Sougya : L'amud s'ouvre sur deux récits jumeaux : Rava, puis Rabba, passent un couteau sur le bord d'un panier ou sur la meule le jour de fête et donnent à leur disciple une raison anodine, parce qu'ils tiennent la règle pour permise sans vouloir l'enseigner en public. La Guemara poursuit sur le couteau : peut-on le faire examiner par un sage le jour de fête, et peut-on l'aiguiser lorsqu'il s'est seulement émoussé.
Rav Hisda rassemble alors trois cas — le couteau ébréché, la broche écrasée, le ratissage du four — et montre qu'ils dépendent tous de la controverse entre Rabbi Yehouda et les Rabbanan sur les mekhchirei okhel nefech, controverse fondée sur le partage du verset hou levado yeasse lakhem. Viennent ensuite les enseignements de Chmouel sur la broche, celle qu'on ne redresse pas et celle qu'on écarte après le rôti, où se joue la question du mouktse.
L'amud se termine par le départ de deux maîtres aux noms voisins, Rav Malkiyou et Rav Malkiya, puis par la michna du boucher chez qui l'on ne commande pas un dinar de viande.
... il passait un couteau sur le bord d'un panier. Et je lui dis : le maître le fait-il pour l'aiguiser, ou pour en enlever le gras ?
Et il me dit : pour en enlever le gras. Or j'ai discerné son intention : c'était bien pour l'aiguiser qu'il le faisait.
Il tient donc que telle est la halakha, mais qu'on n'enseigne pas ainsi.
Le feuillet précédent rapportait un échange entre Rava et Rav Hisda sur l'aiguisage du couteau. Notre passage achève le récit de Rav Yehouda fils de Rav Yossef : il se tenait devant Rava, le jour de fête, et l'a vu passer la lame sur le bord d'un panier d'osier.
La question du disciple est précise. Frotter la lame pour en ôter le gras reste un simple nettoyage ; la frotter pour l'aiguiser touche à la réparation d'un ustensile, que seule la position de Rabbi Yehouda sur les mekhchirin autoriserait. Le maître donne la réponse anodine, et le disciple lit pourtant son intention réelle.
De là sort une catégorie propre à la Guemara : halakha ve-ein morin ken, c'est la halakha mais on n'enseigne pas ainsi. La règle est établie, le maître s'y conforme, et elle reste hors de la proclamation publique.
Et Abaye dit : je me tenais devant mon maître, et il passait un couteau sur le rebord de la meule. Et je lui dis : le maître cherche-t-il à l'aiguiser, ou à en enlever le gras ?
Et il me dit : à en enlever le gras. Or j'ai discerné son intention : c'était bien pour l'aiguiser qu'il le faisait.
Il tient donc que telle est la halakha, mais qu'on n'enseigne pas ainsi.
Le second récit reprend le premier terme pour terme, avec un autre maître et un autre support : Abaye devant Rabba, et la lame passée sur le rebord de la meule au lieu du bord du panier. La répétition sert de confirmation : la conduite observée chez Rava ne tient pas à une circonstance particulière.
Le détail du support importe pour la suite. Le Roch distinguera entre une surface de bois, comme le panier, et une véritable pierre à aiguiser (mahhezet), sur laquelle le geste se voit et se reconnaît aussitôt pour ce qu'il est.
On a demandé : qu'en est-il de montrer un couteau à un sage le jour de fête ? Rav Mari fils de Rav Bizna permettait, et les Rabbanan interdisaient.
Et Rav Yossef dit : un talmid 'hakham l'examine pour lui-même, et il le prête aux autres.
La bedikat hasakin est l'examen de la lame à l'ongle : la moindre pegima, entaille, rend le couteau impropre à la chehita. Les Sages ont imposé au boucher de faire vérifier sa lame par un sage avant d'abattre.
Le problème du jour de fête ne porte pas sur le travail accompli, qui est nul, mais sur l'apparence. L'examen public rassemble du monde, la chose s'ébruite et donne le spectacle d'un commerce ordinaire. Rav Yossef propose une voie moyenne : l'examen se fait à la maison, et le couteau circule ensuite par prêt.
Et Rav Yossef dit : un couteau qui s'est émoussé, il est permis de l'aiguiser le jour de fête. Et cela vaut seulement lorsqu'il coupe encore à force de pression.
Rav Yossef distingue deux degrés d'usure. Le couteau amda, émoussé, coupe encore quand on appuie : l'aiguiser revient à améliorer un ustensile qui fonctionne. Le couteau qui ne coupe plus du tout demande un travail d'une autre ampleur, une tirha yetera, peine excessive, proche de la fabrication d'un outil.
