Sougya : Le folio achève d'abord l'explication commencée en 10a : celui qui n'a pas précisé la veille quels pigeonneaux il prendra ne peut pas trier le jour de fête, car il risque de déplacer des oiseaux mouksé en se trompant sur leur embonpoint, ou de tout abandonner et de se priver de la joie du jour de fête. Vient ensuite une michna qui éprouve la désignation de la veille par cinq cas : noirs désignés et blancs trouvés, deux désignés et trois trouvés, trois désignés et deux trouvés, désignation dans le nid et découverte devant le nid.
La Guemara demande ce que cette michna apprend de plus que l'évidence, et Rabba la ramène à un cas d'échange entre deux nids, où l'on refuse de dire que les oiseaux ont simplement permuté. On tente alors d'en tirer un appui pour la règle de Rabbi H'anina, rov et karov, et l'on écarte cet appui par le cas de la planche du colombier.
La seconde moitié du folio rapproche les pigeonneaux d'une baraita sur l'argent du maasser cheni retrouvé en quantité différente, où Rabbi et les Sages divergent : Rabbi Yoh'anan et Rabbi Elazar répondent que les pigeonneaux sont différents puisqu'ils sautillent, la Guemara demande pourquoi cette réponse était nécessaire au vu de leurs deux versions sur les bourses, et Rav Achi résout par la distinction entre pigeonneaux attachés, qui se détachent, et bourses attachées, qui ne se détachent pas.
Mais le jour de fête c'est interdit, car il arrive que ceux qui paraissaient gras se trouvent maigres et que les maigres se trouvent gras, et il déplace alors une chose qui ne lui convient pas. Ou encore : il arrive qu'on les trouve tous maigres, il les laisse et en vient à se priver de la joie du jour de fête.
Le folio précédent avait posé que la désignation de la veille, le zimoun, rend les pigeonneaux disponibles pour le jour de fête. Ici la Guemara explique pourquoi l'on ne peut pas remettre le tri au matin. Deux dommages sont avancés. Le premier est un dommage de mouksé : en palpant les oiseaux pour choisir les plus gras, il en déplacera nécessairement qui n'entraient pas dans sa désignation et qui lui restent interdits au maniement.
Le second est un dommage inverse, du côté de la simh'at yom tov, la joie du jour de fête : s'il les trouve tous maigres, il renoncera à la viande et se privera. Rachi ajoute le ressort commun aux deux : celui qui ne précise rien la veille s'appuie sur un calcul, en supposant qu'il en trouvera bien deux ou trois de bons. Exiger une désignation nommée supprime ce calcul et le lie à ceux-là seuls.
MICHNA. Il a désigné des noirs et a trouvé des blancs, des blancs et a trouvé des noirs, deux et il en a trouvé trois — ils sont interdits.
Trois et il en a trouvé deux — ils sont permis.
La michna éprouve la désignation de la veille par des cas où l'état du colombier a changé pendant la nuit. Le principe qui la traverse est celui de l'identification : le zimoun ne vaut que pour les oiseaux désignés, et il faut pouvoir les reconnaître le matin. Un changement de couleur signale que les oiseaux sont partis et que d'autres sont venus du dehors.
Les deux derniers cas opposent l'ajout et le retrait. Un oiseau en plus rend tout le lot interdit, puisqu'un oiseau non désigné se trouve mêlé aux autres sans qu'on puisse le distinguer. Un oiseau en moins laisse les autres permis : on suppose simplement qu'il s'est échappé.
Il les a désignés dans le nid et les a trouvés devant le nid — ils sont interdits ; et s'il n'y a là qu'eux, ils sont permis.
Le cinquième cas ne porte plus sur le nombre ni sur la couleur, mais sur le lieu. Le nid est vide et des pigeonneaux se tiennent devant lui : ils sont interdits, car rien n'assure que ce soient ceux du nid plutôt que des oiseaux venus d'ailleurs. La réserve finale fixe la limite : s'il n'y a aucun autre oiseau alentour, l'identification redevient possible et ils sont permis.
GUEMARA. C'est évident !
Rabba a dit : de quoi traitons-nous ici ? D'un cas où il a désigné des noirs et des blancs, puis s'est levé tôt et a trouvé les noirs à la place des blancs et les blancs à la place des noirs.
Tu aurais pu dire : ce sont bien eux, et ils ont seulement changé de place ; il nous enseigne donc que ceux-là s'en sont allés au dehors et que ceux-ci sont d'autres.
La Guemara refuse de lire la michna comme un cas trivial : si l'on a désigné des noirs et qu'on trouve des blancs, aucun rapprochement n'est même concevable. Rabba la ramène donc à un cas où l'identification était plausible : deux nids, l'un de noirs, l'autre de blancs, tous deux désignés la veille, et le matin chaque couleur se trouve dans le nid de l'autre.
