Beitzah 3b — Les deux dernières résolutions de la contradiction de Rabbi Yehouda, la baraita de l'œuf douteux, et la question de l'annulation d'une chose comptée

Beitzah 3b

Sougya : Le folio achève la discussion ouverte au folio précédent : Rabbi Yo'hanan avait résolu la contradiction entre les deux avis de Rabbi Yehouda en inversant les positions. Ravina propose de ne rien inverser et de lire la seconde source comme un propos tenu par Rabbi Yehouda selon les prémisses des Sages ; Ravina fils de Rav Oula répond que la michna de l'œuf vise une poule destinée à la ponte, et que Rabbi Yehouda y suit son propre raisonnement sur le mouktse.

La guemara objecte ensuite une baraita : l'œuf douteux est interdit et n'est pas annulé dans mille. Cela convient à Rabba, qui tient l'interdit pour un interdit de la Torah, mais non à Rav Yossef et à Rabbi Yits'hak, qui n'y voient qu'un décret.

On répond que la fin de la baraita traite d'un doute de terefa ; on demande alors pourquoi cet œuf ne s'annulerait pas dans la majorité. Toute la fin du folio porte donc sur la chachivout (importance) qui empêche l'annulation : la michna de Orla sur les bottes de fenugrec, la controverse entre Rabbi Yo'hanan et Rech Lakich sur la formule « ce dont la coutume est de compter » ou « tout ce qu'on a coutume de compter », et enfin la réponse de Rav Papa, qui attribue la baraita au tana de la litre de figues sèches.

Trois manières de résoudre la contradiction de Rabbi Yehouda La contradiction (folio 3a) Rabbi Yehouda permet le jus des fruits destinés à la consommation, mais interdit l'œuf du premier jour. Rabbi Yo'hanan Ravina Ravina fils de Rav Oula Les positions sont inversées : l'avis attribué à Rabbi Yehouda est celui des Sages, et l'inverse. Conséquence : œuf et liquides relèvent d'une seule raison. N'inverse rien. Rabbi Yehouda parle selon les prémisses des Sages, non selon les siennes. Pour lui, même le premier jour l'œuf serait permis. La michna de l'œuf vise une poule destinée à la ponte : la raison y est le mouktse. Rabbi Yehouda suit alors son propre raisonnement. Nafka mina : seule la lecture de Rabbi Yo'hanan impose que l'œuf et les liquides qui ont coulé relèvent d'une seule et même raison ; les deux autres lectures libèrent cette conclusion.
Les trois résolutions de la contradiction entre les deux avis de Rabbi Yehouda.
La baraita de l'œuf douteux : deux temps, deux difficultés Texte de la baraita On ne déplace pas l'œuf ; on renverse un récipient sur lui ; le douteux est interdit ; mélangé à mille, tous sont interdits. Première difficulté : le doute Rabba (hakhana) : doute sur la Torah, on aggrave. Rav Yossef et Rabbi Yits'hak (décret) : doute rabbinique, on devrait alléger. Réponse La fin de la baraita a changé de sujet : elle traite d'un œuf dont on ignore s'il vient d'une poule terefa. Le doute est alors sur la Torah. Seconde difficulté : le mélange Doute de fête : chose qui sera permise demain, donc jamais annulée, même dans mille. Doute de terefa : rien ne la permettra jamais. Ce qui reste à établir Il faut donc que l'œuf soit retenu par son importance (chachivout) et non par l'attente d'une permission : d'où toute la fin du folio.
La baraita soulève d'abord une difficulté sur le doute, puis une difficulté sur le mélange.
Qu'est-ce qui empêche l'annulation dans la majorité ? Rech Lakich Leçon : kol chedarko limnot — tout ce qu'on a coutume de compter, même parfois. Rabbi Yo'hanan Leçon : et chedarko limnot — ce qui se vend exclusivement à l'unité. L'œuf entre dans la définition Beaucoup le vendent à l'unité : il est important, donc il ne s'annule pas. La baraita se comprend. L'œuf n'y entre pas On le vend souvent à l'estimation, sans compter : il devrait donc s'annuler. Difficulté. Réponse de Rav Papa La baraita suit le tana de la litre de figues sèches, pour qui toute chose qui se compte ne s'annule pas, même dans un interdit rabbinique. Source de la controverse : la michna de Orla sur les bottes de fenugrec et la liste des six ou sept produits qui sanctifient leur mélange.
La controverse sur la formule de la michna de Orla et la sortie proposée par Rav Papa.
1
רָבִינָא אָמַר: לְעוֹלָם לָא תֵּיפוֹךְ, וְרַבִּי יְהוּדָה לְדִבְרֵיהֶם דְּרַבָּנַן קָאָמַר לְהוּ:

Ravina dit : en vérité, n'inverse rien ; et Rabbi Yehouda leur parlait selon leurs propres termes, ceux des Sages.

📜 Rachi (1)
רָבִינָא אָמַר הָא דְּקָאָמַר ר' יוֹחָנָן מֻוחְלֶפֶת הַשִּׁיטָה לָא תֵּיפוֹךְ:
Ravina dit. Ce que Rabbi Yo'hanan a dit, « les positions sont inversées » — n'inverse rien.
💡 Explication

Rabbi Yo'hanan avait résolu la contradiction entre les deux avis de Rabbi Yehouda en inversant les attributions. Ravina propose une autre voie, très fréquente dans le Talmud : lidvareihem de-rabbanan, parler selon les prémisses de l'adversaire. Rabbi Yehouda n'expose pas là son propre avis ; il raisonne à l'intérieur de la position des Sages pour leur arracher une concession.

Le texte des deux sources reste donc en place, et il n'y a plus de contradiction : l'avis personnel de Rabbi Yehouda demeure celui qu'il a exprimé à propos des liquides.

2
לְדִידִי אֲפִילּוּ בָּרִאשׁוֹן נָמֵי שַׁרְיָא, דְּאוּכְלָא דְּאֶפְרָת הוּא. אֶלָּא לְדִידְכוּ — אוֹדוֹ לִי מִיהַת דְּבַשֵּׁנִי שַׁרְיָא, דִּשְׁתֵּי קְדֻושּׁוֹת הֵן. וְאָמְרִי לֵיהּ רַבָּנָן: לֹא, קְדֻושָּׁה אַחַת הִיא.

Pour moi, même le premier jour elle est permise, car c'est un aliment qui s'est séparé (oukhla deifrat). Mais selon vous, accordez-moi au moins que le second jour elle est permise, car ce sont deux saintetés.

Et les Sages lui dirent : non, c'est une seule sainteté.

