Sougya : La sougya clôt le débat ouvert précédemment : R. Ishmael suit R.
Meir qui 'tient compte de la minorité' (hayech le-mi'outa), et Ravina précise que les Sages ne suivent la majorité que pour une majorité qui ne dépend pas d'un acte (rov de-lo tali be-ma'asse), non pour une majorité liée à un acte comme la saillie. Une baraita fixe les âges où le petit d'un animal acheté à un non-Juif est certainement premier-né (chèvre 1 an, brebis 2 ans, vache et ânesse 3 ans).
R. Yehochoua reproche à R.
Ishmael d'ignorer le tinouf (écoulement utérin), signe de mise bas antérieure qui dispense du bekhor dans le menu bétail. La gemara analyse la mahloket selon trois lectures (le tinouf dispense-t-il / craint-on un tinouf non vu / après tinouf remet-elle bas dans l'année), puis distingue la tradition (gemarei) de R.
Yehochoua de son propre raisonnement (sevarei) via l'enseignement de Zeiri (pas de tinouf à moins de trente jours).
C'est clair (mehavarta) : Rabbi Ishmael tient comme Rabbi Meir, qui prend en compte la minorité (hayech le-mi'outa).
Conclusion du débat précédent : puisque R. Ishmael déclare le petit certainement premier-né même au-delà de l'âge (alors que la majorité des bêtes ont déjà mis bas), c'est qu'il tient compte de la minorité (celles qui n'ont pas encore mis bas), à l'instar de R. Meir. On tranche donc à la houmra.
Ravina dit : tu peux même dire [que R. Ishmael tient] comme les Sages (rabbanan).
Lorsque les Sages suivent la majorité, c'est pour une majorité qui ne dépend pas d'un acte (rouba de-lo tali be-ma'asse) ; mais une majorité qui dépend d'un acte (rouba de-tali be-ma'asse) — non.
Ravina propose une seconde issue : R. Ishmael peut même s'accorder aux Sages. Les Sages ne suivent la majorité que si elle ne dépend pas d'un acte (une donnée naturelle). Ici, la gestation dépend de la saillie (un acte) : peut-être le mâle ne l'a-t-il pas couverte. On ne suit donc pas la majorité, et le statut reste douteux.
Nos maîtres ont enseigné : une chèvre (ez) dans sa première année — [son petit est] certainement au kohen ; à partir de la — doute. Une brebis (rahel) dans ses deux ans — certainement au kohen ; à partir de la — doute.
Une vache (para) dans ses trois ans — certainement au kohen ; à partir de la — doute. L'ânesse (hamora) est comme la vache.
Rabbi Yossei fils de Rabbi Yehouda dit : l'ânesse [va jusqu'à] quatre ans. Jusqu'ici les paroles de Rabbi Ishmael.
Baraita fixant l'âge en dessous duquel un animal acheté à un non-Juif n'a certainement pas encore mis bas, de sorte que son premier petit est certainement premier-né (à-kohen) : chèvre 1 an, brebis 2 ans, vache 3 ans. L'ânesse (bekhor peter hamor) suit la vache (3 ans) ; R. Yossei fils de R. Yehouda la porte à 4 ans.
Quand ces paroles furent énoncées devant Rabbi Yehochoua, il leur dit : sortez et dites à Rabbi Ishmael : tu t'es trompé ! Si l'animal n'était libéré que par [la naissance d']un petit [entier], ce serait selon tes paroles ; mais [les Sages ont dit :] le signe du petit dans le menu bétail (behema daka), c'est le tinouf (écoulement utérin) ; dans le gros bétail (behema gassa), le placenta (chilya) ; et chez la femme, le chefir (membrane amniotique) et le placenta.
Reproche de R. Yehochoua : R. Ishmael suppose que seule une vraie naissance dispense du bekhor. Or les Sages enseignent que d'autres signes de gestation antérieure dispensent aussi : dans le menu bétail le tinouf (écoulement utérin, avorton informe), dans le gros bétail le placenta (chilya), chez la femme le chefir (membrane) et le placenta.
[R. Yehochoua ajouta :] Et moi, je ne dis pas ainsi, mais : une chèvre qui a fait un tinouf à six mois — met bas dans son année ; une brebis qui a fait un tinouf à un an — met bas dans les deux ans.
Dit Rabbi Akiva : moi, je ne suis pas parvenu à cette mesure (mida), mais : tout [animal] dont on sait qu'il a déjà mis bas (bikera) — le kohen n'y a rien ; tout [animal] dont on ne sait pas qu'il a mis bas — celui-ci est au kohen ; en cas de doute — il sera mangé avec son défaut par les propriétaires (be-moumo la-be'alim).
R. Yehochoua distingue sa tradition des Sages (gemarei) de son propre avis (sevarei) : selon lui, une chèvre ayant fait un tinouf à 6 mois met encore bas dans l'année. R. Akiva, lui, se refuse à fixer des âges théoriques : il ne tranche que sur le constat concret (a-t-elle déjà mis bas ou non), et dans le doute, l'animal reste au propriétaire mais devra être consommé avec un défaut (car peut-être premier-né).
