Et quel en est le signe ? Lorsqu'il met quelque chose entre ses dents et que le sang sort de la rangée [des gencives].

Rabbi Yo'hanan, quand il souffrait du tsefidna, faisait ainsi à Chabbat et guérissait. — Et Rabbi Yo'hanan, comment pouvait-il faire cela [à Chabbat] ? Rav Nahman bar Yitshak dit : le tsefidna est différent, puisqu'il commence dans la bouche et finit dans les entrailles.

📜 Rachi (7)
מִמַּאי הָוֵי עַל יְדֵי מַה בָּא הַחֹולִי הַזֶּה:
« D'où provenait-elle » : par quoi cette maladie survient-elle ?
מֵחַמִּימֵי חַמִּימֵי דְּחִיטֵּי הָאוֹכֵל פַּת חַמָּה יוֹתֵר מִדַּאי:
« De [pains] de blé trop chauds » : celui qui mange du pain chaud plus que de raison.
כָּסָא דְּהַרְסָנָא דָּגִים מְטֻוגָּנִים עִם הַקֶּמַח בַּשֶּׁמֶן שֶׁלָּהֶן:
« Kasa de-harsena » : des poissons frits avec de la farine dans leur propre graisse.
שִׁיּוּרֵי שֶׁעָבַר עָלָיו הַלַּיְלָה:
« Des restes » : sur lesquels la nuit a passé.
מַאי סִימָנֶיהָ שֶׁל אוֹתוֹ חֹולִי:
« Quel en est le signe » : de cette maladie-là.
כַּד רָמֵי מִידֵּי בְּכַכֵּיהּ כְּשֶׁנּוֹתֵן כְּלוּם בְּשִׁינָּיו זָב הַדָּם מִשּׁוּרַת שִׁינָּיו:
« Lorsqu'il met quelque chose entre ses dents » : lorsqu'il place quoi que ce soit entre ses dents, le sang coule de la rangée de ses dents.
וְרַבִּי יוֹחָנָן הֵיכִי עָבֵיד הָכִי וְכוּ' לָא גָּרְסִינַן לָהּ הָכָא אֶלָּא בְּמַסֶּכֶת ע"ז:
« Et Rabbi Yo'hanan, comment pouvait-il faire cela, etc. » : nous ne lisons pas cela ici, mais dans le traité Avoda Zara.
⚖️ Rosh (1)
מַתְנֵי מִי שֶׁאֲחָזוֹ בֻּולְמוֹס מַאֲכִילִין אוֹתוֹ וַאֲפִילּוּ דְּבָרִים טְמֵאִים עַד שֶׁיֵּאוֹרוּ עֵינָיו: גְּמ' ת"ר מִנַּיִן יוֹדְעִים שֶׁיֵּאוֹרוּ עֵינָיו מִשֶּׁיַּבְחִין בֵּין טוֹב לָרַע. אָמַר אַבַּיֵּי וּבְטַעְמוֹ. ת"ר מִי שֶׁאֲחָזוֹ בֻּולְמוֹס מַאֲכִילִין אוֹתוֹ הַקַּל הַקַּל. טֶבֶל וּנְבֵילָה מַאֲכִילִין אוֹתוֹ נְבֵילָה. (נְבֵילָה) וּשְׁבִיעִית מַאֲכִילִין אוֹתוֹ שְׁבִיעִית. שָׁאֲלוּ אֶת הָרָאָבָ"ד זַ"ל חוֹלֶה שֶׁיֵּשׁ בּוֹ סַכָּנָה אִם לֹא יֹאכַל בָּשָׂר. אִם יֵשׁ לְפָנָיו נְבֵילָה וְאֵין שָׁחוּט אִם לֹא שֶׁנִּשְׁחַט בְּשַׁבָּת. כִּי יֵשׁ אוֹמְרִים מוּטָב שֶׁיַּעֲבֹור הוּא עַל לָאו דִּנְבֵילָה מִשֶּׁיַּעַבְרוּ אֲחֵרִים עַל אִיסּוּר סְקִילָה. וְהֵשִׁיב דִּבְרֵי יֵשׁ אוֹמְרִים מְכֻוָּונִים הֵם אֲבָל יֵשׁ לוֹמַר כִּי אִיסּוּר שַׁבָּת כְּבָר נִיתַּן לִדָּחוֹת בְּהַבְעָרָה וּבְבִישּׁוּל וּבִמְחִמִּין לוֹ חַמִּין. אִי נָמֵי שֶׁאִי אֶפְשָׁר שֶׁלֹּא יְהֵא קָטָן אֶחָד בְּסוֹף הָעוֹלָם. אֲבָל אִם הָיָה הַחוֹלֶה צָרִיךְ לַאֲכִילָה לְאַלְתַּר וְהַנְּבֵילָה מוּכֶנֶת לוֹ מִיָּד וְהַשָּׁחוּט מִתְאַחֵר לוֹ וַדַּאי מַאֲכִילִין אוֹתוֹ הַנְּבֵילָה וְאֵין מַמְתִּינִין לִשְׁחִיטָה וְהֶפְשֵׁט וּבִישּׁוּל. וְרַבֵּינוּ מֵאִיר הֵשִׁיב בִּתְשׁוּבָה עַל זֶה וְהֵבִיא דִּמְיוֹן מֵאֹוכֶל נֶפֶשׁ בְּיוֹם טוֹב דְּשׁוֹחֲטִין בְּיוֹם טוֹב דְּאִיכָּא עֲשֵׂה וְלֹא תַּעֲשֶׂה בְּאִיסּוּר מְלָאכָה וּמַאֲכַל נְבֵילָה דְּאֵין בָּהּ אֶלָּא לָאו אוֹ לוֹמַר לְנָכְרִי לִנְחֹור עוֹפוֹת דְּלֵיכָּא אֶלָּא אִיסּוּר דְּרַבָּנָן דְּאֵין שְׁחִיטָה לָעוֹף מִן הַתּוֹרָה אֶלָּא כֵּיוָן דְּהַתּוֹרָה הִתִּירָה לָנוּ אֹוכֶל נֶפֶשׁ בְּיוֹם טוֹב הֲוָה לְדִידַן כָּל אֹוכֶל נֶפֶשׁ בְּיוֹם טוֹב כְּמוֹ בְּחוֹל. וְהָכִי נָמֵי כֵּיוָן שֶׁהִתִּירָה תּוֹרָה פִּיקּוּחַ נֶפֶשׁ הָוֵי כָּל מְלָאכָה שֶׁעוֹשֶׂה בְּשַׁבָּת בִּשְׁבִיל חוֹלֶה שֶׁיֵּשׁ בּוֹ סַכָּנָה כְּאִילּוּ עֲשָׂאָהּ בְּחוֹל. וְהֵיכָא דְּאִיכָּא תְּרֵי אִיסּוּרֵי מַאֲכִילִין אוֹתוֹ הַקַּל. וּשְׁחוּטָה הַמַּאֲכָל מֻותָּר אֲבָל הַנְּבֵילָה הַמַּאֲכָל עַצְמוֹ אָסוּר וְאַרְיֵה רְבִיעַ עֲלָהּ עַד כָּאן. וַאֲנִי שָׁמַעְתִּי מִשּׁוּם דְּחָיְישִׁי' שֶׁמָּא יְהֵא הַחוֹלֶה קָץ בַּאֲכִילַת אִיסּוּר וְיִפְרֹושׁ וְיִסְתַּכֵּן: מַתְנֵי' מִי שֶׁנְּשָׁכוֹ כֶּלֶב שׁוֹטֶה אֵין מַאֲכִילִין אוֹתוֹ מֵחֲצַר הַכָּבֵד שֶׁלּוֹ וְרַבִּי מַתְיָא בֶּן חָרָשׁ מַתִּיר. וְעוֹד אָמַר רַ' מַתְיָא בֶּן חָרָשׁ הַחוֹשֵׁשׁ בְּפִיו מְטִילִין לוֹ סַם בְּשַׁבָּת מִפְּנֵי שֶׁהוּא סְפֵק נְפָשׁוֹת וְכָל סְפֵק נְפָשׁוֹת דּוֹחֶה אֶת הַשַּׁבָּת. וַהֲלָכָה כְּרַבִּי מַתְיָא בֶּן חָרָשׁ דְּאָמַר הַחוֹשֵׁשׁ בְּפִיו מְטִילִין לוֹ סַם בְּשַׁבָּת מִפְּנֵי שֶׁהוּא סְפֵק נְפָשׁוֹת דְּלָא פְּלִיגִי רַבָּנַן עֲלֵיהּ דְּרַבִּי מַתְיָא אֶלָּא בְּכֶלֶב שׁוֹטֶה אֲבָל בְּחוֹשֵׁשׁ בְּפִיו לָא פְלִיגִי עָלֶיהָ. וְרַבִּי יוֹחָנָן נָמֵי חָשׁ בִּצְפִידְנָא שֶׁהוּא כְּאֵב שִׁינַּיִם וַעֲבַד לֵיהּ סַם בְּשַׁבָּת דְּמַכָּה שֶׁל חָלָל הוּא. [דַּף פד ע"א] דְּאָמַר רַב נַחְמָן בַּר יִצְחָק שָׁאנֵי צְפִידְנָא הוֹאִיל וּמַתְחֶלֶת בַּפֶּה וְגוֹמֶרֶת בִּבְנֵי מֵעַיִים הִיא. מַאי סִימָנֶיהָ כִּי רָמֵי מִידֵּי בְּכַכֵּי אָתֵי דְּמָא מִדָּרֵיהּ פִּי' מֵעַל הַבָּשָׂר שֶׁעַל הַשִּׁינַּיִם: [דַּף פד ע"ב] וְכָל סְפֵק נְפָשׁוֹת דּוֹחֶה אֶת הַשַּׁבָּת לְאֵיתוֹיֵי מַאי. אָמַר רַב יְהוּדָה אָמַר שְׁמוּאֵל לְאֵיתוֹיֵי אַפֵּי' סָפֵק בְּשַׁבָּת אַחֶרֶת הֵיכִי דָמֵי. כְּגוֹן דְּאַמְדוּהוּ לְתַמְנֵי יוֹמֵי וְיוֹמָא קַמָּא שַׁבְּתָא מַהוּ דְּתֵימָא לִיעַכְּבֵיהּ עַד אֻורְתָּא כִּי הֵיכִי דְּלָא נִיחַל עָלֶיהָ תְּרֵי שְׁבִי קָא מַשְׁמָע לַן. תַּנְיָא נָמֵי הָכִי מְחַמִּין חַמִּין לַחוֹלֶה בְּשַׁבָּת בֵּין לְהַשְׁקוֹתוֹ בֵּין לְהַבְרוֹתוֹ וְאֵין אוֹמְרִין נַמְתִּין לוֹ שֶׁמָּא יַבְרִיא אֶלָּא מְחַמִּין לוֹ חַמִּין מִיָּד וּסְפֵיקוֹ דּוֹחֶה אֶת הַשַּׁבָּת וְלֹא סָפֵק שַׁבָּת זוֹ אֶלָּא אֲפִילּוּ סָפֵק שַׁבָּת אַחֶרֶת וְאֵין עוֹשִׂין דְּבָרִים הַלָּלוּ לֹא עַל יְדֵי נָכְרִים וְלֹא עַל יְדֵי קְטַנִּים אֶלָּא עַל יְדֵי גְּדוֹלֵי יִשְׂרָאֵל וַאֲפִילּוּ יֵשׁ שָׁם קְטַנִּים לַעֲשׂוֹתָן מִיָּד חָיְישִׁינַן זִימְנִין דְּלִיתְנַייְהוּ וְאָתֵי לְאַהְדּוֹרֵי בָּתְרַייְהוּ. וְאֵין אוֹמְרִים יַעֲשׂוּ דְּבָרִים הַלָּלוּ עַל יְדֵי נָשִׁים וְעַל פִּי נָכְרִים אֲבָל מִצְטָרְפוֹת לְדַעַת אַחֶרֶת. כָּךְ כָּתְבוּ בְּסִפְרֵי וַהֲלָכוֹת גְּדוֹלוֹת וּבַתּוֹסֶפְתָּא (פט"ז דְּשַׁבָּת). וְהָיָה קָשֶׁה לְרִיבָ"א לָמָּה לֹא יַעֲשׂוּ עַל פִּי נָשִׁים חָכְמוֹת בְּקִיאוֹת בִּסְפֵק נְפָשׁוֹת כְּמוֹ עַל פִּי אֲנָשִׁים וְגַבֵּי יוֹלְדוֹת נָמֵי מְחַלְּלִין שַׁבָּת עַל פִּי נָשִׁים. וְהָיָה רִיבָ"א גּוֹרֵס אֵין עוֹשִׂים דְּבָרִים אֵלּוּ עַל פִּי נָשִׁים וְלֹא עַל פִּי נָכְרִים אֲבָל מִצְטָרְפִין לְדַעַת אַחֶרֶת כְּלוֹמַר אֵין אוֹמְרִים בְּתָכְנַת נְפָשׁוֹת שֶׁלֹּא יְהוּ נֶאֱמָנוֹת אֶלָּא אַף מִצְטָרְפִין לְדַעַת אַחֶרֶת לְהַכְחִישׁ אֶת הָאֲנָשִׁים כְּנֶגְדָּן. וְלִישָּׁנָא דְּאָבֵל דָּחוּק קְצָת. וְהָרַב אִלְפָּס זַ"ל גּוֹרֵס אֵין אוֹמְרִים לַעֲשׂוֹת דְּבָרִים הַלָּלוּ לֹא עַל יְדֵי נָשִׁים וְלֹא עַל יְדֵי נָכְרִים מִפְּנֵי שֶׁמִּצְטָרְפִין לְדַעַת אַחֶרֶת פִּי' שֶׁהַנָּכְרִי יֹאמַר אֵין חוֹשְׁשִׁין שֶׁנַּעֲשָׂה עֲבֵירָה וְכֵן תֹּאמַרְנָה הַנָּשִׁים. וְהַייְנוּ מִצְטָרְפִין לְדַעַת אַחֶרֶת וּכְלוֹמַר לִטְעוֹת שֶׁאֵין חוֹשְׁשִׁין שֶׁעוֹשֶׂה עֲבֵירָה וְאָתֵי לִידֵי סַכָּנָה:
