Beitzah 13a — À quel moment la récolte devient-elle tevel, et peut-on encore prélever la terouma le jour de fête ?

Beitzah 13a

Sougya : Le folio poursuit la difficulté laissée ouverte à la fin du verso : si l'on froisse des épis le jour de fête, on trouve une terouma que l'on est en droit de prélever ce jour-là, ce que la michna semblait exclure. La guemara répond d'abord en partageant les sources entre deux tanaim : Rabbi tient que la rentrée des épis destinés à être froissés achève leur travail et les rend tevel, Rabbi Yossi bar Rabbi Yehouda l'exempte tant que le grain n'a pas été rassemblé en tas.

Cette répartition est écartée, et la michna est relue autrement : elle parle de la plupart des teroumot, celles qui étaient déjà soumises depuis la veille. Abaye distingue alors les épis des légumineuses, et deux versions opposées de son enseignement sont rapportées ; la michna des bottes de fenugrec sert d'appui à la première et d'objection à la seconde.

La réponse fait intervenir un tevel d'un autre ordre, celui du levi qui a reçu la première dîme avant que la grande terouma n'ait été prélevée : selon Rabbi Chimon ben Lakich, le nom de dîme pose sur ce produit le rend tevel à l'égard de la terouma de la dîme. Rava explique enfin par une pénalité l'obligation faite à ce levi de piler lui-même ses bottes, et une baraita vient appuyer cette lecture.

Quand la récolte devient-elle tevel ? La chaîne ordinaire du grain 1. Rentrée à la maison hakhnasa, en épis 2. Battage dicha 3. Égalisation du tas mirouah, sur l'aire 4. Travail achevé le produit est tevel Cas du folio : des épis rentrés pour être froissés et mangés peu à peu (mélilot) ils ne passeront jamais par l'aire : leur chaîne s'arrête à l'étape 1 Rabbi : ils sont tevel Leur rentrée est leur aire, car ils n'en connaîtront pas d'autre. -> interdit d'en manger, même de façon occasionnelle, avant d'avoir prélevé Rabbi Yossi bar Rabbi Yehouda : exempts Le verset dit deganekha, ton grain : il n'y a de grain qu'à partir du tas. -> la rentrée en épis n'est qu'un rassemblement, sans conséquence Tout le débat du folio porte sur ce point : où se situe l'achèvement du travail (gmar melakha).
Les étapes qui rendent le grain tevel, et le point où Rabbi et Rabbi Yossi bar Rabbi Yehouda divergent : la rentrée d'épis destinés à être froissés.
La difficulté du verso et les deux réponses du folio Michna : on ne trouve pas de terouma que l'on soit en droit de prélever le jour de fête. Rava : on froisse pourtant des épis le jour de fête, et ils deviennent alors soumis à la terouma. Réponse 1 : deux tanaim La baraita qui permet suit Rabbi ; la michna suit Rabbi Yossi bar Rabbi Yehouda, pour qui rien n'est dû. Ecartée : même selon Rabbi Yossi, celui qui se ravise rend le tout tevel. Réponse 2 retenue : rov terouma La michna parle de la plupart des teroumot : celles du grain battu et rassemblé dès la veille de la fête. Les cas rares où l'obligation naît le jour même restent possibles. Conséquence : la michna tient selon les deux tanaim, et l'enseignement de Rava sur les mélilot demeure.
De la question laissée ouverte au verso jusqu'à la lecture retenue : la michna vise la plupart des teroumot.
Les deux versions d'Abaye et la michna des bottes de fenugrec Michna des teroumot : celui qui a des bottes de fenugrec à l'état de tevel les pile, prélève d'après les graines et ne prélève pas d'après la tige. Première version Divergence sur les épis ; pour les légumineuses, tous admettent que les bottes sont tevel. La michna est invoquée en appui : elle dit bien bottes de tevel. Appui écarté : le fenugrec est enseigné Seconde version Divergence sur les épis ; pour les légumineuses, tous admettent que les bottes ne sont pas tevel. La michna devient une objection : comment des bottes seraient-elles tevel ? Réponse : un tevel d'un autre ordre pour son propre motif : sa tige a le goût de son fruit, et pourtant on n'y prélève pas. celui du levi qui a reçu la première dîme avant que la grande terouma ne soit prise. Le même texte sert d'appui à une version et d'objection à l'autre : la lecture dépend de ce qu'on appelle tevel.
La michna du fenugrec lue par les deux versions de l'enseignement d'Abaye, et l'issue de chacune.
1
הָא רַבִּי, הָא רַבִּי יוֹסֵי בְּרַבִּי יְהוּדָה. דְּתַנְיָא: הִכְנִיס שִׁבֳּלִין לַעֲשׂוֹת מֵהֶן עִיסָּה — אוֹכֵל מֵהֶן עֲרַאי, וּפָטוּר.

Ceci suit Rabbi, cela suit Rabbi Yossi bar Rabbi Yehouda. Car il a été enseigné : celui qui a rentré des épis pour en faire une pâte en mange de façon occasionnelle, et il en est exempt.