Sur quoi divergent Rabbi Ishmael et Rabbi Yehochoua ? Disons qu'ils divergent sur [la question de savoir] si le tinouf dispense (poter) : Rabbi Ishmael tient que le tinouf ne dispense pas, et Rabbi Yehochoua tient que le tinouf dispense ?
Première lecture de la controverse : divergent-ils sur le principe même que le tinouf dispense du bekhor ? R. Ishmael dirait que non (donc le petit reste certainement premier-né), R. Yehochoua que oui.
[Non :] si nous avons vu [de nos yeux] un tinouf — tous s'accordent (dekhoulei alma) que le tinouf dispense. Et ici, ils divergent sur [le fait de savoir] si l'on craint un tinouf (hocheshin le-tinouf) : Rabbi Ishmael tient qu'on ne craint pas un tinouf, et Rabbi Yehochoua tient qu'on craint un tinouf.
La première lecture est rejetée : un tinouf effectivement observé dispense de l'avis de tous. La divergence porte donc sur un tinouf non observé : R. Ishmael ne le craint pas (le petit est premier-né certain), R. Yehochoua le craint (le petit reste un doute).
[Mais R. Ishmael] ne craint pas ?
Or Rava a dit : c'est clair, Rabbi Ishmael tient comme Rabbi Meir, qui prend en compte la minorité ! [Réponse :] lorsqu'il craint — c'est à la rigueur (le-houmra) ; à l'indulgence (le-koula) — il ne craint pas.
Objection : on a établi que R. Ishmael tient compte de la minorité (comme R. Meir) — il devrait donc craindre le tinouf ! Réponse : R. Ishmael ne tient compte de la minorité que à la houmra (durcissement). Au début de la sougya, craindre la minorité durcit (rend le petit certainement premier-né). Ici, craindre le tinouf adoucit (rendrait même le petit de l'année douteux) — et à la koula il ne craint pas.
Et si tu veux, dis : que ce soit à l'indulgence ou à la rigueur, il craint ; et ici ils divergent sur [la question de savoir] si celle qui fait un tinouf remet bas et met bas dans son année. Rabbi Ishmael tient : celle qui fait un tinouf ne remet pas bas et ne met pas bas dans son année — et du fait qu'elle a mis bas [dans l'année], elle n'a certainement pas fait de tinouf.
Et Rabbi Yehochoua tient : celle qui fait un tinouf remet bas et met bas dans son année.
Troisième lecture : R. Ishmael craint la minorité dans les deux sens. La divergence porte alors sur un point physiologique : une bête ayant fait un tinouf peut-elle reconcevoir et mettre bas la même année ? Pour R. Ishmael non : donc si elle a mis bas dans l'année, c'est la preuve qu'elle n'avait pas fait de tinouf, et le petit est premier-né. Pour R. Yehochoua oui : la mise bas ne prouve rien, doute subsiste.
[La baraita a dit :] 'Et moi, je ne dis pas ainsi, mais : une chèvre qui a fait un tinouf à six mois met bas dans son année, une brebis qui a fait un tinouf à un an met bas dans les deux ans.' Quelle différence y a-t-il entre son enseignement reçu (gemarei) et son propre raisonnement (sevarei) ?
R. Yehochoua a distingué la tradition des Sages qu'il rapporte (gemarei : 'mais [les Sages] ont dit') de son opinion personnelle (sevarei : 'et moi je ne dis pas ainsi'). La gemara demande : puisque dans les deux cas une bête qui a fait un tinouf peut encore mettre bas dans l'année, quelle est la différence pratique entre les deux ?
[La différence concerne le cas de] celle qui a fait un tinouf à la fin de six [mois] ; et la différence entre eux, c'est [l'enseignement] de Zeiri, car Zeiri a dit : il n'y a pas de tinouf à moins de trente jours [avant la conception].
Le cas révélateur : une chèvre ayant fait un tinouf à la fin du 6e mois. La différence entre gemarei et sevarei tient à Zeiri : après un tinouf, la bête ne conçoit pas avant 30 jours. Si elle met bas dans l'année (gestation 5 mois + tinouf fin du 6e mois), la conception a eu lieu moins de 30 jours après le tinouf — signe, selon Zeiri, que ce n'était pas un vrai tinouf.
Pour son enseignement reçu (gemarei) — il tient [comme] Zeiri ; pour son raisonnement (sevarei) — il ne tient pas [comme] Zeiri.
Résolution : dans la tradition des Sages (gemarei) qu'il rapporte, R. Yehochoua accepte Zeiri : une chèvre ayant fait un tinouf fin du 6e mois et mise bas dans l'année a donc reconçu en moins de 30 jours — preuve que le tinouf était faux, donc le petit est premier-né. Selon son propre raisonnement (sevarei), il rejette Zeiri : même là, la bête reste dispensée, et le petit demeure un doute.
Et si tu veux, dis : tous tiennent [comme] Zeiri, et ici ils divergent sur [la question de savoir] si [la bête] met bas à [des mois] incomplets (le-mekout'in) [= prématurément].
Autre résolution : tous acceptent Zeiri, et la divergence entre gemarei et sevarei porte sur un point différent — la bête peut-elle mettre bas à mois incomplets (le-mekout'in), c'est-à-dire prématurément. La suite du développement se poursuit au-delà de ce segment.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).