MICHNA : « Celui qui est saisi de boulmos, on le nourrit même d'aliments impurs jusqu'à ce que ses yeux s'éclairent. » GUEMARA : nos maîtres ont enseigné : d'où sait-on que ses yeux se sont éclairés ? Dès lors qu'il distingue entre le bon et le mauvais. Abaye a dit : et [qu'il distingue aussi] par le goût. Nos maîtres ont enseigné : celui qui est saisi de boulmos, on le nourrit du plus léger [des interdits] : [s'il y a] du tevel et de la nevela, on le nourrit de nevela ; [nevela] et [produits de] chevi'it, on le nourrit de chevi'it. — On a interrogé le Raavad, de mémoire bénie, sur un malade en danger s'il ne mange pas de viande : il a devant lui de la nevela, et il n'y a pas de bête abattue sinon en abattant à Chabbat. Car certains disent : mieux vaut que lui transgresse le simple interdit [lav] de la nevela, plutôt que d'autres transgressent un interdit passible de lapidation. Il répondit : les paroles de ces « certains » sont justes ; mais on peut dire que l'interdit du Chabbat a de toute façon déjà été livré à la dérogation — par l'allumage, par la cuisson, et par le fait de chauffer pour lui de l'eau. Ou encore : il est impossible qu'il ne se trouve pas, au bout du monde, un mineur [dont l'acte serait moins grave]. Mais si le malade avait besoin de manger immédiatement, que la nevela est prête à l'instant et que la bête abattue tarderait, on lui donne assurément la nevela et l'on n'attend ni la chehita (abattage rituel), ni l'écorchement, ni la cuisson. — Et Rabbenou Meir a répondu par écrit sur ce point, en apportant une comparaison avec l'okhel nefech (les besoins alimentaires) de Yom Tov : on abat à Yom Tov, alors qu'il y a là un commandement positif et un interdit dans la prohibition du travail, tandis que manger de la nevela n'est qu'un simple interdit ; ou [encore] dire à un non-Juif de tuer des volailles par nehira (égorgement non rituel), ce qui n'est qu'un interdit rabbinique, puisque la chehita de la volaille n'est pas d'ordre biblique. Mais [voici le principe] : puisque la Tora nous a permis l'okhel nefech à Yom Tov, tout okhel nefech est pour nous, à Yom Tov, comme en semaine. Et de même ici : puisque la Tora a permis le pikouah nefech (le sauvetage d'une vie), toute melakha (travail interdit) accomplie à Chabbat pour un malade en danger est comme si on l'avait accomplie en semaine. Et là où il y a deux interdits, on le nourrit du plus léger : or avec une bête abattue, l'aliment lui-même est permis, tandis qu'avec la nevela l'aliment lui-même est interdit — « un lion est tapi dessus ». Fin de citation. Et moi, j'ai entendu [une autre raison] : parce que l'on craint que le malade n'éprouve du dégoût à manger de l'interdit, s'en abstienne, et se mette en danger. — MICHNA : « Celui qu'a mordu un chien enragé, on ne le nourrit pas du lobe de son foie ; et Rabbi Matia ben Harach permet. Et Rabbi Matia ben Harach a dit en outre : celui qui souffre de la bouche, on lui met un remède dans la bouche à Chabbat, car c'est un doute portant sur des vies, et tout doute portant sur des vies repousse le Chabbat. » La halakha suit Rabbi Matia ben Harach, qui dit : celui qui souffre de la bouche, on lui met