Sougya : Le feuillet s'ouvre au milieu de l'objection laissée en suspens en 87b : si la néila dispensait de la prière du soir, la havdala n'aurait plus où être dite, elle qui doit se loger dans la bénédiction Honen ha-daat. La guemara répond d'un mot - tanaei hi - et produit aussitôt la controverse sous la forme d'une baraita sur les immersions le jour de Kippour : selon que le baal keri s'immerge jusqu'à minha ou tout le jour, on apprend si la néila est tenue pour une prière de nuit ou de jour.
Une seconde baraita vient alors contredire la première terme pour terme, les positions des Sages et de Rabbi Yossi s'y trouvant exactement inversées. La sougya se résout en trois temps : d'abord une distinction de situation - a-t-il déjà prié la néila, ou non ? -, puis le dévoilement du principe qui commande tout, tevila bizmana mitsva, l'immersion faite en son temps vaut-elle par elle-même ; enfin, devant une troisième source où Rabbi Yossi soutient le contraire - la baraita de celui qui porte le Nom divin écrit sur sa chair et qui descend au mikve sans même enrouler un jonc -, la guemara dédouble le personnage : le Rabbi Yossi rigoureux est Rabbi Yossi bar Yehouda, celui pour qui une seule immersion a la fin suffit.
Le feuillet bascule ensuite dans un autre registre. Une baraita réglant le frottement contre la hatsitsa est corrigée - il se fait la veille au soir, non après l'immersion, car ce qui a été a été -, puis viennent les paroles sur le sens de l'événement : fautes pardonnées ou seulement rangées pour l'être ; une année entière d'inquiétude selon l'école de Rabbi Yichmael, mais la certitude du monde à venir pour qui traverse cette année ; le monde affamé et lui rassasié ; et la bénédiction finale de Rav Dimi, longue vie et descendance.
Le traité Yoma s'achève sur ces mots.
[...] parce qu'il faut dire la havdala dans [la bénédiction] Honen ha-daat ! - C'est une divergence entre tanaim. Car il a été enseigné : tous ceux qui sont astreints à des immersions s'immergent à leur manière habituelle le jour de Kippour ; la nidda et la yoledet (la femme qui vient d'accoucher) s'immergent à leur manière habituelle la nuit de Kippour.
La phrase s'ouvre au milieu d'une objection commencée en 87b. Rav soutenait que la néila dispense de la prière du soir. On lui oppose la havdala : à la sortie de Kippour, la havdala doit être dite dans la quatrième bénédiction de la amida, Honen ha-daat. Or la néila n'a que sept bénédictions et ne comporte pas cette bénédiction-là : si elle tenait lieu de arvit, la havdala n'aurait aucun endroit où être dite dans la prière.
La réponse est brève et décisive : tanaei hi - c'est un point déjà controverse entre tanaim. Rav n'a donc pas à se justifier ; il suit l'un des deux avis. Reste à montrer où se trouve cette controverse, et c'est ce que fait la baraita citée aussitôt.
Cette baraita traite des immersions le jour de Kippour. L'immersion est un lavage, et le lavage est interdit ce jour-là ; mais l'immersion d'un impur n'est pas un lavage d'agrément, elle est permise. La nidda et la yoledet s'immergent la nuit, parce que leur temps d'immersion est la nuit qui suit le dernier jour de leur compte.
Celui qui a eu une émission séminale (baal keri) s'immerge jusqu'à [la prière de] minha. Rabbi Yossi dit : tout le jour durant.
Le baal keri n'est pas seulement impur : depuis l'institution d'Ezra, il lui est interdit d'étudier et de prier avant de s'être immergé. Son immersion a donc une fonction immédiate - rendre la prière possible.
