Sougya : Le daf poursuit les règles du maaser behema (dîme du bétail). On demande ce qu'il faut au milieu de deux groupes éloignés pour les réunir en un seul compte : Rav exige cinq bêtes, Chemouel n'en exige qu'une (baraita : neuf ici, neuf là, une au milieu), et Rav Papa ajoute que même le berger ou ses ustensiles suffisent — d'où la question de Rav Achi sur le chien du berger (indécise).
Puis la michna de R. Meir : le Jourdain sépare pour le maaser.
R. Ami l'explique par l'éloignement (un pont réunirait), mais R.
Yo'hanan y voit un décret de l'Écriture ('le Jourdain lui servira de frontière', Jos 18:20). On distingue la frontière du Jourdain de celles des tribus, et l'on débat si le Jourdain fait partie du pays de Canaan (R.
Yehouda ben Betera vs R. Chimon bar Yohai).
Enfin, la géographie du fleuve (de la grotte de Pamyas jusqu'à Beit Yeriho, 'Yarden = yored miDan') et la série de Rav Kahana sur la 'source' (zakhrut) du Jourdain, du sang (le foie) et de l'eau (le Prat).
On objecte : s'il avait cinq [bêtes] au village de Hanania et cinq au village de Otni — elles ne se combinent pas, à moins qu'il n'en ait une [de plus] à Tsippori [au milieu]. Réfutation de Rav !
Objection contre Rav (qui exigeait cinq bêtes au milieu pour combiner deux groupes). La baraita enseigne : cinq bêtes au village de Hanania et cinq au village de Otni (à 32 mil de distance) ne se combinent pour le maaser behema (dîme du bétail) que s'il en a une seule à Tsippori, située entre les deux. Une seule bête au milieu suffirait donc, contre Rav qui en exigeait cinq.
Chemouel l'a interprétée selon [l'avis de] Rav : c'est le cas où il y avait neuf [bêtes] d'ici et neuf de là, et une au milieu — car celle-ci est apte [à se combiner] avec ici et apte [à se combiner] avec la.
Réponse de Chemouel pour sauver Rav : la baraita ne parle pas de cinq de chaque côté (comme le laissait entendre l'objection), mais de neuf d'un côté et neuf de l'autre. La bête unique du milieu se combine alors avec les neuf d'ici (total 10) et avec les neuf de là (total 10). Dans ce cas particulier, une seule bête au milieu suffit ; mais là où il n'y a pas dix de chaque côté, Rav maintient qu'il en faut cinq.
Rav Papa dit : et selon Chemouel, même un berger les combine, et même les ustensiles du berger les combinent.
Rav Papa pousse la logique de Chemouel (qui n'exige pas que l'élément du milieu soit lui-même comptable pour la dîme, mais seulement qu'il fasse le lien). Selon lui, même le berger seul, installé au milieu sans aucune bête, combine les deux troupeaux ; et même les ustensiles du berger déposés là les combinent — puisque le berger devra passer les reprendre, c'est comme s'il était déjà présent (on lui applique le terme 'yihyeh', il sera compté).
Rav Achi demanda : le chien du berger, quoi [en dit-on] ? Puisqu'il l'appelle et [le chien] vient, [le troupeau] ne se combine pas ; ou bien, peut-être, parce qu'il arrive qu'il ne vienne pas et qu'[le berger] doive aller le chercher — [alors il se combine] ?
Que cela reste [indécis].
Question de Rav Achi : et le chien du berger, placé au milieu, combine-t-il les deux troupeaux ? Deux hypothèses : (a) le berger n'a qu'à l'appeler et le chien vient — le berger n'a donc pas besoin d'aller au milieu, cela ne combine pas ; (b) mais parfois le chien ne vient pas, et le berger doit aller le chercher — cela combinerait, comme ses ustensiles. La question reste sans réponse (teiqou).
Rabbi Meir dit : le Jourdain sépare pour le maaser behema. Rabbi Ami dit : on n'a enseigné [cela] que là où il n'y a pas de pont ; mais s'il y a un pont — le pont les combine.
Nouvelle michna : selon Rabbi Meir, le Jourdain constitue une séparation pour le maaser behema (les bêtes de part et d'autre ne se combinent pas), même si la distance est faible. Rabbi Ami restreint : cela ne vaut que faute de pont ; s'il existe un pont permettant de passer d'un bord à l'autre, il combine les troupeaux. Pour R. Ami, le fleuve sépare donc à cause de l'obstacle physique, non par un statut propre.
Ainsi donc, c'est parce qu'[les deux troupeaux] ne sont pas proches [l'un de l'autre]. On objecte : s'il avait [des bêtes] sur les deux rives du Jourdain, d'un côté et de l'autre, ou dans deux districts (avtila'ot) tels que Namer et Namori — elles ne se combinent pas ; et il va sans dire [que si l'un est] hors du Pays et [l'autre dans] le Pays [elles ne se combinent pas].
La Guemara déduit de R. Ami que la séparation tient à l'éloignement (les troupeaux ne peuvent se rejoindre). Objection depuis une baraita : des bêtes sur les deux rives du Jourdain, ou dans deux districts voisins (Namer et Namori, sous un même royaume, distants d'un seul mil), ne se combinent pas — et à fortiori si l'une est hors d'Eretz Israël et l'autre à l'intérieur. Or ces cas n'impliquent pas toujours d'obstacle physique.
Or [le cas] 'hors du Pays et [dans] le Pays' est comme un endroit où il y a un pont — et [pourtant] il enseigne : elles ne se combinent pas !
Précision de l'objection : la limite entre hors d'Eretz Israël et Eretz Israël n'est pas nécessairement barrée par un cours d'eau — c'est donc comme un endroit où il y aurait un pont (rien n'empêche physiquement de passer). Et pourtant la baraita dit qu'elles ne se combinent pas. Cela contredit R. Ami, pour qui l'absence d'obstacle (pont) devrait permettre la combinaison.
Plutôt, Rabbi Hiya bar Abba dit au nom de Rabbi Yo'hanan : voici la raison de Rabbi Meir — car le verset dit : 'Et le Jourdain lui servira de frontière du côté de l'orient' (Josue 18:20) ; l'Écriture en a fait une frontière à lui seul.
La Guemara abandonne l'explication de R. Ami. Selon R. Yo'hanan (via R. Hiya bar Abba), la raison de R. Meir n'est pas physique mais scripturaire : le verset 'le Jourdain lui servira de frontière à l'est' (Josue 18:20, frontière de Binyamin) fait du Jourdain une frontière en soi. C'est un décret de la Torah : le fleuve sépare pour le maaser indépendamment de tout pont.
Mais s'il en est ainsi, 'et la frontière s'infléchissait', 'et la frontière montait' — là aussi l'Écriture en a fait une frontière à elle seule [de chaque tribu] !
Difficulté : si un verset qualifiant quelque chose de 'frontière' en fait une séparation pour le maaser, alors les versets décrivant les limites de chaque tribu ('la frontière s'infléchissait', 'la frontière montait', Josue 18:14 et 18:12) devraient faire de chaque territoire tribal une frontière séparatrice. Les bêtes de deux tribus voisines ne se combineraient pas, même à moins de seize mil — pourquoi alors ne parler que de 'hors du Pays et le Pays' ?
Là-bas, c'est différent, car le verset dit : 'Tel sera pour vous le pays, selon ses frontières tout autour' (Nombres 34:12) — [tout] Eretz Israël entière est une seule frontière.
Réponse : les frontières internes entre tribus ne séparent pas, car le verset 'Tel sera pour vous le pays, selon ses frontières tout autour' (Nombres 34:12) déclare que tout Eretz Israël forme une seule frontière. Les démarcations tribales sont intérieures à cette unité et n'ont pas le statut de frontière séparatrice pour le maaser.
Si [c'est] ainsi, le Jourdain aussi [ne devrait pas séparer] ! 'Le pays' — et non le Jourdain.
Nouvelle difficulté : si l'unité d'Eretz Israël efface les frontières internes, pourquoi le Jourdain séparerait-il encore ? Réponse : le verset dit 'tel sera pour vous le pays' — cela vise ce qui est terre ferme et continu, mais non les zones séparées par le Jourdain, qui est de l'eau et non de la terre. Le fleuve reste donc une frontière.