📜 Rachi (4)
אוּכְלָא דְּאֶפְרָת הוּא וְכֵיוָן דְּמִשּׁוּם סְחִיטָה לֵיכָּא מִשּׁוּם מַשְׁקִין שֶׁזָּבוּ נָמֵי לֵיכָּא בְּעוֹמֶדֶת לַאֲכִילָה:
C'est un aliment qui s'est séparé. Et puisqu'il n'y a là aucune crainte de pressurage (sehita), il n'y a pas davantage lieu d'appliquer le décret des liquides qui ont coulé, s'agissant d'une poule destinée à la consommation.
לְדִידְכוּ דְּאָסְרִיתוּ לָהּ אַף בְּשֵׁנִי נְהִי נָמֵי דְּאִית לְכוּ בְּבֵיצָה גְּזֵירַת מַשְׁקִין שֶׁזָּבוּ וַאֲפִילּוּ בְּתַרְנְגֹולֶת הָעוֹמֶדֶת לַאֲכִילָה:
Selon vous, qui l'interdisez même le second jour : quand bien même vous appliqueriez à l'œuf le décret des liquides qui ont coulé, et cela même pour une poule destinée à la consommation...
אוֹדוֹ לִי מִיהַת דְּבַשֵּׁנִי שַׁרְיָא דְּחַד מִינַּייְהוּ חוֹל הוּא:
Accordez-moi au moins que le second jour elle est permise, car l'un des deux jours est nécessairement un jour profane.
קְדֻושָּׁה אַחַת הִיא וְלָא דָּמוּ לִשְׁאָר יָמִים טוֹבִים דְּהָנָךְ לָאו מִשּׁוּם סָפְקָא אִתְּקוּן דְּאַף בִּזְמַן ב"ד הָיוּ עוֹשִׂין אוֹתָם שְׁנֵי יָמִים אִם בָּאוּ עֵדִים מִן הַמִּנְחָה וּלְמַעְלָה כִּדְאָמְרִינַן בר"ה (דַּף ל:):
C'est une seule sainteté. Les deux jours de Roch Hachana ne ressemblent pas aux autres fêtes : ces derniers n'ont pas été institués en raison d'un doute, puisque même au temps du tribunal on les faisait deux jours lorsque les témoins arrivaient à partir de l'heure de minha, ainsi qu'il est dit dans Roch Hachana (30b).
🗂️ Tossefot (1)
לְדִידִי אַפֵּי' בָּרִאשׁוֹן נָמֵי שָׁרְיָא וְתֵימַהּ ר' יְהוּדָה דְּאָמַר כְּבֵית שַׁמַּאי וְכִי שָׁבֵיק ב"ה וַעֲבִיד כב"ש וי"ל דְּר' יְהוּדָה הָיָה אוֹמֵר לֹא נֶחְלְקוּ ב"ש וב"ה בְּדָבָר זֶה מֵעוֹלָם:
« Pour moi, même le premier jour elle est permise. » Difficulté : Rabbi Yehouda tiendrait donc comme Beit Chammai — laisserait-il Beit Hillel pour agir comme Beit Chammai ? On peut répondre que Rabbi Yehouda disait que Beit Chammai et Beit Hillel n'ont jamais divergé sur ce point.
💡 Explication

Ravina met la phrase de Rabbi Yehouda en deux temps. D'abord son avis propre : l'œuf est un oukhla deifrat, un aliment qui s'est simplement séparé d'un autre aliment, donc permis même le premier jour. Ensuite l'argument adressé aux Sages : même en acceptant leur décret, les deux jours de fête de la diaspora sont deux saintetés, c'est-à-dire deux jours dont un seul est le vrai jour de fête ; l'œuf pondu le premier jour devrait donc être permis le second.

Les Sages refusent la concession : pour eux les deux jours forment une seule sainteté. Rachi précise la portée de la réponse à propos de Roch Hachana, dont les deux jours ne procèdent pas d'un doute de calendrier mais d'une institution ancienne.

🖼️ Schéma
Deux saintetés ou une seule ? Rabbi Yehouda : deux saintetés Premier jour Second jour L'un des deux est un jour profane. L'œuf du premier se mange le second. Les Sages : une seule sainteté Les deux jours forment un seul bloc Le doute porte pareillement sur les deux. L'œuf reste interdit le second jour. Rachi : les deux jours de Roch Hachana échappent à la discussion, car ils n'ont pas été institués en raison d'un doute de calendrier ; on les faisait déjà deux jours au temps du tribunal.
L'enjeu du second jour de fête : deux jours distincts ou un seul bloc de sainteté.
3
רָבִינָא בְּרֵיהּ דְּרַב עֻולָּא אָמַר: הָכָא בְּתַרְנְגֹולֶת הָעוֹמֶדֶת לְגַדֵּל בֵּיצִים, וְרַבִּי יְהוּדָה לְטַעְמֵיהּ, דְּאִית לֵיהּ מֻוקְצֶה.

Ravina fils de Rav Oula dit : ici, il s'agit d'une poule destinée à produire des œufs, et Rabbi Yehouda suit son propre raisonnement, lui qui retient le mouktse.

📜 Rachi (1)
רָבִינָא בְּרִי' דְּרַב עֻולָּא אָמַר רַבִּי יְהוּדָה אֶדֶר' יְהוּדָה מֵעִיקָּרָא לָא תִּקְשֵׁי דְּהָא דְּקָאָמַר בַּשֵּׁנִי אִין בָּרִאשׁוֹן לָא בְּעוֹמֶדֶת לְבֵיצִים קָאָמַר וּמִשּׁוּם מֻוקְצֶה וְלֹא מִשּׁוּם מַשְׁקִין שֶׁזָּבוּ:
Ravina fils de Rav Oula dit. Dès l'abord, il n'y a pas de contradiction entre Rabbi Yehouda et Rabbi Yehouda : lorsqu'il dit « le second jour oui, le premier non », il parle d'une poule destinée à la ponte, et l'interdit y tient au mouktse, non au décret des liquides qui ont coulé.
💡 Explication

Troisième résolution. Elle sépare les deux sources par le cas visé : la michna des liquides parle de fruits destinés à la consommation, celle de l'œuf parle d'une poule destinée à la ponte. Or une telle poule est mouktse, puisqu'elle n'était pas destinée à être mangée au crépuscule d'entrée de la fête, et son œuf l'est avec elle.

Le gain de cette lecture : la question de l'œuf et celle des liquides qui ont coulé cessent de dépendre l'une de l'autre.

4
מֵיתִיבִי: אֶחָד בֵּיצָה שֶׁנּוֹלְדָה בְּשַׁבָּת וְאֶחָד בֵּיצָה שֶׁנּוֹלְדָה בְּיוֹם טוֹב — אֵין מְטַלְטְלִין אוֹתָהּ, לֹא לְכַסּוֹת בָּהּ אֶת הַכְּלִי, וְלֹא לִסְמֹוךְ בָּהּ כַּרְעֵי הַמִּטָּה.

