Sougya : La Guemara établit d'abord que le rachat de l'âne premier-né se fait par un agneau (chE) et non par de l'argent, au moyen d'une guezera chava puis d'un hekech au rachat du premier-né humain (Nb 18:15). Rabbi Hanina enseigne qu'un seul agneau d'un Levi a libéré plusieurs ânes premiers-nés d'Israel au désert, ce qu'Abaye et Rava étayent par l'écriture (le verset compte les humains en surplus mais non les bêtes) et par la michna.
S'ouvre ensuite la mahloket entre R. Yo'hanan et Rech Lakich : les premiers-nés nés au désert ont-ils été sanctifiés ?
R. Yo'hanan dit oui, Rech Lakich non ; une longue série d'objections (baraitot sur le service des premiers-nés et les offrandes du jour de l'érection du Michkan) conduit R.
Papa à reformuler le débat : tous deux admettent qu'ils furent sanctifiés, la question étant seulement s'ils ont ou non ensuite cessé de l'être.
Et pour les générations, d'où [le savons-nous] ? Le verset dit : 'et les Leviim seront à Moi' (Nb 3:12) ; 'seront' -- ils resteront (yihyou) dans leur état [actuel de sainteté].
La Guemara demande d'où l'on sait que les premiers-nés des Cohanim et Leviim sont exemptés de la sainteté de bekhor pour toutes les générations (et pas seulement au désert). Réponse : le mot 'yihyou' (seront/resteront) enseigne qu'ils demeurent dans leur statut, exemptés à jamais.
Et d'où [savons-nous] que [le rachat se fait] par un agneau (chE) ? Rav Hisda dit : 'argent' est dit pour les générations, et 'agneau' est dit pour les générations.
D'où sait-on que ce sont les agneaux des Leviim qui ont libéré les ânes premiers-nés d'Israel ? Rav Hisda répond par une guezera chava (analogie verbale) : le mot 'argent' figure pour les générations (rachat du premier-né humain, Nb 18:16) et le mot 'agneau' figure pour les générations (rachat de l'âne, Ex 13:13).
De même que l'argent énoncé pour les générations -- par lui on a racheté pour les générations [et] par lui on a racheté à ce moment-là [au désert], de même l'agneau énoncé pour les générations -- par lui on a racheté pour les générations [et] par lui on a racheté à ce moment-là.
La guezera chava est appliquée : puisque l'argent a servi tant pour les générations que à ce moment-là (le rachat des premiers-nés humains en surnombre au désert, 5 sicles), de même l'agneau a servi et pour les générations et au désert.
[On objecte :] qu'y a-t-il [de particulier] à l'argent ?! [Sa force est] que par lui on rachète aussi les [biens] consacrés (hekdechot) et le second maaser (maaser cheni) !
Objection contre la guezera chava : l'argent a une force propre -- il sert aussi à racheter les hekdechot (biens consacrés) et le maaser cheni (seconde dîme, qu'on transfère sur de l'argent). On ne peut donc pas en déduire l'agneau, qui n'a pas cette force.
Plutôt, le verset dit : 'certes tu rachètera le premier-né de l'homme, et le premier-né de l'animal impur tu rachètera' (Nb 18:15) : de même que pour le premier-né humain tu n'as pas distingué entre les générations et ce moment-là -- [c'est] par l'argent, de même pour l'animal impur tu ne distinguera pas entre les générations et ce moment-là -- [c'est] par l'agneau.
Puisque la guezera chava est réfutée, on recourt à un hekech (juxtaposition dans un même verset) : Nb 18:15 accole le premier-né humain et l'animal impur. De même qu'on ne distingue pas, pour l'humain, entre le désert et les générations (toujours par l'argent), de même pour l'animal impur (l'âne) : toujours par l'agneau, au désert comme après.
Rabbi Hanina dit : un seul agneau d'un fils de Levi a libéré plusieurs ânes premiers-nés d'Israel. Abaye dit : sache-le, car le verset a compté les [premiers-nés] en surplus chez l'homme, mais n'a pas compté de surplus chez l'animal.
