Sougya : L'amud achève d'abord la liste des formules locales qui permettaient de commander une part de viande sans prononcer de prix : tarta à Soura, helka à Nerech, ouzya à Poumbedita, rêva à Nehar Pekod et à Mata Mehassia. Vient ensuite la michna : on dit à son compagnon remplis-moi ce récipient, mais non selon une mesure ; Rabbi Yehouda interdit le récipient de mesure, et la michna rapporte la conduite d'Abba Chaoul ben Botnit, qui remplissait ses mesures la veille de la fête.
La Guemara donne deux lectures de la formule mais non selon une mesure : Chmouel la rapporte au récipient employé, Rava a la parole prononcée. Chacune se heurte à la même double contradiction avec la michna de 28a sur la balance, et chacune la résout.
L'amud rapporte ensuite le récit des trois cents cruches de vin et d'huile qu'Abba Chaoul ben Botnit et ses compagnons apportèrent aux trésoriers, et la règle du bien volé dont on ignore le propriétaire. Il se termine sur les cas pratiques de mesure le jour de fête : l'orge de la bête, les épices du boulanger, la farine de la halla, où s'ouvre la controverse entre Rav et Chmouel.
Ainsi, à Soura, on disait : un tarta, ou la moitié d'un tarta. À Nerech, on disait : une part (helka), ou la moitié d'une part.
À Poumbedita, on disait : un ouzya, ou la moitié d'un ouzya. À Nehar Pekod et à Mata Mehassia, on disait : un quart (rêva), ou la moitié d'un quart.
La ligne achève la sougya de l'amud précédent : on ne conclut pas une vente le jour de fête, mais on peut se partager une bête. Restait la difficulté pratique, comment désigner ce que l'on prend sans prononcer de somme.
La réponse tient à un usage local. Comme tous les bouchers débitaient leurs bêtes selon un même découpage, chaque morceau portait un nom fixe : tarta, helka, ouzya, rêva. Nommer ce morceau, ou sa moitié, revient à désigner une part de la bête, sans engager de prix.
MICHNA. Un homme dit à son compagnon : remplis-moi ce récipient, mais non selon une mesure.
Rabbi Yehouda dit : si c'était un récipient de mesure, il ne le remplira pas. Il arriva qu'Abba Chaoul ben Botnit remplissait ses mesures la veille du jour de fête et les remettait à ses clients le jour de fête.
La michna permet une formule et en interdit une autre. Demander que l'on remplisse un récipient est permis ; le faire selon une mesure ne l'est pas. La Guemara devra dire où passe exactement cette ligne, car la michna ne précise ni l'objet ni les paroles.
Rabbi Yehouda ajoute une restriction portant sur l'ustensile : un récipient de mesure est exclu. Le récit d'Abba Chaoul ben Botnit montre enfin la conduite d'un commerçant scrupuleux, qui déplace toute l'opération de mesure à la veille de la fête.
Abba Chaoul dit : même pendant les jours intermédiaires de la fête il agit ainsi, à cause de la clarté des mesures (berourei ha-midot). Et les Sages disent : même en semaine il agit ainsi, à cause de l'égouttement des mesures (mitsouy ha-midot).
Deux avantages indus peuvent rester au vendeur. Le premier tient à la mousse du vin versé : la mesure paraît pleine sans l'être. Le second tient à ce qui adhère aux parois et au fond d'une mesure d'huile, et qui ne s'écoule qu'avec le temps.
Abba Chaoul étend la précaution aux jours intermédiaires de la fête ; les Sages l'étendent aux jours ouvrables. La divergence porte sur le moment où cette exigence s'impose, non sur son bien-fondé.
GUEMARA. Que signifie mais non selon une mesure ?
Rav Yehouda a dit au nom de Chmouel : mais non dans un récipient réservé à la mesure ; en revanche, un récipient destiné à servir de mesure, il peut le remplir. Et Rabbi Yehouda vient dire que même un récipient destiné à servir de mesure, il ne le remplira pas.
Chmouel rapporte l'interdit à l'ustensile. Un récipient meyouhad le-mida, réservé à la mesure, est celui avec lequel le marchand mesure et vend : le remplir reproduit le geste du jour ouvrable. Un récipient omed le-mida, qui servira de mesure le jour où le premier se brisera, n'a jamais servi et reste permis.
Rabbi Yehouda, dans cette lecture, avance d'un cran : la contenance exacte suffit, même sans usage antérieur. Sa rigueur porte donc sur la nature de l'objet, non sur son histoire.