un remède dans la bouche à Chabbat, car c'est un doute portant sur des vies. En effet, les Sages ne le contredisent qu'à propos du chien enragé, mais sur celui qui souffre de la bouche ils ne le contredisent pas. Rabbi Yo'hanan lui aussi souffrait du tsefidna, qui est une douleur des dents, et il s'est préparé un remède à Chabbat, car c'est une makka chel halal (plaie d'une cavité interne). [f. 84a] Car Rav Nahman bar Yitshak a dit : le tsefidna est différent, puisqu'il commence dans la bouche et finit dans les entrailles. Quel en est le signe ? Lorsqu'il met quelque chose entre ses dents et que le sang vient de la rangée — c'est-à-dire de la chair qui est sur les dents [les gencives]. — [f. 84b] « Et tout doute portant sur des vies repousse le Chabbat » : qu'est-ce que cela vient inclure ? Rav Yehouda a dit au nom de Chemouel : cela vient inclure même un doute portant sur un autre Chabbat. Comment cela ? Par exemple si on a évalué [qu'il lui faut un traitement de] huit jours et que le premier jour est Chabbat : on aurait pu penser qu'on le retarde jusqu'au soir, afin de ne pas profaner pour lui deux Chabbats — cela nous apprend [qu'il n'en est rien]. Ainsi a-t-il été enseigné également : on chauffe de l'eau pour le malade à Chabbat, que ce soit pour le faire boire ou pour le rétablir, et l'on ne dit pas « attendons pour lui, peut-être guérira-t-il » — mais on lui chauffe de l'eau immédiatement ; et son doute repousse le Chabbat, et non seulement le doute de ce Chabbat-ci, mais même le doute d'un autre Chabbat. Et l'on n'accomplit pas ces choses ni par des non-Juifs ni par des mineurs, mais par les grands d'Israël ; et même s'il y a là des mineurs pour les faire immédiatement, nous craignons que parfois ils ne soient pas là et qu'on en vienne à les chercher. Et l'on ne dit pas que ces choses se feront par des femmes ni sur la parole de non-Juifs, mais elles se joignent à un autre avis. Ainsi l'ont-ils écrit dans leurs ouvrages, dans les Halakhot Guedolot et dans la Tossefta (Chabbat, ch. 16). — Et le Riva trouvait cela difficile : pourquoi ne les ferait-on pas sur la parole de femmes savantes et expertes en matière de doute portant sur des vies, comme sur la parole des hommes ? Et pour les parturientes également, on profane le Chabbat sur la parole de femmes. Le Riva lisait donc : « on n'accomplit pas ces choses sur la parole de femmes ni sur la parole de non-Juifs, mais elles se joignent à un autre avis » — c'est-à-dire : on ne dit pas, en matière de danger de mort, qu'elles ne seraient pas dignes de foi ; au contraire, elles se joignent même à un autre avis pour contredire les hommes qui soutiennent l'inverse. Mais le terme « mais » est un peu forcé. Et le Rav Alfassi (le Rif), de mémoire bénie, lisait : « on ne dit pas d'accomplir ces choses ni par des femmes ni par des non-Juifs, parce qu'ils se joignent à un autre avis » — explication : le non-Juif dira « on ne s'inquiète pas d'avoir commis une transgression », et les femmes diront de même ; et c'est cela « se joindre à un autre avis », c'est-à-dire à une erreur — [croire] que l'on ne s'inquiète pas de commettre une transgression — et l'on en vient ainsi au danger.
💡 Explication