R. Hanina : au désert, un unique agneau d'un Levi pouvait libérer plusieurs ânes premiers-nés d'Israel. Preuve d'Abaye : l'écriture a dénombré les 273 premiers-nés humains en surnombre (Nb 3:46, rachetés par argent), mais aucun surplus d'animaux -- signe qu'un seul agneau suffisait pour beaucoup.
D'où [cela] ? Peut-être n'avaient-ils pas beaucoup de bétail [en surnombre] ?
Cela ne peut te venir à l'esprit ! Car il est écrit : 'or les fils de Reouven et les fils de Gad avaient un très grand troupeau' (Nb 32:1).
Objection à la preuve d'Abaye : peut-être les Israélites n'avaient-ils tout simplement pas beaucoup de bétail (pas plus que les Leviim), d'où l'absence de surplus. Réponse : impossible, car l'écriture atteste qu'ils avaient un très grand troupeau (Nb 32:1).
Peut-être malgré cela [les bêtes] non-premiers-nés des Leviim se trouvaient-elles [en nombre] face aux premiers-nés d'Israel [un pour un] ? Le verset dit : 'et le bétail des Leviim en échange de leur bétail' (Nb 3:45) : une seule bête contre beaucoup de bêtes.
Nouvelle objection : même si Israel avait beaucoup de bétail, peut-être les bêtes ordinaires (non premières-nées) des Leviim correspondaient-elles une pour une aux ânes premiers-nés d'Israel. Réponse : le verset dit 'behemat (le bétail, au singulier) des Leviim contre behemtam (leurs bêtes, au pluriel)' -- une seule bête contre plusieurs.
Mais dis [que behemat signifie] 'beaucoup de bétail' ! Si [c'était le cas], que le verset écrive soit 'du bétail contre du bétail', soit 'leur bétail contre leur bétail' !
Que [signifie alors] 'le bétail (behemat)... en échange de leur bétail (behemtam)' ? Apprends-en qu'un [agneau] en a libéré beaucoup.
On pourrait dire que 'behemat' désigne beaucoup de bétail (comme 'ou-vehema rabba', Jonas 4:11). Réfutation : dans ce cas le verset aurait écrit les deux termes symétriquement. Puisqu'il varie -- 'behemat' (construit, une bête) contre 'behemtam' (leurs bêtes, plusieurs) -- c'est bien qu'un seul agneau en libère plusieurs.
Rava dit : nous aussi, nous l'avons appris [dans la michna] : 'et il rachète par lui plusieurs fois'. Et Rabbi Hanina [ne fait qu']expliquer la raison de la michna, et voici ce qu'il dit : quelle est la raison pour laquelle il rachète par lui plusieurs fois ?
Parce qu'un seul agneau d'un fils de Levi libère plusieurs ânes premiers-nés d'Israel.
Rava appuie R. Hanina sur la michna (9a) : le propriétaire, s'il rachète l'agneau au Cohen, peut racheter avec lui plusieurs ânes. R. Hanina ne donne donc pas un avis personnel mais explique la raison de la michna : le même agneau libère plusieurs ânes parce qu'un agneau de Levi en libère plusieurs.
Il fut énoncé : Rabbi Yo'hanan dit : les premiers-nés furent sanctifiés au désert ; et Rech Lakich dit : les premiers-nés ne furent pas sanctifiés au désert.
Énoncé de la mahloket (controverse) centrale du daf : les premiers-nés (humains et animaux) nés au désert ont-ils été sanctifiés ? R. Yo'hanan : oui. Rech Lakich : non.
Rabbi Yo'hanan dit : les premiers-nés furent sanctifiés au désert, car le Miséricordieux a dit 'qu'ils soient sanctifiés', comme il est écrit : 'sanctifie-Moi tout premier-né' (Ex 13:2).
Raison de R. Yo'hanan : l'ordre 'sanctifie-Moi tout premier-né' (Ex 13:2), donné avant même la sortie d'Égypte, est un ordre absolu et permanent -- il vaut donc aussi pour les premiers-nés du désert.
Et Rech Lakich dit : les premiers-nés ne furent pas sanctifiés au désert, de ce qu'il est écrit 'et il adviendra que quand [Il] t'aura fait entrer [au pays]' (Ex 13:11), et il est écrit après cela 'alors tu feras passer [tout premier-né]' (Ex 13:12) : il en découle qu'au départ [au désert] ils n'étaient pas sanctifiés.
