Sougya : La sougya établit, par une analogie (hekesh) tirée du verset 'ainsi feras-tu de ton bœuf et de ton menu bétail' (Ex 22:29-30), que le dîme des animaux (maaser behema) ne s'applique pas à une bête achetée (lakoua'h) ou reçue en don, exactement comme le rachat du premier-né ne vaut que pour son propre fils. La Guemara démontre pourquoi 'ainsi feras-tu' vise le dîme plutôt que le bekhor (qui est saint des le sein, sans 'action') puis écarte tour à tour les autres offrandes candidates (hattat/achame, ola/chelamim, olat ré'iya) : seul le dîme ressemble au fils.
Elle affronte alors l'enseignement de Rabbi Assi au nom de Rabbi Yo'hanan — qui achète dix foetus dans le sein de leur mère, tous entrent au parc pour être dîmes — que Rava sauve par le mot 'taaseh' : l'Écriture n'exclut l'achat qu'au moment où la bête devient apte (pas dans le sein). Rabbi Elazar, ayant vu Rabbi Yo'hanan en rêve, confirme ; on discute une baraita sur le 'temps non échu' (mehoussar zman) attribuée à Rabbi Chimon ben Yehuda, puis un cas de salaire de prostituée (etnan) racheté, résolu par le même principe du foetus acheté dans le sein.
De même que 'ton fils' [= le rachat du premier-né] ne s'applique pas à un [enfant] acheté ni reçu en don, de même 'ton menu bétail et ton gros bétail' [= le dîme] ne s'applique pas [à une bête] achetée ni reçue en don.
Point de départ : une analogie (hekesh) entre le rachat du premier-né humain et le dîme des animaux (maaser behema). Le rachat ne concerne que son propre fils — jamais un enfant qu'on aurait 'acheté' ou reçu en cadeau (situation impossible pour un fils, qui ne se possède que par la naissance). De la même façon, le dîme ne frappe que le bétail né chez soi, pas la bête achetée (lakoua'h) ou reçue en don (matana).
Mais ce [verset] est écrit à propos du premier-né ! Le verset dit : 'ainsi feras-tu' — si ce n'est pas à rapporter au premier-né, qui n'est pas [soumis] à une 'action' [de consécration] puisqu'il est saint des le sein, rapporte-le au dîme des animaux.
Objection : le verset 'ainsi feras-tu de ton bœuf et de ton menu bétail' (Ex 22:29-30) traite du premier-né, pas du dîme — comment en tirer le dîme ? Réponse : le premier-né n'exige aucune 'action' de consécration humaine, car il est saint des sa sortie du sein (be-reh'em kadoch). Les mots 'ainsi feras-tu' (kein taaseh), qui évoquent un faire, sont donc superflus pour le premier-né ; on les reporte (im eino inyan) sur le dîme, qui, lui, se réalise par un acte de l'homme (compter les bêtes).
Et dis [plutôt] : rapporte-le au sacrifice de faute (hattat) et au sacrifice de délit (achame) ! [Non :] par ressemblance avec 'ton fils' — de même que ton fils ne vient pas pour une faute, de même ton menu bétail et ton bœuf [dont parle le verset] ne viennent pas pour une faute.
Nouvelle hypothèse : pourquoi ne pas reporter 'ainsi feras-tu' sur le hattat (sacrifice pour une faute involontaire) et l'achame (sacrifice de délit) — pour dire qu'eux non plus ne s'apportent pas d'une bête achetée ou reçue en don ? Rejet : le verset est rapproché de 'ton fils', et l'on retient l'offrande qui lui ressemble. Or le rachat du fils ne vient pas expier une faute ; on écarte donc hattat et achame (qui, eux, viennent pour une faute) et l'on retient le dîme, qui ne répare aucune faute.
Et dis [plutôt] : rapporte-le à l'holocauste (ola) et au sacrifice de paix (chelamim) ! [Non :] par ressemblance avec 'ton fils' — de même que ton fils ne vient pas par vœu (neder) ni par don volontaire (nedava), de même ton menu bétail et ton bœuf, etc.
Autre hypothèse : reporter 'ainsi feras-tu' sur l'ola (holocauste) et les chelamim (paix) — qui, comme le dîme, peuvent s'apporter sans faute. Rejet : le fils ne s'obtient ni par vœu (neder) ni par don volontaire (nedava) ; c'est une obligation. Ola et chelamim, eux, peuvent venir par vœu ou par don, donc ne ressemblent pas au fils. On retient de nouveau le dîme.
Et dis [plutôt] : rapporte-le à l'holocauste de comparution (olat ré'iya) ! [Non :] par ressemblance avec 'ton fils' — de même que ton fils n'a pas de temps fixe, de même ton bœuf et ton menu bétail n'ont pas de temps fixe.
Dernière hypothèse : reporter 'ainsi feras-tu' sur l'olat ré'iya (holocauste offert lors de la montée au Temple aux trois fêtes de pèlerinage) — elle non plus ne vient ni pour une faute, ni par vœu, ni par don, car elle est obligatoire. Rejet : le rachat du fils n'a pas de date fixe (il se fait après le 30e jour, quand on veut) ; l'olat ré'iya, elle, a un temps fixe (les fêtes). On retient donc définitivement le dîme, qui n'a pas non plus de temps fixe.
Si [l'on dit] : de même que ton fils n'est en aucun cas [concerné] par l'achat, de même ton bœuf et ton menu bétail ne seraient en aucun cas [concernés] par l'achat — pourquoi donc Rabbi Assi a-t-il dit au nom de Rabbi Yo'hanan : celui qui a acheté dix foetus dans le sein de leur mère, tous entrent au parc pour être dîmes ?
