Beitzah 36a — Quatre questions croisées entre Chabbat et Yom Tov, puis la règle de Rabbi Yitshak : un ustensile ne se prend en main que pour ce qui se prend

Beitzah 36a

Sougya : L'amud s'ouvre sur une série de questions croisées entre deux michnayot : celle de Chabbat, où l'on dégage quatre ou cinq paniers pour des hôtes ou pour la maison d'étude, et celle de notre traité, où l'on fait descendre des fruits par une lucarne un jour de fête pour les sauver de la pluie. Chaque restriction connue d'un côté est posée en question de l'autre : vider l'entrepôt jusqu'au sol, passer d'un toit à l'autre, descendre par des cordes et des échelles.

Aucune n'aboutit ; la Guemara conclut teikou. L'amud passe ensuite à la fin de la michna, on couvre les fruits, et à la divergence entre Oulla et Rabbi Yitshak : peut-on déplacer un ustensile au service d'un objet mouktse ?

Rabbi Yitshak énonce la règle qui commande tout le reste, un ustensile ne se prend en main que pour une chose qui se prend en main. Six objections lui sont opposées, toutes écartées par une requalification de l'objet.

La dernière, celle de la natte étendue sur la ruche, ouvre le problème du psik reicha et se résout par une ruche percée d'ouvertures.

Le fil de l'amud : deux blocs sans rapport apparent, un même souci du déplacement Bloc 1 — quatre questions croisées entre la michna de Chabbat et la michna de Yom Tov chaque restriction connue d'un côté est posée en question de l'autre Vider l'entrepôt jusqu'au sol interdit Chabbat, de peur d'égaliser des creux Passer d'un toit à l'autre interdit Yom Tov selon Rav Nahman et la baraita Cordes et échelles interdit Yom Tov : trop de peine Deux arguments contraires à chaque fois, aucun tranchant : teikou Bloc 2 — on couvre les fruits : un ustensile peut-il servir un objet mouktse ? la michna permet de couvrir ; reste à savoir ce que l'on peut couvrir Oulla : même un rang de briques l'ustensile suit son propre statut, l'objet couvert est indifférent Rabbi Yitshak : des fruits aptes un ustensile ne se prend en main que pour ce qui se prend en main Six objections contre Rabbi Yitshak, toutes écartées de la même manière l'objet cité est requalifie en objet apte : eau claire, briques de reste, pierres arrondies, ruche avec miel La dernière objection ouvre un second front : la natte sur la ruche mouktse selon Rabbi Yehouda, acte non intentionnel selon Rabbi Chimon, psik reicha résolution : une ruche percée d'ouvertures, où la capture n'est plus inévitable
Vue d'ensemble de l'amud : le bloc des quatre questions croisées, puis le bloc du mouktse.
Le mécanisme des questions croisées : deux arguments qui se renversent Michna de Chabbat (Chabbat 126b) dégager des paniers pour des hôtes ou pour la maison d'étude Michna de Beitsa (notre chapitre) faire descendre des fruits du toit un jour de fête, à cause de la pluie Deux axes de comparaison, qui donnent des réponses opposées Axe 1 : la gravité du jour Chabbat est grave, Yom Tov est léger donc ce qui est interdit Chabbat pourrait être permis un jour de fête renversement : justement parce que Yom Tov est léger, on le traitera à la légère Axe 2 : la force du motif Chabbat : interruption de la maison d'étude Yom Tov : perte de fruits si le motif fort n'a pas suffi à permettre, le motif faible ne suffira pas davantage mais lequel des deux est le plus fort ? Les deux axes ne se hiérarchisent pas : chacun conclut dans un sens la question reste ouverte pour les trois cas, teikou le Roch tranche cependant en pratique, en suivant la position assurée des Amoraim
Pourquoi ces questions restent ouvertes : deux axes de comparaison qui concluent en sens contraire.
Ein kli nital ela ledavar hanital : la règle de Rabbi Yitshak et ses six épreuves Rabbi Yitshak : un ustensile permis au déplacement ne se prend en main que pour le besoin d'une chose qui, elle aussi, se prend en main Chabbat Objection : un cas où l'ustensile sert un objet mouktse Réponse : l'objet est requalifie en objet apte Jarres de vin et d'huile couvertes Il s'agit de tevel, non mis en règle Un ustensile sous la fuite d'eau Eau claire, bonne pour une bête Une natte étendue sur des briques Briques restées du chantier, on s'y assied Une natte étendue sur des pierres Pierres arrondies, usage des lieux d'aisance Une natte étendue sur une ruche Il y a du miel dedans, donc de la nourriture Et l'hiver, quand il n'y a plus de miel ? Les deux gâteaux laissés, s'il y a pensé avant Le procédé de la Guemara jamais discuter la règle, toujours l'objet Ce que cela révèle l'aptitude d'un objet tient à son usage effectif Halakha, selon le Roch : la règle de Rabbi Yitshak n'est pas retenue on suit Oulla, et un ustensile peut se prendre en main même pour un objet mouktse
La règle de Rabbi Yitshak, les six objections qui lui sont opposées et leur réponse commune.
1
הָתָם תְּנַן ״אֲבָל לֹא אֶת הָאוֹצָר״, וְאָמַר שְׁמוּאֵל: מַאי ״אֲבָל לֹא אֶת הָאוֹצָר״ — אֲבָל לֹא יִגְמֹור אֶת הָאוֹצָר כֻּולּוֹ, דִּלְמָא אָתֵי לְאַשְׁוֹיֵי גֻּומּוֹת. הָכָא מַאי?

Là-bas nous avons appris : mais non l'entrepôt. Et Chmouel a dit : que signifie mais non l'entrepôt ?

Qu'il n'achèvera pas de vider l'entrepôt tout entier, de peur qu'il n'en vienne à égaliser des creux. Ici, qu'en est-il ?

📜 Rachi (2)
הָתָם תְּנַן כו' כְּלוֹמַר וְעוֹד שְׁאֵלָה אַחֶרֶת:
C'est-à-dire : et voici encore une autre question.
שֶׁלֹּא יִגְמֹור אֶת הָאוֹצָר אִם לֹא הָיוּ שָׁם אֶלָּא אַרְבַּע אוֹ חָמֵשׁ קֻופּוֹת שֶׁהִתִּירוּ לוֹ בְּמָקוֹם שֶׁיֵּשׁ יוֹתֵר כָּאן לֹא הִתִּירוּ לְפַנּוֹתָן כֻּולָּן וּלְגַלּוֹת אֶת הָרִצְפָּה דִּלְמָא הָוֵי בָּהּ גֻּומָּא וּמַשְׁוֶה לָהּ:
S'il n'y avait là que quatre ou cinq paniers, ceux que l'on a permis de dégager là où il y en a davantage, ici on n'a pas permis de les dégager tous et de découvrir le sol, de peur qu'il ne s'y trouve un creux et qu'il ne l'égalise.
💡 Explication

La michna de Chabbat permet de dégager quatre ou cinq paniers de paille ou de grain pour faire de la place à des hôtes, ou pour ne pas interrompre l'étude. Elle ajoute : mais non l'entrepôt. Chmouel précise le sens de cette restriction. Le motif est le sol de terre battue : une fois la réserve entièrement vide, le sol apparaît, et l'on pourrait combler machinalement un creux, ce qui constitue un travail interdit par la Torah.

La Guemara transporte cette restriction vers notre michna : quand on fait descendre des fruits du toit pour les sauver de la pluie, faut-il de même laisser une partie en place, ou peut-on vider le toit jusqu'au dernier fruit ?

2
הָתָם הוּא בְּשַׁבָּת דְּאָסוּר — מִשּׁוּם דַּחֲמִיר, אֲבָל יוֹם טוֹב דְּקִיל — שַׁפִּיר דָּמֵי. אוֹ דִּלְמָא: הָתָם דְּאִיכָּא בִּטּוּל בֵּית הַמִּדְרָשׁ — אֲמַרְתְּ לֹא, הָכָא דְּלֵיכָּא בִּטּוּל בֵּית הַמִּדְרָשׁ — לֹא כָל שֶׁכֵּן.

Est-ce là-bas, pour Chabbat, que c'est interdit parce qu'il est grave, tandis que Yom Tov, qui est léger, cela conviendrait ? Ou peut-être : là-bas, où il y a interruption de la maison d'étude, tu dis que non ; ici, où il n'y a pas interruption de la maison d'étude, à plus forte raison non ?

💡 Explication

La Guemara expose les deux raisonnements contraires, et c'est la forme que prendront toutes les questions de ce bloc. Le premier compare la gravité des deux jours : la profanation du Chabbat est punie plus sévèrement que celle d'un jour de fête, on peut donc supposer que la mesure de précaution a été prise pour le seul Chabbat.

Le second compare la force des motifs par un kal va-homer. Dégager les paniers servait à éviter l'interruption de la maison d'étude, un motif de mitsva ; malgré cela on n'a pas permis de découvrir le sol. Faire descendre des fruits ne sert aucune mitsva ; l'interdiction devrait donc y valoir à plus forte raison. Les deux raisonnements concluent en sens opposé, et rien ne permet de les départager.