Raison de Rech Lakich : la Torah conditionne la mise à part des premiers-nés à l'entrée en terre de Kenaan ('quand Il t'aura fait entrer... alors tu feras passer', Ex 13:11-12). On en déduit a contrario qu'auparavant, au désert, ils n'étaient pas sanctifiés.
Rabbi Yo'hanan objecta à Rech Lakich [depuis une michna] : tant que le Michkan (Tabernacle) n'avait pas été érigé, les bamot (hauts-lieux, autels privés) étaient permis et le service [se faisait] par les premiers-nés ! Il lui dit : [il s'agit] de ceux qui étaient sortis d'Égypte.
Objection de R. Yo'hanan (Zevahim 112b) : avant l'érection du Michkan, les bamot (autels privés) étaient permis et le service sacrificiel était fait par les premiers-nés -- preuve qu'ils étaient sanctifiés au désert. Réponse de Rech Lakich : il s'agit des premiers-nés sortis d'Égypte (déjà sanctifiés là-bas), non de ceux nés au désert.
Cela aussi est logique (hakhi nami mistabra), car si tu ne dis pas ainsi -- un [enfant] d'un an est-il apte à faire le service ?!
Confirmation logique de la réponse de Rech Lakich : le Michkan fut érigé un an après la sortie d'Égypte ; un premier-né né au désert aurait au plus un an -- trop jeune pour officier. Donc les officiants étaient forcément nés en Égypte.
Et celui qui l'a demandé [= a soulevé l'objection], pourquoi l'a-t-il demandé ?
Question de la Guemara : si la réponse est si évidente (l'enfant d'un an ne peut officier), pourquoi R. Yo'hanan a-t-il soulevé cette objection ? Il devait bien savoir que les officiants étaient nés en Égypte.
Voici ce qui lui posait difficulté : accordons que si tu dis que leur sainteté n'a pas cessé (lo passik) -- alors ceux [nés] au départ [en Égypte], leur sainteté non plus n'a pas cessé [et ils peuvent officier] ; mais si tu dis que leur sainteté a cessé (passik) -- alors ceux [nés] au départ aussi, leur sainteté a cessé [et ils ne peuvent officier] !
La vraie difficulté de R. Yo'hanan : si l'on tient que la sainteté des premiers-nés n'a jamais cessé (thèse de la continuité), ceux d'Égypte gardent leur sainteté et peuvent officier. Mais si l'on tient (avec Rech Lakich) que la sainteté a cessé au désert, alors ceux d'Égypte aussi l'auraient perdue -- comment officieraient-ils ?
Et l'autre [Rech Lakich répond] : ceux qui furent sanctifiés -- [restent] sanctifiés ; ceux qui ne furent pas sanctifiés -- ne [sont] pas sanctifiés.
Réponse de Rech Lakich : il n'y a pas de contradiction. Ceux qui furent sanctifiés en Égypte le restent (et officient) ; ceux qui ne furent pas sanctifiés (nés au désert) ne le sont pas. La sainteté ne 's'annule' pas rétroactivement -- elle ne s'est simplement jamais posée sur les seconds.
Il lui objecta [d'une baraita] : le jour où le Michkan fut érigé, Israel offrit des vœux et des dons volontaires, des sacrifices pour le péché (hataot) et des sacrifices de culpabilité (achamot), des premiers-nés et des dîmes (maasrot). [Réponse :] là aussi, [il s'agit] de ceux qui étaient sortis d'Égypte.
Et de là [même baraita on déduit] : c'est ce jour-là qu'on a offert, mais à partir de là, on n'a plus offert !
Nouvelle objection : le jour de l'érection du Michkan, on a offert entre autres des premiers-nés -- donc ils étaient sanctifiés. Réponse de Rech Lakich : ces premiers-nés venaient d'Égypte. Bien plus, la baraita ('ce jour-là') laisse entendre à contrario que par la suite on n'en offrit plus -- ce qui appuie Rech Lakich.