Le hava amina, la pensée première que la michna vient écarter, était de dire que les oiseaux ont simplement permuté d'un nid à l'autre, auquel cas tous resteraient permis puisque tous avaient été désignés. La michna enseigne qu'on ne se fie pas à cette supposition : ceux qui avaient été désignés sont partis et ceux que l'on voit sont venus du dehors.
Disons que cela vient à l'appui de Rabbi H'anina, car Rabbi H'anina a dit : entre la majorité (rov) et la proximité (karov), suis la majorité !
La Guemara cherche à tirer de la michna un appui pour une règle générale de l'incertitude. Quand un objet trouvé peut être rattaché soit à une source proche (karov), soit à un ensemble plus grand mais plus lointain, la majorité (rov), Rabbi H'anina tranche en faveur de la majorité.
L'application est directe : le nid voisin est ce qu'il y a de plus proche, et les oiseaux du monde extérieur forment la majorité. Puisque la michna interdit, elle paraît suivre la majorité contre la proximité.
Comme l'a dit Abaye : il s'agit d'une planche (daf) ; ici aussi, il s'agit d'une planche.
L'appui est écarté par une précision de fait. Devant le colombier se trouve une planche en saillie, le daf, où se posent en permanence des pigeons étrangers qui n'osent pas entrer dans les nids occupés. Cette planche est aussi proche du nid que le nid voisin.
Dès lors la michna ne tranche plus entre rov et karov : les oiseaux interdits sont à la fois les plus proches et les plus nombreux, et son verdict s'explique sans la règle de Rabbi H'anina. La preuve tombe.
« Deux, et il en a trouvé trois — ils sont interdits. » Quel que soit le côté que tu prennes : s'ils sont d'autres, ils sont bien d'autres ; et s'ils ne sont pas d'autres, il y en a un qui se trouve mêlé à eux.
La Guemara justifie l'interdiction par un raisonnement à deux branches, le mah nafchakh, littéralement « selon ce que tu veux ». Si les trois oiseaux sont d'autres que ceux qui avaient été désignés, ils n'ont jamais été préparés. Et si deux d'entre eux sont bien les oiseaux désignés, un troisième, non désigné, s'est mêlé à eux sans qu'on puisse le reconnaître.
Tossefot demande pourquoi l'intrus ne s'annule pas dans la majorité, selon la règle ordinaire des mélanges. Deux réponses : un être vivant est trop important pour s'annuler, et un oiseau interdit seulement par le mouksé est un davar cheyech lo matirin, une chose qui redeviendra permise après le jour de fête, donc sans annulation.
« Trois, et il en a trouvé deux — ils sont permis. » Quelle en est la raison ? Ceux-ci sont bien eux, et l'un d'entre eux s'en est allé au dehors.
Le cas inverse reçoit une supposition simple : les deux oiseaux présents sont ceux qui avaient été désignés, et le troisième s'est échappé. Tossefot relève la tension avec la notion rappelée au segment précédent : pour une chose qui trouvera un moment permis, on tranche d'ordinaire avec rigueur.
La réponse tient à la nature de la supposition. Ici on ne suppose rien sur les oiseaux présents, dont la place n'a pas changé ; la supposition ne porte que sur l'absent. Une telle présomption d'allègement est admise même dans ce domaine.
Disons que notre michna suit Rabbi et non les Sages, car il est enseigné : s'il a déposé un mane et en a trouvé deux cents, ce sont du h'ouline (profane) et du maasser cheni mêlés l'un à l'autre — parole de Rabbi. Et les Sages disent : tout est h'ouline.
La Guemara élargit la question. Le cas des pigeonneaux revient à un problème général : un dépôt retrouvé dans un état différent de celui où on l'avait laissé. La baraita traite de l'argent du maasser cheni, la seconde dîme, dont la valeur doit être consommée à Jérusalem et que l'on range à part.
Celui qui avait déposé un mane en trouve deux cents. Rabbi tient que le dépôt initial est toujours là et qu'un autre mane s'y est ajouté : il faut donc séparer les deux par un rachat. Les Sages tiennent que le dépôt a été emporté et remplacé, et que tout est profane. Rachi souligne l'enjeu halakhique : la michna des pigeonneaux étant anonyme, la faire dépendre du seul Rabbi contre plusieurs serait coûteux.
S'il a déposé deux cents et en a trouvé un mane : un mane est demeuré et un mane a été emporté — parole de Rabbi. Et les Sages disent : tout est h'ouline !
La baraita donne le cas symétrique, qui est celui qui ressemble le plus à la michna : on retrouve moins que ce que l'on avait déposé. Rabbi maintient sa ligne, la continuité du dépôt : ce qui reste appartient au dépôt initial, et le reste à été emporté.
