Sougya : Le folio poursuit une enquête commencée à la page précédente : quelle michna oblige vraiment Rabbi Yo'hanan à dire que les avis de l'école de Chammai et de l'école de Hillel sont intervertis ? Le point de départ est la michna de l'abattage à yom tov, où l'école de Chammai permet de creuser avec une bêche pour recouvrir le sang tandis que l'école de Hillel l'interdit — l'inverse de leur répartition habituelle.
La guemara essaie successivement quatre michnayot du même chapitre : les pigeonneaux du colombier, le pilon, la peau posée devant ceux qui la piétinent, les volets de boutique. Les trois premières sont écartées par deux réponses toujours disponibles : l'école de Chammai ne permettait là qu'avec une bêche déjà plantée, et l'école de Hillel ne permet ici qu'en raison d'un motif particulier.
Seule la michna des volets résiste du côté de l'école de Hillel. Vient ensuite la michna du colombier : Rav Hanan bar Ami situe le différend sur la première couvée, et la guemara demande pourquoi une désignation précise est requise.
La discussion s'ouvre alors sur la bereira, à travers la michna d'Ohalot sur le mort et les ouvertures de la maison, et se conclut par la raison de Rava : la crainte de déplacer et de reposer des pigeonneaux mouktzé.
Mais là où il n'y a pas de bêche plantée — non. Ou encore : l'école de Hillel n'a dit son avis ici que parce qu'il s'agit d'un mouktzé (objet écarté, interdit de rang rabbinique), et qu'alors il suffit qu'il se tienne debout et déclare : celui-ci et celui-là, je les prends.
Mais là-bas — non.
Ce segment achève le rejet d'une première tentative, commencée à la page précédente : on avait voulu tirer la contradiction de la michna du colombier, où l'école de Chammai est rigoureuse et l'école de Hillel allégeante. La guemara oppose deux parades qui reviendront ensuite à l'identique.
La première porte sur l'école de Chammai : si elle allège dans le cas de l'abattage, c'est uniquement parce qu'une bêche plantée (deker naoutz) se trouve déjà en terre, si bien que recouvrir le sang ne demande aucun travail interdit. La seconde porte sur l'école de Hillel : si elle allège au colombier, c'est parce que l'obstacle y est seulement le mouktzé, interdit de rang rabbinique qu'une déclaration de la veille suffit à lever. Aucune des deux écoles ne se trouve donc contredite.
Plutôt, s'il y a une difficulté, la voici : l'école de Chammai dit qu'on ne prend pas le pilon (eli) pour y découper de la viande, et l'école de Hillel le permet. Il apparaît donc qu'en matière de simha de yom tov (réjouissance de la fête) l'école de Chammai va vers la rigueur et l'école de Hillel vers l'allègement — et l'on oppose : celui qui abat une bête sauvage ou un oiseau, l'école de Chammai dit, etc. !
C'est là-dessus que Rabbi Yo'hanan a dit : les avis sont intervertis (mouhléfet ha-chita).
Seconde tentative. La guemara cherche une michna où la répartition habituelle des deux écoles soit manifeste, afin que la michna de l'abattage forme avec elle une contradiction réelle. Elle prend celle du pilon : un ustensile lourd dont l'usage normal est de piler le grain, travail interdit à yom tov. Vouloir s'en servir comme billot pour découper de la viande relève de la réjouissance du jour.
Rachi précise l'enjeu technique : un ustensile dont l'usage propre sert à un travail interdit peut normalement être déplacé letzorekh goufo, lorsqu'on a besoin de l'objet lui-même pour un usage permis. L'école de Chammai le refuse ici, l'école de Hillel l'accorde.
D'où le sais-tu ? Peut-être n'en est-il pas ainsi : l'école de Chammai n'a dit son avis là-bas que là où il y a une bêche déjà plantée, mais là où il n'y a pas de bêche plantée — non.
Ou encore : l'école de Hillel n'a dit son avis ici que parce que l'objet porte le statut d'ustensile (torat keli), mais là-bas — non.
La même double parade revient, avec seulement la seconde branche adaptée au cas. L'école de Hillel n'allège pas ici au nom de la réjouissance du jour, mais parce que le pilon est un ustensile : cette qualité suffit à autoriser son déplacement pour un usage permis. Rien n'oblige donc à lui prêter le même allègement dans le cas de l'abattage, où il faudrait creuser la terre.
