Sougya : Le folio poursuit la sougya des bénédictions qui encadrent le Chema. Il commence par la formule de la première bénédiction du matin : pourquoi dire « qui crée l'obscurité » alors que l'on remplace « qui crée le mal » par « qui fait toutes choses » ?
Rava répond qu'il faut mentionner la mesure du jour dans la nuit et la mesure de la nuit dans le jour, et Abaye montre où cette mention se trouve le soir. Vient ensuite la seconde bénédiction, Ahava raba pour Chmouel, Ahavat olam pour les Sages.
Comme cette bénédiction contient un élément de bénédiction sur la Torah, la guemara passe à la birkat haTorah : quand faut-il la réciter, et sur quel type d'étude ? Rav Houna, Rabbi Elazar, Rabbi Yo'hanan et Rava construisent une échelle à quatre degrés, du mikra jusqu'au talmud, et le témoignage de Rav Hiya bar Achi sur la pratique de Rav tranche en faveur de Rava.
Trois formules sont alors proposées par Chmouel, Rabbi Yo'hanan et Rav Hamnouna, et la guemara conclut qu'on les dit toutes. Le folio se termine sur la michna de Tamid : le memounè faisait réciter aux cohanim « une seule bénédiction ».
Laquelle ? Chmouel répond Ahava raba, Rabbi Zerika rapporte Yotser or au nom de Reich Lakich, et Rav Yits'hak bar Yossef montre que ce dernier propos a été déduit par inférence et non énoncé explicitement.
« Celui qui forme la lumière et crée l'obscurité ».
Le folio précédent s'était interrompu sur la question quelle bénédiction récite-t-on ?, à propos de la première des deux bénédictions qui précèdent le Chema du matin. La réponse est ici : on ouvre par les mots mêmes du verset d'Isaie 45,7, « Celui qui forme la lumière et crée l'obscurité ».
Rachi profite de ce point pour écarter une confusion de compte : la bénédiction de Yichtabah n'entre pas dans les bénédictions du Chema, puisqu'elle clôture les pessoukei de-zimra et peut être dite avant l'heure du Chema.
Qu'on dise donc : « Celui qui forme la lumière et crée la clarté » !
La guemara objecte sur le choix du mot. Mentionner l'obscurité dans une bénédiction du matin surprend ; il serait plus convenable de dire nogah, la clarté. La question porte sur le registre du texte liturgique, pas sur son contenu théologique.
Nous disons selon ce qui est écrit.
Première réponse : la formule reprend le verset tel qu'il est écrit. On ne modifie pas les mots d'un verset que l'on transporte dans une bénédiction.
S'il en est ainsi, « qui fait la paix et crée le mal » : le disons-nous selon ce qui est écrit ? Or il est écrit « le mal » et nous lisons « toutes choses », par euphémisme ; ici aussi, qu'on dise donc « la clarté », par euphémisme !
La réponse tombe sur le même verset. La suite d'Isaie 45,7 porte « qui crée le mal », et pourtant la liturgie dit « qui fait toutes choses » : le principe kidkhtiv (selon ce qui est écrit) n'est donc pas applique jusqu'au bout. Puisqu'on s'est déjà permis un lichna maalya, un terme adouci, on devrait pouvoir en faire autant pour l'obscurité.
La réfutation est interne : elle ne conteste pas la règle, elle montre que la réponse précédente ne la respecte pas elle-même.
Rava dit plutôt : afin de mentionner la mesure du jour dans la nuit et la mesure de la nuit dans le jour.
Rava change de terrain. La mention de l'obscurité le matin n'est pas un accident de citation : elle est voulue. Chaque bénédiction doit porter la mesure (midda) du moment opposé, de sorte que le jour et la nuit soient dits comme les deux faces d'un même ordre, œuvre d'un seul Créateur.
Le mot nogah ne conviendrait donc pas : il ne dirait pas la nuit.
Soit pour la mesure de la nuit dans le jour, puisque nous disons « Celui qui forme la lumière et crée l'obscurité » ; mais la mesure du jour dans la nuit, où la trouve-t-on ?
La guemara vérifie que le principe de Rava fonctionne dans les deux sens. Le matin, l'obscurité est bien nommée. Le soir, la bénédiction ouvre sur maariv aravim et parle de la nuit : où la lumière y est-elle mentionnée ?
Abaye dit : « Il fait rouler la lumière devant l'obscurité et l'obscurité devant la lumière ».
Abaye désigne les mots exacts de la bénédiction du soir où la lumière est nommée. La formule dit le passage d'un état à l'autre et contient donc bien la mesure du jour à l'intérieur de la nuit. Le principe de Rava tient des deux côtés.
Et l'autre, quelle est-elle ? Rav Yehouda a dit au nom de Chmouel : « Ahava raba ».