Trois questions cliniques d'abord : l'étiologie (pain trop chaud, restes de poisson frit ayant passé la nuit), le siman — signe diagnostique objectif : saignement des gencives au moindre contact — puis le fait que Rabbi Yo'hanan se soignait ainsi à Chabbat.

C'est ce dernier mot qui déclenche la question de droit et fait basculer tout le daf. Soigner à Chabbat est interdit rabbiniquement (chehikat samemanim, le broyage des simples, et la crainte qu'il entraîne) ; seul le danger de vie le repousse. Rav Nahman bar Yitshak requalifie alors la maladie : ce n'est pas une affection dentaire, c'est une affection interne qui commence seulement par la bouche. Elle relève donc de la makka chel halal, la plaie d'une cavité interne, catégorie qui autorise à profaner le Chabbat.

Rachi signale sur ce passage un point de girsa : selon lui, la question « et Rabbi Yo'hanan, comment pouvait-il faire cela ? » ne se lit pas ici mais dans le traité Avoda Zara — où elle porte sur le fait d'avoir eu recours à une soignante non juive.

🖼️ Schéma
Le tsefidna : cause, signe, trajet D'où vient-il ? Du pain de blé mangé beaucoup trop chaud. Des restes de kasa de-harsena, poisson frit ayant passé la nuit. À quoi le reconnaît-on ? Quand il met quelque chose entre ses dents, le sang sort de la rangée des gencives. Un signe objectif, vérifiable. Comment le soigne-t-on ? Levain, huile d'olive, sel, ou graisse d'aile d'oie. Abaye : noyaux d'olives verts brûlés, appliqués contre la rangée des dents. Le trajet de la maladie : c'est lui qui décide de la halakha Début : la bouche Dents et gencives Le corps La maladie descend Fin : les entrailles Bnei meayim, danger On ne juge pas la maladie à l'endroit où elle se manifeste, mais à l'endroit où elle finit.
Le tableau clinique du tsefidna, et le trajet du mal qui commande la solution halakhique.
8
אֲמַר לֵיהּ רַב חִייָּא בַּר אַבָּא לְרַבִּי יוֹחָנָן: כְּמַאן — כְּרַבִּי מַתְיָא בֶּן חָרָשׁ, דְּאָמַר: הַחוֹשֵׁשׁ בְּפִיו מְטִילִין לוֹ סַם בְּשַׁבָּת. אֲמַר לֵיהּ: שֶׁאֲנִי אוֹמֵר בְּזוֹ, וְלֹא בְּאַחֶרֶת.

Rav Hiya bar Abba dit à Rabbi Yo'hanan : selon qui [as-tu agi] ? Selon Rabbi Matia ben Harach, qui dit : celui qui souffre de la bouche, on lui met un remède dans la bouche à Chabbat !

Il lui dit : car je dis [que les Sages le concèdent] sur celle-ci, et non sur l'autre.

📜 Rachi (2)
כְּמַאן עֲבִיד ר' יוֹחָנָן לָתֵת סַם בְּשַׁבָּת בִּשְׁבִיל חֹולִי הַשִּׁינַּיִם דְּקָאָמַר לָהּ אִי מִצְּרִיכְנָא מַאי:
« Selon qui Rabbi Yo'hanan a-t-il agi » : en mettant un remède à Chabbat pour un mal de dents, puisqu'il lui avait dit « et si j'en ai besoin, quoi ? ».
שֶׁאֲנִי אוֹמֵר בְּזוֹ מוֹדִים לוֹ חֲכָמִים שֶׁהִיא רְפוּאָה לוֹ בְּכֶלֶב שׁוֹטֶה בַּחֲצַר כָּבֵד שֶׁלּוֹ:
« Car je dis dans celle-ci » : sur celle-ci, les Sages lui concèdent que c'en est bien un remède ; [mais non] pour le chien enragé, avec le lobe de son foie.
💡 Explication

Rav Hiya bar Abba pose une objection de méthode, pas de fait : si la permission de soigner la bouche à Chabbat n'est énoncée que par Rabbi Matia ben Harach, et si les Sages de la michna s'y opposent, alors Rabbi Yo'hanan a tranché pour lui-même contre la majorité. Pour un maître de sa stature, c'est une accusation sérieuse.

La réponse de Rabbi Yo'hanan tient en cinq mots : chani ani omer be-zo ve-lo be-aheret. Autrement dit, la michna contient deux énoncés de Rabbi Matia — le lobe du foie du chien enragé, et le remède dans la bouche — et les Sages ne le contestent que sur le premier. Sur le second, ils sont d'accord : ce n'est donc pas un avis minoritaire. Toute la fin du daf va tenter d'établir cette lecture par des baraitot.