Rachi ajoute le critère de la négligence. On ne reproche rien à celui dont la lame s'est lentement émoussée, puisqu'il pouvait croire qu'elle suffirait. Une pegima survenue la veille se voit, elle, immédiatement : l'avoir laissée ferait du jour de fête le rattrapage d'un oubli.
Rav Hisda enseigna, et certains disent que ce fut Rav Yossef : aussi bien un couteau qui s'est ébréché, qu'une broche dont la pointe s'est brisée, que le ratissage d'un four et d'un foyer le jour de fête : nous voici arrivés à la controverse de Rabbi Yehouda et des Rabbanan. Car il a été enseigné : il n'y a entre le jour de fête et le Chabbat que la nourriture seule.
Rabbi Yehouda permet aussi les mekhchirei okhel nefech, ce qui rend possible la préparation de la nourriture.
Rav Hisda place trois cas sous une même règle. Le couteau ébréché doit être repassé pour que la chehita soit valable ; la broche dont la pointe est brisée ne transperce plus la viande ; le ratissage du four dégage l'âme de cuisson avant d'y enfourner. Aucun de ces gestes n'est en lui-même la préparation d'un aliment, et chacun la rend possible.
C'est la définition des mekhchirei okhel nefech, les instruments de la nourriture. La braita pose la question dans sa forme la plus large : la seule différence entre le jour de fête et le Chabbat tient à la nourriture, et il reste à savoir jusqu'où ce mot porte.
Quelle est la raison du premier Tana ? Le verset dit : cela seul sera fait pour vous.
Cela, et non ses mekhchirin. Et Rabbi Yehouda : le verset dit pour vous, c'est-à-dire pour vous, pour tous vos besoins.
Le verset se lit en Chemot 12,16, à propos du premier et du septième jour de Pessa'h. Les deux Tanaim s'appuient sur deux mots de la même phrase.
Le premier Tana retient le mot restrictif hou, cela : ce qui est permis, c'est l'acte qui produit l'aliment, et rien au-delà. Rabbi Yehouda retient le mot extensif lakhem, pour vous : la permission est donnée en faveur des personnes, donc pour l'ensemble de ce que la fête requiert.
Et le premier Tana : n'est-il pas écrit pour vous ? Il peut te répondre : ce mot-là enseigne pour vous, et non pour les non-Juifs.
La Guemara vérifie que chaque position rend compte de tout le verset. Le premier Tana doit expliquer le mot lakhem, qu'il n'emploie pas pour étendre la permission.
Sa réponse déplace le mot vers un autre objet : il ne désigne plus l'étendue des actes permis, mais les bénéficiaires. La cuisson du jour de fête est permise pour Israël, et le Roch ajoute la suite de la même derasha : lakhem et non pour les chiens.
Et l'autre aussi : n'est-il pas écrit cela ? Il peut te répondre : il est écrit cela et il est écrit pour vous, et il n'y a pas de difficulté.
Ici il s'agit des mekhchirin que l'on peut faire la veille du jour de fête, la des mekhchirin que l'on ne peut pas faire la veille du jour de fête.
Rabbi Yehouda doit rendre compte du mot restrictif hou, cela, qui semble fermer la porte à sa propre position. Sa réponse conserve les deux mots en leur donnant deux domaines distincts.
Le critère est la possibilité de la veille. Un mekhchir que l'on pouvait préparer avant l'entrée de la fête tombe sous le mot hou et demeure interdit ; celui qu'aucune prévoyance ne permettait de préparer, parce que l'incident est survenu le jour même, tombe sous le mot lakhem. Cette distinction commande tous les cas de Rav Hisda : le couteau ébréché le jour même, la broche cassée le jour même, le four dont l'enduit vient de tomber.
Rav Yehouda dit au nom de Chmouel : une broche qui a été écrasée, il est interdit de la réparer le jour de fête. Cela va de soi !
Il fallait le dire pour le cas où il la redresserait pourtant à la main.
La broche écrasée reste utilisable : on peut encore y enfiler la viande. Le redressement n'est donc plus un mekhchir de la nourriture, puisque la nourriture se prépare sans lui. Il redevient un simple tikkoun keli, réparation d'ustensile, que rien ne justifie.
La Guemara objecte que la règle est évidente, et précise sa portée. Même quand aucun outil n'est requis et que la main suffit, l'interdit demeure. Rachi résume le motif : c'est une peine dont il n'a pas besoin.
Et Rav Yehouda dit au nom de Chmouel : une broche sur laquelle on a rôti de la viande, il est interdit de la déplacer le jour de fête. Rav Adda bar Ahava dit au nom de Rav Malkiyou : il la dégage et la dépose dans un coin.
