Sougya : Le daf s'ouvre sur la conclusion de la question laissée en suspens à la fin de 25a : le mot de Rami bar Abba, qui demande d'écorcher et de découper avant de manger, enseigne une règle de bonne conduite et non un interdit de trefa. De là, la Guemara enchaîne une longue série de derekh erets : l'ail et l'oignon qu'on entame par les feuilles, la coupe qu'on ne vide pas d'un trait, puis trois plantes qui coupent les jambes des coupables, la scille, le jeune plant et le lupin.
La section aggadique culmine dans l'enseignement de Rabbi Meir sur la dureté d'Israël, à qui une Torah de feu a été donnée, et dans la liste de Reich Lakich des trois êtres durs. Le daf revient ensuite à la michna de 25a, shehata bassade, et développe la baraita des sorties qui ont l'apparence d'un jour ordinaire : l'aveugle avec son bâton, le berger avec sa besace, la chaise à porteurs.
Deux critères se dégagent : le besoin du public, qui permet, et le mode de portage, ou le kitouf sur les épaules reste écarté. Le daf s'achève sur la nouvelle michna du bekhor tombé dans une fosse, qui oppose Rabbi Yehouda à Rabbi Chimon.
Il nous enseigne un usage de bonne conduite (orah ar'a).
La page s'ouvre sur la conclusion de la question laissée ouverte à la fin de 25a. Rami bar Abba avait enseigné que l'écorchage et le découpage prescrits pour la ola valent aussi pour les bouchers, et que la Torah enseigne par là un usage : qu'un homme ne mange pas de viande avant d'avoir écorché et découpé. La Guemara cherchait quelle nouveauté il apportait, et répond ici que sa parole ne tranche aucune question d'interdit : elle enseigne un orah ar'a, une règle de bonne conduite.
Rachi le dit en un mot : ce n'est donc pas l'interdit de trefa qui est en jeu. Une fois la bête correctement abattue, elle est présumée permise, et aucun examen supplémentaire n'est requis avant d'en manger.
Tossefot soulève alors une difficulté tirée de la suite du daf, où le boucher pressé figure parmi ceux dont le jeune plant coupera les jambes. La réponse trace une ligne fine : il n'y a pas d'interdit, mais si la bête se révèle ensuite trefa, la hâte du boucher le fait juger comme chogueg et non comme anouss. L'usage négligé ne crée pas la faute, il en retire l'excuse.
Ainsi qu'il est enseigné : qu'un homme ne mange pas l'ail ni l'oignon par la tête, mais par les feuilles ; et s'il en a mangé ainsi, celui-là est un glouton (ra'avtan). De même : qu'un homme ne boive pas sa coupe d'un seul trait, et s'il l'a bue ainsi, celui-là est un avide (guargueran).
Nos maîtres ont enseigné : celui qui boit sa coupe d'un seul trait, celui-là est un avide ; en deux fois, c'est la bonne manière (derekh erets) ; en trois fois, il est de ceux qui ont l'esprit hautain.
La Guemara illustre ce qu'est un enseignement de derekh erets par une baraita qui n'a rien d'un interdit. L'ail et l'oignon ont une tête, du côté des racines, et des feuilles : entamer le bulbe par la tête signale un homme qui veut le plus fort et le plus vite. Rachi relie explicitement cette baraita au boucher : lui aussi, en mangeant avant l'écorchage, se donne l'air d'un ra'avtan.
La seconde règle ajoute une graduation, que la baraita suivante précise. Une coupe vidée d'un seul trait fait un guargueran ; bue en deux fois, elle relève du derekh erets ; bue en trois, elle range celui qui la boit parmi les gassei harouah. La mesure juste se tient donc au milieu, et l'écart au-dessus devient à son tour un défaut.
Le Ben Yehoyada explique ce renversement : celui qui fractionne au-delà de l'usage se distingue pour se distinguer, et le refus de faire comme les autres est précisément la marque de l'orgueil. Il note aussi que la règle ne s'applique pas à la coupe d'une mitsva, où la boire d'un trait manifeste le hibouv mitsva.
Et Rami bar Abba a dit : la scille (hatsouva) coupe les jambes des méchants.
La Guemara enchaîne sur une autre parole de Rami bar Abba, du même registre. La hatsouva est la scille maritime, dont les racines plongent droit sans jamais s'étaler latéralement. Cette propriété en faisait une borne vivante, plantée entre les champs : elle ne migre pas et ne conteste jamais sa limite.