On objecte : qu'il s'agisse d'un œuf pondu un Chabbat ou d'un œuf pondu un jour de fête, on ne le déplace pas, ni pour en couvrir un récipient, ni pour en caler les pieds d'un lit.

📜 Rachi (3)
מֵיתִיבִי אַהָנָךְ אָמוֹרָאֵי קַמָּאֵי דְּאִפְּלוּג בְּטַעֲמָא דְּבֵית הִלֵּל דְּמַתְנִי':
On objecte. Aux premiers Amoraim, qui ont divergé sur la raison de Beit Hillel dans notre michna.
לְכַסּוֹת בָּהּ אֶת הַכְּלִי פִּי צְלוֹחִית:
Pour en couvrir un récipient : l'ouverture d'une fiole.
לִסְמֹוךְ בָּהּ זוֹקְפָהּ כְּנֶגֶד חֻודָּהּ וְסוֹמֵךְ בָּהּ:
Pour en caler : on le dresse sur sa pointe et l'on s'en sert d'appui.
💡 Explication

La guemara revient à la question de fond du chapitre : quelle est la raison de l'interdit de l'œuf ? Elle objecte une baraita aux trois Amoraim du folio précédent — Rabba (hakhana), Rav Yossef et Rabbi Yits'hak (décret).

La baraita commence par établir un mouktse plein : on ne prend pas l'œuf en main, même pour un usage qui n'a rien d'alimentaire, comme boucher une fiole ou caler un meuble.

5
אֲבָל כּוֹפֶה עָלֶיהָ אֶת הַכְּלִי בִּשְׁבִיל שֶׁלֹּא תִּשָּׁבֵר. וּסְפֵיקָא אֲסוּרָה, וְאִם נִתְעָרְבָה בְּאֶלֶף — כֻּולָּן אֲסוּרוֹת.

Mais on renverse sur lui un récipient afin qu'il ne se brise pas. Et celui sur lequel il y a un doute est interdit ; et s'il s'est mélangé à mille, tous sont interdits.

📜 Rachi (2)
אֲבָל כּוֹפֶה עָלֶיהָ כּוּ' וְאע"ג דְּהִיא אֵינָהּ נִיטֶּלֶת מְטַלְטְלִין אֶת הַכְּלִי לְצָורְכָהּ וּלְאַפּוֹקֵי מָדָר' יִצְחָק דְּאָמַר (שַׁבָּת דַּף מג.) אֵין כְּלִי נִיטָּל אֶלָּא לְדָבָר הַנִּיטָּל בְּשַׁבָּת וְאִיהוּ מוּקֵי לָהּ בְּצָרִיךְ לִמְקוֹמוֹ שֶׁל כְּלִי:
Mais on renverse sur lui, etc. Bien que l'œuf lui-même ne se prenne pas, on déplace le récipient pour ses besoins. Cela exclut l'avis de Rabbi Yits'hak, qui dit (Chabbat 43a) qu'un ustensile ne se déplace que pour une chose qui, elle, peut être prise un Chabbat ; et lui établit cette baraita dans le cas où l'on a besoin de la place occupée par le récipient.
וְסָפְקָא שֶׁל זוֹ אֲסוּרָה קָא סָלְקָא דַעְתָּךְ סָפֵק נוֹלְדָה ביו"ט סָפֵק בְּחוֹל אֲסוּרָה ביו"ט:
Et le doute. Le doute portant sur cet œuf le rend interdit. On pense d'abord qu'il s'agit d'un œuf dont on ignore s'il a été pondu un jour de fête ou un jour profane, et qu'il est interdit le jour de fête.
🗂️ Tossefot (1)
אֲבָל כּוֹפֶה עָלֶיהָ כְּלִי. פֵּירֵשׁ רַשִׁ"י דְּמֵהַךְ בָּרַייְתָא פָּרִיךְ הָתָם לֵר' יִצְחָק דְּאָמַר דְּאֵין כְּלִי נִיטָּל אֶלָּא לְדָבָר הַנִּיטָּל וְהוּא תֵּירֵץ בְּצָרִיךְ לִמְקוֹמוֹ וּמִכָּאן פּוֹסְקִין דְּהָא דקי"ל דְּדָבָר שֶׁמְּלַאכְתּוֹ לְאִיסּוּר אָסוּר אֵינוֹ אֶלָּא דַּוְקָא שֶׁאֵינוֹ לְצֹורֶךְ גּוּפוֹ אוֹ לְצֹורֶךְ מְקוֹמוֹ אֲבָל לְצֹורֶךְ גּוּפוֹ אוֹ לְצֹורֶךְ מְקוֹמוֹ שָׁרִי וְאִם הִתְחִיל לְטַלְטְלוֹ בִּשְׁבִיל שֶׁצָּרִיךְ לְגוּפוֹ אוֹ לִמְקוֹמוֹ מֻותָּר לְהוֹלִיכוֹ אֲפִילּוּ בְּחַדְרוֹ אִם יִרְצֶה דְּהָא חָזֵינָא הָכָא דְּהוֹאִיל וְצָרִיךְ לִמְקוֹמוֹ אוֹ לְגוּף הַכְּלִי כּוֹפֵהוּ עַל הַבֵּיצָה:
« Mais on renverse sur lui un récipient. » Rachi a expliqué que c'est de cette baraita que l'on objecte, là-bas, à Rabbi Yits'hak, qui dit qu'un ustensile ne se déplace que pour une chose qui peut être prise ; et il a répondu : dans le cas où l'on a besoin de sa place. De là on tranche que la règle admise — un ustensile dont l'usage est interdit (davar chemelakhto le-issour) ne se déplace pas — ne vaut que lorsqu'on n'en a besoin ni pour son corps même ni pour sa place ; mais si l'on en a besoin pour son corps ou pour sa place, cela est permis. Et si l'on a commencé à le déplacer parce qu'on en avait besoin pour lui-même ou pour sa place, il est permis de le porter jusque dans sa chambre si on le souhaite, puisque nous voyons ici que, du moment que l'on a besoin de la place ou du récipient lui-même, on le renverse sur l'œuf.
💡 Explication

Trois règles s'enchaînent. D'abord un allègement : on peut déplacer un ustensile permis pour protéger l'œuf interdit, ce qui donne lieu chez Rachi et les Tossefot à toute la discussion sur le déplacement d'un ustensile pour son corps ou pour sa place.