Soit : selon Rabbi Hiya bar Abba — c'est [bien] ce qu'enseigne [la michna] 'le Jourdain' ; mais selon Rabbi Ami — qu'il enseigne [donc] tous les fleuves [comme séparateurs] ! Difficulté.
Confrontation des deux avis. Selon R. Hiya bar Abba (décret scripturaire propre au Jourdain), il est logique que la michna nomme spécifiquement 'le Jourdain'. Mais selon R. Ami (raison = éloignement physique), la michna aurait dû enseigner que tous les fleuves infranchissables séparent, et pas seulement le Jourdain. La Guemara conclut : c'est une difficulté (qui reste) pour R. Ami.
Disons que [cela dépendrait] de [divergences entre] tannaim : 'Lorsque vous passerez le Jourdain vers le pays de Canaan' (Nombres 35:10) — 'vers le pays' [signifie] le pays de Canaan, et non [que] le Jourdain [soit] le pays de Canaan ; paroles de Rabbi Yehouda ben Betera.
La Guemara propose de rattacher la question — le Jourdain fait-il partie d'Eretz Canaan ? — à une controverse de tannaim. Pour R. Yehouda ben Betera, le verset 'lorsque vous passerez le Jourdain vers le pays de Canaan' (Nombres 35:10) enseigne que le pays de Canaan est bien Eretz Israël, mais que le Jourdain lui-même n'appartient pas au pays de Canaan. Le fleuve serait donc extérieur, ce qui justifie qu'il sépare.
Rabbi Chimon ben Yohai dit : voici qu'il est dit 'au-delà du Jourdain, [vers] Jericho, du côté de l'orient, vers le levant' (Nombres 34:15) — de même que Jericho [est] pays de Canaan, de même le Jourdain [est] pays de Canaan.
Position opposée de R. Chimon bar Yohai : le verset associe le Jourdain à Jericho ('au-delà du Jourdain, vers Jericho...', Nombres 34:15). Par ce rapprochement (hekech) : de même que Jericho fait partie du pays de Canaan, de même le Jourdain en fait partie. Pour lui, le fleuve appartient à Eretz Canaan — la séparation pour le maaser ne peut donc venir de ce qu'il serait 'extérieur'.
Rabba bar bar Hana dit au nom de Rabbi Yo'hanan : 'Jourdain' [ne s'appelle ainsi] qu'à partir de Beit Yeriho et en dessous. Pour quelle halakha [le précise-t-on] ?
Si l'on dit [pour celui] qui fait un vœu — [non], suis le langage des gens : partout où on l'appelle 'Jourdain', cela lui est interdit ! Plutôt, [c'est] pour le maaser behema.
Rabba bar bar Hana (au nom de R. Yo'hanan) : le fleuve ne porte le nom de 'Jourdain' qu'à partir de Beit Yeriho et vers le sud ; en amont, il perd ce nom (il se mélange à de grands lacs). Pour quelle application ? Pas pour un vœu (celui qui s'interdit 'le Jourdain'), car pour les vœux on suit le langage courant : partout où les gens l'appellent Jourdain, le vœu s'applique. C'est donc pour le maaser behema : seule la portion au sud de Beit Yeriho sépare.
On a aussi enseigné ainsi [dans une baraita] : le Jourdain sort de la grotte de Pamyas, chemine dans le lac de Sivkhi, dans le lac de Tibériade et dans le lac de Sodome, puis s'écoule et tombe dans la Grande Mer ; et 'Jourdain' [ne s'appelle ainsi] qu'à partir de Beit Yeriho et en dessous.
Confirmation par une baraita : le Jourdain jaillit de la grotte de Pamyas, traverse le lac de Sivkhi (Houla), le lac de Tibériade (mer de Galilée) et le lac de Sodome (mer Morte), puis se jette dans la Grande Mer (Méditerranée). Et malgré ce long cours, il n'est appelé 'Jourdain' au sens strict qu'à partir de Beit Yeriho vers le sud.
Rabbi Hiya bar Abba dit au nom de Rabbi Yo'hanan : pourquoi son nom est-il appelé 'Yarden' ? Parce qu'il descend de Dan (yored miDan).