9
לֵימָא מְסַיַּיע לֵיהּ: מִי שֶׁאֲחָזוֹ יֵרָקוֹן — מַאֲכִילִין אוֹתוֹ בְּשַׂר חֲמוֹר, מִי שֶׁנְּשָׁכוֹ כֶּלֶב שׁוֹטֶה — מַאֲכִילִין אוֹתוֹ מֵחֲצַר כָּבֵד שֶׁלּוֹ, וְהַחוֹשֵׁשׁ בְּפִיו — מְטִילִין לוֹ סַם בְּשַׁבָּת, דִּבְרֵי רַבִּי מַתְיָא בֶּן חָרָשׁ. וַחֲכָמִים אוֹמְרִים: בְּאֵילּוּ אֵין בָּהֶם מִשּׁוּם רְפוּאָה. ״בְּאֵלּוּ״ לִמְעוּטֵי מַאי? מַאי לַָאו, לִמְעוּטֵי סַם?

Disons que [la baraita suivante] vient à son appui : « Celui qui est saisi de yerakon, on le nourrit de viande d'âne ; celui qu'a mordu un chien enragé, on le nourrit du lobe de son foie ; et celui qui souffre de la bouche, on lui met un remède dans la bouche à Chabbat — paroles de Rabbi Matia ben Harach. Et les Sages disent : dans ceux-ci il n'y a pas de vertu curative. » « Dans ceux-ci » : pour exclure quoi ?

N'est-ce pas pour exclure le remède [dans la bouche] ?

📜 Rachi (2)
יֵרָקוֹן חֹולִי שֶׁפָּנָיו מוֹרִיקוֹת:
« Yerakon » : une maladie où le visage devient jaune.
הָכִי גָּרְסִינַן וַחֲכָמִים אוֹמְרִים בְּאֵלּוּ אֵין בָּהֶן מִשּׁוּם רְפוּאָה בְּאֵלּוּ לְמַעוֹטֵי מַאי לָאו לְמַעוֹטֵי סַם וְהָכִי קָאָמְרִי לֵיהּ בִּשְׁתַּיִם הָרִאשׁוֹנוֹת אֵין זוֹ רְפוּאָה גְּמוּרָה לַעֲבֹור עֲלֵיהֶן דְּבַר תּוֹרָה וְלִמְעוּטֵי סַם דְּיֵשׁ בּוֹ מִשּׁוּם רְפוּאָה:
« Telle est notre leçon : et les Sages disent : dans ceux-ci il n'y a pas de vertu curative. Dans ceux-ci, pour exclure quoi ? N'est-ce pas pour exclure le remède ? » : et voici ce qu'ils lui disent — dans les deux premiers, ce n'est pas un remède avéré au point de transgresser pour eux un interdit de la Tora ; [le mot « dans ceux-ci » vient] exclure le remède [dans la bouche], qui, lui, a bien valeur curative.
💡 Explication

Première tentative de preuve. La baraita énumère trois mesures de Rabbi Matia, puis rapporte l'objection des Sages sous une formule restrictive : ba-élu ein bahem michoum refoua — « dans ceux-ci il n'y a pas de vertu curative ».

Tout tient au mot ba-élu, « dans ceux-ci ». S'ils avaient voulu tout contester, ils auraient dit « il n'y a pas de vertu curative » sans plus. En restreignant, ils signalent qu'une partie de la liste échappe à leur objection. Si cette partie est le troisième item — le remède à Chabbat — alors Rabbi Yo'hanan a raison : les Sages le concèdent.

Rachi, dans une longue glose de girsa, précise le sens de l'objection des Sages : dans les deux premiers cas, ce n'est pas un remède assez avéré pour qu'on transgresse à cause de lui un interdit de la Tora ; le troisième, lui, en est bien un.

10
לֹא, לִמְעוּטֵי: מַקִּיזִין דָּם לִסְרוֹנְכֵי. הָכִי נָמֵי מִסְתַּבְּרָא. דְּתַנְיָא: שְׁלֹשָׁה דְּבָרִים אָמַר רַבִּי יִשְׁמָעֵאל בְּרַבִּי יוֹסֵי שֶׁשָּׁמַע מִשּׁוּם רַבִּי מַתְיָא בֶּן חָרָשׁ: מַקִּיזִין דָּם לִסְרוֹנְכֵי בְּשַׁבָּת, וּמִי שֶׁנְּשָׁכוֹ כֶּלֶב שׁוֹטֶה — מַאֲכִילִין אוֹתוֹ מֵחֲצַר כָּבֵד שֶׁלּוֹ, וְהַחוֹשֵׁשׁ בְּפִיו מְטִילִין לוֹ סַם בְּשַׁבָּת.

Non : [c'est] pour exclure [ceci] — on pratique une saignée pour la serounkhi [à Chabbat]. Et ainsi est-il logique, car il a été enseigné : trois choses ont été dites par Rabbi Yichmael fils de Rabbi Yossi au nom de Rabbi Matia ben Harach — on pratique une saignée pour la serounkhi à Chabbat ; celui qu'a mordu un chien enragé, on le nourrit du lobe de son foie ; et celui qui souffre de la bouche, on lui met un remède dans la bouche à Chabbat.