3
וְהָכָא תְּנַן: מַשִּׁילִין פֵּירוֹת דֶּרֶךְ אֲרֻובָּה בְּיוֹם טוֹב, וְאָמַר רַב נַחְמָן: לֹא שָׁנוּ אֶלָּא בְּאוֹתוֹ הַגָּג, אֲבָל מִגַּג לַגַּג — לֹא. וְתַנְיָא נָמֵי הָכִי: אֵין מְטַלְטְלִין מִגַּג לְגַג אֲפִילּוּ כְּשֶׁגַּגּוֹתֵיהֶן שָׁוִין.

Et ici nous avons appris : on fait descendre des fruits par une lucarne un jour de fête. Et Rav Nahman a dit : on n'a enseigné cela que pour un même toit, mais d'un toit à un autre, non.

Et de même il a été enseigné dans une baraita : on ne transporte pas d'un toit à un autre, même lorsque leurs toits sont de niveau.

📜 Rachi (3)
וְהָכָא תְּנַן כְּלוֹמַר וְעוֹד יֵשׁ לִשְׁאוֹל:
C'est-à-dire : et il y a encore à demander.
בְּאוֹתוֹ הַגַּג שֶׁהָאֲרֻובָּה בַּגַּג שֶׁהַפֵּירוֹת בּוֹ:
Que la lucarne se trouve dans le toit même où sont les fruits.
אֵין מְטַלְטְלִין בְּפֵירוֹת שֶׁבַּגַּג שֶׁבָּא לְהַשִּׁילָן מִפְּנֵי הַגְּשָׁמִים קָא מַייְרֵי וַאֲפִילּוּ בְּגַגּוֹתֵיהֶן שֶׁל שְׁנֵי בָּתִּים שֶׁשָּׁוִין שֶׁאֵין זֶה גָּבוֹהַּ מִזֶּה שֶׁיְּהֵא שָׁם טֹורַח עֲלִייָּה וִירִידָה:
Il s'agit des fruits qui sont sur le toit et qu'il vient faire descendre à cause de la pluie ; et cela vaut même pour les toits de deux maisons qui sont de niveau, l'un n'étant pas plus haut que l'autre au point qu'il y ait la peine de monter et de descendre.
⚖️ Rosh (1)
גְּמ' עַד כַּמָּה. אָמַר ר' זֵירָא אָמַר רַב אַסִּי וְאָמְרִי לַהּ אָמַר רַב אַסִּי אָמַר רַבִּי יוֹחָנָן כְּאוֹתָהּ שֶׁשָּׁנִינוּ מְפַנִּין ד' וָהּ' קֻופּוֹת שֶׁל תֶּבֶן וְשֶׁל תְּבוּאָה מִפְּנֵי הָאוֹרְחִים וּמִפְּנֵי בִּיטּוּל בֵּית הַמִּדְרָשׁ וְכֵן נִרְאֶה הֲלָכָה. ואע"ג דְּהַשַּׁ"ס שְׁקִיל וְטָרֵי וְדִלְמָא לָא שָׁרֵינָא הָכָא כֻּולֵּי הַאי אוֹ דִלְמָא שָׁרֵינָא הָכָא טְפֵי מ"מ הָנֵי אָמוֹרָאֵי לָא מְסַפְּקָא לְהוּ אֶלָּא מְדַמּוּ לָהּ לְהַהִיא דְּהָתָם וְשָׁבְקִי' סְפֵיקָא דְּסֻוגְיָא דִּגְמָ' וְאָזְלִינַן בָּתַר פְּשִׁיטוּתָא דְּהָנֵי אָמוֹרָאֵי: מַשִּׁילִין פֵּירוֹת דֶּרֶךְ וְכוּ'. אָמַר ר"נ לֹא שָׁנוּ אֶלָּא בְּאוֹתוֹ הַגָּג אֲבָל מִגַּג לְגַג לָא. תַּנְיָא נָמֵי הָכִי לֹא יוֹשִׁיטֵם מִגַּג לְגַג וַאֲפִילּוּ גַּגּוֹתֵיהֶן שָׁוִין. תַּנְיָא לֹא יְשַׁלְשְׁלֵם בְּחֶבֶל בְּחַלּוֹנוֹת וְלֹא יוֹרִידֵם (בַּחֶבֶל) בְּסֻולָּמוֹת: וּמְכַסִּין אֶת הַפֵּירוֹת. אָמַר עֻולָּא אֲפִילּוּ אַוֵּירָא דְלִבְנֵי רַבִּי יִצְחָק אוֹמֵר פֵּירוֹת הַרְאוּיָם לַאֲכִילָה. וְאַזְדָּא רַבִּי יִצְחָק לְטַעְמִי' דְּאָמַר רַבִּי יִצְחָק אֵין כְּלִי נִיטָּל אֶלָּא לְדָבָר הַנִּיטָּל בְּשַׁבָּת. כְּבָר בֵּיאַרְנוּ בְּמַסֶּכֶת שַׁבָּת (פ' כִּירָה סִימָן י"ח) דְּאֵין הֲלָכָה כְּרַבִּי יִצְחָק: נוֹתְנִין כְּלִי תַּחַת הַדֶּלֶף בְּשַׁבָּת תָּנָא אִם נִתְמַלֵּא הַכְּלִי שׁוֹפֵךְ וְשׁוֹנֶה וְאֵינוֹ נִמְנָע. בֵּי רִחְיָיא דְּאַבָּיֵי דְּלוּף אֲתָא לְקַמֵּיהּ דְּרַבָּה א"ל זִיל וְעַיְּילֵיהּ לְפֻורְיִיךְ הָתָם כִּי הֵיכִי דְּלֶיהֱוֵי גְּרָף שֶׁל רֵיעִי וְאַפַּקְיָה. יָתֵיב אַבָּיֵי וְקָא קַשְׁיָא לֵיהּ וְכִי עוֹשִׂין גְּרָף שֶׁל רֶיעִי לְכַתְּחִלָּה. אַדְּהָכֵי וְהָכֵי נָפַל לֵיהּ רִחְייָא () דְּאַבָּיֵי אָמַר תֵּיתֵי לִי דַּעֲבַרִי אַדְּמַר. אָמַר שְׁמוּאֵל גְּרָף שֶׁל רֵיעִי וְעָבִיט שֶׁל מֵימֵי רַגְלַיִם מֻותָּר לְהוֹצִיאָן לָאַשְׁפָּה. וּכְשֶׁהוּא מַחֲזִירָן נוֹתֵן לְתוֹכָן מַיִם וּמַחֲזִירָן. וְכִי הֵיכִי דְּשָׁרֵי לְאַפּוֹקֵי לְרֵיעִי אַגַּב מָאנֵי שָׁרִי נָמֵי לְאַפּוֹקֵי בְּעֵינֵיהּ דְּהָא הַהוּא עַכְבְּרָא דְּאִשְׁתְּכַח בְּאִסְפַּרְמָקֵי דְּרַב אָשֵׁי נִקְטֻוהּ בְּצוּצִיתֵהּ וְאַפְּקוּהּ:
Guemara : jusqu'à quel point ? Rabbi Zera a dit au nom de Rav Assi, et certains rapportent : Rav Assi a dit au nom de Rabbi Yo'hanan, comme ce que nous avons appris : on dégage quatre et cinq paniers de paille et de grain à cause des hôtes et à cause de l'interruption de la maison d'étude. Et telle paraît bien être la halakha. Et quoique la Guemara discute la chose dans les deux sens, peut-être ne permet-on pas ici tout autant, ou peut-être permet-on ici davantage, ces Amoraim, eux, n'en doutent pas et assimilent notre cas à celui de là-bas. Nous laissons donc le doute de la sougya de la Guemara et nous suivons la position assurée de ces Amoraim. On fait descendre des fruits par, etc. Rav Nahman a dit : on n'a enseigné cela que pour un même toit, mais d'un toit à un autre, non. Et de même il a été enseigné : il ne les tendra pas d'un toit à un autre, même si leurs toits sont de niveau. Il a été enseigné : il ne les descendra pas au moyen d'une corde par les fenêtres, et il ne les fera pas descendre par des échelles. Et l'on couvre les fruits. Oulla a dit : même un rang de briques. Rabbi Yitshak dit : des fruits aptes à être mangés. Et Rabbi Yitshak suit sa propre ligne, car Rabbi Yitshak a dit : un ustensile ne se prend en main que pour une chose qui se prend en main Chabbat. Nous avons déjà expliqué dans le traité Chabbat, chapitre Kira, siman 18, que la halakha ne suit pas Rabbi Yitshak. On place un ustensile sous une fuite Chabbat. Il a été enseigné : si l'ustensile s'est rempli, il le vide et recommence, sans s'en abstenir. Le moulin d'Abaye fuyait. Il vint devant Rabba, qui lui dit : va et fais entrer ton lit là-bas, afin qu'il y ait là un récipient d'immondices, et sors-le. Abaye resta assis, embarrassé : fait-on d'emblée un récipient d'immondices ? Sur ces entrefaites, le moulin d'Abaye s'effondra. Il dit : que cela me vienne pour avoir transgressé la parole du maître. Chmouel a dit : un récipient d'immondices et un vase d'urine, il est permis de les sortir au tas d'ordures ; et lorsqu'il les rapporte, il y met de l'eau et les rapporte. Et de même qu'il est permis de sortir les immondices au moyen d'un ustensile, il est aussi permis de les sortir telles quelles : car cette souris qui fut trouvée dans les aromates de Rav Achi, on la saisit par la queue et on la sortit.
💡 Explication

Deuxième question croisée, tirée cette fois de notre michna. Rav Nahman limite la permission : la lucarne doit être percée dans le toit même où se trouvent les fruits. Porter les fruits d'un toit à l'autre pour profiter de la lucarne du voisin demande un effort que la fête ne justifie pas.