📜 Rachi (2)
הָא רַבִּי הָא ר' יוֹסֵי בְּרַבִּי יְהוּדָה לְעוֹלָם מוֹלְלִין מְלִילוֹת לְדִבְרֵי הַכֹּל וּדְקַשְׁיָא לָן אִם כֵּן מָצִינוּ תְּרוּמָה שֶׁזַּכַּאי בַּהֲרָמָתָהּ אִין וַדַּאי מָצִינוּ אַלִּיבָּא דְּרַבִּי דְּאָמַר יֵשׁ תְּרוּמָה בִּמְלִילוֹת וּמַתְנִיתִין דְּקָתָנֵי לֹא מָצִינוּ ר' יוֹסֵי בְּרַבִּי יְהוּדָה הִיא דְּאָמַר אֵין תְּרוּמָה בִּמְלִילוֹת:
En vérité, on froisse les épis de l'avis de tous. Et la difficulté que nous avions — s'il en est ainsi, nous avons trouvé une terouma que l'on est en droit de prélever le jour de fête — se lève : oui, un tel cas existe bien, selon Rabbi, qui dit qu'il y a une obligation de terouma sur les grains froissés ; et notre michna, qui enseigne que l'on n'en trouve pas, suit Rabbi Yossi bar Rabbi Yehouda, qui dit qu'il n'y a pas de terouma sur les grains froissés.
אוֹכֵל מֵהֶן עֲרַאי כָּל זְמַן שֶׁלֹּא דֶּשֶׁן וּמֵרְחָן בַּכְּרִי לֹא נִגְמְרָה מְלַאכְתָּן לִתְרוּמָה:
Tant qu'il ne les a pas battus ni rassemblés en tas, leur travail n'est pas achevé au regard de la terouma.
🗂️ Tossefot (1)
הָא רַבִּי יוֹסֵי. פרש"י וּמַה מָצִינוּ דְּזַכַּאי בַּהֲרָמָתָהּ הַייְנוּ אַלִּיבָּא דְּרַבִּי דְּאָמַר יֵשׁ תְּרוּמָה בִּמְלִילוֹת דְּסָבַר דְּהַכְנָסָתָן דִּמְלִילוֹת הַיְינוּ גָּרְנָן וּגְמַר מְלָאכָה אֲבָל מַתְנִי' דְּקָתָנֵי לֹא מָצִינוּ הַייְנוּ ר' יוֹסֵי בְּרַבִּי יְהוּדָה דְּאָמַר אֵין תְּרוּמָה בִּמְלִילוֹת דְּאַדָּגָן קָפֵיד רַחֲמָנָא וְאֵין זֶה אֶלָּא קִבּוּץ בְּעָלְמָא וּבְסָמוּךְ גָּרְסִינַן וּלְרַבִּי יוֹסֵי בְּר' יְהוּדָה נָמֵי מַשְׁכַּחַתְּ לַהּ וְכוּ' מַשְׁמַע לְפִי' דִּלְר' יוֹסֵי אַפֵּי' אֲכִילַת קֶבַע יָכוֹל לֶאֱכֹול בְּלֹא מַעֲשֵׂר דְּאִם הָיָה מְחַייֵּב בַּאֲכִילַת קֶבַע מַשְׁכַּחַת לָהּ לֵר' יוֹסֵי בְּר' יְהוּדָה דְּזַכַּאי בַּהֲרָמָתָהּ בַּאֲכִילַת קֶבַע וְתֵימַהּ דְּהַלָּשׁוֹן לֹא מַשְׁמַע כֵּן דְּהָא קָאֵי עַל אֲכִילַת עֲרַאי הִכְנִיס שִׁבֳּלִין לַעֲשׂוֹת מֵהֶן עִיסָּה אוֹכֵל מֵהֶן עֲרַאי וּפָטוּר וְעָלָה מַסִּיק לְמָולְלָן בִּמְלִילוֹת רַבִּי מְחַייֵּב מֵעֲרַאי וְר' יוֹסֵי בְּר' יְהוּדָה פּוֹטֵר מֵעֲרַאי וע"ק לְרַבִּי נָמֵי הֵיכִי מָצִינוּ (הוּא) שֶׁזַּכַּאי בַּהֲרָמָתָהּ ביו"ט הוֹאִיל דְּאִית לֵיהּ דְּהַכְנָסָתָן לִמְלִילוֹת זֶהוּ גָּרְנָן וּגְמַר מְלַאכְתָּן אִם כֵּן נִתְחַייְּבוּ מֵאֶתְמוֹל מעיו"ט וְאִם כֵּן אֵין יָכוֹל לְהַפְרִישׁ ביו"ט לָכֵן נ"ל דְּהָא דְּקָאָמַר דְּכֹהֵן זַכַּאי בַּהֲרָמָתָהּ אָתְיָא אַלִּיבָּא דְּר' יוֹסֵי בְּרַבִּי יְהוּדָה דְּפוֹטֵר דְּכֵיוָן דְּסָבַר דְּהַכְנָסָתָן לָאו זֶהוּ גָּרְנָן וְאִם כֵּן כִּי מְלָלָן ביו"ט בָּא לוֹ חִיּוּב הַשְׁתָּא וא"כ זַכַּאי בַּהֲרָמָתָהּ וְהָא דְּאָמַר דְּאֵינוֹ זַכַּאי בַּהֲרָמָתָהּ אָתֵי אַלִּיבָּא דְּרַבִּי דס"ל דְּהַכְנָסָתָן זוֹ הִיא גָּרְנָן וְהָיָה לָהֶם לִתְרֹום מֵאֶתְמוֹל וא"כ אֵינוֹ זַכַּאי בַּהֲרָמָתָהּ וּבְסָמוּךְ גָּרְסִי' וּלְרַבִּי מַשְׁכַּחַת לָהּ וְכוּ':
Rachi explique : le cas où l'on est en droit de prélever suit Rabbi, qui dit qu'il y a terouma sur les grains froissés, car il tient que leur rentrée en vue d'être froissés constitue leur aire et l'achèvement de leur travail ; tandis que notre michna, qui enseigne que l'on n'en trouve pas, suit Rabbi Yossi bar Rabbi Yehouda, qui dit qu'il n'y a pas de terouma sur les grains froissés, car la Torah a posé sa condition sur le grain (dagan), et ceci n'est qu'un simple rassemblement. Et plus loin nous lisons : selon Rabbi Yossi bar Rabbi Yehouda aussi tu trouves un cas, etc. Il ressort de cette explication que, selon Rabbi Yossi, on pourrait même faire un repas fixe sans prélever la dîme ; car s'il obligeait pour un repas fixe, on trouverait déjà selon lui un cas où l'on est en droit de prélever, celui du repas fixe. Or la formulation ne va pas dans ce sens, ce qui étonne : elle porte sur la consommation occasionnelle — celui qui a rentré des épis pour en faire une pâte en mange de façon occasionnelle et en est exempt — et là-dessus la guemara conclut : s'il les a rentrés pour les froisser, Rabbi oblige dès la consommation occasionnelle et Rabbi Yossi bar Rabbi Yehouda en exempte. Autre difficulté : selon Rabbi lui-même, comment trouverait-on un cas où l'on est en droit de prélever le jour de fête ? Puisqu'il tient que leur rentrée en vue d'être froissés constitue leur aire et l'achèvement de leur travail, l'obligation les a saisis dès la veille de la fête, et l'on ne peut donc plus prélever le jour de fête. Aussi me semble-t-il que l'énoncé selon lequel le kohen est en droit d'en opérer le prélèvement suit Rabbi Yossi bar Rabbi Yehouda, qui exempte : puisqu'il tient que leur rentrée ne constitue pas leur aire, l'obligation naît au moment même où il les froisse le jour de fête, et l'on est alors en droit de prélever. Et l'énoncé selon lequel on n'est pas en droit de prélever suit Rabbi, qui tient que leur rentrée constitue leur aire : le prélèvement aurait dû se faire des la veille, et l'on n'est donc pas en droit de prélever le jour de fête. Et plus loin nous lisons : selon Rabbi aussi tu trouves un cas, etc.
💡 Explication

Le folio reprend la difficulté laissée ouverte au verso. Rava a permis de froisser des épis (moulelin mélilot) le jour de fête ; or, une fois froissés, ces grains deviennent consommables et donc soumis à la terouma. On tiendrait là un prélèvement que l'on est en droit d'opérer le jour même, ce que la michna semblait exclure.