Il apparaît donc que, pour la joie du jour de fête, Rabbi Yehouda est rigoureux et les Rabbanan indulgents ? Or nous avons entendu d'eux l'inverse !
Car nous avons appris : Rabbi Yehouda dit : un homme pèse de la viande contre un ustensile ou contre un couperet ; et les Sages disent : on ne regarde pas du tout le plateau d'une balance. Il apparaît donc que Rabbi Yehouda est indulgent et les Rabbanan rigoureux.
Difficulté de Rabbi Yehouda contre Rabbi Yehouda, difficulté des Rabbanan contre les Rabbanan !
La Guemara confronte notre michna à celle de 28a. Sur le remplissage, Rabbi Yehouda interdit et les Rabbanan permettent ; sur la pesée, Rabbi Yehouda permet et les Rabbanan interdisent. Les deux positions semblent inversées d'une michna à l'autre.
L'objection porte sur la cohérence de chaque avis. La réponse consistera à montrer que chacun applique un critère unique, dont les effets se répartissent différemment selon le cas.
La contradiction entre Rabbi Yehouda et Rabbi Yehouda n'en est pas une : là-bas, il s'agit d'un récipient qui n'est pas destiné à servir de mesure ; ici, d'un récipient qui est destiné à servir de mesure.
Rabbi Yehouda suit un seul critère : l'objet est-il une mesure. L'ustensile et le couperet de la michna de 28a ne le sont pas, et il les permet. Le récipient de notre michna l'est, et il l'interdit.
La contradiction entre les Rabbanan et les Rabbanan n'en est pas une non plus : là-bas, il agit comme on agit en semaine ; ici, il n'agit pas comme on agit en semaine.
Les Rabbanan suivent eux aussi un seul critère : le geste reproduit-il l'usage des jours ouvrables. Peser contre un ustensile dont on connaît le poids est un procédé courant du marché, et ils l'interdisent. Remplir un récipient qui n'a jamais servi de mesure ne l'est pas, et ils le permettent.
Rava a dit : que signifie mais non selon une mesure ? Qu'il ne mentionne pas devant lui le nom d'une mesure ; mais un récipient réservé à la mesure, il peut le remplir.
Et Rabbi Yehouda vient dire : un récipient réservé à la mesure, il ne le remplira pas.
Rava déplace l'interdit de l'objet vers la parole. Ce qui ressemble à une vente, pour lui, est le fait de nommer une quantité : un rêva, un log. Tant que la demande porte sur ce récipient-ci, l'ustensile importe peu, fût-il réservé à la mesure.
Rabbi Yehouda ajoute alors la restriction de l'ustensile, qui devient sa contribution propre : même sans nommer de mesure, un récipient réservé à cet usage reste interdit.
Il apparaît donc que, pour la joie du jour de fête, Rabbi Yehouda est rigoureux et les Rabbanan indulgents ? Or nous avons entendu d'eux l'inverse !
Car nous avons appris : Rabbi Yehouda dit : un homme pèse de la viande contre un ustensile ou contre un couperet ; et les Sages disent : on ne regarde pas du tout le plateau d'une balance. Il apparaît donc que Rabbi Yehouda est indulgent et les Rabbanan rigoureux.
Difficulté de Rabbi Yehouda contre Rabbi Yehouda, difficulté des Rabbanan contre les Rabbanan !
La même objection est reposée mot pour mot, cette fois contre la lecture de Rava. La répétition a une fonction : elle montre que la difficulté tient aux positions elles-mêmes, et non à la manière dont Chmouel lisait la michna.
La contradiction entre Rabbi Yehouda et Rabbi Yehouda n'en est pas une : là-bas, il s'agit d'un récipient qui n'est pas réservé à la mesure ; ici, d'un récipient qui y est réservé. La contradiction entre les Rabbanan et les Rabbanan n'en est pas une non plus : là-bas, il agit comme on agit en semaine ; ici, il n'agit pas comme on agit en semaine, car les gens ont coutume de présenter du vin dans un récipient de mesure et de le boire.
Les deux réponses reprennent les critères déjà établis, ajustés à la lecture de Rava : chez Rabbi Yehouda, le partage passe entre meyouhad le-mida et ce qui ne l'est pas ; chez les Rabbanan, entre le geste du jour ouvrable et un autre geste.
La Guemara ajoute ici une observation d'usage : servir du vin à ses compagnons dans un récipient de mesure est courant hors de tout commerce. L'objet, employé de cette manière, n'évoque donc pas la vente.
Il arriva qu'Abba Chaoul ben Botnit... Il a été enseigné : même pendant les jours intermédiaires de la fête il agit ainsi, à cause de l'interruption de l'étude à la maison d'étude.