Et c'est ainsi que Rabbi Elazar instruisit son fils Rabbi Pedat : « Ahava raba ».
La guemara passe à la seconde bénédiction qui précède le Chema du matin. Deux versions circulent : Ahava raba, un amour abondant, et Ahavat olam, un amour éternel. Chmouel tranche pour la première, et l'instruction donnée par Rabbi Elazar à son fils vaut confirmation pratique.
Une baraita enseigne de même : on ne dit pas « Ahavat olam », mais « Ahava raba ». Et les Sages disent : « Ahavat olam », et il est dit de même : « D'un amour éternel Je t'ai aimé, c'est pourquoi Je t'ai attiré avec bonté ».
La baraita appuie Chmouel, puis rapporte l'avis opposé des Sages, qui s'adosse à un verset de Jérémie 31,3. La mahloket porte sur le nom même de la bénédiction.
Les Tossefot indiquent la résolution pratique retenue par l'usage : on ne choisit pas entre les deux formules, on les répartit entre le matin et le soir.
Rav Yehouda a dit au nom de Chmouel : celui qui s'est levé tôt pour étudier, tant qu'il n'a pas lu le Chema, doit réciter la bénédiction ; des lors qu'il a lu le Chema, il n'a pas à la réciter, puisqu'il s'en est déjà acquitté par « Ahava raba ».
Le passage bascule vers la birkat haTorah, la bénédiction sur l'étude. Le lien est le contenu d'Ahava raba : elle demande à Hachem de mettre au cœur d'étudier et d'enseigner, ce qui en fait, selon Chmouel, l'équivalent d'une bénédiction sur la Torah.
Conclusion pratique : celui qui étudie avant la prière doit bénir, celui qui étudie après avoir dit Ahava raba en est dispensé.
Rav Houna a dit : pour le mikra il faut réciter la bénédiction, et pour le midrach il n'y a pas à la réciter.
Nouvelle question : sur quel type d'étude porte la bénédiction ? Rav Houna ouvre l'échelle au degré le plus bas. Seul le mikra, le texte biblique lui-même, parole de D.ieu, exige la bénédiction. Le midrach, qui dérive les halakhot des versets, n'y est pas soumis.
Et Rabbi Elazar dit : pour le mikra et pour le midrach il faut réciter la bénédiction ; pour la michna il n'y a pas à la réciter.
Rabbi Elazar monte d'un degré. Le midrach reste attaché au verset, donc il entre dans la bénédiction ; la michna, qui énonce la halakha sans son verset, en sort.
Et Rabbi Yo'hanan dit : même pour la michna aussi il faut réciter la bénédiction, mais pour le talmud il n'y a pas à la réciter.
Rabbi Yo'hanan monte encore : la michna, décision halakhique arrêtée, entre dans la bénédiction ; le talmud, qui n'est que l'analyse des raisons, en reste dehors.
Et Rava dit : même pour le talmud il faut réciter la bénédiction.
Rava ferme l'échelle : tous les degrés d'étude sont couverts. Sa raison, rapportée par Rachi, inverse la hiérarchie implicite des avis précédents : le talmud est l'essentiel de la Torah, puisque c'est de lui que sort la décision pratique.
Ainsi Rav Hiya bar Achi a dit : bien des fois je me suis tenu devant Rav pour étudier notre chapitre dans le Sifra de l'école de Rav ; il commençait par se laver les mains, récitait la bénédiction, puis nous enseignait notre chapitre.
La position de Rava s'appuie sur une observation. L'étude du Sifra chez Rav, accompagnée de l'explication des raisons, valait étude de talmud, et Rav y récitait pourtant la bénédiction. Le lavage des mains préalable montre qu'il s'agissait d'un acte réfléchi et non d'une habitude passagère.
Quelle bénédiction récite-t-on ? Rav Yehouda a dit au nom de Chmouel : « qui nous a sanctifiés par Ses commandements et nous a ordonné de nous adonner aux paroles de Torah ».
Troisième question sur la birkat haTorah : son texte. Chmouel propose la forme ordinaire des bénédictions de mitsva, acher kidechanou be-mitsvotav ve-tsivanou, appliquée à l'étude.
Et Rabbi Yo'hanan la conclut ainsi : « Rends donc douces, ה' notre D.ieu, les paroles de Ta Torah dans notre bouche et dans la bouche de Ton peuple la maison d'Israël ; et que nous soyons, nous, nos descendants et les descendants de Ton peuple la maison d'Israël, tous connaissant Ton nom et nous adonnant à Ta Torah. Béni sois-Tu, ה', qui enseigne la Torah à Son peuple Israël ».