Première réponse : deux tanaim s'opposent sur le moment où naît l'obligation. La baraita citée distingue selon l'intention de celui qui rentre sa récolte — pour en faire une pâte, ou pour manger les grains froissés.

2
לְמָולְלָן בִּמְלִילוֹת — רַבִּי מְחַייֵּב וְרַבִּי יוֹסֵי בְּרַבִּי יְהוּדָה פּוֹטֵר.

S'il les a rentrés pour les froisser en grains, Rabbi l'oblige et Rabbi Yossi bar Rabbi Yehouda l'exempte.

📜 Rachi (3)
לְמָולְלָן בִּמְלִילוֹת הִכְנִיסָן לְאָכְלָן מְעַט מְעַט ע"י מְלִילוֹת:
Il les a rentrés pour les manger peu à peu en les froissant.
רַבִּי מְחַיֵּיב בִּתְרוּמָה שֶׁלֹּא יֹאכַל מֵהֶן עֲרַאי עַד שֶׁיַּפְרִישׁ לְפִי שֶׁהַכְנָסָתָן בְּשִׁבֳּלִין הִיא גְּמַר מְלַאכְתָּן שֶׁאֵין סוֹפָן לָבֹא לִידֵי גֹּורֶן אַחֵר וְזֶהוּ גָּרְנָן:
Il l'oblige à la terouma, de sorte qu'il n'en mange pas même de façon occasionnelle avant d'avoir prélevé, parce que leur rentrée en épis constitue l'achèvement de leur travail : ils ne sont pas destinés à passer par une autre aire, et c'est là leur aire.
וְרַבִּי יוֹסֵי בְּר' יְהוּדָה פּוֹטֵר דְּגָנְךָ כְּתִיב וְהַייְנוּ מֵרוּחַ דְּאֵין דָּגוֹן אֶלָּא קִבּוּץ בַּכְּרִי: וּפָרְכִינַן לְרָבָא דְּאָמַר מוֹלְלָן לֵר' יוֹסֵי בְּרַבִּי יְהוּדָה נָמֵי אִי שָׁרֵית לְמָולְלָן ביו"ט מַשְׁכַּחַת לָהּ עַל כָּרְחָיךְ שֶׁזַּכַּאי בַּהֲרָמָתָהּ בִּמְלִילוֹת שֶׁהִכְנִיסָן לַעֲשׂוֹת עִיסָּה בְּדִישָׁה וּמֵרוּחַ וְנִמְלַךְ עֲלֵיהֶן לְמָולְלָן לְהַצְנִיעָן כֻּולָּן לִמְלִילוֹת דְּעַל כְּרִחְיָךְ מוֹדֶה בְּהוּ רַבִּי יוֹסֵי דְּטָבְלָן בַּיּוֹם שֶׁנִּמְלַךְ עֲלֵיהֶן דְּכֵיוָן דְּהִכְנִיסָן לְשֵׁם גֹּורֶן גָּמוּר יָרְדָה לָהֶן תּוֹרַת תְּרוּמוֹת וּמַעַשְׂרוֹת וּכְשֶׁנִּמְלַךְ לְמָולְלָן נַעֲשֵׂית הַכְנָסָתוֹ גֹּורֶן וְהַמּוֹלְלָן ביו"ט עַל כָּרְחוֹ קְדֵים תְּרוּמָתָן:
Il est écrit « ton grain » (deganekha), ce qui désigne l'égalisation du tas (mirouah), car il n'y a de grain qu'à partir du rassemblement en tas. — Et nous objectons à Rava, qui a dit qu'on les froisse : selon Rabbi Yossi bar Rabbi Yehouda aussi, si tu permets de les froisser le jour de fête, tu trouves nécessairement un cas où l'on est en droit de prélever sur des grains froissés. Il s'agit de celui qui les avait rentrés pour en faire une pâte, par le battage et l'égalisation, puis s'est ravisé et a décidé de les froisser pour les garder tous à cet usage. Rabbi Yossi admet nécessairement dans ce cas qu'ils deviennent tevel le jour où il s'est ravisé : puisqu'il les avait rentrés en vue d'une aire complète, la loi des teroumot et des maaserot est descendue sur eux, et lorsqu'il s'est ravisé pour les froisser, leur rentrée est devenue leur aire ; celui qui les froisse le jour de fête doit donc nécessairement prélever leur terouma au préalable.
💡 Explication

Le débat porte sur ce qui vaut aire de battage (goren), c'est-à-dire sur l'achèvement du travail qui rend le produit tevel. Pour Rabbi, des épis rentrés pour être froissés ne connaîtront jamais d'autre traitement : leur rentrée dans la maison tient lieu d'aire.

Pour Rabbi Yossi bar Rabbi Yehouda, le verset parle de deganekha, ton grain, et il n'y a de grain qu'à partir du rassemblement en tas et de son égalisation. Tant que ce stade n'est pas atteint, rentrer des épis n'est qu'un rassemblement sans portée.

3
וּלְרַבִּי יוֹסֵי בְּרַבִּי יְהוּדָה נָמֵי מַשְׁכַּחַתְּ לַהּ — כְּגוֹן שֶׁהִכְנִיס שִׁבֳּלִין לַעֲשׂוֹת מֵהֶן עִיסָּה, וְנִמְלַךְ עֲלֵיהֶן לְמָולְלָן בְּיוֹם טוֹב, דְּטַבְלָא בְּיוֹמֵיהּ!

Selon Rabbi Yossi bar Rabbi Yehouda aussi tu trouves un cas : par exemple celui qui a rentré des épis pour en faire une pâte, puis s'est ravisé à leur sujet pour les froisser le jour de fête — ils deviennent tevel ce jour même !

💡 Explication

La répartition entre les deux tanaim est mise en échec. Même Rabbi Yossi bar Rabbi Yehouda reconnaît un cas où l'obligation naît le jour de la fête : des épis rentrés en vue du battage étaient déjà saisis par la loi des teroumot ; lorsque leur propriétaire se ravise (nimlakh) et décide de les froisser, leur rentrée devient rétroactivement leur aire.

