Sougya : Ce daf détaille le mécanisme du maaser behema (dîme du bétail : une bête sur dix). Les Sages ont fixé des moments précis (le 'goren') près des trois fêtes de pèlerinage, pour que les propriétaires gardent leurs bêtes jusque-là et que du bétail non-consacré soit disponible pour les pèlerins.
La Guemara explore la mahloket de la michna sur les dates exactes : R. Akiva ('pros' = quinze jours avant), ben Azzai (29 Adar, 1er Sivan, 29 Av), R.
Eliezer et R. Chimon (1er Nissan, 1er Sivan, 29 Eloul), et R.
Meir (nouvel-an des bêtes au 1er Eloul). Elle explique l'exigence d'un hekker (distinction) entre les bêtes neuves et anciennes, cite la fameuse parole de ben Azzai comparant les Sages d'Israël à une 'pelure d'ail' hormis 'ce chauve' (R.
Akiva), et conclut par la règle de combinaison des bêtes de différents mois selon ben Azzai.
[Pourquoi les Sages ont-ils fixé des temps précis pour prélever le maaser behema ?] Afin que du bétail soit disponible pour ceux qui montent [à Jérusalem] pour les fêtes (olei regalim).
Le maaser behema (dîme du bétail : une bête sur dix) n'est prélevé qu'à des moments fixés appelés goren. Comme ces moments tombent juste avant les fêtes, les propriétaires gardent leurs bêtes jusque-là (pour ne pas les abattre avant de les avoir dîmées) — si bien qu'au moment des fêtes, du bétail non-consacré est disponible pour les pèlerins, tant pour la consommation que pour les sacrifices.
Et bien que nous ayons appris [dans la michna] : tant que le goren n'est pas arrivé, il est permis de vendre et d'abattre — [pourquoi ne craint-on pas qu'il vende avant de dîmer ?] Il lui plaît (niha leih) d'accomplir une mitsva avec son bien, puis [seulement] de vendre et de consommer.
Objection : la michna dit qu'avant le goren il est permis de vendre et d'abattre sans dîmer — on pourrait donc craindre que le propriétaire vende tout avant. Réponse : un homme préfère accomplir la mitsva (prélever le maaser) avec son bien ; il attend donc le goren, dîme, et ne vend ou ne consomme qu'ensuite.
Et pourquoi l'appelle-t-on 'goren' (aire de battage) ? Parce qu'il [le] rend tevel comme [le grain à] l'aire.
Pourquoi nommer ce moment 'goren' (aire de battage) ? Parce que, tout comme le grain amassé à l'aire devient assujetti au dîme, l'arrivée de ce temps rend les nouvelles bêtes 'tevel' (non dîmées, interdites à l'usage tant qu'on n'a pas prélevé) — de rabbanan.
Et combien [dure] 'pros' (l'approche) ? Rabbi Yossi, fils de Rabbi Yehouda, a expliqué : 'pros' n'est pas moins de quinze jours.
La michna (selon R. Akiva) fixe les gornot 'à l'approche' (pros) de Pessa'h, Chavouot et Souccot. Combien de temps représente 'pros' ? R. Yossi bar Yehouda : au moins quinze jours avant la fête.
D'où [le] déduit-on ? Rabbi Abbahou a dit : 'pros' — [au sens de] moitié (pelga).
Moitié de quoi ? Moitié des lois de Pessa'h, comme cela qui a été enseigné : on interroge et on expose les lois de Pessa'h trente jours avant Pessa'h.
Rabban Chimon ben Gamliel dit : deux semaines.
D'où vient que 'pros' vaut quinze jours ? R. Abbahou : 'pros' vient de peroussa / pelga (moitié). Moitié de la période d'étude des lois de Pessa'h : on commence à étudier ces lois trente jours avant Pessa'h — la moitié fait quinze jours. (RCbG, lui, dit qu'on commence deux semaines avant.)
Ben Azzai dit : le vingt-neuf Adar, le premier Sivan [et le vingt-neuf Av]. En quoi diffèrent Rabbi Akiva et ben Azzai ?
Rabbi Akiva estime : l'Adar proche de Nissan est tantôt plein (mâle) et tantôt manquant (haser) — tantôt il tombe le trentième jour, tantôt le vingt-neuvième —, et pour cette raison il ne lui fixe pas de date [précise]. Et ben Azzai estime : l'Adar proche de Nissan est toujours manquant ; c'est pourquoi il lui fixe une date, le vingt-neuf Adar.