Plutôt, s'il y a une difficulté, la voici : l'école de Chammai dit qu'on ne pose pas la peau devant ceux qui la piétinent, et qu'on ne la soulève pas à moins qu'il n'y ait dessus un kazayit (volume d'une olive) de viande. Et l'école de Hillel le permet.
Troisième tentative, avec la michna de la peau. La peau fraîchement retirée de la bête abattue se gâte si on la laisse ; l'étendre à un endroit de passage la fait tanner sous les pieds. L'école de Chammai y voit un tannage (ibboud) interdit, l'école de Hillel permet.
Rachi donne le raisonnement supposé de l'école de Hillel, et c'est lui qui rend la michna utile à la guemara : si on ne permettait pas de sauver la peau, l'homme renoncerait à abattre, et la réjouissance du jour en souffrirait. L'allègement se rattache donc bien à la simha de yom tov.
Il apparaît donc qu'en matière de simha de yom tov l'école de Chammai va vers la rigueur et l'école de Hillel vers l'allègement — et l'on oppose : celui qui abat une bête sauvage ou un oiseau à yom tov, etc. C'est là-dessus que Rabbi Yo'hanan a dit : les avis sont intervertis.
D'où le sais-tu ? Peut-être n'en est-il pas ainsi : l'école de Chammai n'a dit son avis là-bas que là où il y a une bêche plantée, mais là où il n'y a pas de bêche plantée — non.
Ou encore : l'école de Hillel n'a dit son avis ici que parce que la peau se prête à ce qu'on s'y appuie pour s'asseoir, mais là-bas — non.
La parade du côté de l'école de Hillel change une nouvelle fois de contenu, en restant de même forme : la peau se prête à un usage immédiat et permis, celui de s'y appuyer pour s'asseoir. Elle n'est donc pas un objet écarté, et son déplacement se justifie par lui-même.
Rachi décrit la posture de l'époque, pour rendre l'argument concret : on étendait des étoffes à même le sol et l'on s'y appuyait, genoux repliés. Une peau étendue remplit la même fonction, et cette utilité suffit à expliquer l'allègement sans faire appel à la réjouissance du jour.
Plutôt, s'il y a une difficulté, la voici : l'école de Chammai dit qu'on ne retire pas les volets (terissin) à yom tov, et l'école de Hillel permet même de les remettre en place. Il apparaît donc qu'en matière de simha de yom tov l'école de Chammai va vers la rigueur et l'école de Hillel vers l'allègement — et l'on oppose : celui qui abat une bête sauvage ou un oiseau à yom tov, etc.
Quatrième et dernière tentative : les volets de boutique. Les retirer ouvre la boutique, ce qui permet d'acheter de quoi se réjouir ; les remettre en place, en revanche, ne sert plus à rien pour le jour même.
Rachi montre pourquoi cette michna est la plus forte des quatre. L'école de Hillel ne se contente pas de permettre l'ouverture : elle autorise aussi la fermeture, geste sans aucune utilité pour la fête. On ne peut donc plus expliquer son allègement par une commodité propre au cas ; il faut bien qu'il vienne de la simha de yom tov, et l'on ne permet la fermeture que pour ne pas dissuader d'ouvrir.
Passe encore pour l'école de Chammai face à l'école de Chammai, il n'y a là aucune difficulté : là-bas il y a une bêche plantée, ici il n'y a pas de bêche plantée. Mais l'école de Hillel face à l'école de Hillel fait difficulté !
La guemara sépare ici les deux moitiés du problème. Du côté de l'école de Chammai, la première parade tient encore : elle allège pour le recouvrement du sang parce qu'une bêche est plantée, et se montre rigoureuse pour les volets faute d'une raison équivalente. Rachi précise ce que serait cette raison : l'école de Chammai tient qu'il y a construction dans les ustensiles, si bien que retirer un volet demeure interdit.
Du côté de l'école de Hillel, la seconde parade ne fonctionne plus, puisque la michna permet jusqu'au geste inutile de refermer. La contradiction subsiste, et c'est elle qui appelle une solution.
C'est là-dessus que Rabbi Yo'hanan a dit : les avis sont intervertis. (Ou encore :) l'école de Hillel n'a dit son avis ici que parce qu'il n'y a pas de construction dans les ustensiles ni de démolition dans les ustensiles.
