Sougya : L'amud poursuit la michna où un homme se tient la veille de Chabbat devant sa réserve de fruits et déclare : d'ici je mangerai demain. La question est de savoir ce qui rend ces fruits fixés, kevou'im, pour l'obligation de dîme : sa parole, ou l'entrée du Chabbat.
La Guemara objecte que la parole ne peut rien fixer selon Rabbi Eliezer, puisqu'il enseigne dans la michna des olives du ma'atan que tout ce dont le surplus peut être remis en place ne se fixe pas. Rav Chimi bar Achi répond que Rabbi Eliezer suit sa propre ligne : la terouma fixe, donc à plus forte raison le Chabbat.
On cherche ensuite à étendre la règle aux Sages à partir de la fin de la michna, on écarte la preuve, puis on oppose à Rabbi Eliezer la baraita de la grappe, que Rabbi Natan réinterprète. Ravin conclut au nom de Rabbi Yo'hanan : le Chabbat, la terouma, la cour et l'achat ne fixent que ce dont le travail est achevé.
Mais son surplus revient ! Et nous avons entendu Rabbi Eliezer dire : partout où le surplus revient, il n'y a pas de fixation.
La michna précédente autorise un homme à se tenir la veille de Chabbat devant sa réserve de fruits et à déclarer : d'ici je mangerai demain. La Guemara cherchait à savoir si ces fruits deviennent alors kevou'im, fixés pour l'obligation de dîme, du fait du Chabbat qui entre, ou du fait de la seule déclaration, le dibbour. On avait proposé de tout rattacher à la déclaration.
L'objection porte contre cette dernière lecture. Un principe attribué à Rabbi Eliezer veut que rien ne se fixe tant que le surplus peut revenir, motaro hozer : celui qui peut remettre en place ce qu'il ne mangera pas n'a pas établi de repas. Or ici l'homme n'a même rien pris. Rachi tire l'argument à fortiori : si une prise effective ne fixe pas, une parole sans acte fixe encore moins.
Car nous avons appris : celui qui prend des olives du ma'atan (la cuve où on les entasse) les trempe une à une dans le sel et les mange. Et s'il en a trempé et posé devant lui dix, il y est tenu.
Rabbi Eliezer dit : depuis une cuve pure, il y est tenu ; depuis une cuve impure, il en est exempt, parce qu'il remet le surplus.
La source du principe est une michna du traité Maasrot. Les olives entassées dans le ma'atan attendent le pressoir : leur travail n'est pas achevé, elles peuvent donc être mangées de façon occasionnelle, akhilat arai, sans prélèvement. Le sel est un des agents qui fixent un repas ; la michna précise cependant qu'une olive trempée et mangée aussitôt reste occasionnelle.
Rabbi Eliezer introduit un critère que la première partie de la michna n'avait pas : la pureté de la cuve. La Guemara doit expliquer pourquoi ce détail, qui semble étranger à la dîme, commande ici l'obligation.
Et nous avons discuté là-dessus : qu'y a-t-il de différent dans le début et de différent dans la fin ? Et Rabbi Abahou a dit : le début traite d'une cuve pure et d'un homme impur, qui ne peut pas les y remettre.
Rabbi Abahou lit toute la michna pour un homme impur. Ce qui varie d'un cas à l'autre est la cuve. Face à une cuve pure, l'homme impur ne peut rien y remettre sans répandre l'impureté dans toute la réserve ; il a donc pris dès le départ la quantité exacte qu'il entendait manger, et cette prise vaut repas fixé.
Rachi et Tossefot répondent à une difficulté de détail : le contact de l'homme impur a déjà rendu impures les olives qu'il tient, et il pourrait les écarter par le haut pour épargner les autres. La réponse porte sur l'huile : une fois mélangées dans la cuve, les olives impures communiqueraient leur impureté à l'huile commune. Tossefot ajoute deux façons d'éviter toute impureté à la prise, par des ustensiles de bois plats ou par la main d'un autre.
La fin traite d'une cuve impure et d'un homme impur, qui peut les y remettre.
Notre michna aussi traite d'une réserve pure et d'un homme impur, qui ne peut pas les y remettre. Mais ils sont déjà remis et demeurent en place !
On tente de sauver la lecture par la parole en transposant la solution de Rabbi Abahou : notre michna parlerait aussi d'un homme impur devant une réserve pure, de sorte que son surplus ne pourrait pas revenir et que sa déclaration fixerait.