Ensuite les deux règles qui vont porter la suite du folio : l'œuf douteux est interdit, et il n'est pas annulé même mélangé à mille œufs permis. Ce sont ces deux lignes que la guemara va confronter aux trois explications de l'interdit.

6
בִּשְׁלָמָא לְרַבָּה, דְּאָמַר מִשּׁוּם הֲכָנָה, הָוֵי סְפֵיקָא דְּאוֹרָיְיתָא — וְכָל סְפֵיקָא דְאוֹרָיְיתָא לְחֻומְרָא.

Soit, selon Rabba, qui dit que l'interdit tient à la hakhana (préparation) : il s'agit alors d'un doute portant sur un interdit de la Torah, et tout doute portant sur un interdit de la Torah se tranche avec rigueur.

7
אֶלָּא לְרַב יוֹסֵף וּלְרַבִּי יִצְחָק, דְּאָמְרִי מִשּׁוּם גְּזֵרָה, סְפֵיקָא דְּרַבָּנָן הִיא — וְכָל סְפֵיקָא דְרַבָּנַן לְקֻולָּא!

Mais selon Rav Yossef et Rabbi Yits'hak, qui disent que l'interdit tient à un décret, il s'agit d'un doute portant sur un interdit rabbinique, et tout doute portant sur un interdit rabbinique se tranche avec indulgence !

📜 Rachi (1)
סָפֵק דְּרַבָּנָן הִיא דְּאַפֵּי' וַדַּאי מִשּׁוּם גְּזֵירָה הוּא דְּאִתְּסַר וְכִי הָוְיָא לָהּ סְפֵיקָא הָוֵי סָפֵק בְּמִידֵּי דְּאָסוּר מִדְּרַבָּנָן:
C'est un doute rabbinique. Même le cas certain n'est interdit qu'en raison d'un décret ; des lors, quand un doute survient, c'est un doute portant sur une chose interdite par les Sages.
💡 Explication

La difficulté repose sur un principe de décision : safek deoraita lehoumra, safek derabanan lekoula. Le doute sur un interdit de la Torah se tranche avec rigueur, le doute sur un interdit rabbinique avec indulgence.

Rachi écarte une confusion possible : on pourrait croire que le décret, une fois posé, vaut comme un interdit ferme. Rachi répond que le degré de l'interdit se mesure à sa source, et que le doute reste ici un doute sur une chose interdite par les Sages.

🖼️ Schéma
Le doute selon la source de l'interdit Œuf douteux Rabba : hakhana, interdit de la Torah Doute sur la Torah, on aggrave : l'œuf douteux est interdit. Rav Yossef et Rabbi Yits'hak : décret rabbinique Doute rabbinique, on allège : l'œuf douteux devrait être permis.
La baraita interdit l'œuf douteux ; seule l'explication de Rabba s'y accorde.
8
(אֲמַר לֵיהּ:) סֵיפָא אֲתָאן לִסְפֵק טְרֵפָה.

(Il lui dit :) dans la fin de la baraita, nous en sommes venus au cas d'un doute de terefa.

📜 Rachi (1)
לִסְפֵק טְרֵיפָה סָפֵק נוֹלְדָה מִתַּרְנְגֹולֶת טְרֵפָה וְלָאו ביו"ט קָאֵי וְאַיְּידֵי דְּאַיְּירִי בְּאִיסּוּר בֵּיצָה אַייְרֵי נַמֵּי בְּהָא:
À un doute de terefa. On ignore si l'œuf provient d'une poule terefa, et il ne s'agit plus du jour de fête ; mais puisque la baraita traitait de l'interdit de l'œuf, elle traite aussi de ce cas.
💡 Explication

Réponse classique : la fin de la baraita a changé de sujet. Le doute dont elle parle porte sur une poule terefa, c'est-à-dire atteinte d'une lésion qui la rend impropre à la consommation ; un tel doute relève de la Torah et se tranche avec rigueur, quelle que soit l'explication retenue pour l'œuf du jour de fête.

Rachi justifie le voisinage des deux cas : la baraita énumère les interdits de l'œuf, et elle joint donc à celui du jour de fête celui de la poule terefa.

9
אִי הָכִי, אֵימָא סֵיפָא: נִתְעָרְבָה בְּאֶלֶף — כֻּולָּן אֲסוּרוֹת. אִי אָמְרַתְּ בִּשְׁלָמָא סָפֵק יוֹם טוֹב סָפֵק חוֹל, הָוֵי דָּבָר שֶׁיֵּשׁ לוֹ מַתִּירִין, וְכָל דָּבָר שֶׁיֵּשׁ לוֹ מַתִּירִין — אֲפִילּוּ בְּאֶלֶף לֹא בָּטֵיל.

S'il en est ainsi, vois la fin : s'il s'est mélangé à mille, tous sont interdits. Soit, si tu dis qu'il s'agit d'un doute entre jour de fête et jour profane, c'est alors une chose qui a de quoi être permise (davar cheyech lo matirin), et toute chose qui a de quoi être permise ne s'annule pas, même dans mille.

📜 Rachi (2)
שֶׁיֵּשׁ לוֹ מַתִּירִין שֶׁיָּכוֹל לְאָכְלוֹ אַחַר יו"ט בְּהֶיתֵּר גָּמוּר:
Qui a de quoi être permise. Il pourra la manger après la fête en toute permission.
אֲפִילּוּ בְּאֶלֶף לֹא בָּטֵיל ואע"ג דְּמִדְּאוֹרָייְתָא חַד בִּתְרֵי בָּטֵיל דִּכְתִיב (שְׁמוֹת כ״ג:ב׳) אַחֲרֵי רַבִּים לְהַטּוֹת אַחְמוּר רַבָּנָן הוֹאִיל וְיֵשׁ לוֹ מַתִּירִין לְאַחַר זְמַן לֹא יֹאכְלֶנּוּ בְּאִיסּוּר עַל יְדֵי בִּיטּוּל:
Même dans mille il ne s'annule pas. Bien que, selon la Torah, un se dissolve dans deux, ainsi qu'il est écrit « suis la majorité » (Exode 23, 2), les Sages ont été rigoureux : puisque la chose sera permise plus tard, qu'il ne la mange pas dans l'interdit par le moyen de l'annulation.
💡 Explication

La guemara retourne la réponse précédente. Un davar cheyech lo matirin est une chose dont l'interdit tombera de lui-même : l'œuf du jour de fête sera permis le lendemain. Les Sages ont donc refusé l'annulation dans la majorité, puisqu'il suffit d'attendre pour le manger en toute permission.

Cette règle explique parfaitement la fin de la baraita, à condition que le doute porte sur le jour de fête. Elle ne convient plus si le doute porte sur la terefa.