Mais là-bas — non.
Voici le terme de l'enquête. C'est la michna des volets, et elle seule, qui oblige à l'interversion : mouhléfet ha-chita, il faut échanger les noms des deux écoles dans l'une des deux michnayot.
La guemara ajoute pourtant une dernière issue, qui évite l'interversion. Si l'école de Hillel allège pour les volets, c'est parce qu'elle tient qu'il n'y a ni binyan (construction) ni setira (démolition) dans les ustensiles : aucun interdit de fond n'est en jeu, seulement une peine inutile, et cela peut se permettre. Dans le cas de l'abattage, où il faudrait creuser la terre, un interdit réel demeure, et l'école de Hillel reste rigoureuse sans se contredire.
MICHNA. L'école de Chammai dit : il n'en prendra pas, à moins de les avoir remués tant qu'il faisait encore jour.
Et l'école de Hillel dit : il se tient debout et déclare : celui-ci et celui-là, je les prends.
Nouvelle michna. Elle porte sur les pigeonneaux d'un colombier que l'on veut prendre à yom tov. Faute d'avoir été préparés, ils sont mouktzé : écartés de tout usage, et donc interdits au déplacement. La question est de savoir quel acte de la veille suffit à lever cet écart.
L'école de Chammai exige un geste : il faut les avoir remués et manipulés avant la nuit. L'école de Hillel se contente d'une parole précise, prononcée la veille : celui-ci et celui-là, je les prends.
GUEMARA. Rav Hanan bar Ami a dit : le différend porte sur la première couvée (bricha richona), l'école de Chammai tenant qu'on décrète par crainte qu'il ne vienne à se raviser.
Rav Hanan bar Ami resserre le différend. Il ne porte pas sur tous les pigeonneaux, mais sur la première couvée de l'année, celle que l'éleveur laisse d'ordinaire au nid pour tenir compagnie à la mère. Comme on n'a pas l'habitude de la consommer, une hésitation reste possible.
Rachi nomme la crainte : au moment de les prendre, l'homme pourrait s'attendrir et les laisser, et il aurait alors déplacé des pigeonneaux pour rien. Le geste de la veille lui sert d'épreuve : celui qui les a déjà manipulés en vue de l'abattage sans reculer ne reculera plus.
Et l'école de Hillel tient qu'on ne décrète pas. Mais pour la seconde couvée, tous s'accordent qu'il suffit qu'il se tienne debout et déclare : celui-ci et celui-là, je les prends.
Pour les couvées suivantes, destinées d'emblée à la table, nul ne craint que l'homme s'attendrisse : la déclaration de la veille suffit selon les deux écoles. Le désaccord se réduit donc au cas particulier de la première couvée.
Rachi donne au passage le rythme de l'élevage, qui explique la notion même de couvée : un couple de pigeonneaux par mois, avec une interruption au cœur de l'hiver et une reprise au printemps.
Et selon l'école de Hillel, pourquoi lui faut-il dire : celui-ci et celui-là, je les prends ? Qu'il dise : c'est d'ici que je prendrai demain !
Nouvelle question, sur la formulation exigée par l'école de Hillel. Puisqu'une parole suffit, pourquoi doit-elle désigner des pigeonneaux précis ? Une désignation globale — c'est de ce colombier que je prendrai demain — devrait produire le même effet, le choix effectif du lendemain venant clarifier après coup ce qui avait été désigné.
Cette clarification rétroactive porte un nom : la bereira. Toute la suite de la sougya consiste à savoir si l'école de Hillel l'admet.
Et si tu disais que l'école de Hillel n'admet pas la bereira (clarification rétroactive) — n'avons-nous pas appris : un mort se trouve dans une maison qui a plusieurs ouvertures, toutes sont impures.
La guemara suppose d'abord la réponse la plus simple — l'école de Hillel rejette la bereira — puis l'attaque au moyen d'une michna du traité Ohalot. Rachi explique d'abord pourquoi le rejet de la bereira obligerait à nommer les pigeonneaux : l'homme n'a désigné que ce dont il avait besoin, et sans clarification rétroactive rien ne garantit que ceux qu'il prend soient ceux-là.
La michna citée concerne un mort dans une maison à plusieurs ouvertures. Les Sages ont étendu l'impureté au lieu de sortie du corps, sous le linteau de la porte. Comme on ignore laquelle servira, toutes sont frappées.