La baraita confirme et ajoute une précision : l'interdiction tient même quand les deux toits sont de niveau. Rachi souligne la portée de ce détail : on aurait pu croire que seule la peine de monter et de descendre était en cause, et que deux toits à la même hauteur échapperaient à la règle. La baraita écarte cette lecture ; c'est le transport lui-même qui est visé.

Le Roch réunit ici les décisions pratiques de toute la sougya. Il relève que la Guemara a laissé ses questions ouvertes, mais que Rabbi Zera et Rav Assi, eux, assimilaient sans hésiter les deux michnayot. Devant un doute de la discussion et une position assurée d'Amoraim, il suit les Amoraim.

🖼️ Schéma
Ce que Rav Nahman permet et ce qu'il interdit lucarne fruits la maison, sous le toit Permis : même toit, même lucarne toit A toit B lucarne Interdit : passer d'un toit à l'autre même si les deux toits sont de niveau Le critère est la peine engagée : la lucarne du toit même ne demande rien de plus tandis que porter d'un toit à l'autre fait du sauvetage un vrai travail
Rav Nahman restreint la permission de la michna au toit où se trouve la lucarne.
4
הָתָם מַאי? (כָּל שֶׁכֵּן שַׁבָּת דַּחֲמִירָא, אוֹ דִּלְמָא:) הָכָא הוּא דְּאָסוּר — מִשּׁוּם יוֹם טוֹב דְּקִיל, וְאָתֵי לְזִלְזוּלֵי בֵּיהּ, אֲבָל שַׁבָּת דַּחֲמִירָא, וְלָא אָתֵי לְזִלְזוּלֵי בָּהּ — שַׁפִּיר דָּמֵי.

Là-bas, qu'en est-il ? À plus forte raison pour Chabbat, qui est grave ?

Ou peut-être : c'est ici que c'est interdit, parce que Yom Tov est léger et que l'on en viendrait à le traiter à la légère, tandis que Chabbat, qui est grave et que l'on n'en viendrait pas à traiter à la légère, cela conviendrait ?

💡 Explication

La question repart en sens inverse : la restriction de Rav Nahman vaut-elle aussi pour les paniers que l'on dégage Chabbat ?

L'axe de la gravité se retourne ici de manière instructive. Dans la question précédente, la gravité du Chabbat servait à expliquer une sévérité propre au Chabbat. Elle sert maintenant à expliquer une sévérité propre à Yom Tov : puisque le jour de fête est tenu pour léger, on redoute un relâchement et on l'entoure de précautions supplémentaires ; le Chabbat, que personne ne prend à la légère, n'en aurait pas besoin. Le même fait sert donc alternativement les deux conclusions, ce qui explique que le bloc entier reste sans issue.

5
אוֹ דִּלְמָא: מֶה הָכָא דְּאִיכָּא הֶפְסֵד פֵּירוֹת — אָמַרְתָּ לֹא, הָתָם דְּלֵיכָּא הֶפְסֵד פֵּירוֹת — לֹא כָל שֶׁכֵּן.

Ou peut-être : si ici, où il y a perte de fruits, tu dis que non, là-bas, où il n'y a pas de perte de fruits, à plus forte raison non ?

💡 Explication

Le second axe, celui de la force du motif, revient sous la forme d'un kal va-homer. Notre michna agit pour éviter une perte de fruits, motif sérieux ; malgré cela on n'a pas permis de passer d'un toit à l'autre. Dégager des paniers Chabbat ne comporte aucune perte matérielle, et l'interdiction devrait y valoir à plus forte raison.

Observons que la Guemara évalue tantôt l'interruption de l'étude comme le motif le plus fort, tantôt la perte de fruits. Les deux motifs ne relèvent pas du même ordre, l'un spirituel et l'autre matériel, et rien dans la sougya ne permet de les classer. Cela seul suffit à maintenir la question ouverte.

6
הָכָא (תְּנַן): לֹא יְשַׁלְשְׁלֵם בְּחֶבֶל בְּחַלּוֹנוֹת, וְלֹא יוֹרִידֵם דֶּרֶךְ סֻולָּמוֹת, הָתָם מַאי? הָכָא בְּיוֹם טוֹב הוּא דְּאָסוּר — דְּלֵיכָּא בִּטּוּל בֵּית הַמִּדְרָשׁ, אֲבָל שַׁבָּת, דְּאִיכָּא בִּטּוּל בֵּית הַמִּדְרָשׁ — שַׁפִּיר דָּמֵי.

Ici nous avons appris : il ne les descendra pas au moyen d'une corde par les fenêtres, et il ne les fera pas descendre par des échelles. Là-bas, qu'en est-il ?

Est-ce ici, un jour de fête, que c'est interdit, parce qu'il n'y a pas interruption de la maison d'étude, tandis que Chabbat, où il y a interruption de la maison d'étude, cela conviendrait ?

📜 Rachi (2)
בְּחַלּוֹנוֹת כְּגוֹן אִם מֻוקָּף מְחִיצָּה וְאֵין בּוֹ אֲרֻובָּה אֲבָל יֵשׁ חַלּוֹן בִּמְחִיצָּה לֶחָצֵר אוֹ לַבַּיִת לֹא יְשַׁלְשְׁלֵם בְּשַׂקִּין דֶּרֶךְ הַחַלּוֹן בְּחֶבֶל מִפְּנֵי שֶׁיֵּשׁ טֹורַח לְהַעֲלוֹת מִן הַגַּג לַחַלּוֹן וּמִשָּׁם לָאָרֶץ:
Par les fenêtres : par exemple si le toit est entouré d'une cloison et n'a pas de lucarne, mais qu'il y a une fenêtre dans la cloison donnant sur la cour ou sur la maison. Il ne les descendra pas dans des sacs par la fenêtre au moyen d'une corde, parce qu'il y a de la peine à les hisser du toit jusqu'à la fenêtre, et de là jusqu'au sol.
סֻולָּמוֹת כָּל מַדְרֵגָה קָרֵי סֻולָּם וְאַף הַכְּבָשִׂים שֶׁלָּנוּ:
Échelles : tout degré est appelé soulam, y compris nos rampes.
💡 Explication

Troisième et dernière question croisée. La baraita citée interdit, un jour de fête, deux moyens de descente : la corde passant par une fenêtre, et l'échelle. Rachi décrit la situation concrète, un toit ceint d'un muret et dépourvu de lucarne, où il faut hisser les sacs jusqu'à l'ouverture avant de les filer vers le bas. La manœuvre est laborieuse.

La question posée est de savoir si la même interdiction vaut Chabbat, pour les paniers. L'argument en faveur d'une permission repose ici sur le motif : l'interruption de la maison d'étude justifierait un effort que le sauvetage de fruits ne justifie pas.

7
אוֹ דִּלְמָא: הָכָא דְּאִיכָּא הֶפְסֵד פֵּירוֹת — אֲמַרְתְּ לֹא, הָתָם דְּלֵיכָּא הֶפְסֵד פֵּירוֹת — לֹא כָל שֶׁכֵּן. תֵּיקוּ.

Ou peut-être : ici, où il y a perte de fruits, tu dis que non ; là-bas, où il n'y a pas de perte de fruits, à plus forte raison non ? La question reste posée.

💡 Explication

Le contre-argument reprend l'axe de la perte matérielle, et la Guemara conclut teikou. Le mot désigne une question laissée sans résolution ; en pratique, chacune des restrictions garde son domaine propre, sans qu'on la transporte à l'autre cas.

Ce bloc de quatre questions forme un ensemble cohérent : la Guemara y teste la possibilité de fondre deux michnayot voisines en un seul régime. L'échec répété montre que les deux permissions, celle des hôtes et celle des fruits, reposent sur des équilibres distincts que l'on ne peut pas superposer.

8
וּמְכַסִּין אֶת הַפֵּירוֹת. אָמַר עֻולָּא: וַאֲפִילּוּ אֲוִירָא דְּלִבְנֵי. רַבִּי יִצְחָק אָמַר: פֵּירוֹת הָרָאוְיָן. וְאַזְדָּא רַבִּי יִצְחָק לְטַעְמֵיהּ. דְּאָמַר רַבִּי יִצְחָק: אֵין כְּלִי נִיטָּל אֶלָּא לְדָבָר הַנִּיטָּל בְּשַׁבָּת.

Et l'on couvre les fruits. Oulla a dit : et même un rang de briques.

Rabbi Yitshak a dit : des fruits aptes. Et Rabbi Yitshak suit sa propre ligne, car Rabbi Yitshak a dit : un ustensile ne se prend en main que pour une chose qui se prend en main Chabbat.