D'où la portée de la limite. Pour les Sages, on s'immerge jusqu'à minha : au-delà, plus aucune prière diurne ne reste à dire, donc plus aucun motif de repousser l'interdit de se laver. Rachi tire la conclusion : ils tiennent que la néila est une prière de nuit - et c'est bien pour cela qu'elle peut dispenser de arvit, comme le dit Rav.
Rabbi Yossi permet tout le jour : c'est donc qu'il reste une prière à dire de jour, la néila. Pour lui la néila est diurne, et elle ne saurait tenir lieu de la prière du soir. La controverse annoncée par tanaei hi est ainsi produite.
Et l'on oppose [à cela] : le zav et la zava, le lépreux et la lépreuse, celui qui a eu commerce avec une nidda et celui qui est impur par un mort s'immergent à leur manière habituelle le jour de Kippour ; la nidda et la yoledet s'immergent à leur manière habituelle la nuit de Kippour. Le baal keri s'immerge tout le jour durant ; Rabbi Yossi dit : depuis minha et au-delà, il ne peut plus s'immerger.
Une seconde baraita, parallèle à la première, énumère d'abord les impurs dont l'immersion est diurne - zav et zava (écoulements), metsora (le lépreux), celui qui a eu commerce avec une nidda, l'impur par contact avec un mort. Tous s'immergent normalement, le jour de Kippour comme les autres jours.
Puis vient le baal keri - et tout bascule. Les positions sont exactement inversées : ici ce sont les Sages qui disent tout le jour, et Rabbi Yossi qui arrête à minha. Rachi résume la difficulté en une formule double : kachya de-Rabbi Yossi à-de-Rabbi Yossi ve-rabbanan à-rabbanan - Rabbi Yossi contre Rabbi Yossi, et les Sages contre les Sages.
Ce n'est pas difficile : ici, c'est [le cas] où il a déjà prié la prière de néila ; là, c'est [le cas] où il ne l'a pas priée.
La guemara ne touche pas aux positions : elle distingue deux situations. Toute la question est de savoir si l'immersion a encore une utilité.
Quand Rabbi Yossi interdit de s'immerger après minha (baraita II), il parle de celui qui a déjà prié la néila : l'immersion n'ouvre plus aucune prière, elle redevient un simple lavage, interdit. Quand il permet tout le jour (baraita I), il parle de celui qui n'a pas encore prié : l'immersion sert la néila à venir, elle est un lavage de mitsva.
La difficulté de Rabbi Yossi contre Rabbi Yossi est ainsi levée. Reste entière celle des Sages contre les Sages - et c'est elle que le segment suivant attaque.
S'il a déjà prié, quelle est la raison des Sages ? Les Sages tiennent : l'immersion en son temps est une mitsva (tevila bizmana mitsva).
La question porte maintenant sur les Sages de la seconde baraita, qui autorisent l'immersion tout le jour, même après la néila. Si la prière est déjà dite, quel motif reste-t-il de repousser l'interdit de se laver ?
Réponse : tevila bizmana mitsva. L'immersion accomplie le jour où elle échoit est une mitsva par elle-même, indépendamment de tout usage. Rachi ajoute le verset : « et il arrivera, vers le soir, qu'il se lavera » (Devarim 23,12) - le temps de l'immersion du baal keri est bien le jour.
Rachi tire alors une conclusion structurelle : les Sages de la seconde baraita ne sont pas ceux de la première. Ce sont deux divergences distinctes - l'une sur le temps de la néila, l'autre sur la valeur propre de l'immersion en son temps.
On en déduit que Rabbi Yossi tient que ce n'est pas une mitsva. Or il a été enseigné : celui qui avait le Nom [divin] écrit sur sa chair ne doit ni se laver, ni s'oindre, ni se tenir dans un lieu de saleté.
S'il lui échoit une immersion de mitsva, il enroule dessus un jonc (gémi), descend et s'immerge. Rabbi Yossi dit : il descend et s'immerge à sa manière habituelle, pourvu seulement qu'il ne frotte pas.