10
אֶלָּא אִי אָמְרַתְּ סְפֵק טְרֵפָה, דָּבָר שֶׁאֵין לוֹ מַתִּירִין הִיא, וְתִבָּטֵל בְּרֻובָּא!

Mais si tu dis qu'il s'agit d'un doute de terefa, c'est une chose qui n'a pas de quoi être permise, et elle devrait s'annuler dans la majorité !

11
וְכִי תֵּימָא בֵּיצָה חֲשׁוּבָה וְלֹא בָּטְלָה, הָנִיחָא לְמַאן דְּאָמַר: כֹּל שֶׁדַּרְכּוֹ לִימָּנוֹת שָׁנִינוּ.

Et si tu dis que l'œuf est une chose d'importance et qu'il ne s'annule pas : cela convient à celui qui dit que nous avons appris « tout ce qu'on a coutume de compter ».

📜 Rachi (2)
הָנִיחָא לְמ"ד לְקַמָּן:
Cela convient à celui qui dit. Plus loin.
כָּל שֶׁדַּרְכּוֹ לִמְנוֹת שָׁנִינוּ בְּמִשְׁנַת עָרְלָה כְּדִלְקַמָּן דְּלָא בְּטִיל מַשְׁמַע כָּל דָּבָר שֶׁיֵּשׁ בְּנֵי אָדָם הַמַּקְפִּידִין עָלָיו מִפְּנֵי חֲשִׁיבוּתוֹ לְמָוכְרוֹ בְּמִנְיָן בֵּיצָה נָמֵי הַרְבֵּה מוֹכְרִין אוֹתָהּ בְּמִנְיָן:
« Tout ce qu'on a coutume de compter », telle est la leçon dans la michna de Orla citée plus loin : cela ne s'annule pas. La formule vise tout objet sur lequel certaines gens sont exigeants au point de le vendre à l'unité en raison de son importance ; l'œuf lui aussi, beaucoup le vendent à l'unité.
💡 Explication

Une chose importante échappe à l'annulation dans la majorité. Reste à savoir quelle est la définition de cette importance. Deux leçons de la michna de Orla vont s'affronter : kol chedarko limnot, tout ce qu'on a coutume de compter, ce qui inclut l'œuf, et et chedarko limnot, ce dont la coutume est exclusivement de le compter, ce qui l'exclut.

12
אֶלָּא לְמַאן דְּאָמַר: אֶת שֶׁדַּרְכּוֹ לִימָּנוֹת שָׁנִינוּ, מַאי אִיכָּא לְמֵימַר!

Mais pour celui qui dit que nous avons appris « ce dont la coutume est de le compter », que peut-on dire ?

📜 Rachi (2)
אֶלָּא לְמַאן דְּאָמַר אֶת שֶׁדַּרְכּוֹ דְּמַשְׁמַע אֶת הַמְיֻוחָד לְכָךְ שֶׁאֵין אָדָם מוֹכְרוֹ בְּאֹומֶד:
Mais pour celui qui dit « ce dont la coutume ». La formule désigne ce qui est exclusivement réservé au compte, que personne ne vend à l'estimation.
מַאי אִיכָּא לְמֵימַר הֲרֵי בֵּיצָה הַרְבֵּה נִמְכֶּרֶת בְּאֹומֶד בְּלֹא מִנְיָן:
Que peut-on dire ? Voici que l'œuf se vend souvent à l'estimation, sans être compté.
13
דִּתְנַן: מִי שֶׁהָיוּ לוֹ חֲבִילֵי תִּלְתָּן שֶׁל כִּלְאֵי הַכֶּרֶם — יִדְלְקוּ. נִתְעָרְבוּ בַּאֲחֵרוֹת, וַאֲחֵרוֹת בַּאֲחֵרוֹת — כֻּולָּן יִדְלְקוּ, דִּבְרֵי רַבִּי מֵאִיר. וַחֲכָמִים אוֹמְרִים: יַעֲלוּ בְּאַחַת וּמָאתַיִם.

Ainsi avons-nous appris : celui qui possédait des bottes de fenugrec relevant des kilei hakerem (semences interdites de la vigne), on les brûle. Si elles se sont mélangées à d'autres, et ces autres à d'autres encore, toutes sont brûlées — parole de Rabbi Meir.

Et les Sages disent : elles s'annulent dans une part sur deux cent une.