📜 Rachi (3)
וַאֲפִילּוּ אֲוִירָא דְּלִבְנֵי לְבָנִים הַסְּדוּרִים וּמֻוקְצִים לְבִנְיָן וּגְשָׁמִים נוֹטְפִים וּמִתְיָרֵא שֶׁלֹּא יִמּוֹחוּ מֻותָּר לְטַלְטֵל כֵּלִים לְצָרְכָן וּלְכַסּוֹתָן וְלָא אָמְרִינַן הוֹאִיל וְהֵן עַצְמָן אֵין נִטָּלִין אַף הַכְּלִי לֹא יִנָּטֵל לְצָרְכָן:
Des briques rangées et réservées à la construction, sur lesquelles la pluie goutte et dont il craint qu'elles ne se délitent : il est permis de déplacer des ustensiles pour elles et de les couvrir. On ne dit pas que, puisqu'elles-mêmes ne se prennent pas en main, l'ustensile non plus ne se prendrait pas pour elles.
וְר' יִצְחָק אָמַר דַּוְקָא פֵּירוֹת הָרָאוְיָן לְטִלְטוּל הוּא דְּשָׁרוּ רַבָּנָן לְטַלְטֵל כֵּלִים לְצָרְכָן אֲבָל מִידִי דְּלָאו בַּר טִלְטוּל אֵין כְּלִי נִיטָּל לְצָרְכּוֹ:
Ce sont précisément des fruits aptes au déplacement que les Sages ont permis de couvrir en deplaçant des ustensiles ; mais pour une chose qui n'est pas objet de déplacement, l'ustensile ne se prend pas à son service.
אֶלָּא לְדָבָר הַנִּיטָּל לְצֹורֶךְ דָּבָר הַנִּיטָּל:
Pour le besoin d'une chose qui, elle, se prend en main.
💡 Explication

Nouveau bloc. La michna permet de couvrir des fruits avec des ustensiles pour les protéger d'une fuite du plafond. Reste à savoir ce que l'on peut ainsi couvrir. Oulla étend la permission jusqu'à un rang de briques destinées à la construction, objets clairement mouktse, mis de côté hors de tout usage du jour.

Rabbi Yitshak restreint aux fruits aptes à l'usage, et la Guemara relie aussitôt sa position à une règle générale qu'il énonce ailleurs : ein kli nital ela ledavar hanital, un ustensile ne se prend en main que pour une chose qui se prend en main. L'ustensile est permis au déplacement, mais cette permission ne s'étend pas à son emploi au service d'un objet interdit au déplacement.

La formule de Rachi éclaire l'enjeu : Oulla refuse de faire descendre le statut de l'objet couvert sur l'ustensile qui le couvre. Les deux maîtres divergent sur ce que le mouktse contamine.

9
תְּנַן: מְכַסִּין אֶת הַפֵּירוֹת בְּכֵלִים. פֵּירוֹת — אִין, אֲוִירָא דְּלִבְנֵי — לָא! הוּא הַדִּין דַּאֲפִילּוּ אַוֵּירָא דְלִבְנֵי, וְאַייְּדֵי דִּתְנָא רֵישָׁא מַשִּׁילִין פֵּירוֹת — תְּנָא סֵיפָא נָמֵי מְכַסִּין אֶת הַפֵּירוֹת.

Nous avons appris : on couvre les fruits avec des ustensiles. Des fruits, oui ; un rang de briques, non !

La même règle vaudrait même pour un rang de briques ; et puisque le premier membre a enseigné on fait descendre des fruits, le second membre a enseigné lui aussi on couvre les fruits.

📜 Rachi (1)
וְאַיְּידֵי דִּתְנָא רֵישָׁא פֵּירוֹת הָרָאוְיָן דְּעַל כָּרְחֲךָ בְּדַחֲזֵי לְטִלְטוּל אִצְטְרִיךְ לִמְנַקֵּט שֶׁהֲרֵי מְטַלְטֵל הֵן עַצְמָן וּמַשִּׁילָן נְקַט נָמֵי לְעִנְיַן כִּסּוּי פֵּירוֹת הָרָאוְיָן וּמִיהוּ סֵיפָא לָאו דַּוְקָא וְהוּא הַדִּין לְלִבְנֵי:
Dans le premier membre, il lui a fallu nécessairement parler de fruits aptes au déplacement, puisqu'il les déplace lui-même et les fait descendre ; il a donc repris le même terme, des fruits aptes, pour la couverture. Le second membre n'est pourtant pas à prendre au sens strict, et la même règle vaut pour les briques.
🪔 Ben Yehoyada (1)
תְּנַן: מְכַסִּין אֶת הַפֵּרוֹת בְּכֵלִים; פֵּרוֹת – אִין, אֲוִירָא דְּלִבְנֵי לָא. רָאִיתִי בְּסֵפֶר שֶׁמֶן הַטּוֹב שֶׁהֵבִיא עַל זֶה קֻושְׁיָא וְתֵירוּץ בְּשֵׁם הרה"ג עֲטֶרֶת רָאשֵׁי הָרַב מוֹר זְקֵינִי רַבֵּינוּ מֹשֶׁה חַיִּים זלה"ה שֶׁהִקְשָׁה מַאי פָּרִיךְ, לֵימָא דְּאַייְרֵי בִּגְרוֹגָרוֹת וְצִמּוּקִין דְּלָא חֲזוּ כְּמוֹ בַּאֲוִירָא דְּלִבְנֵי? וְתֵירֵץ דְּמַשְׁמַע לֵיהּ בְּפֵירוֹת הָרְאוּיִין מִדְּקָתָנֵי פֵּירוֹת סְתָם, עַד כָּאן דְּבָרָיו עֲטֶרֶת רָאשֵׁי הָרַב מוֹר זְקֵינִי זלה"ה. וְכָתַב הַמְחַבֵּר הַנִּזְכָּר וְהוּא דֹּוחַק, דְּהָא מְשַׁנֵּי בְּסָמוּךְ בִּדְטִיבְלָא אַף עַל גַּב דְּקָתָנֵי כַּדֵּי יַיִן וְכַדֵּי שֶׁמֶן סְתָמָא דְּמַשְׁמַע בִּמְתֻוקָּנִים, עַד כָּאן לְשׁוֹנוֹ. וְאַחַר הַמְּחִילָה הָרַב הַמְחַבֵּר הַנִּזְכָּר לָא דַּק דְּהַמַּקְשָׁן וַדַּאי מַשְׁמַע לֵיהּ דְּפֵירוֹת סְתָם, מַשְׁמַע פֵּירוֹת הָרְאוּיִים! וְהַייְנוּ טַעְמָא מִשּׁוּם דַּהֲוָה לֵיהּ לְמֵימַר וּמְכַסִּין אֶת 'הַמֻּוקְצֶה' וְאַמַּאי נָקֵיט 'פֵּירוֹת', וְגַם בָּתַר הָכִי הָדַר הַמַּקְשָׁן לְהַקְשׁוֹת מִן כַּדֵּי יַיִן וְכַדֵּי שֶׁמֶן הַיְינוּ מִשּׁוּם דְּמַשְׁמַע לֵיהּ בִּרְאוּיִים אַייְּרִי וְרַק הִתְרַצֵּן הוּא דִּמְתָרֵץ בְּהָכִי לְפָרֵשׁ דְּאַייְּרִי בִּטְבִילִי אַף עַל גַּב דְּאִתְּמַר בִּסְתָמָא. וְלָכֵן עַל הַקֻּושְׁיָא שֶׁהִקְשָׁה עֲטֶרֶת רָאשֵׁי הָרַב מוֹר זְקֵינִי זלה"ה עַל הַמַּקְשָׁן אַמַּאי לֹא מְפָרֵשׁ לָהּ בִּגְרוֹגָרוֹת וְצִימּוּקִין וְלֹא יִקְשֶׁה שַׁפִּיר מְתָרֵץ לָהּ הָרַב מוֹר זְקֵינִי זלה"ה מִשּׁוּם כֵּיוָן דְּקָתָנֵי פֵּירוֹת סְתָם מַשְׁמַע לֵיהּ בְּפֵירוֹת הָרְאוּיִים, וְהַמְחַבֵּר הַנִּזְכָּר עוֹשֶׂה הוֹכָחוֹת מִדִּבְרֵי הַתָּרְצָן עַל דַּעַת הַמַּקְשָׁן. מִיהוּ יֵשׁ לְהַקְשׁוֹת הַקֻּושְׁיָא שֶׁל הָרַב מוֹר זְקֵינִי זלה"ה הַנִּזְכָּר עַל הִתְרַצֵּן לָמָּה לֹא תֵּירֵץ לְהַמַּקְשָׁן כְּשֶׁהִקְשָׁה פֵּירוֹת אִין אַוֵּירָא דְלִבְנֵי לָא הַאי פֵּירוֹת הֵם גְּרוֹגָרוֹת וְצִמּוּקִין דְּהֵם כְּמוֹ אֲוִירָא דְּלִבְנֵי, וְכַאֲשֶׁר תֵּירֵץ כָּזֹאת אַחַר כָּךְ בְּקֻושְׁיָא דִּכְדֵי יַיִן וְשֶׁמֶן וְלָמָּה תֵּירֵץ לוֹ אַיְּידֵי דִּתְנָא רֵישָׁא מַשִּׁילִין וְכוּ'? וְנִרְאֶה לִי בס"ד חֲדָא דְּזֶה הַתֵּירוּץ דְּאַייְרֵי עָדִיף לֵיהּ טְפֵי מִשּׁוּם דְּבֶאֱמֶת כֵּיוָן דְּקָתָנֵי פֵּירוֹת בִּסְתָם מַשְׁמַע פֵּירוֹת הָרְאוּיִים וְאַחַר כָּךְ בַּקֻּושְׁיָא הַשֵּׁנִית דִּכְדֵי יַיִן וְשֶׁמֶן הֻוכְרַח לְתָרֵץ כָּךְ דְּלָא הָיָה לוֹ תֵּירוּץ אַחֵר. וְעוֹד נִרְאֶה לִי בס"ד דְּלָא הֲוָה מָצֵי הִתְרַצֵּן לְתָרֵץ הַאי פֵּירוֹת אַייְּרִי בִּגְרוֹגָרוֹת וְצִמּוּקִין דְּאִם כֵּן לְמַאי אִצְטְרִיךְ לוֹמַר וְכֵן כַּדֵּי יַיִן וְכַדֵּי שֶׁמֶן וּכְמוֹ שֶׁאָמְרוּ אַחַר כָּךְ בֶּאֱמֶת הָכִי נָמֵי מִסְתַּבְּרָא דְּאִי סָלְקָא דַּעְתָּךְ וְכוּ' הָא תָּנָא לֵיהּ רֵישָׁא וְלָכֵן הִתְרַצֵּן לֹא תֵּירֵץ לַקֻּושְׁיָא הָרִאשׁוֹנָה דִּמְכַסִּין אֶת הַפֵּירוֹת דְּאַייְרֵי בִּגְרוֹגָרוֹת וְצִמּוּקִין דְּהִתְרַצֵּן עֲדַיִין לָא סָלְקָא דַעְתָּךְ הַאי סְבָרָא דְּנָקֵיט הַשַּׁ"ס אַחַר כָּךְ סָלְקָא דַּעְתָּךְ אָמֵינָא לְהֶפְסֵד מְרֻובֶּה חָשְׁשׁוּ לְהֶפְסֵד מוּעָט לֹא חָשְׁשׁוּ.
Nous avons appris : on couvre les fruits avec des ustensiles ; des fruits, oui, un rang de briques, non. J'ai vu dans le livre Chemen HaTov qu'il rapporte à ce sujet une question et une réponse au nom du grand maître, couronne de ma tête, mon maître et grand-père Rabbenou Moche 'Hayim, de mémoire bénie, lequel demandait : que vient objecter la Guemara ? Que l'on dise qu'il s'agit de figues sèches et de raisins secs, qui ne sont pas aptes, tout comme un rang de briques ! Et il répondait : il comprenait qu'il s'agit de fruits aptes du fait que la michna enseigne fruits sans autre précision. Fin des paroles de mon maître et grand-père, de mémoire bénie. Or l'auteur mentionné a écrit que cela est forcé, puisque la Guemara répond plus loin qu'il s'agit de tevel, bien qu'elle enseigne jarres de vin et jarres d'huile sans précision, ce qui laisserait entendre des jarres mises en règle. Fin de ses termes. Sauf son respect, l'auteur mentionné n'a pas été précis. Celui qui objecte comprenait assurément que le mot fruits, employé sans précision, désigne des fruits aptes. La raison en est que la michna aurait pu dire : on couvre le mouktse ; pourquoi prendre le mot fruits ? Et de plus, si celui qui objecte revient ensuite objecter à partir des jarres de vin et d'huile, c'est bien qu'il comprend qu'il s'agit de choses aptes. Seul celui qui répond explique qu'il s'agit de tevel, bien que la michna l'ait énoncé sans précision. Aussi, à la question que mon maître et grand-père posait sur celui qui objecte, pourquoi ne l'explique-t-il pas par des figues sèches et des raisins secs, mon maître et grand-père répond fort bien : puisque la michna enseigne fruits sans précision, il comprend qu'il s'agit de fruits aptes. Et l'auteur mentionné tire des preuves des paroles de celui qui répond pour juger de l'avis de celui qui objecte. Toutefois, il y a lieu de poser la question de mon maître et grand-père sur celui qui répond : pourquoi n'a-t-il pas répondu à l'objection, des fruits oui, un rang de briques non, que ces fruits-là sont des figues sèches et des raisins secs, qui sont comme un rang de briques, ainsi qu'il répondra ensuite à l'objection tirée des jarres de vin et d'huile ? Pourquoi lui a-t-il répondu : puisque le premier membre a enseigné on fait descendre, etc. ? Il me semble, avec l'aide du Ciel, premièrement que cette réponse-là lui convenait davantage, parce qu'en vérité, du fait que la michna enseigne fruits sans précision, cela laisse entendre des fruits aptes ; et ensuite, à la seconde objection, celle des jarres de vin et d'huile, il fut contraint de répondre ainsi faute d'une autre réponse. Il me semble encore, avec l'aide du Ciel, que celui qui répond ne pouvait pas répondre que ces fruits-là sont des figues sèches et des raisins secs. Car s'il en était ainsi, à quoi bon dire : et de même des jarres de vin et des jarres d'huile, selon ce qu'ils ont dit ensuite, en vérité ainsi cela se comprend mieux, car si tu pensais que, etc., le premier membre n'a-t-il pas déjà enseigné les fruits ? C'est pourquoi celui qui répond n'a pas répondu à la première objection, sur on couvre les fruits, qu'il s'agirait de figues sèches et de raisins secs : celui qui répond n'avait pas encore à l'esprit le raisonnement que la Guemara prendra ensuite, à savoir tu aurais pu penser que l'on s'est soucié d'une perte importante et non d'une perte légère.
💡 Explication