Si l'une d'elles a été ouverte, celle-là est impure et toutes les autres sont pures. S'il a eu l'intention de le faire sortir par l'une d'elles, ou par une fenêtre de quatre sur quatre, elle préserve toutes les autres ouvertures.
La michna distingue deux façons de fixer le lieu de sortie. Par un acte : on ouvre l'une des portes après la mort, et le corps sortira certainement par là. Par une intention (mahshava) : on décide d'utiliser telle ouverture, ou une fenêtre assez large pour livrer passage à un corps, quatre tefahim sur quatre.
Rachi marque une nuance décisive pour la suite. Dans le cas de la porte ouverte, ce qui est admis sans conteste ne concerne que les ustensiles apportés après coup ; le sort de ceux qui étaient déjà là avant reste à discuter, et c'est exactement le point que le segment suivant va soulever.
L'école de Chammai dit : à condition qu'il ait formé cette intention avant que le mort ne meure ; et l'école de Hillel dit : même après que le mort est mort.
Voici l'argument. L'école de Hillel admet une intention formée après la mort, alors même que l'impureté avait déjà frappé toutes les ouvertures. Si cette décision tardive purifie, c'est qu'elle agit en arrière : il se clarifie rétroactivement que telle était la porte prévue depuis le début. L'école de Hillel admettrait donc la bereira — et la question du segment 12 reste entière.
Rachi souligne que cette lecture est celle qu'on adopte pour l'instant, et qu'elle sera révisée : le mot hou'barar, il s'est clarifié, est le terme technique de la bereira.
Mais il a été enseigné à ce sujet : Rabba a dit : pour rendre les ouvertures pures à partir de ce moment (mikan oulehaba). Et de même Rabbi Ochaya a dit : pour rendre les ouvertures pures à partir de ce moment.
À partir de ce moment, oui ; rétroactivement, non.
La preuve est renversée. Rabba et Rabbi Ochaya ont déjà expliqué la michna d'Ohalot : l'école de Hillel ne purifie que mikan oulehaba, à partir du moment de la décision. Les ustensiles apportés ensuite échappent à l'impureté, ceux qui se trouvaient déjà là restent impurs. Aucune clarification rétroactive n'est donc affirmée, et l'école de Hillel peut fort bien rejeter la bereira.
Rachi précise du même coup la position de l'école de Chammai : selon elle, une impureté une fois descendue ne se retire que par un acte, non par une pensée. Tossefot pousse la difficulté plus loin : si l'école de Hillel admettait vraiment la bereira, on ne verrait jamais de cas où toutes les ouvertures soient impures, puisque la sortie effective clarifierait toujours après coup. Il répond par deux cas où la clarification est impossible : une ouverture percée après coup, ou un corps qui n'est jamais sorti.
Rava a dit : en vérité, c'est bien rétroactivement ; et ici, voici la raison : peut-être déplacera-t-il puis laissera, déplacera puis laissera, et il se trouvera déplacer une chose qui ne lui convient pas.
Rava garde à l'école de Hillel la bereira, y compris rétroactivement, et cherche ailleurs la raison d'exiger une désignation nominative. Elle n'est pas de principe mais de précaution pratique.
Si l'homme n'a désigné que le colombier, il arrivera le lendemain sans savoir lesquels prendre. Il en soulèvera un, le tâtera, le reposera, en prendra un autre : metaltel ve-chavik, il déplace et laisse. Chacun des pigeonneaux qu'il repose est un objet mouktze qu'il aura manipulé sans besoin. La désignation précise ferme le choix à l'avance et supprime ce tâtonnement.
Mais tu as dit qu'il suffit qu'il se tienne debout et déclare : celui-ci et celui-là, je les prends ! — Cela vaut depuis la veille de yom tov,
Objection immédiate contre Rava. Selon l'école de Hillel, l'homme se tient à distance et se contente de parler, sans toucher aux pigeonneaux : il n'a donc pas vérifié lesquels sont gras. La crainte du tâtonnement devrait subsister telle quelle.
La réponse tient à la date de la désignation. Parce qu'elle a été faite la veille, l'homme sait le lendemain que les autres sont mouktze et qu'il ne pourra pas les prendre. Ce savoir le retient de fouiller : il prendra ceux qu'il a nommés, gras ou maigres. Le raisonnement se poursuit à la page suivante.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).