📜 Rachi (3)
תִּלְתָּן מִין קִטְנִית לְמַתֵּק קְדֵירָה פילוג"ר בְּלַעַ"ז:
Le fenugrec : une sorte de légumineuse qui adoucit le plat ; en langue vulgaire, filogre.
יִדְלְקוּ כְּדִין כִּלְאֵי הַכֶּרֶם שֶׁנֶּאֱמַר (דְּבָרִים כ״ב:ט׳) פֶּן תֻּוקְדַּשׁ תּוּקַד אֵשׁ דַּאֲסִירִי בַּהֲנָאָה:
On les brûle, selon la loi des kilei hakerem, ainsi qu'il est dit « de peur que le tout ne soit consacré » (Deutéronome 22, 9) — qu'il soit brûlé par le feu, car on n'en tire aucun profit.
יַעֲלוּ בְּאַחַת וּמָאתַיִם אִם נִתְעָרֵב אֶחָד מֵהֶן בְּמָאתַיִם שֶׁל הֶיתֵּר יַעֲלֶה אֶחָד מֵהֶן וְיִדְלַק וְהַשְּׁאָר מֻותָּרִין וְזֶה שִׁיעוּר בִּיטּוּל כִּלְאַיִם וְעָרְלָה בְּאֶחָד וּמָאתַיִם:
Elles s'annulent dans deux cent une parts : si l'une d'elles s'est mélangée à deux cents parts permises, on en prélève une que l'on brûle, et le reste est permis ; telle est la mesure d'annulation des kilaim et de la orla, une part pour deux cent une.
🗂️ Tossefot (1)
וַאֲחֵרוֹת בַּאֲחֵרוֹת וְכוּ'. תֵּימַהּ דְּאִם כֵּן אוֹסֵר סְפֵק סְפֵיקָא וּבְהַתַּעֲרוֹבוֹת (זְבָחִים דַּף עַד. וְשָׁם) דְּקָאָמַר מִי אִיכָּא דְּאָסַר סְפֵק סְפֵיקָא בְּאִסּוּרֵי הֲנָאָה אַמַּאי לָא פָּשֵׁיט לֵיהּ מֵהָכָא דְּאָסְרִינַן אע"ג דְּאִיכָּא סְפֵק סְפֵיקָא בִּשְׁלָמָא הַהִיא דִּלְעֵיל דְּאָמַר וּסְפֵיקָא אֲסוּרָה נִתְעָרְבָה בְּאֶלֶף כֻּולָּן אֲסוּרוֹת נוּכַל לְפָרֵשׁ כִּדְפֵירֵשׁ ר"ת נִתְעָרֵב' בְּאֶלֶף אַאִיסּוּר עַצְמוֹ קָאֵי א"נ הָא דִּלְעֵיל בָּרַיְיתָא הִיא וּמַאי אֻולְמָא דְּהַךְ בָּרַייְתָא דְּהָכָא מֵהַךְ בָּרַייְתָא דְּהָתָם אֲבָל (מִבָּרַייְתָא קַשְׁיָא לַמִּשְׁנָה) ע"כ לָא גָּרֵיס ר"ת וַאֲחֵרוֹת בַּאֲחֵרוֹת וְרַבֵּינוּ יִצְחָק ב"ר בָּרוּךְ אוֹמֵר דְּגָרַס לֵיהּ שַׁפִּיר וה"פ שֶׁנִּתְעָרֵב גַּם הָאִיסּוּר דסד"א שֶׁמֻּותָּר הוֹאִיל וְאִיכָּא כְּעֵין תְּרֵי רֻובֵּי קָא מַשְׁמָע לַן וְעוֹד תֵּירֵץ הָר"ר יִצְחָק דְּגָרַס לֵיהּ שַׁפִּיר ואעפ"כ לָא מָצֵי לְמִיפְשַׁט מֵהָכָא דְּקִים לָן כָּל דָּבָר שֶׁיֵּשׁ לוֹ חֲשִׁיבוּת אֵינוֹ בָּטֵל אֶלָּא בִּתְרֵי רֻובֵּי לְכָךְ אֵינוֹ בָּטֵל הָכָא אֲבָל הָתָם מוֹכִיחַ לֵיהּ מִתְּרֵי רֻובֵּי דְּקָאָמַר אִם נִתְעָרֵב רֻובָּא בְּתוֹךְ רֻובָּא וְהָתַנְיָא וְכוּ' אֲבָל הָכָא אֵין כָּאן תְּרֵי רֻובֵּי שֶׁהַתַּעֲרֹובֶת הָרִאשׁוֹן הָיָה שָׁוֶה וּבְפֶרֶק הֶעָרֵל (יְבָמוֹת דַּף פֹּא. וְשָׁם בד"ה נִתְעָרְבוּ) פֵּירַשְׁתִּי:
« Et ces autres à d'autres, etc. » Difficulté : s'il en est ainsi, on interdit un double doute (safek sfeka). Or, au chapitre Ha-taarovot (Zeva'him 74a), lorsqu'on demande « y a-t-il quelqu'un qui interdise un double doute dans les choses dont le profit est interdit ? », pourquoi ne résout-on pas la question à partir d'ici, où l'on interdit bien qu'il y ait double doute ? Soit, le texte cité plus haut, « et le doute est interdit, s'il s'est mélangé à mille tous sont interdits », nous pouvons l'expliquer comme l'a expliqué Rabbenou Tam : « s'il s'est mélangé à mille » se rapporte à l'interdit lui-même ; ou bien encore, ce qui précède est une baraita, et en quoi cette baraita-ci serait-elle plus forte que celle de là-bas ? Mais objecter d'une baraita à une michna fait difficulté. C'est pourquoi Rabbenou Tam ne lit pas « et ces autres à d'autres ». Rabbenou Yits'hak fils de Rabbi Baroukh dit que cette leçon est bonne, et en voici le sens : l'interdit lui-même s'est mélangé de nouveau ; on aurait pu penser que le tout est permis, puisqu'il y a là comme deux majorités — le texte nous apprend qu'il en va autrement. Rabbi Yits'hak a encore répondu que la leçon est bonne et que, malgré cela, on ne peut rien résoudre à partir d'ici : nous tenons pour établi que toute chose ayant de l'importance ne s'annule que dans deux majorités, et c'est pourquoi elle ne s'annule pas ici. Là-bas, en revanche, la preuve se tire des deux majorités, puisqu'on dit « si une majorité s'est mélangée dans une majorité », et l'on objecte une baraita, etc. ; tandis qu'ici il n'y a pas deux majorités, car le premier mélange était à parts égales. Et au chapitre Ha-arel (Yevamot 81a) je l'ai expliqué.
💡 Explication

La guemara cite maintenant la michna d'où vient la controverse, dans le traité Orla. Le fenugrec qui a poussé dans une vigne est frappé de kilei hakerem : on n'en tire aucun profit et on le brûle. Rabbi Meir étend l'interdit au mélange, et même au mélange du mélange ; les Sages admettent l'annulation dans la proportion propre aux kilaim et à la orla, une part pour deux cent une.

Les Tossefot relèvent la difficulté que soulève la leçon « et ces autres à d'autres » : elle revient à interdire un safek sfeka, un double doute, ce qui heurte la discussion de Zeva'him. Rabbenou Tam retranche ces mots ; Rabbenou Yits'hak les maintient et explique que l'importance exige deux majorités pour s'effacer.

14
שֶׁהָיָה רַבִּי מֵאִיר אוֹמֵר: אֶת שֶׁדַּרְכּוֹ לִמְנוֹת — מְקַדֵּשׁ; וַחֲכָמִים אוֹמְרִים: אֵינוֹ מְקַדֵּשׁ אֶלָּא שִׁשָּׁה דְּבָרִים בִּלְבַד; רַבִּי עֲקִיבָא אוֹמֵר: שִׁבְעָה. וְאֵלּוּ הֵן: אֱגוֹזֵי פֶּרֶךְ, וְרִמּוֹנֵי בָּאדֶן, וְחָבִיּוֹת סְתוּמוֹת, וְחִלְפֵי תְּרָדִין, וְקִלְחֵי כְּרוּב, וּדְלַעַת יְוָנִית. רַבִּי עֲקִיבָא מוֹסִיף אַף כִּכָּרוֹת שֶׁל בַּעַל הַבַּיִת.

Car Rabbi Meir disait : ce dont la coutume est de le compter sanctifie le mélange. Et les Sages disent : rien ne sanctifie, hormis six choses seulement.

Rabbi Akiva dit : sept. Et les voici : les noix de Perekh, les grenades de Badan, les tonneaux scellés, les tiges de bettes, les pieds de chou et la courge grecque.

Rabbi Akiva ajoute encore les pains d'un particulier.