Rachi ajoute que Yehochoua s'en est servi pour délimiter le pays. L'image devient alors un témoignage à charge : au jour du jugement, la plante qui a tenu sa place sans qu'on la lui enseigne fera tomber ceux qui déplacent les bornes de leur voisin.
Le jeune plant coupe les jambes des bouchers et de ceux qui approchent une femme nidda.
La orla impose trois années d'attente avant de manger les fruits d'un arbre nouvellement planté. Rachi lit l'image comme un reproche adressé à deux sortes d'hommes pressés : le boucher qui mange avant d'avoir écorché et découpé, au risque de découvrir ensuite une trefa, et celui qui n'attend pas l'immersion de sa femme.
Le Ben Yehoyada propose une autre lecture du mot netia. Il ne s'agirait pas de la orla mais du plant issu d'un noyau, qui ne donne de fruit qu'après avoir été déraciné et replanté. L'arbre contient déjà sa force fructifère et diffère pourtant longuement ce qui fait toute sa joie ; l'argument porte alors sur la durée de l'attente comparée, longue pour l'arbre, brève pour l'homme.
Le lupin (tourmous) coupe les jambes des ennemis d'Israël, ainsi qu'il est dit : les enfants d'Israël continuèrent à faire ce qui est mal aux yeux de Hachem, ils servirent les Baalim et les Astartes, les dieux d'Aram, les dieux de Sidon, les dieux de Moav, les dieux des fils d'Ammon et les dieux des Philistins, ils abandonnèrent Hachem et ne Le servirent pas.
Le tourmous est un légume si amer qu'il demande sept cuissons successives avant de devenir comestible, et il finit assez doux pour clore un repas. L'image porte donc sur une transformation obtenue à force de traitement répété.
Rachi montre comment le verset des Juges fournit le compte exact : sept idolâtries y sont énumérées, les Baalim, les Astartes et les dieux de cinq peuples. L'expression sonehem chel Israël, les ennemis d'Israël, est un euphémisme usuel de la Guemara pour désigner Israël lui-même lorsque le propos est sévère.
Du fait même qu'il est dit : ils abandonnèrent Hachem, ne sais-je pas déjà qu'ils ne L'ont pas servi ? Que vient donc enseigner : et ne Le servirent pas ?
Rabbi Elazar a dit : le Saint béni soit-Il a dit : mes enfants ne M'ont pas traité même comme ce lupin, qu'on fait bouillir sept fois et qu'on mange à la fin du repas.
Le procédé est classique : la fin du verset paraît redondante, puisque dire qu'ils ont abandonné dit déjà qu'ils n'ont pas servi. Rabbi Elazar tire de ce surplus une plainte.
Rachi précise le sens du mot : kovel, se plaindre. La comparaison porte sur le compte de sept. Sept cuissons transforment le lupin le plus amer en mets agréable ; sept révoltes suivies de leurs châtiments n'ont produit aucun retour. Le reproche se mesure ainsi à un objet que chacun connaissait dans sa cuisine.
Il a été enseigné au nom de Rabbi Meir : pourquoi la Torah a-t-elle été donnée à Israël ? Parce qu'ils sont durs (azin).
L'école de Rabbi Yichmael a enseigné sur le verset : de Sa droite, une loi de feu pour eux. Le Saint béni soit-Il a dit : ceux-là méritent qu'on leur donne une loi de feu.
Certains disent : la loi de ceux-là est du feu, car si la Torah n'avait pas été donnée à Israël, aucune nation ni aucune langue ne pourrait tenir devant eux.
La Guemara passe du défaut particulier, la hâte, à un trait général du peuple. Rabbi Meir renverse l'attente : la Torah a été donnée à Israël non pour récompenser une douceur mais pour traiter une dureté. Rachi le formule clairement : l'étude affaiblit leur force et soumet leur cœur.
L'école de Rabbi Yichmael lit le verset de Devarim 33,2 comme une équation entre le destinataire et le don : à un peuple de cette trempe convient une dat ech, une loi de feu. Rachi signale au passage que le verset est elliptique, ce qui permet de le lire ainsi.
La seconde version, ika deamrei, déplace le sujet du mot feu : c'est la conduite d'Israël qui est de feu, et la Torah joue alors le rôle d'un frein. Sans elle, dit la baraita, aucune nation ne tiendrait devant eux ; la même force qui les rend ingouvernables les rendrait invincibles.