Première tentative de preuve contre Oulla, tirée de la formulation même de la michna : elle dit fruits, ce qui semblerait exclure les briques. La Guemara écarte l'argument par une règle de lecture courante, iidi de-tana recha : le tana a employé le mot fruits dans le premier membre par nécessité, puisqu'on ne fait descendre du toit que ce qui se déplace ; il a repris le même mot dans le second membre par simple continuité de style.

Le principe est important pour la lecture des michnayot : un terme repris par parallélisme n'emporte pas d'exclusion. Rachi le formule nettement, le second membre n'est pas à prendre au sens strict.

Le Ben Yehoyada consacre ici une longue discussion à la position exacte de celui qui objecte. Son point central : le mot fruits employé sans précision suffit à lui seul à évoquer des fruits aptes, sans quoi la michna aurait dit qu'on couvre le mouktse. Il défend sur ce point son grand-père contre l'auteur du Chemen HaTov, en montrant qu'on ne peut pas juger de l'avis de celui qui objecte à partir des réponses ultérieures de la Guemara.

10
תְּנַן: וְכֵן כַּדֵּי יַיִן וְכֵן כַּדֵּי שֶׁמֶן! הָכָא בְמַאי עָסְקִינַן, בְּטִיבְלָא.

Nous avons appris : et de même des jarres de vin et de même des jarres d'huile ! De quoi traitons-nous ici ?

De tevel.

📜 Rachi (2)
תְּנַן וְכֵן כַּדֵּי יַיִן מִכְּדֵי בְּהָנֵי לָא אַייְרֵי לְעֵיל וְכֵיוָן דִּתְנַן הָכָא וּבָא לְאַשְׁמוֹעִינַן דְּבָרִים אֲחֵרִים לְבַד פֵּירוֹת הָיָה לוֹ לְהַשְׁמִיעֵנוּ לְבָנִים וכ"ש אֵלּוּ:
Puisqu'il n'a pas été question de ces jarres plus haut, et que la michna les enseigne ici pour nous faire connaître des choses autres que des fruits, elle aurait dû nous faire connaître les briques, et à plus forte raison ces jarres.
הָכִי גָּרְסִינַן הָכָא בְמַאי עָסְקִינַן בִּדְטִיבְלָא כְּלוֹמַר לֹא בָּא לְהַשְׁמִיעֲךָ כִּי אִם כַּיּוֹצֵא בִּלְבֵנִים (וְכִדְבָרְךָ) דְּהָנָךְ כַּדֵּי יַיִן דְּקָא מוֹסִיף וְתָנֵי בִּדְטִיבְלָא עָסְקִינַן שֶׁאֲסוּרִים בְּטִלְטוּל דְּאַשְׁמוֹעִינַן בְּרֵישָׁא פֵּירוֹת הָרָאוְיָן דֻּומְיָא דְּמַשִּׁילִין וַהֲדַר נְקַט לְהָנָךְ לְאַשְׁמוֹעִינַן אַף שֶׁאֵין רְאוּיָן:
Telle est notre leçon : de quoi traitons-nous ici ? De tevel. C'est-à-dire : elle ne vient rien t'enseigner d'autre que le cas semblable aux briques ; ces jarres de vin qu'elle ajoute et enseigne, il s'agit de tevel, interdites au déplacement. Elle nous a enseigné dans le premier membre des fruits aptes, à l'image de on fait descendre, puis elle a repris ces jarres pour nous enseigner même ce qui n'est pas apte.
🗂️ Tossefot (1)
בִּדְטִיבְלָא. וא"ת וְהָא אָמְרִי' לְעֵיל בְּסוֹף הַמֵּבִיא (בֵּיצָה דַּף לד:) דְּטֶבֶל מוּכָן הוּא שֶׁאִם עָבַר וְתִקְּנוֹ מְתֻוקָּן וּבְפֶרֶק כִּירָה (שַׁבָּת מג.) נָמֵי לָא חָשְׁבִי לֵיהּ מְבַטֵּל כְּלִי מֵהֵיכָנוֹ כֵּיוָן דַּחֲזוּ א"כ אַכַּתִּי תִּקְשֵׁי לָן דְּטֶבֶל אִין אַוֵּירָא דְלִבְנֵי לָא וי"ל דְּעֻולָּא יֹאמַר לָךְ דמ"מ חֲשִׁיב לֵיהּ כְּדָבָר שֶׁאֵינוֹ נִיטָּל כֵּיוָן דִּבְשַׁבָּת מִיהָא לָא חֲזִי כָּל כַּמָּה דְּלָא תִּקְּנוּ דְּאָסוּר לְפַנּוֹתוֹ בְּשַׁבָּת כְּדִתְנַן בְּפֶרֶק מְפַנִּין (שַׁבָּת קכו:) אֲבָל לֹא אֶת הַטֶּבֶל:
Tu demanderas : mais nous avons dit plus haut, à la fin du chapitre HaMevi, Beitsa 34b, que le tevel est chose préparée, puisque s'il transgressait et le mettait en règle, il serait en règle. Et au chapitre Kira, Chabbat 43a, on ne considère pas davantage qu'il y ait là annulation d'un ustensile de sa fonction, puisque le tevel est apte. S'il en est ainsi, la difficulté demeure : du tevel, oui, un rang de briques, non ! On peut répondre qu'Oulla te dira que malgré cela il le tient pour une chose qui ne se prend pas en main, puisque durant Chabbat en tout cas il n'est pas apte tant qu'il n'est pas mis en règle, car il est interdit de le dégager Chabbat, comme nous l'avons appris au chapitre Mefanin, Chabbat 126b : mais non le tevel.
💡 Explication