Il y a qui disent [que la discussion se déroula ainsi] : Rech Lakich objecta à Rabbi Yo'hanan : le jour où le Michkan fut érigé, Israel offrit des vœux et des dons volontaires, des hataot et des achamot, des premiers-nés et des dîmes. Ce jour-là -- oui, à partir de là -- non !
[Réponse :] dis [plutôt] : à partir de ce jour et au-delà.
Version alternative ('ika de-amri') : c'est Rech Lakich qui objecte à R. Yo'hanan avec la même baraita, lue à contrario ('ce jour-là oui, après non' -- donc pas sanctifiés au désert). R. Yo'hanan répond en relisant la baraita : 'à partir de ce jour et au-delà' (on a continué d'offrir), ce qui ôte la preuve.
Et que vient nous apprendre [la baraita, selon cette lecture] ? [Que] à partir de ce jour -- oui, mais auparavant -- non ; preuve que les obligations (hovot) n'étaient pas offertes sur une bama (haut-lieu privé).
Selon la relecture de R. Yo'hanan, la baraita enseigne autre chose : à partir de l'érection du Michkan on offrit ces sacrifices, mais auparavant non. Leçon : les sacrifices obligatoires (hovot) -- premiers-nés, hatat, etc. -- ne s'offraient pas sur une bama privée, seulement les volontaires.
Viens et entends : tu te trouves dire qu'en trois endroits les premiers-nés furent sanctifiés pour Israel -- en Égypte, au désert, et lors de l'entrée d'Israel au pays. En Égypte, que dit-[l'écriture] ? 'Sanctifie-Moi tout premier-né' (Ex 13:2).
Au désert, elle dit : 'car à Moi tout premier-né parmi les enfants d'Israel' (Nb 8:17). Lors de l'entrée au pays, elle dit : 'et il adviendra que quand [Il] t'aura fait entrer... alors tu feras passer' (Ex 13:11-12).
Nouvelle preuve pour R. Yo'hanan (baraita) : les premiers-nés furent sanctifiés en trois lieux -- Égypte (Ex 13:2), désert (Nb 8:17), et entrée au pays (Ex 13:11-12). La mention explicite du désert semble trancher en faveur de R. Yo'hanan.
Rav Nahman bar Yits'hak dit : en trois endroits ils furent avertis (houzharou) au sujet des premiers-nés -- de [les] sanctifier -- mais ils ne les sanctifièrent pas [effectivement au désert]. Et en Égypte non plus ils ne furent pas sanctifiés ?!
Or nous avons dit qu'ils [le] furent ! Voici ce qu'il [veut] dire : parmi eux [ces trois endroits], certains furent sanctifiés, et certains ne furent pas sanctifiés.
Rav Nahman bar Yits'hak réinterprète la baraita : les trois lieux sont des lieux où l'on fut averti (commandé) de sanctifier, non où l'on sanctifia effectivement. Objection : mais alors, pas même en Égypte ? Or tous admettent qu'en Égypte ils furent sanctifiés. Réponse : la baraita veut dire que parmi ces lieux, certains (Égypte, entrée au pays) donnèrent lieu à sanctification effective, et certains (le désert) non.
Rav Papa objecte : et au désert ils ne furent pas sanctifiés ?! Or il est écrit : 'dénombre tout premier-né mâle des enfants d'Israel' (Nb 3:40) !
Plutôt, si [la controverse] fut énoncée, elle fut énoncée ainsi : Rabbi Yo'hanan dit -- ils furent sanctifiés et [leur sainteté] ne cessa pas (kadchou ve-lo passkou) ; et Rech Lakich dit -- ils furent sanctifiés [puis leur sainteté cessa]...
Objection décisive de Rav Papa : au désert ils ne furent pas sanctifiés ?! Mais le recensement 'dénombre tout premier-né mâle' (Nb 3:40), effectué la 2e année, portait forcément sur des premiers-nés nés au désert. Donc tous admettent qu'ils furent sanctifiés. La controverse doit être reformulée : elle ne porte pas sur le fait mais sur la durée -- R. Yo'hanan : 'sanctifiés et [la sainteté] n'a pas cessé' ; Rech Lakich : 'sanctifiés [puis a cessé]' (suite sur 5a).
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).