L'objection est immédiate. Dans la michna des olives, l'homme avait au moins pris les fruits en main ; ici il s'est contenté de parler, les fruits n'ont pas bougé. Rachi formule le raisonnement à fortiori dans son sens exact : des fruits qui n'ont jamais quitté leur place sont dans l'état de remise le plus complet qui soit.
Plutôt, Rav Chimi bar Achi a dit : de Rabbi Eliezer parles-tu ? Rabbi Eliezer suit sa propre ligne, lui qui a dit : la terouma fixe, et à plus forte raison le Chabbat.
Car nous avons appris : des fruits dont on a prélevé la terouma avant que leur travail ne soit achevé, Rabbi Eliezer interdit d'en manger occasionnellement, et les Sages le permettent.
Rav Chimi bar Achi écarte toute la tentative précédente. Dans notre michna, ce qui fixe est bien le Chabbat. Reste à expliquer comment le Chabbat fixerait des fruits dont le travail n'est pas achevé, ce que la règle générale refuse. La réponse tient à l'identité de l'auteur : la michna est de Rabbi Eliezer, qui tient déjà que le prélèvement de la terouma fixe un produit inachevé.
De là un raisonnement à fortiori : si un simple prélèvement fixe, le Chabbat, dont le repas a du poids, fixe d'autant plus. Rachi précise aussitôt la portée limitée de cette réponse, et Tossefot la reprend : cette ligne vaut pour Rabbi Eliezer seul. Pour les Sages, qui permettent dans le cas de la terouma, la question du Chabbat reste ouverte, et c'est elle que la Guemara va poursuivre.
Viens et entends, depuis la fin de la michna : et les Sages disent, jusqu'à ce qu'il marque et dise, d'ici jusque-là. La raison tient à ce qu'il s'agit d'une veille de Chabbat de l'année de chemita, où les fruits ne sont pas soumis à la dîme ; mais dans les autres années du cycle, où ils y sont soumis, ils seraient interdits.
Quelle en est la raison ? N'est-ce pas parce que le Chabbat fixe ?
La question reste de savoir ce que tiennent les Sages. On la cherche dans la fin de la michna, où ils exigent de l'homme qu'il marque les fruits et dise : d'ici jusque-là. Cette exigence porte sur la berira, la question de savoir si un choix formulé en termes généraux se détermine rétroactivement.
Le raisonnement est un diyouk, une inférence tirée du détail énoncé : si la michna a pris soin de situer la scène une veille de Chabbat de l'année de chemita, où aucune dîme n'est due, c'est que les autres années poseraient problème. Et ce problème viendrait du Chabbat qui fixe des fruits dont le travail n'est pas achevé — ce qui donnerait la position des Sages eux-mêmes.
Non : là, c'est différent. Puisqu'il a dit, d'ici jusque-là je mangerai demain, il a fixé.
S'il en est ainsi, pourquoi parler du Chabbat ? Même en semaine il en irait de même !
Cela nous enseigne que le tevel est préparé à l'égard du Chabbat, car s'il a transgressé et l'a mis en règle, il est en règle.
La preuve est écartée. Chez les Sages, ce qui fixe est la désignation précise, marquée et énoncée : d'ici jusque-là. Rachi et Tossefot expliquent pourquoi l'objection du surplus qui revient, décisive plus haut contre Rabbi Eliezer, ne mord plus ici : les Sages tiennent que la fixation prend effet même quand la remise reste possible.
Reste une dernière question de forme : si la désignation suffit, la michna aurait pu parler d'un jour de semaine. La réponse dégage l'enseignement incident du choix du Chabbat. Le tevel reste moukhan, préparé, à l'égard du Chabbat : l'interdiction de prélever les dîmes ce jour-là tient à une décision des Sages, sans faire du produit un mouktse. La preuve en est que celui qui a transgressé et a prélevé a fait œuvre valable, le produit est en règle.
Et l'on oppose : s'il mangeait d'une grappe et qu'il est entré du jardin dans la cour, Rabbi Eliezer dit : il achèvera ; Rabbi Yehochoua dit : il n'achèvera pas.