📜 Rachi (4)
שֶׁהָיָה ר' מֵאִיר אוֹמֵר כְּלוֹמַר לְהָכִי אָמַר ר' מֵאִיר כֻּולָּן יִדְלְקוּ וְלֵית לְהוּ בִּיטּוּל שֶׁהָיָה ר' מֵאִיר אוֹמֵר הוֹאִיל וְדַרְכָּן לִימָּנוֹת אֵין בְּטֵלִין וּמְקַדְּשִׁין לֶאֱסֹור כָּל הַמִּתְעָרְבִין בָּהֶן:
Car Rabbi Meir disait. C'est-à-dire que Rabbi Meir a dit « toutes sont brûlées », et qu'il n'y a pas pour elles d'annulation, parce qu'il disait : du moment qu'on a coutume de les compter, elles ne s'annulent pas et elles sanctifient, rendant interdit tout ce qui se mélange à elles.
וַחֲכָמִים אוֹמְרִים כָּל פֵּירוֹת שֶׁבָּעוֹלָם בְּטֵלִים חוּץ מִשִּׁשָּׁה דְּבָרִים הַלָּלוּ הַמְּנוּיִין כָּאן שֶׁהֵן חֲשׁוּבֵין מְאֹד:
Et les Sages disent. Tous les fruits du monde s'annulent, hormis ces six choses énumérées ici, qui ont une très grande importance.
פֶּרֶךְ וּבַאֲדָן מְקוֹמוֹת הֵן:
Perekh et Badan sont des noms de lieux.
קֻולְחִי קִלְחֵי כְּרוּבִין גְּדוֹלִים עִם עָלִין שֶׁלָּהֶן וּכְרוּב שֶׁל א"י הָיָה גָּדוֹל כְּאִילָן כִּדְאָמְרִינַן בִּכְתֻובּוֹת (דַּף קיא:):
Les pieds : de grands pieds de chou avec leurs feuilles ; le chou de la terre d'Israël était grand comme un arbre, ainsi qu'il est dit dans Ketoubot (111b).
💡 Explication

Le verbe mekadech, « sanctifier », a ici le sens technique de rendre interdit : l'objet important communique son interdit à tout le mélange. Rabbi Meir pose une règle générale, les Sages arrêtent une liste fermée, et Rabbi Akiva y ajoute un septième produit.

Le point décisif pour notre folio se trouve dans la formule employée par Rabbi Meir, que les Amoraim vont lire de deux manières opposées.

🖼️ Schéma
Ce qui sanctifie son mélange selon la michna de Orla Rabbi Meir Règle générale : tout ce que l'on a coutume de compter. Les Sages Liste fermée de six produits, tout le reste s'annule. Rabbi Akiva Sept : il ajoute les pains d'un particulier. La liste 1. Noix de Perekh 2. Grenades de Badan 3. Tonneaux scellés 4. Tiges de bettes 5. Pieds de chou 6. Courge grecque 7. Pains d'un particulier (Rabbi Akiva) Ce qui vient d'un arbre sanctifie au titre de la orla ; le reste, au titre des kilei hakerem. Question du folio : l'œuf entre-t-il dans la règle de Rabbi Meir ? Tout dépend de la leçon exacte de sa formule.
La liste des produits que leur importance empêche de s'annuler dans un mélange.
15
הָרָאוּי לְעָרְלָה — עָרְלָה. הָרָאוּי לְכִלְאֵי הַכֶּרֶם — כִּלְאֵי הַכֶּרֶם. וְאִתְּמַר עֲלָהּ, רַבִּי יוֹחָנָן אָמַר: אֶת שֶׁדַּרְכּוֹ לִמָּנוֹת שָׁנִינוּ. וְרַבִּי שִׁמְעוֹן בֶּן לָקִישׁ אָמַר: כֹּל שֶׁדַּרְכּוֹ לִמְנוֹת שָׁנִינוּ.

Ce qui relève de la orla, au titre de la orla ; ce qui relève des kilei hakerem, au titre des kilei hakerem. Et il a été dit à ce sujet : Rabbi Yo'hanan dit — nous avons appris « ce dont la coutume est de le compter » ; et Rabbi Chimon ben Lakich dit — nous avons appris « tout ce qu'on a coutume de compter ».

📜 Rachi (3)
הָרָאוּי לְעָרְלָה עָרְלָה אוֹתָן שֶׁהֵן מִין אִילָן וְעָרְלָה נוֹהֶגֶת בָּהֶן מְקַדְּשִׁין אֶת עֵרוּבֵיהֶן מִשּׁוּם עָרְלָה:
Ce qui relève de la orla, au titre de la orla. Ceux de ces produits qui viennent d'un arbre et auxquels la orla s'applique sanctifient leur mélange au titre de la orla.
וְהָרָאוּי לְכִלְאֵי הַכֶּרֶם כְּגוֹן חִלְפֵי תְּרָדִין וְקוֹלְחֵי כְּרוּב וְכִכָּרוֹת שֶׁאֵינָן מִין אִילָן מְקַדְּשִׁין עֵרוּבֵיהֶן בְּאִיסּוּר כִּלְאֵי הַכֶּרֶם:
Et ce qui relève des kilei hakerem. Par exemple les tiges de bettes, les pieds de chou et les pains, qui ne viennent pas d'un arbre : ils sanctifient leur mélange par l'interdit des kilei hakerem.
אֶת שֶׁדַּרְכּוֹ לִימָּנוֹת שָׁנִינוּ בְּמִילְּתֵיהּ דְּר' מֵאִיר:
« Ce dont la coutume est de le compter », telle est la leçon dans les propos de Rabbi Meir.
💡 Explication

Les deux leçons diffèrent d'un mot. Et chedarko limnot restreint la règle à ce qui se vend exclusivement à l'unité ; kol chedarko limnot l'étend à tout ce qui se vend parfois à l'unité.

Comme l'œuf se vend tantôt à l'unité, tantôt à l'estimation, il entre dans la seconde définition et reste hors de la première. La difficulté du folio se noue exactement la.

16
הָנִיחָא לְרַבִּי שִׁמְעוֹן בֶּן לָקִישׁ, אֶלָּא לְרַבִּי יוֹחָנָן — מַאי אִיכָּא לְמֵימַר?

Cela convient à Rabbi Chimon ben Lakich ; mais pour Rabbi Yo'hanan, que peut-on dire ?

📜 Rachi (1)
הַנִּיחָא לֵר' שִׁמְעוֹן בֶּן לָקִישׁ אִיכָּא לְאוֹקְמָא לְבָרַייְתָא דִּלְעֵיל דְּקָתָנֵי בֵּיצָה לֹא בָּטְלָה כְּר' מֵאִיר:
Cela convient à Rabbi Chimon ben Lakich. On peut établir la baraita citée plus haut, qui enseigne que l'œuf ne s'annule pas, conformément à Rabbi Meir.
17
אָמַר רַב פָּפָּא: הַאי תַּנָּא — תַּנָּא דְּלִיטְרָא קְצִיעוֹת הוּא, דְּאָמַר: כָּל דָּבָר שֶׁבְּמִנְיָן, אֲפִילּוּ בִּדְרַבָּנָן לָא בְּטִיל, וְכָל שֶׁכֵּן בִּדְאוֹרָיְיתָא.