Et c'est ce qu'a dit Rabbi Chimon ben Lakich : il y a trois durs, Israël parmi les nations, le chien parmi les bêtes, le coq parmi les oiseaux. Certains disent : la chèvre aussi parmi le petit bétail.
Certains disent : le câprier aussi parmi les arbres.
Reich Lakich range Israël dans une série où figurent le chien et le coq. La traduction du mot az est délicate : Rachi le glose par difficile à vaincre, ce qui couvre à la fois l'effronterie et l'obstination.
Le câprier arrête Rachi, qui reconnaît ne pas voir en quoi consiste sa dureté. Tossefot comble la lacune par trois voies : la Tossefta, qui invoque ses trois produits et sa fructification quotidienne ; puis le Ri, qui rattache le mot à la force du vin de kaprisin employé dans la confection de l'encens, contre l'explication que Rachi donne ailleurs dans Keritot, où ce vin vient d'un lieu nommé Kapres.
Le Ben Yehoyada explique pourquoi cette liste écarte le léopard, chez qui la dureté ne surprend personne : la liste retient les cas où elle constitue une anomalie. Il en tire ensuite un usage positif, chaque animal cité portant une qualité à imiter.
S'il l'a abattue au champ, il ne l'apportera pas sur une perche. Nos maîtres ont enseigné : l'aveugle ne sort pas avec son bâton, ni le berger avec sa besace, et l'on ne sort pas en chaise à porteurs, ni l'homme ni la femme.
La Guemara revient au dernier membre de la michna de 25a : celui qui a abattu une bête au champ ne la rapporte pas sur une perche, parce que ce mode de transport est celui de la semaine. La baraita étend le principe à trois autres cas.
Le motif unique, que Rachi formule sur l'aveugle, est la zilouta de yom tov, le mépris de la fête : ce qui s'affiche comme conduite de jour ouvrable rabaisse le jour de fête. L'aveugle qui se guide au bâton, le berger chargé de son tarmil, la chaise portée par des hommes, relèvent tous de cette même apparence.
Le Roch donne d'emblée la conclusion que la Guemara mettra plusieurs lignes à dégager, puis prévient une objection : Chabbat 65b permet bien un bâton à celui dont les jambes sont contractées. Il distingue les deux cas par la fonction de l'objet, chaussure indispensable d'un côté, aide au repérage de l'autre.
Est-ce ainsi ? Mais Rabbi Yaakov bar Idi a envoyé dire : il y avait un vieillard dans notre quartier qui sortait dans sa guelodki ; on vint interroger Rabbi Yehochoua ben Levi, qui dit : si beaucoup ont besoin de lui, c'est permis.
La Guemara oppose à la baraita une tradition venue de terre d'Israël, transmise par Rabbi Yaakov bar Idi. Un ancien du quartier se faisait porter le jour de fête, et la question posée à Rabbi Yehochoua ben Levi a reçu une réponse conditionnelle.
Le critère posé est le tsorekh rabim, le besoin du public. Rachi en précise la portée dans les deux sens : ce qu'on entend par avoir besoin de lui, c'est en avoir besoin à la maison d'étude pour la dracha ; et ce qui est permis, c'est de le conduire ainsi de chez lui à la maison d'étude, sans plus.
Et nos maîtres se sont appuyés sur les paroles de Ahi Chakya, qui a dit : moi, je l'ai porte, Rav Houna, de Hini à Chili et de Chili à Hini. Et Rav Nahman bar Yits'hak a dit : moi, je l'ai porte, Mar Chmouel, du soleil à l'ombre et de l'ombre au soleil.
Là-bas, c'est selon le motif qui a été énoncé : si beaucoup ont besoin de lui, c'est permis.
Deux témoignages personnels viennent renforcer l'objection. Le second est frappant : porter un maître du soleil à l'ombre ne répond à aucun besoin d'étude, seulement à son confort. Rachi précise pour le premier que les deux localités sont proches, de sorte que la question du tehoum ne se pose pas et que seul le mode de déplacement est en cause.
La Guemara résout sans distinguer les cas : tous relèvent du motif déjà donné par Rabbi Yehochoua ben Levi. Dès lors que le public a besoin de l'homme, la permission couvre ces déplacements.