Une baraita vient contredire ce que l'on vient d'attribuer à Rabbi Eliezer. Un homme mange une grappe dans le jardin, lieu où la consommation reste occasionnelle. Il entre dans la cour, l'un des lieux qui fixent les fruits pour la dîme. La grappe, elle, n'a pas atteint son gmar melakha, son travail achevé, puisque des raisins sont destinés au foulage.
La divergence porte exactement sur ce point : la cour fixe-t-elle un produit inachevé ? Rabbi Eliezer répond que non et laisse l'homme finir ; Rabbi Yehochoua répond que oui et l'arrête.
La nuit est tombée, au soir du Chabbat : Rabbi Eliezer dit, il achèvera ; Rabbi Yehochoua dit, il n'achèvera pas !
La seconde moitié de la baraita transpose la scène au Chabbat, et c'est elle qui fait difficulté. Rabbi Eliezer y laisse l'homme achever sa grappe après l'entrée du Chabbat, donc il tient que le Chabbat ne fixe pas un travail inachevé. Or on vient d'expliquer notre michna en lui attribuant l'inverse.
Rachi ferme toute échappatoire : dans notre michna, le motif ne peut pas être rattaché à la parole de l'homme, puisque Rabbi Eliezer tient justement que le surplus qui revient empêche toute fixation. Le Chabbat reste donc le seul motif disponible, et la contradiction est entière.
Là-bas, le motif est tel qu'il est enseigné : Rabbi Natan dit : quand Rabbi Eliezer a dit il achèvera, il n'entendait pas qu'il achèvera dans la cour, mais qu'il sort hors de la cour et achève. Et quand Rabbi Eliezer a dit il achèvera, il n'entendait pas qu'il achèvera pendant le Chabbat, mais qu'il attend la sortie du Chabbat et achève.
Rabbi Natan, cité dans la baraita même, donne au il achèvera de Rabbi Eliezer un sens restreint : l'homme sort de la cour pour finir sa grappe, et il attend la sortie du Chabbat pour finir. Rabbi Eliezer accorde donc que la cour et le Chabbat fixent ; il accorde seulement un déplacement dans l'espace et une attente dans le temps. La contradiction avec notre michna disparaît.
Rachi et Tossefot répondent ensuite à une objection tirée de la michna des enfants qui avaient caché des figues pour le Chabbat : celles-là restent interdites même après le Chabbat. Deux distinctions sont proposées. Rachi tient à la yihoud, la destination : les figues avaient été affectées au repas du Chabbat, la grappe non. Tossefot ajoute une seconde voie : les figues avaient atteint leur travail achevé, la grappe non.
Lorsque Ravin est venu, il a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : le Chabbat, la terouma, la cour et l'achat, tous ne fixent que pour une chose dont le travail est achevé.
Ravin rapporte d'Eretz Israël la règle qui tranche. Quatre faits fixent les fruits pour la dîme : l'entrée du Chabbat, le prélèvement de la terouma, l'entrée dans la cour, et l'achat. Aucun ne produit cet effet sur un produit dont le travail n'est pas achevé.
Tossefot soulève la difficulté que l'on attend : si le travail achevé est requis, ces quatre faits paraissent superflus, puisque le produit achevé est déjà soumis à la dîme. La réponse porte sur le moment. Le produit achevé ne devient généralement soumis qu'en voyant la face de la maison ; ces quatre faits, eux, fixent avant cela.
Le Chabbat, pour exclure l'avis de Hillel. Car il est enseigné : celui qui rassemble des fruits d'un endroit à un autre pour les couper, et que le jour s'est sanctifié sur eux, Rabbi Yehouda a dit : Hillel, à lui seul, interdit.
La Guemara justifie chacun des quatre termes de Rabbi Yo'hanan en montrant l'avis qu'il écarte. Le premier, le Chabbat, vise Hillel : selon la baraita citée par Rabbi Yehouda, Hillel interdisait des fruits rassemblés sur lesquels le jour s'est sanctifié, tenant l'entrée du Chabbat pour un achèvement. Rachi relève la formule à lui seul, qui indique une opinion isolée dans sa génération.
Tossefot demande pourquoi le Chabbat ne vient pas plutôt écarter Rabbi Eliezer, qui soutient la même chose. La réponse tient à la valeur d'un enseignement : écarter Rabbi Eliezer n'apprendrait rien, sa position étant déjà hors de la halakha du fait qu'il est chamouti. Pour la terouma, en revanche, la Guemara le nommera, faute d'un autre tana qui soutienne cette position.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).