Sougya : Le daf poursuit le débat R. Yo'hanan / Rech Lakich sur la sanctification des premiers-nés au désert : R.
Yo'hanan la fonde sur 'li yihyou' (Nb 3:13, 'à Moi ils seront' -> ils demeurent en leur sainteté), tandis que le verset 'et il adviendra quand Il te fera venir... tu feras passer' sert à l'enseignement de l'école de R. Ichmael (accomplis cette mitsva pour mériter d'entrer en Terre).
Rav Mordekhai rapporte une version inverse du débat, d'où la maxime : on doit citer dans la langue même de son maître. Vient ensuite le dialogue de Kontrokos avec Rabban Yo'hanan ben Zakkai : où sont passés les 300 Lévites manquants (ils étaient eux-mêmes premiers-nés, et un premier-né ne dégage pas un autre) ; puis l'énigme des 100 talents d'argent du Michkan, résolue par le principe que le mane du sanctuaire était double, principe que la Guemara cherche à établir à partir des versets (les crochets des colonnes, le cuivre) jusqu'à la preuve de Rav Hisda tirée d'Ezechiel 45:12.
...et [leur sainteté] cessa.
Suite de la sougya précédente. Selon une opinion, la sainteté des premiers-nés cessa à partir du recensement (le 'compte des dénombrements') et au-delà. Ce fragment clôture l'idée développée sur le daf précédent.
Soit, selon Rech Lakich, comme il a énoncé sa raison [c'est compréhensible] ; mais selon Rabbi Yo'hanan — quelle est [sa] raison ?
La Guemara admet que pour Rech Lakich (les premiers-nés ne furent sanctifiés qu'à l'entrée en Terre) la source est claire : 'et il adviendra quand [le Seigneur] te fera venir... tu feras passer [les premiers-nés]' (Ex 13:11-12). Mais pour R. Yo'hanan (ils continuèrent d'être sanctifiés au désert), quelle est la source scripturaire ?
Rabbi Elazar dit : Rabbi Yo'hanan, je l'ai vu en songe — [signe] que je dis une chose excellente. Le verset dit 'à Moi ils seront' (li yihyou) — [signifiant] qu'ils demeureront en leur état [de sainteté].
R. Elazar explique la source de R. Yo'hanan : le verset 'car tout premier-né est à Moi... à Moi ils seront (li yihyou)' (Nb 3:13). Le surplus 'ils seront' enseigne qu'ils demeurent (be-havayatan yehou) dans leur sainteté actuelle — donc sanctifiés aussi au désert. R. Elazar authentifie son explication par un songe où il a vu R. Yo'hanan.
Et Rabbi Yo'hanan, [le verset] 'et il adviendra quand Il te fera venir... et tu feras passer' — qu'en fait-il ? Celui-là, il en a besoin pour ce qu'a enseigné l'école de Rabbi Ichmael : accomplis cette mitsva-ci, en vertu de laquelle tu entreras en [Terre d']Israel.
Si R. Yo'hanan tire sa preuve d'ailleurs, que fait-il alors du verset 'quand Il te fera venir... tu feras passer' ? Il l'affecte à l'enseignement de l'école de R. Ichmael : accomplis la mitsva des premiers-nés, mitsva grâce à laquelle tu mériteras d'entrer en Terre d'Israel. C'est pourquoi la Torah juxtapose l'entrée en Terre et cette mitsva.
Rav Mordekhai dit à Rav Achi : vous, c'est ainsi que vous l'enseignez ; nous, nous l'enseignons à l'inverse — Rabbi Yo'hanan dit : les premiers-nés ne furent pas sanctifiés au désert, et Rech Lakich dit : les premiers-nés furent sanctifiés au désert.
Rav Mordekhai rapporte une tradition inversée du débat : dans sa version, c'est R. Yo'hanan qui dit 'non sanctifiés au désert' et Rech Lakich 'sanctifiés au désert' — exactement l'opposé de la version de Rav Achi.
Il lui dit : et as-tu aussi inversé l'objection, et avez-vous inversé cet [enseignement] de Rabbi Elazar ? Il lui dit : [quand R.
Yo'hanan dit] 'ils ne furent pas sanctifiés', [cela signifie] qu'ils n'eurent pas besoin d'être consacrés.