Rabbi Yo'hanan ajoute une demande à la formule de Chmouel : que l'étude soit douce, et qu'elle se transmette aux générations suivantes. Rachi précise la logique formelle : la bénédiction doit s'ouvrir et se conclure par Baroukh, ce qui impose la conclusion « qui enseigne la Torah à Son peuple Israël ».
Rachi et les Tossefot écartent ensemble la version « enseigne-moi Tes lois » : c'est une demande, non une action de grâce, et le verset de David où elle figure ne l'employait pas comme bénédiction.
Et Rav Hamnouna dit : « qui nous a choisis parmi tous les peuples et nous a donné Sa Torah. Béni sois-Tu, ה', qui donne la Torah ».
Rav Hamnouna a dit : celle-ci est la plus excellente des bénédictions.
Troisième formule, la plus brève. Rav Hamnouna la juge la meilleure et Rachi en donne la raison : elle réunit en peu de mots la reconnaissance envers Hachem, l'éloge de la Torah et l'éloge d'Israël.
Donc, disons-les toutes.
La guemara ne tranche pas entre les trois formules. Chacune apporte un élément que les autres n'ont pas, et la conclusion pratique consiste à les réciter toutes : c'est la birkat haTorah telle qu'elle figure aujourd'hui dans le sidour.
Le Roch rapporte l'avis de Rabbenou Tam, pour qui « Ve-haarev na » n'est que la conclusion de la première bénédiction, ce qui n'en laisse que deux.
Nous avons appris là-bas : le memounè leur dit : « Récitez une seule bénédiction ! » Et ils la récitèrent, puis lurent les Dix Paroles, « Chema », « Ve-haya im chamoa », « Va-yomer ». Et ils bénirent le peuple de trois bénédictions : « Emet ve-yatsiv », la avoda, et la bénédiction des cohanim.
Et le Chabbat on ajoute une bénédiction pour la garde sortante.
La guemara revient aux bénédictions du Chema en citant la michna de Tamid, qui décrit la pratique des cohanim au Temple. Le memounè, c'est-à-dire le segan, l'adjoint du grand prêtre, leur faisait réciter une seule bénédiction avant le Chema.
Deux détails demandent explication et occuperont la suite : quelle est cette bénédiction unique, et quelle est la bénédiction ajoutée le Chabbat pour la garde sortante.
Quelle est cette « seule bénédiction » ? Comme dans ce cas : Rabbi Abba et Rabbi Yossi bar Abba arrivèrent dans un certain endroit.
On leur demanda : quelle est cette « seule bénédiction » ? Ils ne l'avaient pas sous la main.
Ils allèrent interroger Rav Matna : il ne l'avait pas non plus. Ils allèrent interroger Rav Yehouda.
Il leur dit : ainsi a dit Chmouel, « Ahava raba ».
La guemara raconte la circulation de la question à travers trois étages de maîtres avant d'aboutir à Rav Yehouda, qui détient la tradition de Chmouel. Le récit vaut aussi comme témoignage sur la manière dont une tradition se retrouve : on remonte de maître en maître jusqu'à celui qui l'a reçue.
Et Rabbi Zerika a dit au nom de Rabbi Ami, au nom de Rabbi Chimon ben Lakich : « Yotser or ». Quand Rav Yits'hak bar Yossef arriva, il dit : ce propos de Rabbi Zerika n'a pas été énoncé explicitement, il a été déduit par inférence.
Car Rabbi Zerika a dit au nom de Rabbi Ami, au nom de Rabbi Chimon ben Lakich : cela nous apprend que les bénédictions ne s'empêchent pas l'une l'autre.
Une seconde identification circule en Babylonie au nom de Reich Lakich : la bénédiction unique serait « Yotser or ». Rav Yits'hak bar Yossef, arrivé de Terre d'Israël, corrige la transmission : Reich Lakich n'a jamais dit cela be-feirouch, explicitement ; on le lui a attribué mi-khlala, par inférence à partir d'un autre de ses propos.
Ce que Reich Lakich a dit, c'est que le mot « une seule » de la michna enseigne que les bénédictions du Chema ne s'empêchent pas l'une l'autre : réciter l'une acquitte de celle-là, même si l'autre a été omise.
Soit, si tu dis qu'ils récitaient « Yotser or », on comprend que les bénédictions ne s'empêchent pas l'une l'autre, puisqu'ils ne disaient pas « Ahava raba ».
La guemara reconstruit le raisonnement de Rabbi Zerika. Si la bénédiction unique était « Yotser or », alors les cohanim omettaient « Ahava raba » et s'acquittaient malgré tout : l'enseignement selon lequel les bénédictions ne s'empêchent pas l'une l'autre en découle directement.
Rachi ajoute la précision décisive : le fait même qu'ils disaient « Yotser or » prouve que l'heure des bénédictions était arrivée, et leur omission de la seconde était donc volontaire. Le folio suivant examinera l'autre branche de l'alternative.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).