La michna ne peut donc pas s'expliquer par le seul avis de Rabbi Yossi bar Rabbi Yehouda, puisque lui aussi connaît une terouma que l'on prélève le jour de fête.

4
אֶלָּא: מַאי תְּרוּמָה — רֹוב תְּרוּמָה.

Plutôt : de quelle terouma s'agit-il ? De la plupart des teroumot.

📜 Rachi (1)
אֶלָּא מַאי תְּרוּמָה רֹוב תְּרוּמָה גָּרְסִינַן וְלֹא גָּרַס אֶלָּא מַאי אִית לָךְ לְמֵימַר אֶלָּא לָא תֵּימָא הָא רַבִּי הָא רַבִּי יוֹסֵי דְּבֵין לְרַבִּי בֵּין לְרַבִּי יוֹסֵי מִתּוֹקְמָא וּמַאי תְּרוּמָה דִּתְנַן מַתְנִיתִין אֵינוֹ זַכַּאי בַּהֲרָמָתָהּ בְּרוֹב תְּרוּמוֹת קָאָמַר שֶׁיֶּשְׁנָן עַל יְדֵי דִּישָׁה וּמֵרוּחַ וְהֵן מֵעֶרֶב יוֹם טוֹב:
On ne lit pas ici « alors que peux-tu dire ». Plutôt : ne dis pas que ceci suit Rabbi et cela Rabbi Yossi, car la michna tient aussi bien selon Rabbi que selon Rabbi Yossi. Et de quelle terouma la michna parle-t-elle en enseignant que l'on n'est pas en droit d'en opérer le prélèvement ? De la plupart des teroumot, celles qui se font par le battage et l'égalisation du tas, et qui existent déjà depuis la veille de la fête.
💡 Explication

La guemara retient une autre lecture, qui laisse la michna valable selon les deux tanaim. En disant que l'on n'est pas en droit de prélever la terouma le jour de fête, la michna vise la plupart des teroumot (rov terouma) : celles du grain battu et rassemblé avant la fête, dont l'obligation datait donc de la veille.

Les cas marginaux où l'obligation naît le jour même demeurent, et l'enseignement de Rava sur les grains froissés tient.

5
אָמַר אַבַּיֵּי: מַחֲלֹוקֶת בְּשִׁבֳּלִין. אֲבָל בְּקִטְנִיּוֹת — דִּבְרֵי הַכֹּל אִסּוּרְיָיתָא טָבְלָא.

Abaye a dit : la divergence porte sur les épis ; mais pour les légumineuses, de l'avis de tous les bottes sont tevel.

📜 Rachi (2)
מַחֲלֹוקֶת בְּשִׁבֳּלִין בְּהָנְהוּ הוּא דְּפָטַר ר' יוֹסֵי דְּרֻובָּן לְדִישָׁה וְאֵין גָּרְנָן אֶלָּא בְּמֵרוּחַ:
C'est dans ce cas seulement que Rabbi Yossi exempte, car la plupart des épis sont destinés au battage et leur aire ne se fait que par l'égalisation du tas.
אֲבָל קִטְנִיּוֹת יֵשׁ בְּנֵי אָדָם הַרְבֵּה שֶׁאֵין חוֹבְטִין אוֹתָן יַחַד אֶלָּא כְּדֵי קְדֵרָתָן לְפִיכָךְ הַכְנָסָתָן בַּחֲבִילִין זֶהוּ גָּרְנָן:
Beaucoup de gens ne les battent pas toutes ensemble, mais seulement selon le besoin de leur marmite ; leur rentrée en bottes constitue donc leur aire.
💡 Explication

Abaye circonscrit la divergence. Elle vaut pour les épis de céréales, que l'on porte d'ordinaire à l'aire pour les battre. Les légumineuses (kitniyot) connaissent un autre usage : on en prend au fur et à mesure des besoins de la cuisine, sans traitement collectif.

Leur mise en bottes (asourayata) achève donc leur travail de l'avis de tous, et elles sont tevel dès ce stade.

6
לֵימָא מְסַיַּיע לֵיהּ: מִי שֶׁהָיוּ לוֹ חֲבִילֵי תִלְתָּן שֶׁל טֶבֶל — הֲרֵי זֶה כּוֹתֵשׁ, וּמְחַשֵּׁב כַּמָּה זֶרַע יֵשׁ בָּהֶם, וּמַפְרִישׁ עַל הַזֶּרַע וְאֵינוֹ מַפְרִישׁ עַל הָעֵץ. מַאי לַָאו — רַבִּי יוֹסֵי בְּרַבִּי יְהוּדָה הִיא, דְּאָמַר: הָתָם לָא טָבְלָא הָכָא טָבְלָא!

Disons qu'un enseignement vient à son appui : celui qui avait des bottes de fenugrec à l'état de tevel les pile, évalue la quantité de graines qu'elles contiennent, prélève d'après les graines et ne prélève pas d'après la tige. N'est-ce pas Rabbi Yossi bar Rabbi Yehouda, qui dit : là-bas ce n'est pas tevel, ici c'est tevel ?

📜 Rachi (4)
תִּלְתָּן מִין קִטְנִית הוּא וּמְעַט נוֹתְנִין בַּקְּדֵרָה לִיתֵּן טַעַם:
C'est une espèce de légumineuse ; on en met peu dans la marmite pour donner du goût.
כּוֹתֵשׁ זֶהוּ דֶּרֶךְ דִּישָׁתָן:
C'est là leur manière d'être battues.
וּמְחַשֵּׁב מֵאֹומֶד:
À l'estimation.
וְאֵין מַפְרִישׁ עַל הָעֵץ אֵין צָרִיךְ לְהַפְרִישׁ מִן הַקָּשִׁים וְאַף עַל פִּי שֶׁטַּעַם עֵצוֹ וּפִרְיוֹ שָׁוֶה לֹא חִייְּבוּהוּ חֲכָמִים בַּמַּעַשְׂרוֹת מִדְּקָתָנֵי חֲבִילִין שֶׁל טֶבֶל אַלְמָא אִסּוּרְיָיתָא טַבְלָא:
Il n'a pas à prélever sur les tiges : bien que le goût de la tige et celui du fruit soient identiques, les Sages ne les ont pas soumises aux maaserot. Et puisque la michna enseigne « des bottes de tevel », il apparaît que les bottes sont déjà tevel.
💡 Explication

Une michna du traité Teroumot est invoquée en appui. Le fenugrec (tiltan) est une légumineuse que l'on pile pour en dégager les graines. La michna prescrit d'évaluer la quantité de graines et de prélever d'après elle seule.