Divergence entre R. Akiva et ben Azzai sur le 1er goren. Tous deux visent 'quinze jours avant Pessa'h' (du 29 Adar au 14 Nissan = 15 jours). Mais R. Akiva tient que l'Adar précédant Nissan est parfois plein (30 j), parfois manquant (29 j) ; il ne donne donc pas de date fixe et dit seulement 'quinze jours avant'. Ben Azzai tient qu'il est toujours manquant (29 j) ; il peut donc fixer une date : le 29 Adar.
Le premier Sivan — puisqu'elles ne sont pas nombreuses [les bêtes nées depuis Pessa'h], si tu disais qu'il faut prélever plus tôt, alors avant l'arrivée de la fête elles seraient toutes écoulées (vendues).
Pourquoi ben Azzai ne fixe-t-il pas le 2e goren quinze jours avant Chavouot, mais au 1er Sivan (plus proche de la fête) ? Parce que peu de bêtes naissent entre Pessa'h et Chavouot : si l'on dîmait trop tôt, elles seraient toutes vendues avant la fête, et il n'en resterait pas pour les pèlerins.
Le vingt-neuf Av, etc. Ben Azzai [suit] son [propre] raisonnement, lui qui dit : les bêtes nées en Eloul se dîment à part (bifnei atsman).
Pourquoi ben Azzai fixe-t-il le 3e goren au 29 Av (et non quinze jours avant Souccot) ? Il est fidèle à son principe : les bêtes nées en Eloul se dîment séparément (car il y a un doute sur le début de l'année du dîme). Il place donc le goren avant Eloul pour ne pas mélanger les bêtes d'Av et celles d'Eloul.
Mais qu'il les dîme le trentième jour ! Parfois on rend Av manquant, et nous avons besoin de faire une distinction (hekker) entre le neuf et l'ancien.
Objection : que ben Azzai fixe le goren au 30 Av (dernier jour possible avant Eloul), et non au 29 ! Réponse : Av est parfois manquant (29 j), et alors le 'trentième jour' est déjà le 1er Eloul. Or il faut maintenir une distinction (hekker) nette entre les bêtes 'neuves' (Eloul) et 'anciennes' (Av) — donc on fixe fermement le 29 Av.
Rabbi Eliezer et Rabbi Chimon disent : le premier Nissan, le premier Sivan, etc. Le premier Nissan — comme Rabban Chimon ben Gamliel, qui dit : deux semaines.
Le premier Sivan — comme nous l'avons dit.
Opinion de R. Eliezer et R. Chimon. Le 1er goren au 1er Nissan : conforme à RCbG, qui commence l'étude des lois de Pessa'h deux semaines avant (et c'est alors qu'on dîme). Le 2e au 1er Sivan : même raison que pour ben Azzai (peu de bêtes nées, on attend). Ces Tanaim n'admettent pas la notion de 'pros' (quinze jours).
Le vingt-neuf Eloul — Rabbi Eliezer et Rabbi Chimon [suivent] leur [propre] raisonnement, eux qui disent : le premier Tichri est le nouvel-an du maaser behema.
Le 3e goren au 29 Eloul : R. Eliezer et R. Chimon tiennent que le nouvel-an du maaser behema est le 1er Tichri. Toutes les bêtes nées avant appartiennent à l'année écoulée (et se dîmement ensemble) ; celles nées après à l'année suivante — d'où la distinction. On dîme donc juste avant, le 29 Eloul.
Et pourquoi ont-ils dit le vingt-neuf Eloul, et n'ont-ils pas dit le premier Tichri ? Parce que c'est un jour de fête, etc.
Mais qu'on [le] déduise du fait que nous avons besoin de faire une distinction entre le neuf et l'ancien !
La michna demande : pourquoi le 29 Eloul et non le 1er Tichri ? Parce que le 1er Tichri est Roch Hachana (jour de fête, on ne dîme pas). Objection de la Guemara : il y a une raison plus fondamentale — il faut de toute façon un hekker (distinction) entre le neuf (Tichri) et l'ancien (Eloul) ! Pourquoi la michna donne-t-elle la raison de la fête plutôt que celle-ci ?
[La michna] énonce une raison et [en] ajoute une autre : une [raison] — parce que nous avons besoin de faire une distinction entre le neuf et l'ancien ; et une autre — parce que c'est un jour de fête, et il est impossible de dîmer un jour de fête à cause de la sikra (peinture rouge).