Puisque, dans la seconde baraita, les Sages autorisent l'immersion au nom de tevila bizmana mitsva, Rabbi Yossi, qui l'interdit, doit tenir le contraire : l'immersion en son temps n'est pas une mitsva.
La guemara oppose alors une baraita d'un tout autre domaine. Un homme porte le Nom divin écrit sur la peau : deux exigences le tiennent, ne pas effacer le Nom (donc ne pas se laver ni s'oindre) et ne pas le déshonorer (donc éviter les lieux sales). Survient une immersion obligatoire. Les Sages imposent d'enrouler un gémi, un jonc, pour protéger le Nom du ruissellement - ce qui suppose qu'à défaut de jonc on attend.
Rabbi Yossi, lui, fait descendre l'homme tel quel : le contact de l'eau n'efface pas, seul le frottement efface. Il préfère risquer le Nom plutôt que de différer l'immersion - c'est donc qu'à ses yeux tevila bizmana est bien une mitsva. Exactement l'inverse de ce qu'on vient de lui attribuer.
Et nous tenons pour acquis que c'est sur [la question de savoir si] l'immersion en son temps est une mitsva qu'ils divergent.
Cette ligne verrouille l'objection. On aurait pu lire la baraita du Nom autrement - par exemple comme une divergence sur le pouvoir effaçant de l'eau. La guemara écarte cette issue : la tradition d'étude, au traité Chabbat, a déjà identifié l'axe de la controverse, et c'est bien tevila bizmana mitsva.
Rachi en donne la version tranchée du côté des Sages : n'ayant pas de jonc, l'homme attend le lendemain et en cherche un. Différer l'immersion d'un jour ne leur coûte rien - preuve qu'à leurs yeux le temps de l'immersion n'a pas de valeur propre. La contradiction sur Rabbi Yossi est donc frontale et sans échappatoire.
Ce [Rabbi Yossi]-la, c'est Rabbi Yossi bar Yehouda. Car il a été enseigné : Rabbi Yossi bar Yehouda dit : il suffit que l'immersion soit à la fin (daya le-tevila che-tehe ba-aharona).
La sortie n'est pas dans les positions, elle est dans les noms. Il y a deux Rabbi Yossi : Rabbi Yossi ben Halafta, le tana par excellence quand on dit « Rabbi Yossi » sans autre précision - c'est lui qui, dans la baraita du Nom, tient que l'immersion en son temps est une mitsva ; et Rabbi Yossi bar Yehouda, son propre fils, qui tient l'inverse.
La preuve vient d'une baraita de Nidda (29b). Une femme revenue enceinte au départ et vide au retour ne sait plus quand situer les jours de son compte ; pour ne manquer aucune immersion en son temps, on lui en fait accomplir jusqu'à quatre-vingt-quinze. Rabbi Yossi bar Yehouda balaie ce dispositif : daya - une seule immersion, à la fin, suffit. C'est la formule même de celui qui ne reconnaît aucune valeur propre au temps de l'immersion.
La sougya halakhique se referme ici. Le feuillet change alors de registre.
Nos maîtres ont enseigné : celui qui voit un keri le jour de Kippour descend et s'immerge, et le soir il frottera. - Le soir ? Ce qui a été a été !
Dis plutôt : depuis le soir [précédent] il frottera. (Il tient que c'est une mitsva de frotter.)
Une hatsitsa est un corps interposé entre l'eau et la peau : là où il en subsiste un, l'immersion ne vaut pas. Le résidu sèche d'un keri en est un. D'où la mention du chafchouf, le frottement qui détache.
Lue au premier degré, la baraita place ce frottement après l'immersion, le soir - ce qui n'a aucun sens. Rachi le dit sèchement : une fois qu'il s'est immergé et est remonté, à quoi lui sert de frotter ? La guemara emploie sa formule d'exclusion : mai de-hava hava, ce qui a été a été.