Rabbi Abba dit à Rav Achi : vous, c'est de là-bas [= du nom] que vous l'enseignez ; nous, c'est d'ici que nous l'enseignons : 'et ils appelèrent Lechem : Dan, du nom de Dan leur père' (Josue 19:47). Et Rabbi Yits'hak dit : Lechem, c'est Pamyas ; et il a été enseigné [dans une baraita] : le Jourdain sort de la grotte de Pamyas.
Étymologie : 'Yarden' vient de 'yored miDan' (il descend de Dan). R. Abba distingue deux sources de cette tradition : les sages de là-bas (Eretz Israël) la déduisent du nom lui-même, tandis que ceux d'ici (Babylone) la tirent d'un verset — 'ils appelèrent Lechem : Dan' (Josue 19:47). Or R. Yits'hak identifie Lechem à Pamyas, et la baraita dit que le Jourdain sort de la grotte de Pamyas : le fleuve prend donc bien sa source dans le territoire de Dan.
Rav Kahana dit : la source (zakhrouta) du Jourdain [est] la grotte de Pamyas. Là où l'on dit : 'je ne boirai pas d'eau de la grotte de Pamyas' — il lui est interdit [de boire] de tout le Jourdain.
Rav Kahana ouvre une série sur la 'source' (zakhrut, litt. la 'virilité', le principe primordial). La source du Jourdain est la grotte de Pamyas. Conséquence pour les vœux : celui qui dit 'je ne boirai pas de l'eau de la grotte de Pamyas' s'interdit par là tout le Jourdain, puisque tout le fleuve en découle.
La source du sang [est] le foie, selon [l'enseignement de] Rabbi Yits'hak ; car Rabbi Yits'hak dit : un foie qui s'est liquéfié — rend impur au [volume d'un] revi'it.
Deuxième membre de la série : la source du sang est le foie. Application (selon R. Yits'hak) : un foie (d'un cadavre) qui s'est liquéfié transmet l'impureté au volume d'un revi'it — la quantité minimale de sang d'un mort qui rend impur (par recouvrement, be-ohel). Le foie est donc traité comme du sang, car il en est l'origine.
La source de l'eau [est] le Prat (Euphrate), car Rav Yehouda dit au nom de Rav : celui qui fait vœu [de s'abstenir] des eaux du Prat — il lui est interdit [de boire] de toutes les eaux du monde.
Troisième membre : la source de toute l'eau du monde est le Prat (Euphrate). Application (Rav) : celui qui fait vœu de s'interdire les eaux du Prat s'interdit toutes les eaux du monde, puisque toutes en dérivent. La Guemara va maintenant préciser dans quel cas exactement ce vœu a une telle portée.
Comment cela ? Si l'on dit qu'il a dit 'je ne boirai pas des eaux du Prat' — [alors] ce sont [seulement] les eaux du Prat que je ne bois pas, mais d'un autre fleuve je bois [donc son vœu ne porte pas sur toutes les eaux] !
Analyse du vœu. Première hypothèse : il a dit 'je ne boirai pas des eaux du Prat'. Alors seules les eaux appelées Prat lui sont interdites (on suit le langage courant : l'intention du faiseur de vœu vise le nom usuel du lieu), et il peut boire d'un autre fleuve. Le vœu ne peut donc pas, ainsi formulé, interdire toutes les eaux du monde.
Plutôt, [c'est] qu'il a dit : 'je ne boirai pas des eaux qui viennent du Prat' ; car Rav Yehouda dit au nom de Rav : tous les fleuves [sont] en dessous de trois fleuves, et les trois fleuves [sont] en dessous du Prat. Or n'y a-t-il pas...
Seconde hypothèse, retenue : il a dit 'je ne boirai pas des eaux qui viennent du Prat'. Là le vœu porte sur toute eau qui en dérive, donc sur toutes les eaux du monde — car (Rav) tous les fleuves tirent leurs eaux de trois fleuves (le Pichon, le Guihon et le Hidekel/Tigre), et ces trois fleuves les tirent du Prat. La Guemara s'apprête à objecter (n'y a-t-il pas...) : la suite est sur 55b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).