Réponse : la michna donne deux raisons cumulées. La première : le besoin de distinction (hekker) entre le neuf et l'ancien. La seconde : le 1er Tichri est un jour de fête, et l'on ne peut dîmer une fête à cause de la sikra (peinture rouge à base de plomb servant à marquer chaque dixième bête — cf. 58b) — peindre étant interdit un jour de fête.
Rabbi Meir dit : le premier Eloul est le nouvel-an du maaser behema. Ben Azzai dit, etc.
Il a été enseigné : ben Azzai a dit : puisque ceux-ci disent ainsi et ceux-là disent ainsi — les bêtes d'Eloul se dîment à part.
R. Meir : le nouvel-an du maaser behema est le 1er Eloul (et non le 1er Tichri). Face au désaccord (R. Meir : 1er Eloul ; R. Eliezer et R. Chimon : 1er Tichri), ben Azzai tranche par le doute : puisque les uns disent ceci et les autres cela, les bêtes nées en Eloul se dimement à part, pour ne les rattacher à aucune des deux années.
Mais qu'il voie le raisonnement de qui est le plus [convaincant] ! Et si tu disais : il ne peut se prononcer sur leur raisonnement — mais n'a-t-il pas été enseigné : ben Azzai dit : tous les Sages d'Israël me paraissent comme une pelure d'ail (keklipat ha-choum), hormis ce chauve-ci (ha-koreah ha-ze) !
Objection : que ben Azzai tranche selon le raisonnement le plus solide ! Et si l'on répond qu'il en était incapable, cela contredit une autre baraita où ben Azzai déclare : tous les Sages d'Israël me paraissent comme une pelure d'ail (insignifiants à côté de moi), hormis 'ce chauve' — c'est-à-dire R. Akiva. Or, s'il était si perspicace, il aurait su choisir la meilleure raison.
Rabbi Yo'hanan a dit : c'est par tradition (mipi ha-chemoua) qu'ils l'ont dit — de la bouche de Haggai, Zacharie et Malachie.
Réponse de R. Yo'hanan : ben Azzai ne pouvait pas trancher par le raisonnement, car R. Meir, R. Eliezer et R. Chimon énonçaient leurs positions par tradition (mipi ha-chemoua), remontant aux derniers prophètes Haggai, Zacharie et Malachie. Chacun tenait sa tradition pour la bonne ; un tel différend, fondé sur la tradition, ne se résout pas par la logique.
Il a été enseigné : de quelle manière ben Azzai a-t-il dit que les bêtes d'Eloul se dimement à part ? [Si] cinq lui sont nées en Av et cinq en Eloul — elles ne se combinent pas ; cinq en Eloul et cinq en Tichri — elles ne se combinent pas ; cinq en Tichri et cinq en Av [suivant] — elles se combinent.
Application concrète de la règle de ben Azzai. Le seuil du dîme est de dix bêtes. Or : 5 en Av + 5 en Eloul ne se combinent pas (Eloul est 'à part') ; 5 en Eloul + 5 en Tichri non plus ; mais 5 en Tichri + 5 en Av suivant se combinent (elles relèvent de la même année de dîme, malgré les gornot intermédiaires).
C'est évident ! [Non :] tu aurais pu dire que, de même que les années séparent, [de même] les gornot séparent — [c'est pourquoi] il nous [l']apprend.
Objection : que 5 de Tichri et 5 d'Av suivant se combinent est évident (même année) ! Réponse : on aurait pu croire que, tout comme le passage d'une année sépare les lots (les rend non-combinables), le passage d'un goren les sépare aussi. La baraita nous apprend qu'il n'en est rien : seul le nouvel-an sépare, pas le goren.
Comme nous avons appris [dans la michna] : cinq avant Roch Hachana et cinq après Roch Hachana — elles ne se combinent pas ; cinq avant le goren et cinq après le goren — celles-ci se combinent.
Preuve tirée de la michna : 5 avant Roch Hachana + 5 après ne se combinent pas (le nouvel-an sépare) ; mais 5 avant le goren + 5 après le goren se combinent (le goren, lui, ne sépare pas). Cela confirme la règle du segment précédent.
Rava a dit : selon les paroles de ben Azzai, [si] cinq lui sont nées en Av, cinq en Eloul et cinq en Tichri, il les rassemble dans l'enclos (dir) pour [les] dîmer,
Précision de Rava selon ben Azzai : si le propriétaire a 5 bêtes d'Av, 5 d'Eloul et 5 de Tichri, il les rassemble toutes dans l'enclos (dir) pour la procédure du dîme — bien qu'elles relèvent d'années et de statuts distincts. La suite du raisonnement se poursuit sur 58b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).