Rav Papa dit : ce tana est le tana de la litre de figues sèches, lui qui dit — toute chose qui se compte ne s'annule pas, même dans un interdit rabbinique, et à plus forte raison dans un interdit de la Torah.

📜 Rachi (3)
הַאי תַּנָּא דִּלְעֵיל:
Ce tana : celui cité plus haut.
תְּנָא דְּאַייְרֵי גַּבֵּי לִיטְּרָא קְצִיעוֹת הוּא דְּאָמַר כָּל דָּבָר שֶׁיֵּשׁ בּוֹ מִנְיָן אֲפִילּוּ בְּמִידִי דְּרַבָּנָן כְּגוֹן לִיטְרָא קְצִיעוֹת דְּאַיְירֵי בִּתְרוּמַת פֵּירוֹת דְּרַבָּנָן לָא בְּטִיל כְּדִמְפָרֵשׁ לְקַמֵּיהּ:
Le tana qui traite de la litre de figues sèches, lui qui dit : toute chose qui comporte un compte ne s'annule pas, même dans une matière rabbinique — telle la litre de figues sèches, qui relève du prélèvement sur les fruits, d'ordre rabbinique — comme il va être expliqué ci-après.
וכ"ש בֵּיצָה טְרֵפָה:
Et à plus forte raison : l'œuf d'une poule terefa.
💡 Explication

Rav Papa dégage la baraita de la controverse. Elle ne suit ni l'une ni l'autre lecture de la michna de Orla : elle suit un tana plus rigoureux encore, celui de la litre de figues sèches, pour qui tout ce qui se compte échappe à l'annulation.

Le raisonnement se fait par kal va-homer : ce tana refuse l'annulation dans une matière d'ordre rabbinique, le prélèvement sur des fruits ; à plus forte raison la refusera-t-il pour l'œuf d'une poule terefa, interdit par la Torah.

18
דִּתְנַן: לִיטְּרָא קְצִיעוֹת שֶׁדְּרָסָהּ עַל פִּי עִגּוּל, וְאֵינוֹ יוֹדֵעַ בְּאֵיזֶה עִגּוּל דְּרָסָהּ, עַל פִּי חָבִית, וְאֵינוֹ יוֹדֵעַ בְּאֵיזוֹ חָבִית דְּרָסָהּ, עַל פִּי כּוֹרֵת, וְאֵינוֹ יוֹדֵעַ בְּאֵיזוֹ כַּוֶּרֶת דְּרָסָהּ. רַבִּי מֵאִיר אוֹמֵר, רַבִּי אֱלִיעֶזֶר

Ainsi avons-nous appris : une litre de figues sèches qu'il a pressée sur l'ouverture d'un moule rond, sans savoir sur quel moule il l'a pressée ; sur l'ouverture d'un tonneau, sans savoir sur quel tonneau il l'a pressée ; sur l'ouverture d'une corbeille de paille, sans savoir sur quelle corbeille il l'a pressée. Rabbi Meir dit : Rabbi Eliezer...

📜 Rachi (4)
לִיטְרָא קְצִיעוֹת תְּאֵנִים שֶׁנִּתְייַבְּשׁוּ בַּשָּׂדֶה וּקְצָעָן בַּמִּקְצוֹעַ וְהוּא שֵׁם כְּלִי הֶעָשׂוּי לְכָךְ וְחוֹתְכִין בּוֹ עֻוקְצֵי הַתְּאֵנִים וְאַחַר כָּךְ דּוֹרְסִים אוֹתָם בִּכְלִי עִגּוּל וְהֵן נִדְבָּקִין יַחַד וְנַעֲשִׂין כִּגְבִינָה וְהוּא נִקְרָא עִגּוּלֵי דְּבֵילָה וּכְשֶׁבָּאִין לְמָוכְרָן מַפְרִידָן בְּמַגְרֵיפָה וּמוֹכְרָן בְּמִשְׁקָל לִיטְּרָא:
Une litre de figues sèches : des figues séchées au champ, que l'on a coupées au maktsoua — nom d'un instrument fait pour cela, avec lequel on tranche les queues des figues — après quoi on les presse dans un ustensile rond ; elles adhèrent les unes aux autres et deviennent comme un fromage. On appelle cela des galettes de figues, et lorsqu'on vient les vendre, on les sépare à la racle et on les vend au poids, à la litre.
שֶׁדְּרָסָהּ ע"פ כְּלִי שֶׁשְּׁמוֹ עִגּוּל שֶׁבּוֹ עוֹשִׂין הָעִגּוּלִין:
Qu'il a pressée sur l'ouverture d'un ustensile nommé agoul, dans lequel on façonne les rondelles.
וְאֵינוֹ יוֹדֵעַ בְּאֵיזֶה עִגּוּל אֲבָל יוֹדֵעַ שֶׁעַל פִּיו הוּא וְלֹא בְּתוֹכוֹ:
Sans savoir sur quel moule : mais il sait qu'elle se trouve sur l'ouverture et non à l'intérieur.
רַבִּי מֵאִיר אוֹמֵר כֵּן נֶחְלְקוּ ר' אֱלִיעֶזֶר וְר' יְהוֹשֻׁעַ בְּדָבָר זֶה ר' אֱלִיעֶזֶר אוֹמֵר אַף עַל פִּי שֶׁאֵין לִטְרוֹת תַּחְתּוֹנוֹת בִּסְפֵק דִּמּוּעַ מִצְטָרְפוֹת הַתַּחְתּוֹנוֹת אֶל הַפֻּומִּין שֶׁל כָּל הָעִגּוּלִין הַלָּלוּ:
« Rabbi Meir dit. » Ainsi ont divergé Rabbi Eliezer et Rabbi Yehochoua sur ce point. Rabbi Eliezer dit que, même si les litres du dessous ne sont pas dans le doute d'un mélange de prélèvement (demoua), les parties inférieures se joignent aux ouvertures de toutes ces rondelles.
💡 Explication

Le folio s'achève sur la citation de la michna annoncée par Rav Papa. Le cas : un homme a pressé une litre de figues non prélevées sur l'ouverture d'un récipient, puis a oublié lequel. L'interdit se trouve donc quelque part, sans qu'on sache où, et la question est de savoir s'il s'annule dans la masse.

La michna rapporte sur ce point une controverse ancienne entre Rabbi Eliezer et Rabbi Yehochoua, dont le texte est coupé par la fin du folio et se poursuit au folio suivant.

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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).