📜 Rachi (3)
לָא לְמַעוֹטֵי מַקִּיזִין דָּם לִסְרוֹנְכֵי בְּשַׁבָּת לְעוֹלָם אַכֻּולֵּי הָנָךְ פְּלִיגִי וּמַאי בְּאֵלּוּ מִשּׁוּם דִּשְׁמָעוּהָ לֵר' מַתְיָא דְּאָמַר אַכַּתִּי אַחֲרִיתִי:
« Non, pour exclure : on pratique une saignée pour la serounkhi » : à Chabbat. En vérité, ils divergent sur tous ces cas ; et pourquoi [disent-ils] « dans ceux-ci » ? Parce qu'ils avaient entendu Rabbi Matia énoncer encore une autre [mesure].
לִסְרוֹנְכֵי חֹולִי שֶׁשְּׁמוֹ אשטרנגליו"ן הוּא בו"ן מִלְּנָט וּבְהַהִיא מוֹדֶה לֵיהּ:
« Pour la serounkhi » : une maladie dont le nom est estrangléon, c'est-à-dire bon malant — et sur celle-là ils lui concèdent.
ה"ג הָכִי נָמֵי מִסְתַּבְּרָא דְּתַנְיָא שְׁלֹשָׁה דְּבָרִים אָמַר רַבִּי אֶלְעָזָר בֶּן עֲזַרְיָה מִשּׁוּם רַ' מַתְיָא בֶּן חָרָשׁ מַקִּיזִין דָּם לִסְרוֹנְכֵי בְּשַׁבָּת וּמִי שֶׁנְּשָׁכוֹ כֶּלֶב סוֹטָה מַאֲכִילִין אוֹתוֹ מֵחֲצַר כָּבֵד שֶׁלּוֹ וְהַחוֹשֵׁשׁ בְּפִיו מְטִילִין לוֹ סַם בְּשַׁבָּת וַחֲכָמִים אוֹמְרִים בְּאֵלּוּ אֵין בָּהֶם מִשּׁוּם רְפוּאָה בְּאֵלּוּ לְמַעוֹטֵי מַאי לָאו אַתַּרְתֵּי בָּתְרָיָיתָא וּלְמַעוֹטֵי דְּרֵישָׁא לָא אַתַּרְתֵּי דְּרֵישָׁא וְלִמְעוּטֵי דְּסֵיפָא:
« Telle est notre leçon : ainsi est-il logique, car il a été enseigné : trois choses ont été dites par Rabbi Elazar ben Azarya au nom de Rabbi Matia ben Harach — on pratique une saignée pour la serounkhi à Chabbat ; celui qu'a mordu un chien enragé, on le nourrit du lobe de son foie ; et celui qui souffre de la bouche, on lui met un remède dans la bouche à Chabbat. Et les Sages disent : dans ceux-ci il n'y a pas de vertu curative. Dans ceux-ci, pour exclure quoi ? N'est-ce pas [que cela porte] sur les deux derniers, pour exclure celui du début ? Non : sur les deux du début, pour exclure celui de la fin. »
🗂️ Tossefot (1)
הָכִי נָמֵי מִסְתַּבְּרָא שְׁלֹשָׁה דְּבָרִים כוּ' רִיבָ"א ל"ג הָכִי נָמֵי מִסְתַּבְּרָא אֶלָּא הָכִי גָּרֵיס תָּא שְׁמַע שְׁלֹשָׁה דְּבָרִים מִשּׁוּם דְּמַאי אֻולְמֵיהּ דְּהָא מֵהָא דְּאַייְּתִי כְּבָר וְנִרְאֶה לִי דְּשַׁפִּיר מַיְיתֵי דְּבָרַיְיתָא קַמַּייְתָא לָא מִיתְּנֵי בָּהּ מַקִּיז דָּם לִסְרוֹנְכֵי וּלְהָכִי הָוֵי דֹּוחַק הָא דְּמוֹקְמִינַן לִמְעוּטֵי מַקִּיז דָּם לִסְרוֹנְכֵי מַה שֶׁלֹּא הֻוזְכַּר בָּהּ אֲבָל מֵהָא מַיְיתֵי שַׁפִּיר מַאי לַָאו בְּאֵלּוּ אַתַּרְתֵּי דְּסֵיפָא דְּסָלֵיק מִינָּהּ קָאֵי וּלְמִעוּטֵי מַקִּיז דָּם לִסְרוֹנְכֵי דְּקָא תָּנֵי רֵישָׁא וְאִי (שֶׁמָּא) מִשּׁוּם דִּבְכָל דֻּוכְתָּא נִשְׁאַר הָכִי נָמֵי מִסְתַּבְּרָא בִּשְׁבִיל זֶה אֵין לְמוֹחֲקוֹ דִּבְפֶרֶק קַמָּא דְּקִידּוּשִׁין (כו:) גַּבֵּי מַעֲשֶׂה בִּמְדוֹנִי אֶחָד) יֵשׁ הָכִי נָמֵי [מִסְתַּבְּרָא] שֶׁאֵינוֹ נִשְׁאָר וּבְפֶרֶק הַזָּהָב (בָּבָא מְצִיעָא דַּף מו:) יֵשׁ [ג"כ] הָכִי נָמֵי מִסְתַּבְּרָא שֶׁאֵינוֹ נִשְׁאָר בִּשְׁמַעְתָּא דְּמַטְבֵּעַ אֵין נַעֲשֶׂה חֲלִיפִין לְפֵירוּשׁ רַשִׁ"י:
« Ainsi est-il logique : trois choses, etc. » : le Riva ne lit pas « ainsi est-il logique », mais lit ceci : « viens et écoute : trois choses... » — car en quoi cette [baraita] serait-elle plus forte que celle qui a déjà été apportée ? Et il me semble, quant à moi, que la preuve est bien amenée : dans la première baraita, la saignée pour la serounkhi n'est pas enseignée, et il était donc forcé d'y expliquer que [« dans ceux-ci »] vient exclure la saignée pour la serounkhi, chose qui n'y est pas mentionnée. Mais à partir de celle-ci, la preuve est bien amenée : « n'est-ce pas que « dans ceux-ci » porte sur les deux [cas] de la fin, dont on vient de sortir, et vient exclure la saignée pour la serounkhi enseignée au début ? » Et si [l'on objecte] que partout ailleurs le « ainsi est-il logique » subsiste [comme preuve], ce n'est pas une raison pour le rayer : car au premier chapitre de Kiddouchin (26b), à propos de l'affaire d'un certain homme de Madon, il y a un « ainsi est-il logique » qui ne subsiste pas ; et au chapitre HaZahav (Baba Metsia 46b) il y a de même un « ainsi est-il logique » qui ne subsiste pas, dans la sougya « une pièce de monnaie ne devient pas moyen d'échange », selon l'explication de Rachi.
💡 Explication