Le mot décisif est ailleurs : la michna parle de « bottes de tevel », donc avant le pilage. Les bottes sont donc déjà soumises, conformément à la distinction d'Abaye.

🖼️ Schéma
Les bottes de fenugrec : sur quoi prélève-t-on ? Le fenugrec est une légumineuse dont on met peu dans la marmite, pour le goût. On le pile pour en dégager les graines : c'est sa manière d'être battu. La graine On évalue à l'estimation la quantité de graines contenue dans les bottes. -> on prélève d'après elle La tige Son goût est le même que celui du fruit, et on la met dans le plat. -> on n'y prélève pas Le mot qui porte tout le débat : la michna dit bottes de tevel, donc avant même le pilage.
Ce sur quoi porte le prélèvement dans les bottes de fenugrec, et le mot qui sert d'appui.
7
לֹא, רַבִּי הִיא. אִי רַבִּי הִיא, מַאי אִירְיָא תִּלְתָּן, אֲפִילּוּ שִׁבֳּלִין נָמֵי?

Non, c'est Rabbi. — Si c'est Rabbi, pourquoi parler précisément du fenugrec ? Même des épis conviendraient !

💡 Explication

L'appui est contesté : la michna du fenugrec peut suivre Rabbi, pour qui la rentrée elle-même achève le travail, y compris pour les épis. Rien n'obligerait alors à y lire la distinction d'Abaye.

La guemara retourne l'argument : selon Rabbi, l'enseignement vaudrait aussi bien pour des épis ; le choix du fenugrec resterait inexpliqué.

8
אֶלָּא מַאי, רַבִּי יוֹסֵי בְּרַבִּי יְהוּדָה — לַשְׁמְעִינַן שְׁאָר מִינֵי קִטְנִיּוֹת, וְכָל שֶׁכֵּן תִּלְתָּן.

Alors quoi, ce serait Rabbi Yossi bar Rabbi Yehouda ? Qu'il nous enseigne alors les autres espèces de légumineuses, et à plus forte raison le fenugrec.

📜 Rachi (1)
לַשְׁמְעִינַן שְׁאָר מִינֵי קִטְנִיּוֹת דְּטָבְלוּ בַּחֲבִילֵי וְאַף עַל פִּי שֶׁהַרְבֵּה עוֹשִׂין מֵהֶן כְּרִי וּמֵרוּחַ וכ"ש תִּלְתָּן שֶׁהוּא נוֹתְנוֹ מְעַט מְעַט בִּקְדֵרָה לְמַתֵּק וְנוֹתְנוֹ בְּעֵצוֹ:
Qu'elles deviennent tevel dès leur mise en bottes, bien que beaucoup en fassent un tas et procèdent à l'égalisation ; et à plus forte raison le fenugrec, que l'on met peu à peu dans la marmite pour l'adoucir et que l'on y met avec sa tige.
💡 Explication

La même objection se retourne contre l'autre lecture. Si la michna suivait Rabbi Yossi bar Rabbi Yehouda selon la distinction d'Abaye, il aurait fallu enseigner le cas des autres légumineuses, dont beaucoup passent malgré tout par le tas.

Le fenugrec, que l'on prend par petites quantités, s'en déduirait alors à plus forte raison (kol chekhen).

9
אֶלָּא תִּלְתָּן אִצְטְרִיכָא לֵיהּ. סָלְקָא דַעְתָּךְ אֲמִינָא: הוֹאִיל וְטַעַם עֵצוֹ וּפִרְיוֹ שָׁוֶה, לִפְרֹושׁ נָמֵי אַעֵצוֹ, קָא מַשְׁמָע לַן.

Plutôt, c'est du fenugrec qu'il avait besoin de parler. Tu aurais pu penser que, le goût de sa tige et celui de son fruit étant identiques, il faudrait prélever aussi d'après la tige ; il nous enseigne donc qu'il n'en est rien.

📜 Rachi (1)
אֶלָּא תִּלְתָּן אִצְטְרִיכָא לֵיהּ גָּרְסִינַן וּלְעוֹלָם רַבִּי הִיא וה"ה לְשִׁבֳּלִין וְלָא תְּסַיְּיעִי' מֵהָכָא:
Et en vérité c'est Rabbi, et il en va de même pour les épis ; on ne peut donc tirer de là aucun appui.
💡 Explication

La michna enseigne le fenugrec pour un motif qui lui est propre : sa tige donne au plat le même goût que sa graine, et l'on aurait pu croire qu'elle entre dans le calcul du prélèvement. La michna écarte cette idée.

Puisque le choix du fenugrec s'explique ainsi, il ne renseigne plus sur le statut des bottes, et l'appui apporté à Abaye tombe.

10
אִיכָּא דְאָמְרִי, אָמַר אַבַּיֵּי: מַחֲלֹוקֶת בְּשִׁבֳּלִין, אֲבָל בְּקִטְנִיּוֹת דִּבְרֵי הַכֹּל אִסּוּרְיָיתָא לָא טָבְלָא. מֵיתִיבִי: מִי שֶׁהָיוּ לוֹ חֲבִילֵי תִּלְתָּן שֶׁל טֶבֶל הֲרֵי זֶה כּוֹתֵשׁ, וּמְחַשֵּׁב כַּמָּה זֶרַע יֵשׁ בָּהֶן, וּמַפְרִישׁ עַל הַזֶּרַע וְאֵינוֹ מַפְרִישׁ עַל הָעֵץ. מַאי לַָאו, טֶבֶל טָבוּל שֶׁל תְּרוּמָה!

Certains rapportent ainsi : Abaye a dit — la divergence porte sur les épis, mais pour les légumineuses, de l'avis de tous les bottes ne sont pas tevel. On objecte : celui qui avait des bottes de fenugrec à l'état de tevel les pile, évalue la quantité de graines qu'elles contiennent, prélève d'après les graines et ne prélève pas d'après la tige.

N'est-ce pas d'un tevel soumis à la terouma qu'il s'agit ?