Deuxième tentative, plus fine. La michna ajoute les jarres de vin et d'huile après les fruits. Rachi expose l'argument : puisque cet ajout sert à élargir au-delà des fruits, il aurait dû mentionner les briques, cas le plus extrême ; s'il s'en tient aux jarres, c'est que les briques restent exclues.

La réponse requalifie l'objet : ces jarres contiennent du tevel, produit dont les prélèvements n'ont pas été faits, donc interdit à la consommation et impropre à l'usage du jour. L'ajout de la michna enseigne alors exactement ce qu'Oulla soutient, qu'on couvre même ce qui n'est pas apte.

Tossefot soulève la difficulté que cette réponse crée ailleurs. Le tevel est ailleurs tenu pour chose préparée, moukhan, puisqu'il pourrait être mis en règle. La réponse distingue le possible du permis : durant Chabbat même, la mise en règle est interdite, et le tevel y demeure donc inapte en fait.

11
הָכִי נָמֵי מִסְתַּבְּרָא, דְּאִי סָלְקָא דַּעְתָּךְ כַּדֵּי יַיִן וְכַדֵּי שֶׁמֶן דְּהֶתֵּירָא, הָא תְּנָא לֵיהּ רֵישָׁא פֵּירוֹת?

Ainsi cela se comprend mieux : car si tu pensais que les jarres de vin et les jarres d'huile sont de ce qui est permis, le premier membre n'a-t-il pas déjà enseigné les fruits ?

💡 Explication

La Guemara appuie la réponse précédente par un argument d'économie. Si les jarres contenaient du vin et de l'huile permis, leur mention n'apprendrait rien, la permission de couvrir des denrées aptes ayant déjà été donnée pour les fruits. Leur présence dans la michna doit donc apporter du nouveau, et ce nouveau est précisément l'inaptitude.

12
כַּדֵּי יַיִן וְכַדֵּי שֶׁמֶן אִצְטְרִיכָא לֵיהּ, סָלְקָא דַעְתָּךְ אֲמִינָא: לְהֶפְסֵד מְרֻובֶּה — חָשְׁשׁוּ, לְהֶפְסֵד מוּעָט — לֹא חָשְׁשׁוּ, קָא מַשְׁמָע לַן.

Les jarres de vin et les jarres d'huile lui étaient nécessaires : tu aurais pu penser que l'on s'est soucié d'une perte importante, mais que pour une perte légère on ne s'est pas soucié ; il nous l'enseigne.

📜 Rachi (1)
הֶפְסֵד מוּעָט גְּשָׁמִים הַנּוֹטְפִין עַל יַיִן הֶפְסֵד מוּעָט הוּא עַד שֶׁתֶּחְשַׁךְ וִיסַלְּקֵם אֲבָל הַפֵּירוֹת מַרְקִיבִין:
Perte légère : la pluie qui goutte sur du vin est une perte légère, le temps que la nuit tombe et qu'il les écarte ; les fruits, eux, pourrissent.
💡 Explication

La Guemara refuse l'argument d'économie. Les jarres peuvent contenir du vin permis et apporter malgré tout un enseignement, si la distinction porte sur l'ampleur du dommage. Rachi explicite l'échelle : des fruits mouillés pourrissent, tandis que quelques gouttes tombées dans une jarre ne font qu'un dommage limité, réparable dès la sortie du jour.

La permission de couvrir aurait donc pu se limiter aux pertes lourdes. En mentionnant les jarres, la michna montre qu'elle s'étend aussi aux pertes légères. La preuve contre Rabbi Yitshak tombe, la sougya passe à des objections directes.

13
תְּנַן: נוֹתְנִין כְּלִי תַּחַת הַדֶּלֶף בְּשַׁבָּת. בְּדֶלֶף הָרָאוּי.

Nous avons appris : on place un ustensile sous une fuite Chabbat. Il s'agit d'une fuite dont l'eau est apte.

📜 Rachi (2)
נוֹתְנִין כְּלִי תַּחַת הַדֶּלֶף הֲרֵי שֶׁהַכְּלִי נִיטָּל לְקַבֵּל בּוֹ מֻוקְצֶה כִּי הַאי דְּלָא חֲזִי לְמִידֵּי:
On place un ustensile sous la fuite : voilà un ustensile que l'on prend en main pour y recevoir du mouktse, cette eau n'étant apte à rien.
בְּדֶלֶף הָרָאוּי שֶׁהֵן צִלּוּלִין וּרְאוּיָן לִבְהֵמָה:
D'une fuite apte : dont l'eau est claire et convient à une bête.
💡 Explication

Première objection directe contre la règle de Rabbi Yitshak. Recueillir une fuite dans un récipient met un ustensile au service d'une eau de pluie sans usage, donc mouktse.

La réponse suit la méthode qui vaudra pour toutes les objections de ce bloc : elle ne discute jamais la règle, elle requalifie l'objet. Ici, l'eau est claire et convient à l'abreuvement du bétail. L'aptitude requise par Rabbi Yitshak se mesure donc à un usage effectif, même modeste, et non à la valeur de la chose.

14
תָּא שְׁמַע: פּוֹרְסִין מַחְצֶלֶת עַל גַּבֵּי לְבֵנִים בְּשַׁבָּת! דְּאִיַּיתּוּר מִבִּנְיָנָא, דְּחָזֵי לְמִזְגָּא עֲלַיְיהוּ.

Viens et entends : on étend une natte sur des briques Chabbat ! Il s'agit de briques qui sont restées d'une construction, et qui conviennent pour s'y asseoir.

💡 Explication

Deuxième objection, portant sur le cas même de la divergence, les briques. La réponse distingue deux états de la même matière. Des briques réservées à un chantier sont affectées à un usage futur et restent mouktse ; des briques restées en surplus, que plus rien n'attend, redeviennent disponibles et servent de siège.

Le critère n'est donc pas la nature de l'objet, mais son affectation. Une brique de reste est un meuble improvisé ; une brique de chantier est un matériau.

15
תָּא שְׁמַע: פּוֹרְסִין מַחְצֶלֶת עַל גַּבֵּי אֲבָנִים בְּשַׁבָּת! בַּאֲבָנִים מְקֻורְזָלוֹת, דְּחַזְייָן לְבֵית הַכִּסֵּא.

Viens et entends : on étend une natte sur des pierres Chabbat ! Il s'agit de pierres arrondies, qui conviennent aux lieux d'aisance.

📜 Rachi (3)
עַל גַּבֵּי אֲבָנִים שֶׁנִּגּוּבִין לְבִנְיָן וּכְשֶׁהֵן מִתְלַחְלְחִין צָרִיךְ לַחֲזֹור וּלְנַגְּבָן שֶׁאֵינָן מְקַבְּלוֹת אֶת הַטִּיט יָפֶה וְהַבִּנְיָן שׁוֹהֶה לִיבַשׁ:
Sur des pierres : des pierres sèches destinées à la construction. Quand elles s'humidifient, il faut les sécher de nouveau, car elles ne prennent pas bien le mortier et la construction tarde à sécher.
מְקֻורְזָלוֹת אגוד"ש:
Mekourzalot : agoudes, le mot de langue vulgaire par lequel Rachi les désigne.
לְבֵית הַכִּסֵּא לְקַנֵּחַ:
Aux lieux d'aisance : pour s'essuyer.
💡 Explication

Troisième objection, sur le même modèle. Rachi explique d'abord pourquoi l'on prend la peine de couvrir des pierres : humidifiées, elles ne prennent plus le mortier et retardent le séchage du bâtiment.

La réponse recourt de nouveau à une requalification : ces pierres sont mekourzalot, arrondies, et servent à l'hygiène personnelle, usage courant et permis Chabbat. Elles ont donc un emploi propre au jour, et la natte peut être déplacée pour elles sans enfreindre la règle de Rabbi Yitshak.