La braita donne une troisième raison à la même conduite. Abba Chaoul ben Botnit remplissait ses mesures la nuit pour ne pas amputer le temps de l'étude, particulièrement dense pendant les jours intermédiaires de la fête, où l'on ne travaille pas.
Rachi montre que cette raison se combine avec la précédente selon la version que l'on tient du texte de la michna : le temps gagné la nuit est précisément celui qu'exige une mesure exacte.
Nos maîtres ont enseigné : lui réunit trois cents cruches de vin provenant de la clarté des mesures, et ses compagnons réunirent trois cents cruches d'huile provenant de l'égouttement des mesures, et ils les apportèrent devant les trésoriers, à Jérusalem.
Le récit chiffre ce que les deux précautions précédentes laissaient entrevoir. Le vin des berourei ha-midot et l'huile du mitsouy ha-midot s'accumulent sur une longue période jusqu'à former trois cents cruches de chaque côté.
Abba Chaoul ben Botnit et ses compagnons portent ce surplus aux trésoriers du Temple. Rachi note qu'ils s'abstiennent de le consacrer eux-mêmes, faute d'être sûrs qu'il leur appartienne.
Ils leur dirent : vous n'y êtes pas tenus. Ils leur répondirent : nous non plus, nous ne le voulons pas.
Les trésoriers écartent l'obligation : l'acheteur pressé sait ce qu'il laisse et y renonce. Selon le droit strict, il n'y a donc pas de bien volé.
La réponse des marchands déplace la question du droit vers la conduite. Ils ne réclament aucune qualification juridique pour ce qu'ils apportent, et maintiennent seulement leur refus d'en tirer profit.
Ils leur dirent : puisque vous vous êtes montrés rigoureux envers vous-mêmes, faites-en des besoins publics. Car il a été enseigné : celui qui a volé et ne sait pas à qui il a volé, qu'il en fasse des besoins publics.
Quels sont-ils ? Rav Hisda a dit : des citernes, des fosses et des grottes.
La solution retenue tient à la nature du bien : il provient d'un grand nombre de personnes, dont aucune n'est identifiable. Une consécration au sanctuaire profiterait à un usage déterminé ; les besoins publics font retour à l'ensemble de ceux qui ont contribué sans le savoir.
Rav Hisda précise de quoi il s'agit : des points d'eau, citernes, fosses et grottes, où les voyageurs puisent. Le bénéficiaire est aussi indéterminé que la victime.
Rav Hisda fit exposer par Rabbana Oukva l'enseignement suivant : un homme ne mesurera pas de l'orge pour la placer devant sa bête le jour de fête ; mais il creuse un kav ou deux kav et les place devant sa bête, sans avoir à s'en inquiéter. Et le boulanger mesure les épices et les met dans sa marmite, afin de ne pas gâter son plat.
Trois cas fixent la ligne. Mesurer l'orge de sa bête est interdit, car le geste reproduit celui du vendeur ; mais enfoncer le kav dans le tas pour en extraire une quantité approximative reste permis, la mesure n'étant plus exacte.
Le boulanger, lui, mesure ses épices : la précision est ici au service du plat, qu'une quantité approximative gâterait. Le critère n'est donc pas la mesure en elle-même, mais ce à quoi elle sert.
Rav Yirmeya bar Abba a dit au nom de Rav : une femme mesure de la farine le jour de fête et la met dans sa pâte, afin de prélever la halla d'une main généreuse. Et Chmouel a dit : c'est interdit.
Mais le tana de l'école de Chmouel a enseigné que c'est permis !
Le cas de la halla place la mesure au service d'une mitsva. Connaître la quantité de farine permet de prélever la part exacte, et même au-delà ; ignorer cette quantité conduit à prélever avec parcimonie, par crainte de trop donner.
Chmouel interdit, jugeant l'estimation suffisante. La difficulté vient de son propre camp : le tana de son école a enseigné le contraire, ce qui oppose Chmouel à la braita qu'il a lui-même transmise.
Abaye a dit : maintenant que Chmouel a dit que c'est interdit et que le tana de l'école de Chmouel a enseigné que c'est permis,
Abaye distingue deux niveaux dans la parole d'un maître. La braita transmise par l'école de Chmouel énonce la règle de fond ; la parole de Chmouel lui-même énonce la réponse que l'on donne à qui vient demander comment agir.
C'est la formule halakha ve-ein morin ken : la chose est permise, et l'on n'enseigne pas cette permission. Celui qui agit ainsi de lui-même n'est pas empêché.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).