Correction : mi-be-erev, depuis le soir - celui de la veille de Kippour. Chacun se frotte à l'eau chaude avant l'entrée du jour, de sorte que si un keri survient le lendemain, l'immersion trouve une peau nette. Le jour de Kippour lui-même, ni eau chaude ni frottement ne sont disponibles : on ne répare pas après coup, on prévient avant. Le Roch lit la phrase autrement encore - le keri du jour est encore humide et n'exige pas de frottement, celui de la nuit a sèche et l'exige.
Un tanna enseigna devant Rav Nahman : celui qui voit un keri le jour de Kippour, ses fautes lui sont pardonnées. - Or il a été enseigné : ses fautes sont rangées [devant lui] ! - Que signifie rangées ? Rangées pour être pardonnées.
Le feuillet quitte la halakha pour l'aggada, sans changer de sujet : le même baal keri de Kippour, mais considéré du point de vue du sens et non de la conduite.
Deux traditions s'opposent. L'une : ses fautes sont pardonnées - l'événement est un signe de faveur. L'autre : elles sont rangées, sedourin, terme qui évoque le dossier dressé et aligné devant le juge, donc plutôt une accusation.
La résolution ne choisit pas entre les deux, elle relit le mot : rangées pour être pardonnées. L'alignement n'est pas un acte d'accusation mais une mise en ordre préalable au pardon. Rachi rappelle en passant la condition qui commande tout : ve-lo be-mitkaven - à condition que ce ne soit pas volontaire.
L'école de Rabbi Yichmael a enseigné : celui qui voit un keri le jour de Kippour doit s'inquiéter toute l'année durant ; et si l'année lui est montée [c'est-à-dire s'il l'a traversée vivant], il lui est garanti qu'il est fils du monde à venir. Rav Nahman bar Yitshak a dit : sache-le, car le monde entier est affamé et lui est rassasié.
Quand Rav Dimi vint, il dit : il multiplie les années de vie, il croît et fait croître.
L'école de Rabbi Yichmael prend le contre-pied du segment précédent : qu'il s'inquiète toute l'année. Rachi donne l'image qui fait le froid du passage - peut-être son jeûne n'a-t-il pas été agréé, et l'a-t-on rassasié de la seule manière qui restait : tel le serviteur qui tend la coupe à son maître et reçoit la cruche au visage. Être rassasi un jour d'affliction peut être un renvoi.
Mais la phrase ne s'arrête pas là. Si l'année lui est montée - s'il la traverse vivant -, la lecture s'inverse totalement : il lui est garanti d'être ben olam ha-ba. L'arbitre du signe n'est ni un raisonnement ni un maître : c'est le temps écoulé.
Rav Nahman bar Yitshak fournit l'appui : le monde entier est affamé - de l'union conjugale, précise Rachi - et lui seul est rassasié ; s'il survit malgré cet allégement subi, c'est qu'il est un juste accompli. Rav Dimi conclut par une bénédiction en trois mots, mafish hayei sagi ou-masgi : longue vie, croissance, descendance. Rachi et Tossefot y rattachent le verset d'Isaie 53,10 : « il verra une descendance, il prolongera ses jours ». Le Ben Yehoyada y lit encore Yom Kippour lui-même, caché dans les lettres de zera.
Hadran alakh Yom ha-Kippourim - nous reviendrons vers toi, chapitre « Le jour de Kippour » - et le traité Yoma est achevé.
Formule de clôture. Hadran alakh - littéralement « nous sommes revenus vers toi », que l'usage entend aussi comme une promesse : nous reviendrons vers toi, et tu reviendras vers nous. Elle scelle le huitième et dernier chapitre, Yom ha-Kippourim.
Ve-slika lah massekhet Yoma : et le traité Yoma est achevé. Commence sur les sept jours de mise à l'écart du kohen gadol, il s'achève sur un homme ordinaire, un accident nocturne et une promesse de longue vie.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).