Sougya : Le daf s'ouvre sur la fin de la sougya des bichoulei nokhrim : dans le kassa de-harsena, la farine est l'élément essentiel, et le plat préparé par un non-Juif reste donc interdit. Vient ensuite la mesure de l'érouv tavchiline : Rabbi Abba exige un kazayit, et la Guemara demande si ce kazayit vaut pour tout le foyer ou pour chacun ; la réponse de Rav tranche - un kazayit, que ce soit pour un seul ou pour cent.
Deux objections tirées de la michna et d'une baraita sont écartées en distinguant la mesure vers le haut et la mesure vers le bas. Rav Houna au nom de Rav pose alors la question de la daat : celle de celui qui dépose est évidente, mais faut-il aussi celle de celui pour qui on dépose ?
Les érouvin collectifs du père de Chmouel à Nehardea, de Rabbi Ami et Rabbi Assi a Tibériade, et la proclamation de Rabbi Yaakov bar Idi montrent que non, dans la limite du teh'oum et à l'exclusion du négligent - d'où l'épisode de l'aveugle qui récitait les michnayot devant Mar Chmouel. Le daf se ferme sur une baraita nouvelle : un Yom Tov tombant un vendredi, peut-on encore faire érouv teh'oumin et érouv hatserot pour le Chabbat ?
Le premier tana l'interdit pour les deux, Rabbi permet l'érouv hatserot ; Rav et Chmouel s'opposent sur la halakha, et la Guemara demande si trancher comme Rabbi va vers l'indulgence ou vers la rigueur.
[On aurait pu penser que] le harsena est l'élément essentiel ; il nous enseigne que la farine est l'élément essentiel.
Le daf s'ouvre sur la fin d'une discussion commencée en 16a. Le kassa de-harsena est un plat de petits poissons frits dans leur propre graisse, lié avec de la farine. Les poissons salés, mangeables crus, échappent à l'interdit de bichoulei nokhrim - la cuisson par un non-Juif. On aurait donc pu tenir la graisse de poisson pour l'élément déterminant du plat et le permettre.
La conclusion inverse la hiérarchie : la farine est l'élément essentiel, et comme elle a bien été cuite par le non-Juif, le plat est interdit. Tossefot tire de ce principe une conséquence pratique dans l'autre sens, pour le pain pétri aux œufs acheté à un non-Juif.
Rabbi Abba a dit : l'érouv tavchiline exige un kazayit (le volume d'une olive). On leur a demandé : un seul kazayit pour tous, ou peut-être un kazayit pour chacun ?
Viens et entends : Rabbi Abba a dit au nom de Rav : l'érouv tavchiline exige un kazayit, que ce soit pour un seul ou pour cent.
La sougya passe à la mesure de l'érouv tavchiline. La question posée est celle de sa nature : une ration, qui se multiplie par le nombre de ceux qui en dépendent, ou un acte symbolique, qui vaut une fois pour toutes. La réponse de Rav, transmise par le même Rabbi Abba, tranche pour la seconde lecture - un seul ou cent, la mesure ne bouge pas.
Tossefot met en regard les trois érouvin pour faire ressortir l'écart : les deux autres se calculent par tête, celui-ci non.
Nous avons appris dans la michna : s'il l'a mangé ou s'il a été perdu, il ne cuira pas en s'appuyant dessus depuis le commencement ; s'il en a laissé quoi que ce soit, il s'appuie dessus pour le Chabbat. Que signifie « quoi que ce soit » ?
N'est-ce pas dire que cela vaut même s'il n'y a pas un kazayit ? Non : il s'agit d'un cas où il y a bien un kazayit.
Première objection contre l'exigence d'un kazayit. La michna admet que l'érouv entamé reste opérant tant qu'il en subsiste kol che-hou, quoi que ce soit, ce qui semble exclure toute mesure minimale.
La réponse joue sur le point de comparaison : l'expression ne mesure pas le reste dans l'absolu, elle le mesure par rapport au plat entier. Un kazayit, à côté d'un pain entier, se dit déjà « quoi que ce soit ».
Viens et entends : le plat cuit - c'est le rôti, et même le macéré, le bouilli longuement, le cuit à point, ainsi que le kolyas ha-ispanine sur lequel on a versé de l'eau chaude la veille de Yom Tov ; à son commencement comme à sa fin, il n'a pas de mesure. N'est-ce pas dire qu'il n'a aucune mesure du tout ?
Non : il n'a pas de mesure vers le haut, mais il a une mesure vers le bas.
Seconde objection, tirée d'une baraita qui énumère les modes de cuisson valables pour l'érouv et conclut que, à son commencement comme à sa fin, il n'a pas de mesure. Le kolyas ha-ispanine, poisson salé dont l'eau chaude achève la préparation, sert de cas limite : la cuisson la plus ténue suffit.
La réponse distingue deux directions de la mesure. Vers le haut, aucune limite : on peut déposer autant que l'on veut. Vers le bas, le kazayit demeure exige, au départ comme après consommation partielle.
Rav Houna a dit au nom de Rav : l'érouv tavchiline exige la daat (la connaissance, l'intention). Cela va de soi : nous exigeons la daat de celui qui le dépose.
Exigeons-nous aussi la daat de celui pour qui on l'a déposé, ou ne l'exigeons-nous pas ?
Nouveau développement. L'érouv tavchiline exige une daat : il ne devient pas érouv par le seul fait qu'un plat se trouve cuit la veille, il faut qu'il ait été destiné à cela.