📜 Rachi (2)
אִיכָּא דְּאָמְרִי אָמַר אַבָּיֵי מַחְלֹוקֶת בְּשִׁבֳּלִין בְּהָנְהוּ מְחַייֵּב רַבִּי לְפִי שֶׁהַרְבֵּה כּוֹנְסִין אוֹתָן לִמְלִילוֹת וּקְלָיוֹת שֶׁהֵן גָּרְנָן אֲבָל בְּקִטְנִיּוֹת סְתָם הַכְנָסָתָם לְמֵרוּחַ וְאִסּוּרְיָיתָא לָא טַבְלָא:
C'est dans ce cas que Rabbi oblige, parce que beaucoup les rentrent pour les manger froissés ou grillés, ce qui constitue leur aire ; mais les légumineuses sont rentrées sans précision en vue de l'égalisation du tas, et les bottes ne sont donc pas tevel.
מַאי לַָאו בְּטֶבֶל טָבוּל לִתְרוּמָה כְּלוֹמַר מַאי לַָאו גַּבֵּי יִשְׂרָאֵל קָרֵי לֵיהּ טֶבֶל וַעֲדַייִן לֹא נִקְרָא עָלָיו שֵׁם בַּפֶּה וּמִסְּתָמָא קָרוּי טֶבֶל וְחַייָּב לִתְרוּמָה שֶׁהִיא תְּחִלָּה לְכָל הַמַּעַשְׂרוֹת דִּכְתִיב בָּהּ רֵאשִׁית:
C'est-à-dire : n'est-ce pas chez un Israélite que la michna l'appelle tevel, alors qu'aucun nom n'a encore été prononcé sur lui ? Il est donc appelé tevel sans autre précision, et il est soumis à la terouma, qui précède toutes les dîmes, puisqu'il est écrit à son sujet « prémices » (rechit).
🗂️ Tossefot (1)
אִיכָּא דְאָמְרִי מַחֲלֹוקֶת בְּשִׁבֳּלִים אֲבָל בְּקִטְנִיּוֹת ד"ה לָא טַבְלָא. וְהִקְשָׁה הר"ר שִׁמְשׁוֹן מִקּוּצִי דִּבְכָל הַתַּלְמוּד לֹא מָצִינוּ אִיכָּא דְאָמְרִי כה"ג שֶׁהוּא לְהֵפֶךְ מִן הָרִאשׁוֹן דְּוַדַּאי . מָצִינוּ בִּשְׁאָר מְקוֹמוֹת לִישָּׁנָא קַמָּא דִּבְרֵי הַכֹּל וְאִיכָּא דְּאָמְרִי בְּהָא נָמֵי פְּלִיגִי אוֹ אִיכָּא דְאָמְרִי בְּהָא פְּלִיגִי וּבְהָא דְּלִישָּׁנָא קַמָּא דִּבְרֵי הַכֹּל אֲבָל כה"ג לֹא דְּכָל הַפָּחוֹת הֲוָה לִי' לְמֵימַר דִּבְקִטְנִיּוֹת מַחֲלֹוקֶת אֲבָל בְּשִׁבֳּלִין כ"ע מוֹדוֹ וְתֵירֵץ דה"ק לִישָּׁנָא קַמָּא מַחֲלֹוקֶת בְּשִׁבֳּלִין הֵיכָא שֶׁפֵּירֵשׁ בְּהֶדְיָא שֶׁהִכְנִיסָן לְשִׁבֳּלִין אֲבָל בְּקִטְנִית שֶׁפֵּירֵשׁ לְמָולְלָן ד"ה טַבְלָא וה"ה דִּפְלִיגִי בְּקִטְנִיּוֹת סְתָם וּבְשִׁבֳּלִין סְתָם וּלְאִיכָּא דְּאָמְרִי ה"ק מַחֲלֹוקֶת בְּשִׁבֳּלִין סְתָם שֶׁלֹּא פֵּירֵשׁ לְמָולְלָן אֲבָל בְּקִטְנִיּוֹת סְתָמָא כ"ע מוֹדוֹ דְּלָא טָבְלוּ וה"ה בְּקִטְנִיּוֹת שֶׁהִכְנִיסָן לְמָולְלָן פְּלִיגִי וְכֵן בְּשִׁבֳּלִין פְּלִיגִי וְהַשְׁתָּא נִיחָא דְּלָא הָוֵי לְהֵיפֶךְ לְגַמְרֵי דְּהָא דְּקָאָמַר לִישָּׁנָא קַמָּא דִּפְלִיגִי מַסִּיק הָכָא בִּדְאִיכָּא דְּאָמְרִי ד"ה [לָא] טַבְלָא וא"ת וְהָא לָא מַיְירֵי כְּלָל בִּפְלֻוגְתֵּיהּ רַק בִּמְפָרֵשׁ שֶׁהִכְנִיסָן לְשִׁבֳּלִים יֵשׁ לוֹמַר דְּמַה דְּקָתָנֵי סֵיפָא לְמָולְלָן בִּמְלִילוֹת מִשּׁוּם דְּמִסְּתָמָא כְּמוֹ לְמָולְלָן בִּמְלִילוֹת דְּכֹל שֶׁלֹּא פִּיר' דְּהָווּ לַעֲשׂוֹת מֵהֶן עִיסָּה הָוֵי כְּמוֹ לְמָולְלָן בִּמְלִילוֹת בְּשִׁבֳּלִים אֲבָל תֵּימַהּ לְהַאי פֵּירוּשָׁא דְּמַקְשֶׁה בְּסָמוּךְ מַאי לַָאו בְּטֶבֶל וְכוּ' מַאי פָּרִיךְ לִשְׁנֵי לֵיהּ דְּמַיְירֵי בְּדִמְפָרֵשׁ וְהָכָא מַייְרֵי בִּסְתָם וְיֵשׁ לוֹמַר דְּמַשְׁמַע דְּמַיְירֵי בְּכָל עִנְיָן אֲפִילּוּ בִּסְתָמָא וְעוֹד דְּבָעֵי אַלִּיבָּא דְּכֻלְּהוּ תַּנָּאֵי:
Rabbi Chimchon de Coucy a soulevé une difficulté : dans tout le Talmud on ne trouve pas de « certains rapportent » de cette sorte, qui renverse exactement la première version. Ailleurs, on trouve bien une première version disant « de l'avis de tous » et un « certains rapportent » disant « ils divergent là-dessus aussi » ; ou bien un « certains rapportent » disant qu'ils divergent sur un point où la première version voyait l'avis de tous. Mais une inversion comme celle-ci ne se rencontre pas : à tout le moins la seconde version aurait dû dire que la divergence porte sur les légumineuses tandis que pour les épis tous s'accordent. Il a répondu que voici ce que chaque version veut dire. La première version : la divergence porte sur les épis lorsqu'il a explicitement déclaré les rentrer pour les garder en épis, tandis que pour des légumineuses dont il a déclaré qu'il les rentre pour les froisser, de l'avis de tous elles sont tevel ; et il en va de même, ils divergent pour des légumineuses rentrées sans déclaration et pour des épis rentrés sans déclaration. Et selon « certains rapportent » : la divergence porte sur des épis rentrés sans déclaration, lorsqu'il n'a pas précisé qu'il les rentrait pour les froisser, tandis que pour des légumineuses rentrées sans déclaration tous s'accordent qu'elles ne sont pas tevel ; et il en va de même, ils divergent pour des légumineuses rentrées afin d'être froissées, comme ils divergent pour les épis. Ainsi tout s'accorde, car l'inversion n'est plus complète : ce que la première version présente comme une divergence, la seconde conclut ici comme l'avis de tous, à savoir qu'elles ne sont pas tevel. Et si tu demandes : la première version ne traite pourtant que du cas où il a déclaré les rentrer pour les garder en épis ; on peut répondre que si la fin de la baraita enseigne « pour les froisser », c'est parce que le cas laissé indéterminé équivaut à celui où il les rentre pour les froisser : tant qu'il n'a pas précisé qu'il les rentrait pour en faire une pâte, c'est comme s'il les avait rentrés pour les froisser en épis. Mais selon cette explication il y a lieu de s'étonner : lorsque la guemara objecte plus loin « n'est-ce pas d'un tevel, etc. », quelle est la force de l'objection ? Qu'on lui réponde que la michna traite du cas déclaré, alors qu'ici il s'agit du cas indéterminé ! On peut répondre qu'il ressort de la michna qu'elle vise toute situation, y compris le cas indéterminé ; et de plus, elle entend s'accorder avec l'ensemble des tanaim.
💡 Explication