Une fois le rôti achevé, la broche a rempli son office. Rachi en tire deux raisons conjointes : elle est souillée et donc repoussante, et le besoin du jour de fête auquel elle servait est accompli. Elle devient mouktse, objet écarté de l'usage.
Rav Adda bar Ahava introduit une solution intermédiaire au nom de Rav Malkiyou. La broche restée au milieu de la pièce est dangereuse ; on l'écarte par un tiltoul min hatsad, déplacement latéral obtenu en la traînant, qui ne compte pas comme un port en règle.
Rav Hiya bar Achi dit au nom de Rav Houna : et cela lorsqu'il y a dessus un kazayit de viande. Ravina dit : même s'il n'y a pas de viande dessus, il est permis de la déplacer, comme il en va de l'épine dans le domaine public.
Rav Houna restreint la permission de Rav Malkiyou au cas où un kazayit de viande, volume d'une olive, demeure sur la broche. Le déplacement se fait alors en faveur d'un aliment, et la broche suit la viande.
Ravina rattache le cas à un tout autre principe : celui de l'épine dans le domaine public, que l'on écarte le Chabbat par étapes de moins de quatre coudées, parce qu'elle blesserait les passants. Une pointe métallique laissée au milieu d'une pièce est dans la même situation, et la sécurité l'emporte.
Rav Hinana fils de Rav Ika dit : la broche, les servantes et les creux, ce sont de Rav Malkiyou.
La mention de Rav Malkiyou ouvre une digression de classement. Deux maîtres portent des noms presque identiques, et la tradition orale risque d'attribuer à l'un ce qui revient à l'autre.
Rav Hinana propose un simana, un moyen mnémotechnique : trois mots pour les trois enseignements de Rav Malkiyou. La broche vient d'être vue ; les servantes renvoient à Ketoubot, où le mari peut requérir un travail de son épouse malgré la dot ; les creux renvoient aux signes de la puberté, où l'empreinte laissée par un poil tombé vaut le poil lui-même.
La mèche, la cendre de foyer et le fromage, ce sont de Rav Malkiya.
Le second signe rassemble trois enseignements de Rav Malkiya, tous étrangers à notre traité. La bloryot est la mèche que le non-Juif laisse pousser pour le culte, et le coiffeur juif s'arrête à trois doigts de distance. L'efer makleh, cendre de foyer posée sur une plaie, se rapproche du ketovet kaaka, le tatouage interdit. La guevina, fromage des non-Juifs, est écartée parce qu'on en lisse la surface à la graisse de porc.
Les deux listes se répondent terme pour terme : trois mots contre trois mots, faciles à retenir ensemble.
Rav Papa dit : ce qui porte sur une michna ou sur une braita, c'est de Rav Malkiya ; un enseignement indépendant, c'est de Rav Malkiyou. Et ton signe : la michna est une reine.
Quelle différence y a-t-il entre eux ? Il y a entre eux le cas des servantes.
Rav Papa remplace la liste par un critère. Au lieu de retenir six mots, on retient une règle de répartition : le commentaire d'un texte enseigné, michna ou braita, revient à Rav Malkiya ; l'enseignement qui se tient seul, la chemaata, revient à Rav Malkiyou.
Le moyen mnémotechnique joue sur la proximité sonore entre Malkiya et malketa, la reine en araméen : matnitin malketa, la michna est une reine. La nafka mina, différence pratique entre les deux classements, porte sur les servantes : Rav Hinana les place chez Rav Malkiyou, alors que le critère de Rav Papa les rattache à Rav Malkiya, puisqu'il s'agit d'une michna de Ketoubot.
Michna. Un homme ne dira pas au boucher : pèse-moi pour un dinar de viande.
Mais il abat et partage entre eux.
Le commerce est écarté le jour de fête. La michna ne vise pas la prise de viande, qui est permise, mais la forme de la demande : nommer un dinar fait de l'échange une vente au poids et au prix.
La voie permise conserve le résultat en changeant la forme. Le boucher abat la bête et la répartit entre ceux qui en veulent, sans qu'aucune somme soit prononcée ; le compte se réglera après la fête.
Guemara. Comment fait-il ?
Comme dans ce cas...
La michna a permis le partage en parts, et la Guemara pose la difficulté pratique : celui qui veut une quantité modeste ne peut demander ni la bête entière, ni une fraction simple.
La phrase s'interrompt ici et la réponse commence au feuillet suivant. Le Roch en donne d'avance la teneur : chaque ville avait ses parts d'usage, à Soura, à Neresh et à Mata Mehassya, que l'on nommait sans jamais prononcer de somme.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).