Rav Nahman dit à Hama bar Ada, l'émissaire de Tsion : quand tu monteras là-bas, fais un détour et va par l'échelle de Tyr, rends-toi chez Rabbi Yaakov bar Idi et demande-lui : la chaise, qu'en dites-vous ?
Rav Nahman, en Babylonie, veut connaître la pratique de terre d'Israël et confie la question à un homme qui fait régulièrement le voyage. Le détail géographique importe : l'échelle de Tyr désigne le passage escarpé de la côte, et Rav Nahman demande expressément un détour, donc un allongement du trajet, pour que la question atteigne son destinataire.
Le soin apporté à cette démarche montre que la question restait ouverte en Babylonie après les témoignages qui viennent d'être rapportés. La réponse ne viendra pas de celui qu'on cherchait.
Le temps qu'il arrive là-bas, Rabbi Yaakov bar Idi mourut. Lorsqu'il monta, il trouva Rabbi Zerika et lui dit : la chaise, qu'en dites-vous ?
Il lui répondit : ainsi a dit Rabbi Ami, à condition qu'on ne porte pas sur les épaules. Qu'est-ce que : à condition qu'on ne porte pas sur les épaules ?
Rav Yossef, fils de Rava, a dit : en aloncki.
La réponse attendue arrive par un autre canal. La question du transport en chaise se dédouble : après le critère du besoin du public, un second critère porte sur le mode de portage. Rabbi Ami pose la réserve bilvad chelo yekhatef, à condition qu'on ne porte pas sur les épaules.
Rav Yossef précise le geste visé : l'aloncki, où deux porteurs croisent leurs bras sur les épaules l'un de l'autre, le siège reposant sur cette plateforme élevée. Rachi donne deux motifs de séparer ce mode du portage à bras baissés : il s'accomplit be-farhessia, en pleine vue, et il permet d'aller nettement plus loin.
Est-ce ainsi ? Mais Rav Nahman a permis à Yalta de sortir en aloncki !
Yalta est différente, car elle a peur.
L'objection cite un précédent de Rav Nahman lui-même, et sur le mode de portage que Rabbi Ami vient d'écarter. La réponse ouvre une exception fondée sur la sécurité de la personne portée : Yalta craignait de tomber, ce que Rachi explicite, et le portage haut lui offrait une assise plus sûre.
Tossefot relève que cette réponse laisse intact le premier critère : la crainte de tomber lève la réserve sur le mode de portage, elle ne dispense pas du besoin du public. Il répond en rattachant Yalta à ce besoin par sa position, fille du rech galouta.
Ameimar et Mar Zoutra se faisaient porter sur les épaules le Chabbat du regel, à cause de la crainte, et certains disent à cause de la presse du public.
Le daf clôt la sougya par une pratique de maîtres babyloniens, qui prolonge exactement la réponse donnée sur Yalta. Le Chabbat du regel est celui où l'on prononce la dracha publique, donc précisément le cas où le public a besoin du maître.
Deux motifs sont rapportés pour le portage sur les épaules. Rachi les distingue nettement : la crainte de tomber au milieu de l'assemblée debout, qui rejoint le cas de Yalta, ou l'égard dû au public, qui reste debout tant que le maître n'est pas assis, et qu'on abrège en le conduisant vite à sa place.
Michna. Un bekhor tombe dans une fosse.
Rabbi Yehouda dit : qu'un expert descende et l'examine,
Le daf s'achève sur une nouvelle michna. Le bekhor, premier-né mâle du gros et du petit bétail, est consacré dès sa naissance. Rachi rappelle l'enjeu : de nos jours, faute de Temple, on ne l'abat que s'il porte un défaut, car l'abattre intact revient à abattre une offrande hors du sanctuaire, ce qui expose au karet.
La bête est tombée dans une fosse et risque d'y périr. Rabbi Yehouda permet qu'un mumhe, un homme capable de distinguer le défaut fixe du défaut passager, descende l'examiner le jour de fête ; il tient donc qu'on examine les défauts ce jour-là. Rabbi Chimon, dont la position figure dans le Roch et chez Tossefot, objecte que la bête n'était pas moukhan, préparée d'avance, puisque son défaut n'était pas reconnaissable la veille.
Tossefot restreint le cas de Rabbi Yehouda : le défaut fixe existait déjà depuis la veille, seul l'examen du sage manquait. Si le défaut lui-même était survenu le jour de fête, la bête serait mouktse en raison d'un interdit, et Rabbi Yehouda, qui tient le mouktse, n'aurait rien permis.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).