Une seconde version de l'enseignement d'Abaye est rapportée, exactement inverse de la première : pour les légumineuses, tous s'accordent que les bottes ne sont pas tevel.

La michna du fenugrec change alors de fonction : d'appui elle devient objection, puisqu'elle parle de bottes déjà qualifiées de tevel. La guemara comprend d'abord ce mot au sens ordinaire, celui d'un produit chez l'Israélite dont la grande terouma n'a pas encore été prélevée.

11
לֹא, טֶבֶל טָבוּל שֶׁל תְּרוּמַת מַעֲשֵׂר.

Non : il s'agit d'un tevel soumis au prélèvement de la terouma de la dîme.

📜 Rachi (1)
לֹא בְּטֶבֶל טָבוּל לִתְרוּמַת מַעֲשֵׂר לְעוֹלָם אֵין חֲבִילִין גְּמַר מְלָאכָה וְאִילּוּ גַּבֵּי יִשְׂרָאֵל הוּא לֹא הֲוָה מִקְּרֵי טֶבֶל אֶלָּא בְּבֶן לֵוִי קָאֵי שֶׁקָּדַם וְהָלַךְ אֵצֶל יִשְׂרָאֵל וְנָטַל מַעֲשֵׂר רִאשׁוֹן מִמֶּנּוּ בַּחֲבִילִין וְהוֹאִיל וְחָל עַל חֲבִילִין הַלָּלוּ שֵׁם מַעֲשֵׂר נַעֲשׂוּ טֶבֶל אֶצְלוֹ לְהַפְרִישׁ מֵהֶם תְּרוּמַת מַעֲשֵׂר מִן הַמַּעֲשֵׂר שֶׁעַל הַלֵּוִי לְהַפְרִישׁ וְהִיא בְּמִיתָה וְכָל תּוֹרַת תְּרוּמָה עָלֶיהָ דִּתְרוּמָה קַרְיֵיהּ רַחֲמָנָא:
En vérité les bottes ne constituent pas un travail achevé, et chez un Israélite on ne les appellerait pas tevel. La michna parle d'un levi qui a devancé le prélèvement et est allé chez l'Israélite prendre de lui la première dîme alors que le produit était encore en bottes. Puisque le nom de dîme s'est posé sur ces bottes, elles sont devenues tevel à son égard, car il lui revient d'en prélever la terouma de la dîme, ce prélèvement incombant au levi sur la dîme qu'il a reçue. Celle-ci est passible de mort, et toute la loi de la terouma s'y applique, puisque la Torah l'a appelée terouma.
💡 Explication

La réponse déplace le sens du mot tevel. Il s'agit de la première dîme (maasser richon) reçue par un levi, sur laquelle pèse encore la terouma de la dîme (teroumat maasser) qu'il doit remettre au kohen.

Ce produit est interdit à la consommation tant que ce prélèvement n'a pas été opéré, sans que la mise en bottes ait à valoir achèvement du travail. L'objection contre la seconde version d'Abaye tombe.

12
וְכִדְרַבִּי אֲבָהוּ אָמַר רַבִּי שִׁמְעוֹן בֶּן לָקִישׁ. דְּאָמַר רַבִּי אֲבָהוּ אָמַר רַבִּי שִׁמְעוֹן בֶּן לָקִישׁ: מַעֲשֵׂר רִאשׁוֹן שֶׁהִקְדִּימוֹ בְּשִׁבֳּלִין,

Et cela suit ce que Rabbi Abahou a dit au nom de Rabbi Chimon ben Lakich. Car Rabbi Abahou a dit au nom de Rabbi Chimon ben Lakich : la première dîme que l'on a prélevée par anticipation alors que le produit était encore en épis,

📜 Rachi (1)
שֶׁהִקְדִּימוֹ בְּשִׁבֳּלִין שֶׁהִקְדִּימוּ לִתְרוּמָה גְּדוֹלָה:
Qu'on l'a prélevée avant la grande terouma.
💡 Explication

L'ordre prescrit veut que l'on prenne d'abord la grande terouma pour le kohen, puis la première dîme pour le levi. Rabbi Chimon ben Lakich traite du cas où le levi a reçu sa dîme en premier, alors que le grain était encore en épis.

13
שְׁמוֹ טוֹבְלוֹ לִתְרוּמַת מַעֲשֵׂר.

son nom la rend tevel à l'égard de la terouma de la dîme.

📜 Rachi (1)
שְׁמוֹ טוֹבְלוֹ שֵׁם מַעֲשֵׂר שֶׁנִּקְרָא עָלָיו טוֹבְלוֹ וְאוֹסְרוֹ בַּאֲכִילַת עֲרַאי וּבְמִיתָה כְּדִין טֶבֶל עַד שִׁירַיִם תְּרוּמַת מַעֲשֵׂר שֶׁלּוֹ וּלְקַמֵּיהּ יָהֵיב טַעְמָא:
Le nom de dîme qui s'est posé sur elle la rend tevel et en interdit même la consommation occasionnelle, sous peine de mort, selon la loi du tevel, tant qu'il n'en a pas prélevé la terouma de la dîme ; la raison en sera donnée plus loin.
💡 Explication

C'est le principe de chemo tovlo : le seul nom de dîme posé sur ce produit suffit à le rendre tevel à l'égard de la terouma de la dîme, sans attendre l'achèvement du travail.