16
תָּא שְׁמַע: פּוֹרְסִין מַחְצֶלֶת עַל גַּבֵּי כַּוֶּרֶת דְּבוֹרִים בְּשַׁבָּת, בַּחַמָּה — מִפְּנֵי הַחַמָּה, וּבַגְּשָׁמִים — מִפְּנֵי הַגְּשָׁמִים, וּבִלְבַד שֶׁלֹּא יִתְכַּוֵּין לָצוּד! הָתָם נָמֵי, דְּאִיכָּא דְּבַשׁ.

Viens et entends : on étend une natte sur une ruche d'abeilles Chabbat, au soleil à cause du soleil et sous la pluie à cause de la pluie, pourvu qu'il n'ait pas l'intention de capturer ! Là aussi, il s'agit d'un cas où il y a du miel.

💡 Explication

Quatrième objection, qui va dominer toute la fin de l'amud. Une ruche et ses abeilles ne servent à rien le jour de Chabbat, et l'on permet pourtant de déplacer une natte pour les protéger.

La réponse requalifie une dernière fois : la ruche contient du miel, aliment consommable, et la natte est donc déplacée au service d'une chose apte. Mais la baraita contient une clause qui ouvre un autre problème, pourvu qu'il n'ait pas l'intention de capturer. Couvrir une ruche enferme les abeilles, et la capture est un travail interdit. La Guemara y reviendra après avoir épuisé la question du mouktse.

17
אֲמַר לֵיהּ רַב עֻוקְבָא מִמֵּישָׁן לְרַב אַשִּׁי: הַתֵּינַח בִּימוֹת הַחַמָּה, דְּאִיכָּא דְּבַשׁ. בִּימוֹת הַגְּשָׁמִים, מַאי אִיכָּא לְמֵימַר? לֹא נִצְרְכָא אֶלָּא לְאוֹתָן שְׁתֵּי חַלּוֹת. אוֹתָן שְׁתֵּי חַלּוֹת מֻוקְצוֹת הֵן! הָכָא בְמַאי עָסְקִינַן — שֶׁחָשַׁב עֲלֵיהֶם.

Rav Oukva de Michan dit à Rav Achi : cela va bien pour les jours d'été, où il y a du miel ; pour les jours de pluie, qu'y a-t-il à dire ? Cela n'a été nécessaire que pour ces deux gâteaux-là.

Ces deux gâteaux sont mouktse ! De quel cas traitons-nous ici ?

D'un cas où il y a pensé à leur sujet.

📜 Rachi (2)
שְׁתֵּי חַלּוֹת שֶׁל צַפִּיחִית מַנִּיחִין בַּכַּווֶּרֶת כְּשֶׁרוֹדִין אוֹתָהּ וּמֵהֶן פַּרְנָסָה לַדְּבוֹרִים כָּל יְמוֹת הַגְּשָׁמִים אוֹתָן שְׁתֵּי חַלּוֹת מֻותָּר לְכַסּוֹת כָּל דְּבַשׁ הַכַּווֶּרֶת עָשׂוּי עֲלִיּוֹת עֲלִיּוֹת שֶׁל חַלּוֹת:
Deux gâteaux de miel que l'on laisse dans la ruche lorsqu'on la récolte ; ils font la subsistance des abeilles durant toute la saison des pluies. Pour ces deux gâteaux-là, il est permis de couvrir. Tout le miel de la ruche est disposé en étages de gâteaux superposés.
מֻוקְצוֹת נִינְהוּ לִדְבוֹרִים:
Ils sont mouktse : mis de côté pour les abeilles.
💡 Explication

Rav Oukva de Michan relève que la baraita permet de couvrir la ruche en toute saison, sous la pluie à cause de la pluie. Or en hiver la ruche est récoltée et ne contient plus de miel ; la réponse précédente ne tient plus.

La Guemara répond par une pratique apicole que Rachi décrit : au moment de la récolte, on laisse deux gâteaux dans la ruche pour nourrir les abeilles durant la mauvaise saison. Il reste donc du miel même l'hiver.

Une difficulté surgit aussitôt : ces deux gâteaux sont précisément destinés aux abeilles, donc écartés de l'usage de l'homme, donc mouktse. La réponse introduit la ma'hchava, la pensée préalable : si le propriétaire a décidé avant la fête de les prendre pour lui, ils restent dans son usage.

🖼️ Schéma
La ruche couverte d'une natte : trois problèmes empilés la natte les deux gâteaux de miel les kavvim, ouvertures des parois 1. Déplacer la natte au service de la ruche problème si la ruche n'a rien d'apte à l'usage du jour réponse : le miel qu'elle contient, ou les deux gâteaux 2. Les deux gâteaux d'hiver sont laissés aux abeilles donc mouktse, mis de côté hors de l'usage de l'homme réponse : il y a pensé avant la fête, ma'hchava 3. Couvrir la ruche revient à enfermer les abeilles capture inévitable, psik reicha, interdite même à Rabbi Chimon réponse : la ruche a des ouvertures latérales la capture cesse d'être inévitable Chaque réponse conserve la baraita entière selon Rabbi Yehouda, qui tient le mouktse
La ruche couverte : trois difficultés successives et leurs réponses.
18
אֲבָל לֹא חִשֵּׁב עֲלֵיהֶם מַאי — אָסוּר? אַדְּתָנֵי וּבִלְבַד שֶׁלֹּא יִתְכַּוֵּין לָצוּד, לִפְלוֹג וְלִתְנֵי בְּדִידָהּ: בַּמֶּה דְבָרִים אֲמוּרִים — שֶׁחָשַׁב עֲלֵיהֶן, אֲבָל לֹא חִשֵּׁב עֲלֵיהֶם — אָסוּר!

Mais s'il n'y a pas pensé à leur sujet, qu'en est-il, interdit ? Alors, plutôt que d'enseigner pourvu qu'il n'ait pas l'intention de capturer, qu'il partage et enseigne dans le cas même : dans quel cas cela a-t-il été dit ?

Lorsqu'il y a pensé ; mais s'il n'y a pas pensé, c'est interdit !

📜 Rachi (3)
דְּחָשַׁב עֲלַיְיהוּ לָאָדָם:
Qu'il y a pensé : pour l'homme.
אַדְּתָנֵי וּבִלְבַד שֶׁלֹּא יִתְכַּוֵּין לָצוּד מַשְׁמַע דְּלָא יִמְצָא לְחַלֵּק אֶת דְּבָרָיו וְלֶאֱסֹור עַד שֶׁדִּלֵּג מֵאִיסּוּר טִלְטוּל לְאִיסּוּר צֵידָה:
Plutôt que d'enseigner pourvu qu'il n'ait pas l'intention de capturer : cela laisse entendre qu'il ne trouvait pas de quoi partager son propre énoncé et interdire, au point qu'il a sauté de l'interdit de déplacer à l'interdit de capturer.
לִפְלוֹג וְלִתְנֵי בְּדִידָהּ בְּאִיסּוּר טִלְטוּל גּוּפֵיהּ יָכוֹל לְחַלֵּק אֶת דְּבָרָיו וְלִמְצוֹא צַד אִיסּוּר לְדָבָר בִּדְלָא חָשַׁב עֲלַייְהוּ לֹא יְטַלְטֵל הַמַּחְצֶלֶת לְצָרְכָם:
Qu'il partage et enseigne dans le cas même : dans l'interdit de déplacer lui-même, il pouvait partager son énoncé et trouver un côté d'interdit, à savoir que s'il n'y a pas pensé à leur sujet, il ne déplacera pas la natte pour elles.
💡 Explication

Objection de forme, fondée sur la manière dont un tana construit ses restrictions. Si la permission dépend d'une pensée préalable, la baraita aurait dû le dire elle-même, en ajoutant une clause du type dans quel cas cela a-t-il été dit.

Rachi dégage la logique du raisonnement : un tana qui détient une restriction interne à son propre sujet la formule ; quand il passe à un tout autre interdit, ici la capture, c'est le signe qu'il n'avait rien à restreindre sur le premier. L'existence même de la clause finale devient ainsi un argument contre la réponse précédente.

19
הָכִי קָאָמַר: אַף עַל פִּי שֶׁחִשֵּׁב עֲלֵיהֶן — וּבִלְבַד שֶׁלֹּא יִתְכַּוֵּין לָצוּד.

Voici ce qu'il dit : bien qu'il y ait pensé à leur sujet, pourvu qu'il n'ait pas l'intention de capturer.

📜 Rachi (1)
הָכִי קָאָמַר אַף עַל פִּי שֶׁחִשֵּׁב עֲלֵיהֶם כּוּ' אַף בְּשֶׁחִשֵּׁב בָּא לְלַמֶּדְךָ שֶׁיֵּשׁ צַד אִיסּוּר בְּמִתְכַּוֵּין לָצוּד וְאַף עַל גַּב דְּעִיקַּר לְהַצָּלָה מִפְּנֵי הַגְּשָׁמִים מְכַוֵּון:
Voici ce qu'il dit, bien qu'il y ait pensé, etc. : même dans le cas où il y a pensé, la baraita vient t'apprendre qu'il subsiste un côté d'interdit lorsqu'il vise à capturer, bien que sa visée principale soit de protéger de la pluie.
💡 Explication

La réponse relit la clause finale. Loin de changer de sujet, elle poursuit le même cas : même quand la pensée préalable a levé l'obstacle du mouktse, une réserve demeure quant à la capture. La baraita n'avait donc rien à partager sur le premier interdit, puisqu'elle parle du seul cas où il a pensé.