Rav Achi demande : si tu inverses les positions, as-tu aussi inversé les objections et l'authentification de R. Elazar (qui expliquait la position de R. Yo'hanan) ? Rav Mordekhai répond : dans ma version, quand R. Yo'hanan dit 'non sanctifiés', il veut dire qu'ils n'eurent pas besoin d'être consacrés (car déjà saints de naissance) — ce qui revient au fond à la même chose que 'sanctifiés'.
Si [c'est] ainsi, c'est [exactement] la nôtre [version] ! [La Guemara répond :] cela nous enseigne qu'un homme est tenu de dire [les choses] dans la langue de son maître.
Si les deux versions reviennent au même sens, pourquoi Rav Mordekhai a-t-il transmis la sienne ? Pour enseigner le principe : on doit rapporter un enseignement dans la langue même de son maître (be-lachon rabo) — même si le contenu est identique, la formulation reçue se transmet fidèlement.
Kontrokos le dignitaire interrogea Rabban Yo'hanan ben Zakkai : dans le détail des Lévites tu trouves vingt-deux mille trois cents, [mais] dans leur total tu trouves vingt-deux mille — et les trois cents, où sont-ils passés ?
Début du dialogue avec Kontrokos (un dignitaire romain). Première question : le détail des familles lévitiques donne 22 300 (Guerchon 7 500 + Kehat 8 600 + Merari 6 200), mais le total du verset (Nb 3:39) n'indique que 22 000. Où sont passés les 300 manquants ?
Il lui dit : ces trois cents-là étaient des premiers-nés, et un premier-né ne dégage pas [la sainteté d']un [autre] premier-né. Quelle en est la raison ?
Abaye dit : il suffit au premier-né de dégager sa propre sainteté.
Réponse de RYBZ : ces 300 Lévites étaient eux-mêmes premiers-nés. Or un Lévite premier-né ne peut dégager (mafkia) la sainteté d'un premier-né israélite (il ne peut pas servir à le racheter). Abaye en donne la raison : il suffit au premier-né de dégager sa propre sainteté [de premier-né] — il ne peut dégager en plus celle d'un autre.
Et il l'interrogea encore : dans la collecte de l'argent tu trouves deux cent un talents (kikar) et onze mane, comme il est écrit 'un beka par tête, un demi-sicle selon le sicle du sanctuaire, etc.' —
Deuxième question de Kontrokos. La collecte d'argent (un demi-sicle par tête pour 603 550 hommes) donne 301 775 sicles, soit 201 talents et 11 mane (un talent = 60 mane = 1 500 sicles ; un mane = 25 sicles). Le verset : 'un beka par tête, un demi-sicle selon le sicle du sanctuaire' (Ex 38:26).
or dans la remise de l'argent tu trouves cent talents, comme il est écrit 'et il y eut cent talents d'argent pour couler, etc.'. Moché votre maître était-il un voleur, ou un escroc (koubioustous), ou bien ignorant en calculs ?
Il a donné la moitié et pris la moitié, et [même] la moitié complète il ne l'a pas rendue !
Le paradoxe : la collecte fait 201 talents, mais la dépense mentionnée n'indique que cent talents ('cent talents d'argent pour couler [les socles]', Ex 38:27). Kontrokos raille : Moché était-il voleur, escroc (koubioustous) ou nul en calcul ? Il aurait pris la moitié — et n'aurait même pas rendu une moitié complète (car la moitié serait ~100,5 talents). Provocation délibérée : il tait volontairement le verset des crochets.
Il lui dit : Moché notre maître était un trésorier fidèle et expert en calculs, et le mane du sanctuaire était double.
Réponse de RYBZ : Moché était un trésorier fidèle et compétent. La clé : le mane (et le talent) du sanctuaire était double — un mane sacré valait 50 sicles (au lieu de 25), donc un talent sacré = 120 mane ordinaires. Les 100 talents 'sacrés' équivalent à 200 talents ordinaires ; ajoutés au talent et 11 mane des crochets, le compte tombe juste.
Rav Ahai s'interroge là-dessus : qu'est-ce qui lui posait difficulté ? [Le verset] 'et il y eut cent talents d'argent pour couler, etc.' ?
[Mais on pourrait dire :] ces [cent talents-là étaient] pour couler, et les autres [cent] étaient dans le trésor ! [C'est pourquoi] un autre verset est écrit : 'et l'argent des dénombrés de la communauté [fut] cent talents, etc.'.