Objection tirée de l'analogie elle-même : puisque le fils n'est jamais objet d'achat, le bétail acheté devrait être totalement exempt du dîme. Or Rabbi Assi enseigne au nom de Rabbi Yo'hanan : qui achète dix foetus encore dans le ventre de leur mère — à la naissance, les dix entrent au parc (dir) pour être dîmes ! Preuve qu'il existe bien un cas où une bête 'achetée' se dîme. Le 'parc' (dir) est l'enclos où l'on fait passer les bêtes une à une pour marquer la dixième (Lev 27:32).
Rava dit : le verset dit 'feras' — c'est au moment de l''action' (bi-cheat assiya) que l'Écriture a restreint [l'exclusion].
Réponse de Rava : le mot 'taaseh' (feras) enseigne que l'Écriture n'exclut l'achat qu'au moment de l'action (bi-cheat assiya) — c'est-à-dire quand la bête est déjà apte à être dîmée. Une bête achetée à ce moment-là est exclue ; mais un foetus dans le sein n'est pas encore au 'moment de l'action', donc son achat ne l'exclut pas, et il pourra être dîme après sa naissance.
[Revenons] à la chose elle-même : Rabbi Assi a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : celui qui a acheté dix foetus dans le sein de leur mère, tous entrent au parc pour être dîmes. Mais n'avons-nous pas appris [dans la michna] : celui qui achète [une bête] ou à qui elle est donnée en don est exempt du dîme des animaux !
La Guemara reprend l'énoncé lui-même (gufa) pour l'examiner. Rabbi Assi au nom de Rabbi Yo'hanan : dix foetus achetés dans le sein entrent au parc pour être dîmes. Difficulté : la michna dit clairement que l'acheteur (ou le donataire) est exempt du dîme des animaux — pourquoi ces foetus feraient-ils exception ?
Rabbi Elazar dit : j'ai vu Rabbi Yo'hanan en rêve — [signe que] je dis une chose excellente. Le verset dit 'feras' : c'est au moment de l'action que l'Écriture a restreint.
Rabbi Chimon ben Eliakim objecta à Rabbi Elazar : l'[exclusion de la bête] achetée prend effet sur une bête au temps non échu (mehoussar zman) !
Rabbi Elazar confirme l'explication de Rava : ayant vu Rabbi Yo'hanan en rêve, il tient pour signe qu'il rapporte fidèlement sa pensée — l'exclusion de 'taaseh' ne vaut qu'au moment de l'action. Rabbi Chimon ben Éliakim objecte à partir d'une baraita : l'exclusion de la bête achetée s'applique déjà à une bête au temps non échu (mehoussar zman) — c'est-à-dire avant le 8e jour, quand elle n'est pas encore apte à être offerte. Si l'achat exclut déjà à ce stade, il devrait à fortiori exclure le foetus, contre Rabbi Yo'hanan.
Il lui dit : cette [baraita] n'est pas [une] michna [autorisée] ; et si tu veux dire que c'est [bien] une michna, [alors] c'est Rabbi Chimon ben Yehuda au nom de Rabbi Chimon, qui dit : une bête au temps non échu entre au parc pour être dîmée, et elle est comme le premier-né — de même que le premier-né est saint avant son temps mais n'est offert qu'après son temps, de même une bête au temps non échu est sainte avant son temps mais n'est offerte qu'après son temps.
Réponse de Rabbi Elazar : cette baraita n'a pas d'autorité (zo eina michna) — on ne peut s'y fier. Et si l'on veut malgré tout la retenir, elle suit alors l'opinion de Rabbi Chimon ben Yehuda au nom de Rabbi Chimon, pour qui la bête au temps non échu entre déjà au parc pour être dîmée : pour lui, ce stade compte comme 'moment de l'action', et c'est pourquoi l'achat l'exclut. Il la compare au premier-né : saint avant son temps (dès la naissance) mais offert seulement après (dès le 8e jour). Selon cette opinion, l'objection tombe : dans le sein, même Rabbi Chimon ben Yehuda concède que l'achat n'exclut pas.
Un enseignant (tana) enseigna devant Rav : quel est le salaire [de prostituée] (étnan) qui entre au parc pour être dîme ? Tout [animal] qu'il lui a donné puis a racheté d'elle.
Mais il est [pourtant] devenu invalide en tant qu'[animal] acheté !
Un tana (récitant de baraitot) enseigne devant Rav : quel est l'étnan (bête donnée en salaire à une prostituée) qui entre au parc pour être dîme ? Celui que l'homme lui a donné puis lui a racheté. Difficulté soulevée par le tana lui-même : en le rachetant, il en a fait un animal acheté (lakoua'h) — donc invalide pour le dîme ! (Par ailleurs le statut d'étnan disqualifie la bête pour l'autel, mais elle reste comptable pour le dîme.)
Lui avait échappé ce qu'a dit Rabbi Assi au nom de Rabbi Yo'hanan : celui qui a acheté dix foetus dans le sein de leur mère, tous entrent au parc pour être dîmes.
Réponse : ce tana avait oublié (ichtamittéi) l'enseignement de Rabbi Assi au nom de Rabbi Yo'hanan — celui qui achète des foetus dans le sein peut les dîmer. Ici de même, il faut comprendre que l'homme a donné puis racheté la bête alors qu'elle était encore dans le sein de sa mère : son achat ne l'exclut donc pas, et elle peut entrer au parc pour être dîmée.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).