La Guemara écarte aussitôt la lecture évidente - la daat de celui qui dépose - pour poser la vraie question : un tiers peut-il être inclus dans un érouv fait pour lui à son insu ?
Viens et entends : le père de Chmouel faisait l'érouv pour tout Nehardea ; Rabbi Ami et Rabbi Assi faisaient l'érouv pour toute Tibériade. Rabbi Yaakov bar Idi proclamait : celui qui n'a pas déposé d'érouv tavchiline, qu'il vienne et s'appuie sur le mien.
Et jusqu'où ? Rav Nahoumi bar Zekharia a dit au nom d'Abaye : jusqu'à la limite du Chabbat.
Trois témoignages répondent à la question. Des maîtres faisaient l'érouv pour une ville entière, sans avoir consulté personne : la daat du bénéficiaire n'est donc pas requise.
Abaye pose la borne de cette inclusion : le teh'oum du Chabbat. Rachi en donne la raison, qui est psychologique avant d'être juridique - celui qui dépose n'a pas pu avoir à l'esprit des gens situés au-delà.
Cet aveugle qui récitait les michnayot devant Mar Chmouel : celui-ci le vit triste et lui dit : pourquoi es-tu triste ? Il lui répondit : parce que je n'ai pas déposé d'érouv tavchiline.
Il lui dit : appuie-toi sur le mien. L'année suivante, il le vit triste et lui dit : pourquoi es-tu triste ?
Il lui répondit : parce que je n'ai pas déposé d'érouv tavchiline. Il lui dit : tu es un négligent.
Pour tout le monde c'est permis, pour toi c'est interdit.
L'épisode fixe la limite morale de l'érouv collectif. La première année, l'aveugle est couvert ; la seconde, le même oubli le classe comme pochea, négligent, et l'érouv de Mar Chmouel cesse de l'atteindre.
Le Roch en tire la règle pratique : l'érouv du grand de la ville rattrape l'empêchement et l'oubli, il ne dispense personne de déposer le sien. Celui qui compte dessus d'avance s'exclut lui-même.
Nos maîtres ont enseigné : un Yom Tov qui tombe la veille du Chabbat - on ne fait ni érouv teh'oumin ni érouv hatsérot.
Le daf ouvre une dernière sougya. Le Yom Tov qui tombe un vendredi appelle un érouv tavchiline pour la cuisson ; la baraita demande si ce même jour permet encore les deux autres érouvin, ceux qui servent à marcher et à porter le Chabbat.
Le premier tana les refuse tous deux. Rachi en donne le motif : préparer le lendemain pendant la fête a l'apparence d'un tikoun, un acte de mise en état, que le jour de fête ne souffre pas.
Rabbi dit : on fait l'érouv hatsérot, mais non l'érouv teh'oumin. Car tu peux lui interdire une chose qui lui est interdite, et tu ne peux pas lui interdire une chose qui lui est permise.
Rabbi introduit un critère de comparaison entre les deux érouvin. Ce que le Yom Tov interdit déjà par lui-même - sortir du teh'oum - peut aussi lui être interdit en vue du lendemain. Ce que le Yom Tov permet déjà - porter dans une cour - échappe à ce pouvoir d'interdiction.
Tossefot oppose à Rabbi sa propre position d'Erouvin, où Chabbat et Yom Tov forment une seule sainteté, et retourne l'objection en argument : cette unité explique le refus du teh'oum sans entraîner celui de l'érouv hatsérot.
Il a été dit : Rav dit : la halakha est conforme au premier tana. Et Chmouel dit : la halakha est conforme à Rabbi.
Les deux maîtres de Babel se partagent la baraita. La suite du daf porte moins sur ce partage que sur le sens qu'il faut donner à la position de Chmouel.
On leur a demandé : « la halakha est conforme à Rabbi » - est-ce vers l'indulgence ou vers la rigueur ? Cela va de soi qu'il l'a dit vers l'indulgence !
[La question se pose] parce que Rabbi Elazar envoya dire à la Diaspora : ce n'est pas comme vous l'enseignez à Babel, Rabbi permettant et les Sages interdisant ; mais Rabbi interdit et les Sages permettent. Alors ?
La question porte sur la forme même de la tradition. À Babel, on enseigne la baraita avec Rabbi du côté indulgent ; Rabbi Elazar fait savoir depuis la terre d'Israël que les positions doivent être inversées.
La décision de Chmouel, « la halakha est conforme à Rabbi », devient donc ambiguë : selon la version que Chmouel avait devant lui, elle permet l'érouv hatsérot ou elle l'interdit.
Viens et entends : Rav Tahlifa bar Avdimi agit conformément à Chmouel, et Rav dit : le début d'enseignement de ce jeune érudit va à la corruption. Si tu dis, soit, qu'il l'a énoncé vers l'indulgence, voilà bien la corruption.
Mais si tu dis vers la rigueur, quelle corruption y a-t-il là ?
La preuve passe par le ton de Rav. Un jeune érudit tranche publiquement comme Chmouel, et Rav qualifie ce premier enseignement de kilkoula, corruption.
Le raisonnement tient au vocabulaire : on parle de corruption à propos d'un relâchement, non à propos d'une rigueur. Chmouel entendait donc bien l'indulgence, avec la version babylonienne de la baraita.
Puisque la multitude s'en trouve corrompue,
Le daf s'arrête sur le début de la réponse, qui sera achevée à la page suivante. On peut soutenir qu'une décision rigoureuse produit elle aussi une corruption, par voie indirecte.
Rachi en donne le mécanisme : privé d'érouv hatserot, le public finit par porter le Chabbat comme s'il en avait un.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).