Il devient ainsi interdit même à une consommation occasionnelle, avec la gravité propre au tevel, tant que le levi n'a pas remis au kohen la part qui lui revient.

🖼️ Schéma
L'ordre des prélèvements, et ce qui arrive quand on l'inverse Ordre prescrit 1. Grande terouma, prise pour le kohen 2. Première dîme, donnée au levi 3. Terouma de la dîme, prise par le levi Le tout après l'achèvement du travail. Cas du folio : le levi devance Il prend sa dîme en épis, avant la terouma Le nom de dîme se pose sur ces épis Chimon ben Lakich : ce nom les rend tevel Alors même que leur travail n'est pas achevé. Ce que cela résout Les bottes de la michna sont tevel, sans que les bottes soient un travail achevé : elles le sont pour la seule terouma de la dîme, chez le levi qui a devancé.
L'ordre normal des prélèvements, le cas du levi qui devance, et ce que la réponse résout.
14
כּוֹתֵשׁ לָמָּה לִי? לֵימָא לֵיהּ: כִּי הֵיכִי דִּיהַבוּ לִי, הָכִי יָהֵיבְנָא לֵךְ! אָמַר רָבָא: קְנָסָא.

Pourquoi faut-il piler ? Qu'il lui dise : dans l'état où l'on m'a donné, je te donne !

Rava a dit : c'est une pénalité.

📜 Rachi (2)
כּוֹתֵשׁ לָמָּה לִי אִי בְּבֶן לֵוִי מוֹקְמִינַן לֵיהּ לָמָּה מֻוטָּל עָלָיו לַעֲשׂוֹתוֹ דָּגָן אִי אָמְרַתְּ בִּשְׁלָמָא בְּיִשְׂרָאֵל קָאֵי וְאִסּוּרְיָיתָא טַבְלָא שַׁפִּיר תַּנָּא כּוֹתֵשׁ דִּכְתִיב דְּגָנְךָ וּדְרַבָּנָן דֻּומְיָא דְּאוֹרָיְיתָא תַּקּוּן:
Si nous établissons la michna chez le levi, pourquoi lui incomberait-il d'en faire du grain ? Si tu disais qu'elle parle d'un Israélite et que les bottes sont tevel, elle enseignerait à juste titre « il pile », puisqu'il est écrit « ton grain » et que les Sages ont institué leurs règles à l'image de la loi de la Torah.
קְנָסָא עַל שֶׁהִקְדִּים וְגָרַם לְהַעֲרִים לַעֲבֹור עַל דִּבְרֵי תוֹרָה שֶׁהַמִּשְׁנָה סֵדֶר הַמַּעַשְׂרוֹת עוֹבֵר בְּלָאו מְלֵאָתְךָ וְדִמְעֲךָ לֹא תְאַחֵר (שְׁמוֹת כג) דְּהָכִי קָאָמַר לֹא תְּאַחֵר תְּרוּמָה לְהַקְדִּים לָהּ מַעֲשֵׂר:
Parce qu'il a devancé le prélèvement et a ouvert la voie à un stratagème permettant de transgresser la parole de la Torah : celui qui modifie l'ordre des dîmes transgresse l'interdit « tu ne différeras pas l'offrande de ta moisson et de ton pressoir » (Chemot 23), dont le sens est : né diffère pas la terouma en lui faisant précéder la dîme.
💡 Explication

Une difficulté demeure : si le produit est déjà tevel par son nom, le levi pourrait remettre au kohen les bottes telles quelles. Le pilage exige par la michna semble alors sans raison.

Rava répond qu'il s'agit d'une pénalité (kenas). En prenant sa dîme avant que la grande terouma n'ait été prélevée, le levi a inversé l'ordre fixé par la Torah, visé par l'interdit de différer le prélèvement. Les Sages lui imposent donc d'achever lui-même le travail.

🖼️ Schéma
Pourquoi le levi doit-il piler lui-même ? Objection : qu'il dise au kohen, je te donne dans l'état où l'on m'a donné. Il a reçu des bottes ; rien ne l'oblige en principe à les transformer en grain. Sa faute Il a pris sa dîme avant la terouma, ouvrant la voie à un contournement de l'ordre fixé par la Torah. Réponse de Rava : kenas Les Sages lui imposent une pénalité : battre, presser ou broyer lui-même, puis remettre au kohen du produit fini. Appui : la baraita du levi qui reçoit des épis, des raisins ou des olives au titre de ses dîmes.
L'objection sur le pilage et la réponse de Rava : une pénalité pour avoir inversé l'ordre.
15
תַּנְיָא נָמֵי הָכִי: בֶּן לֵוִי שֶׁנָּתְנוּ לוֹ שִׁבֳּלִין בְּמַעַשְׂרוֹתָיו — עוֹשֶׂה אוֹתָן גֹּורֶן, עֲנָבִים — עוֹשֶׂה אוֹתָן יַיִן, זֵיתִים — עוֹשֶׂה אוֹתָן שֶׁמֶן, וּמַפְרִישׁ עֲלֵיהֶם תְּרוּמַת מַעֲשֵׂר, וְנוֹתְנָן לַכֹּהֵן. שֶׁכְּשֵׁם שֶׁתְּרוּמָה גְּדוֹלָה אֵינָהּ נִיטֶּלֶת

Il a été enseigné de même : un levi à qui l'on a donné des épis au titre de ses dîmes en fait une aire ; des raisins, il en fait du vin ; des olives, il en fait de l'huile ; puis il prélève sur eux la terouma de la dîme et la donne au kohen. Car de même que la grande terouma n'est pas prise

📜 Rachi (1)
יַעֲשֶׂה אוֹתוֹ גֹּורֶן גָּרְסִינַן:
La leçon est : « il en fera une aire ».
💡 Explication

Une baraita appuie la lecture de Rava. Le levi qui a reçu sa dîme à un stade antérieur à l'achèvement du travail doit lui-même battre le grain, presser les raisins ou broyer les olives, avant de prélever la terouma de la dîme.

Le motif est donné en fin de folio et se poursuit au verso : de même que la grande terouma ne se prend pas sur un produit inachevé, la terouma de la dîme ne se prend pas ainsi.

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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).