Les Sages maintiennent là leur : dès lors que le dépôt n'est plus tel qu'il était, on suppose qu'il a été entièrement déplacé et que ce que l'on voit vient d'ailleurs. Ce cas correspond exactement aux trois pigeonneaux désignés dont il n'en reste que deux, et la michna, qui les permet, paraît donc suivre Rabbi.
Tu peux même dire qu'elle suit les Sages, car il a été énoncé à son sujet : Rabbi Yoh'anan et Rabbi Elazar disent tous deux : les pigeonneaux (gozalot) sont différents, puisqu'ils ont coutume de sautiller d'un lieu à l'autre.
La réponse distingue les deux dépôts par la nature de ce qui est déposé. Les pigeonneaux ledadot : ils sautillent, sortent et entrent un par un. La disparition d'un seul s'explique donc sans intervention extérieure, et les deux restants demeurent ceux qui avaient été désignés.
L'argent, lui, ne se déplace pas seul. Sa disparition partielle suppose une main, et une main qui prend un dépôt le prend en entier. Les Sages peuvent donc tenir « tout est h'ouline » pour l'argent et accepter la michna des pigeonneaux.
Et pourquoi ai-je besoin de répondre à son sujet que les pigeonneaux sont différents puisqu'ils ont coutume de sautiller ? Or il a été énoncé au sujet de cet enseignement-là, de la part de Rabbi Yoh'anan et de Rabbi Elazar : l'un a dit que la divergence porte sur deux bourses, mais que pour une seule bourse tous s'accordent à dire que tout est h'ouline ; et l'autre a dit que la divergence porte sur une seule bourse, mais que pour deux bourses tous s'accordent à dire qu'un mane est demeuré et qu'un mane a été emporté.
La Guemara objecte que la réponse précédente était superflue. Les deux mêmes maîtres ont transmis, sur la baraita du maasser, deux versions du champ de la divergence. Ce qui les sépare est le nombre de bourses : deux mane dans une seule bourse forment un dépôt unique, tandis que deux bourses distinctes forment deux dépôts.
Selon la première version, les Sages n'admettent la continuité du dépôt dans aucun cas de bourse unique. Selon la seconde, ils l'admettent dès qu'il y a deux bourses. Si la seconde version est la bonne, la michna des pigeonneaux, qui ressemble à deux dépôts distincts, passe sans difficulté, et l'argument du sautillement devient inutile.
Admettons, pour celui qui dit que la divergence porte sur deux bourses : c'est pour cela qu'il a fallu répondre ici que les pigeonneaux sont différents, puisqu'ils ont coutume de sautiller. Mais pour celui qui dit que la divergence porte sur une seule bourse, alors que pour deux bourses tous s'accordent à dire qu'un mane est demeuré et qu'un mane a été emporté — pourquoi faut-il alors répondre à son sujet ?
Tu as pourtant dit que pour deux bourses ils ne divergent pas !
L'objection est développée en deux temps. Pour la première version, la réponse sur le sautillement garde son utilité : les Sages refuseraient la continuité du dépôt même dans le cas des pigeonneaux, et seule leur mobilité permet d'accorder la michna avec eux.
Pour la seconde version, la difficulté demeure entière. Puisque les Sages admettent déjà qu'un dépôt séparé en deux peut être entamé à moitié, la michna ne demandait aucune réponse. Rachi ajoute la pointe : ce sont les deux mêmes maîtres qui ont donné la réponse sur le sautillement, alors que l'un des deux n'en avait pas besoin.
Rav Achi a dit : nous traitons ici de pigeonneaux attachés ensemble et de bourses attachées ensemble. Les pigeonneaux se détachent l'un de l'autre, les bourses ne se détachent pas l'une de l'autre.
Rav Achi résout en précisant ce que la seconde version appelait « une seule bourse ». Elle visait aussi deux bourses liées ensemble, qui forment un seul objet pour celui qui les emporte. Les Sages tiennent donc « tout est h'ouline » dans ce cas de figure.
La michna, elle, permet les deux pigeonneaux restants même s'ils avaient été attachés ensemble. La réponse sur le sautillement redevient nécessaire dans les deux versions : un lien retient des bourses, qu'une main seule peut défaire, tandis que des pigeonneaux vivants se dégagent d'eux-mêmes et l'un peut partir seul.
Et Rabbi peut te dire : les bourses aussi, il arrive parfois...
Le folio se clôt sur une phrase interrompue. Après avoir expliqué la position des Sages, la Guemara revient à Rabbi et commence à montrer comment il répond à la même difficulté du côté des bourses. La suite se lit au folio suivant.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).