Rav Ahai précise ce qui obligeait RYBZ à recourir au mane double. Si la seule difficulté était 'cent talents pour couler les socles' (Ex 38:27), on répondrait : ces 100 servirent à la coulée, les 100 autres furent mis au trésor. Mais un autre verset (Ex 38:25) donne le total général : 'l'argent des dénombrés de la communauté : cent talents' — là, impossible de dire qu'il en reste ailleurs. D'où la nécessité du mane double.
Et ce qu'il lui a dit — que le mane du sanctuaire était double — d'où [le tient]-il ?
La Guemara ouvre l'enquête scripturaire : d'où RYBZ déduit-il que le mane du sanctuaire était double ? Quelle est la source du principe ?
Si l'on dit : de lui-même [ce verset], puisqu'il y a ici soixante et onze mane — 'et les mille sept cent soixante-quinze il [en] fit des crochets pour les colonnes' — et que l'Écriture ne les a comptés qu'en détail (be-froutrot) ; or si c'était [un mane simple], il aurait fallu [écrire] cent un talents et onze mane !
Première tentative : déduire le principe du verset des crochets (Ex 38:28). Les 1 775 sicles font 71 mane (60 = 1 talent + 11 mane). L'Écriture les compte 'en menue monnaie' (be-froutrot, en sicles) au lieu d'un talent + 11 mane. Si le mane était simple, le verset aurait dû regrouper : 'cent un talents et onze mane'. Le fait de détailler suggère que le mane sacré étant double, ces 1 775 sicles n'atteignaient pas un talent complet.
Plutôt, du fait que l'Écriture ne les a comptés qu'en détail, apprends-en que le mane du sanctuaire était double.
Conclusion (provisoire) de la première tentative : puisque l'Écriture compte 'en détail' (en sicles) plutôt qu'en talent, c'est que le mane du sanctuaire était double — les 1 775 sicles ne valent que 35 mane et demi, donc moins d'un talent (60 mane), d'où l'impossibilité de les regrouper en talent.
Mais peut-être compte-t-il les [montants] généraux en talents, et ne compte-t-il pas les [montants] de détail en talents !
Réfutation : la première preuve ne tient pas. Peut-être le mane est-il simple, mais l'Écriture compte les gros montants (kelalim, les centaines de talents) en talents et laisse les montants de détail (pratim, moins de 100 talents) en sicles. Le fait de détailler ne prouve donc pas que le mane était double.
Plutôt, [c'est] d'ici : 'et le cuivre de l'offrande [balancée] fut soixante-dix talents et deux mille quatre cents sicles' ; car il y a là quatre-vingt-seize mane, et l'Écriture ne les a comptés qu'en détail : apprends-en que le mane du sanctuaire était double.
Deuxième tentative, du verset du cuivre (Ex 38:29) : 70 talents + 2 400 sicles. Les 2 400 sicles font 96 mane (60 = 1 talent + 36 mane). L'Écriture les compte en sicles ('en détail') alors qu'ici elle a bien compté les détail en talents (elle écrit '70 talents', pas 'des sicles'). Donc si elle détaille les 2 400 sicles au lieu d'écrire '71 talents et 36 mane', c'est que le mane était double (il faut 120 mane pour un talent).
Mais peut-être compte-t-il le grand détail (perata rabba) en talents, et ne compte-t-il pas le petit détail (perata zouta) en talents !
Nouvelle réfutation : peut-être le mane est-il simple, mais l'Écriture compte le gros détail (perata rabba, les dizaines de talents, comme 70) en talents, et laisse le petit détail (perata zouta, moins de dix talents) en sicles. La preuve tirée du cuivre ne tient donc pas non plus.
Plutôt, Rav Hisda dit : [c'est] d'ici — 'et le sicle [sera de] vingt guera ; vingt sicles, vingt-cinq sicles, dix et cinq sicles, sera pour vous le mane' (Ez 45:12).
Preuve définitive de Rav Hisda, tirée d'Ézéchiel (45:12) : le prophète définit le mane comme la somme de 20 + 25 + 10 + 5 = 60 sicles. Or un mane ordinaire vaut 25 sicles (100 deniers). Le fait qu'Ézéchiel fixe le mane à 60 sicles établit que le mane du sanctuaire était plus du double du mane profane — d'où la résolution de l'énigme des 100 talents.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).