La première preuve est écartée. Le mot ba-élu peut très bien exclure une quatrième mesure, qui ne figure pas dans cette baraita-ci : la saignée pour la serounkhi — une affection de la gorge, que Rachi identifie à une angine suffocante. Les Sages diraient alors : seule celle-là est un vrai remède, et les trois autres — remède dans la bouche compris — ne le sont pas. La preuve tombe.

Pour appuyer cette lecture, la guemara produit une seconde baraita, transmise par une autre chaîne, où la saignée pour la serounkhi figure bel et bien parmi les trois mesures de Rabbi Matia. Preuve que cette mesure existe et pouvait être visée. Tossefot, au nom du Riva, discute précisément de la formule d'introduction : faut-il lire hakhi nami mistabra (« ainsi est-il logique ») ou ta chema (« viens et écoute ») ?

🖼️ Schéma
La dernière passe : sur quoi porte ba-élu dans la baraita B ? Liste : 1. saignée pour la serounkhi | 2. lobe de foie du chien | 3. sam dans la bouche à Chabbat Lecture proposée (mai lav) Ba-élu vise les deux derniers items, ceux dont on vient de sortir. 1. Saignée : hors de la contestation 2. Lobe de foie : contesté 3. Sam à Chabbat : contesté Cette lecture ruinerait la réponse de Rabbi Yo'hanan : les Sages contesteraient bien le sam. Lecture retenue (la) Ba-élu vise les deux premiers items, et c'est le dernier qui est exclu. 1. Saignée : contestée 2. Lobe de foie : contesté 3. Sam à Chabbat : concédé Rabbi Yo'hanan tient : je dis dans celle-ci et pas dans l'autre. Mais rien ne force cette lecture : la preuve reste ouverte.
La dernière passe du daf : deux façons de faire porter le mot ba-élu sur la liste de la seconde baraita.
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וַחֲכָמִים אוֹמְרִים: בְּאֵילּוּ אֵין בָּהֶן מִשּׁוּם רְפוּאָה. ״בְּאֵילּוּ״ לִמְעוּטֵי מַאי? מַאי לַָאו, אַתַּרְתֵּי בָּתְרָייָתָא וּלְמַעוֹטֵי דְּרֵישָׁא! לֹא: אַתַּרְתֵּי דְּרֵישָׁא קַמַּיְיתָא, וּלְמִעוּטֵי דְּסֵיפָא.

« Et les Sages disent : dans ceux-ci il n'y a pas de vertu curative. » « Dans ceux-ci » : pour exclure quoi ? N'est-ce pas [que cela porte] sur les deux derniers, pour exclure celui du début ?

Non : [cela porte] sur les deux premiers du début, et vient exclure celui de la fin.

💡 Explication

Le daf se clôture sur la même opération appliquée à la seconde baraita, mais en sens inverse. Si ba-élu porte sur les deux derniers items — le lobe du foie et le remède dans la bouche — alors c'est la saignée qui est mise à part, et le remède reste contesté : mauvaise nouvelle pour Rabbi Yo'hanan. Si ba-élu porte sur les deux premiers, c'est le remède dans la bouche qui est concédé, et sa réponse à Rav Hiya bar Abba tient.

La guemara opte pour la seconde lecture — la, a-tartei de-recha — mais sans la démontrer : elle se contente de la possibilité. Aucune des deux baraitot ne fournit donc de siyata (appui) contraignant. La sougya s'arrête là, et c'est le Roch qui tranchera explicitement la halakha comme Rabbi Matia ben Harach, précisément au motif que les Sages ne le contredisent que sur le chien enragé.

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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).