20
בְּמַאי אוֹקִימְתָּא — כְּרַבִּי יְהוּדָה, דְּאִית לֵיהּ מֻוקְצֶה? אֵימָא סֵיפָא: וּבִלְבַד שֶׁלֹּא יִתְכַּוֵּין לָצוּד — אֲתַאן לְרַבִּי שִׁמְעוֹן, דְּאָמַר: דָּבָר שֶׁאֵין מִתְכַּוֵּין מֻותָּר!

Selon quoi l'as-tu établie ? Selon Rabbi Yehouda, qui tient le mouktse ?

Dis alors le second membre : pourvu qu'il n'ait pas l'intention de capturer. Nous voici arrivés à Rabbi Chimon, qui a dit qu'une chose non intentionnelle est permise !

📜 Rachi (2)
בְּמַאי אוֹקִימְתָּא כְּרַבִּי יְהוּדָה כְּלוֹמַר מִדַּהֲוָה לָךְ לְתָרוֹצֵי אַרֵישָׁא הָא מַנִּי ר' שִׁמְעוֹן דְּלֵית לֵיהּ מֻוקְצֶה וּמֵהַדְרַת אַשִּׁנּוּיֵי דְּחִיקִי לְמֵימַר מִשּׁוּם שְׁתֵּי הַחַלּוֹת כְּרַבִּי יְהוּדָה בָּעֵית לְאוֹקְמָא מִשּׁוּם דְּרַבִּי יִצְחָק דְּמוֹתְבִינַן לֵיהּ הָנָךְ תְּיוּבְתָּא אִית לֵיהּ מֻוקְצֶה כְּר' יְהוּדָה:
Selon quoi l'as-tu établie, selon Rabbi Yehouda : c'est-à-dire, puisque tu aurais pu répondre sur le premier membre que la baraita est de Rabbi Chimon, qui ne tient pas le mouktse, et que tu recours pourtant à des réponses forcées en invoquant les deux gâteaux, c'est que tu veux l'établir selon Rabbi Yehouda ; car Rabbi Yitshak, à qui l'on oppose ces objections, tient le mouktse comme Rabbi Yehouda.
וּבִלְבַד שֶׁלֹּא יִתְכַּוֵּין לָצוּד וְאַף עַל פִּי שֶׁהוּא צָדָן:
Pourvu qu'il n'ait pas l'intention de capturer : et cela bien qu'il les capture en fait.
🗂️ Tossefot (1)
בְּמַאי אוֹקִימְתָּא. פרש"י דְּלָא אַשְׁכַּחְנָא דְּמוֹקֵי לָהּ כְּרַבִּי יְהוּדָה בְּהֶדְיָא אֶלָּא מִדְּדָחֵיק נַפְשֵׁיהּ כִּי פָּרֵיךְ וְהָא מֻוקְצוֹת נִינְהוּ וְלָא קָאָמַר רַבִּי שִׁמְעוֹן הִיא אַלְמָא מַשְׁמַע לֵיהּ דְּאָתְיָא כְּרַבִּי יְהוּדָה:
Rachi a expliqué que l'on ne trouve pas que la Guemara ait établi expressément la baraita selon Rabbi Yehouda ; on le déduit de ce qu'elle s'est mise dans l'embarras en objectant mais elles sont mouktse, sans dire que la baraita serait de Rabbi Chimon. Preuve qu'elle la comprenait selon Rabbi Yehouda.
💡 Explication

Objection de cohérence interne. Toutes les réponses données jusqu'ici supposent que la baraita tient le mouktse, donc qu'elle suit Rabbi Yehouda. Rachi explique pourquoi la Guemara y était tenue : Rabbi Yitshak, dont on discute la règle, tient lui-même le mouktse, et une baraita de Rabbi Chimon ne prouverait rien contre lui.

Mais la clause finale permet un acte dont la capture est le résultat non voulu, ce qui correspond à la position de Rabbi Chimon sur le davar chein mitkaven. Une baraita moitié Rabbi Yehouda et moitié Rabbi Chimon est inacceptable.

Tossefot précise la lecture de Rachi : aucune phrase n'attribue expressément la baraita à Rabbi Yehouda, cela se déduit du choix de la Guemara de répondre par des voies étroites plutôt que d'invoquer Rabbi Chimon.

🖼️ Schéma
Un acte dont on ne veut pas le résultat : les trois positions Je couvre la ruche pour la pluie et les abeilles s'en trouvent enfermées Rabbi Yehouda un acte non voulu reste interdit et il tient aussi le mouktse Rabbi Chimon un acte non voulu est permis et il ne tient pas le mouktse Psik reicha quand le résultat est inévitable, Rabbi Chimon concède l'interdit La difficulté : la baraita parlait de mouktse comme Rabbi Yehouda, puis d'intention comme Rabbi Chimon et la voie de Rabbi Chimon se ferme d'elle-même, car la capture y serait inévitable Issue : tout est de Rabbi Yehouda, et la clause finale interdit d'obturer les ouvertures
Mouktse et acte non intentionnel : les positions en présence et la contrainte du psik reicha.
21
וְתִסְבְּרָא דְּרַבִּי שִׁמְעוֹן? וְהָא אַבָּיֵי וְרָבָא דְּאָמְרִי תַּרְוַיְיהוּ: מוֹדֶה רַבִּי שִׁמְעוֹן בִּפְסִיק רֵישֵׁיהּ וְלֹא יָמוּת!

Et penses-tu qu'elle soit de Rabbi Chimon ? Mais Abaye et Rava ont dit tous deux : Rabbi Chimon concède dans le cas de coupe-lui la tête et qu'il ne meure pas !

💡 Explication

La Guemara ferme la voie qui semblait s'ouvrir. Attribuer la clause finale à Rabbi Chimon ne résout rien, car sa permission de l'acte non intentionnel connaît une limite bien établie, le psik reicha. L'expression, littéralement coupe-lui la tête et qu'il ne meure pas, désigne un acte dont le résultat interdit est inévitable ; l'intention n'y change rien.

Couvrir une ruche fermée enferme nécessairement les abeilles. Rabbi Chimon l'interdirait donc lui aussi, et la clause finale reste inexpliquée dans les deux systèmes. Le problème se déplace : il ne porte plus sur l'attribution, mais sur la description du cas.

22
לְעוֹלָם כֻּולַּהּ רַבִּי יְהוּדָה הִיא, וְהָכָא בְּמַאי עָסְקִינַן — דְּאִית בֵּיהּ כּוֹי. וְלָא תֵּימָא לְרַבִּי יְהוּדָה, וּבִלְבַד שֶׁלֹּא יִתְכַּוֵּין לָצוּד,

En vérité, la baraita est tout entière de Rabbi Yehouda, et de quel cas traitons-nous ici ? D'une ruche qui a des ouvertures.

Et ne dis pas, selon Rabbi Yehouda : pourvu qu'il n'ait pas l'intention de capturer,

📜 Rachi (2)
דְּאִית בֵּיהּ כּוֹי חַלּוֹנוֹת יֵשׁ בְּדָפְנוֹתֶיהָ וְאַף עַל פִּי שֶׁמְּכַסֶּה אֶת פִּיהָ אֵינָן נִצּוֹדִין אִם לֹא יְכַסֶּה גַּם אֶת הַחַלּוֹנוֹת וְלָא תֵּימָא וּבִלְבַד שֶׁלֹּא יִתְכַּוֵּין אֶלָּא בִּלְבַד שֶׁלֹּא יַעֲשֶׂנָּה מְצוּדָה שֶׁלֹּא יִסְתֹּום הַחַלּוֹנוֹת:
Qui a des ouvertures : il y a des ouvertures dans ses parois ; bien qu'il en couvre l'orifice, les abeilles ne sont pas capturées tant qu'il ne couvre pas aussi les ouvertures. Et ne dis pas pourvu qu'il n'ait pas l'intention, mais pourvu qu'il n'en fasse pas un piège, c'est-à-dire qu'il n'obture pas les ouvertures.
פְּשִׁיטָא כֵּיוָן דְּאִית לֵיהּ לְרַבִּי יְהוּדָה דָּבָר שֶׁאֵין מִתְכַּוֵּין אָסוּר לָמָּה לֵיהּ לְמִיתְנֵי וּבִלְבַד שֶׁלֹּא יַעֲשֶׂה מְצוּדָה דְּהָא צֵידָה אַב מְלָאכָה הִיא:
C'est évident : puisque Rabbi Yehouda tient qu'une chose non intentionnelle est interdite, pourquoi lui faut-il enseigner pourvu qu'il n'en fasse pas un piège ? La capture est bien un travail-père.
💡 Explication

La résolution change la donnée physique plutôt que l'attribution. La ruche considérée est percée d'ouvertures latérales, des kavvim ; couvrir son orifice supérieur laisse donc aux abeilles des issues. La capture cesse d'être inévitable, le psik reicha disparaît, et toute la baraita peut rester de Rabbi Yehouda.

La clause finale doit alors se lire autrement : la réserve ne porte plus sur l'intention, mais sur l'acte, pourvu qu'il n'en fasse pas un piège, c'est-à-dire qu'il n'obture pas aussi les ouvertures latérales. Rachi enchaîne déjà sur l'objection que la Guemara développera dans la suite : une fois cette lecture adoptée, la clause semble évidente, puisque obturer les ouvertures revient à capturer, et la capture est un travail-père.

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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).