Sougya : Le folio s'ouvre sur la fin de la sougya précédente : si les cohanim du michmar récitaient « Ahava raba », l'inférence de Reich Lakich sur les bénédictions qui ne s'empêchent pas l'une l'autre s'effondre, et il faut alors la comprendre autrement, comme portant sur leur ordre. Vient ensuite la michna de Tamid qui mentionne les Dix Paroles : Rav Yehouda au nom de Chmouel rapporte qu'on avait voulu les réciter aussi hors du Temple, mais qu'on les a abolies à cause de la récrimination des minim ; deux Amoraim tenteront encore de les rétablir, sans succès.
Le corps du folio pose alors une question qui traverse toute la matière des bénédictions : quelqu'un ouvre une bénédiction avec une intention et la clôt avec une autre — le corps de la bénédiction ou sa clôture ? Le cas est celui d'une coupe de bière prise pour du vin.
Une baraita sur « Yotser or » et « Maariv aravim » semble trancher, mais la guemara montre qu'elle ne prouve rien, et la question reste ouverte. Le folio se termine sur deux enseignements de Rabba bar Hinena Sava au nom de Rav : l'obligation de dire « Emet ve-yatsiv » le matin et « Emet ve-emouna » le soir, puis la règle de la keria — on s'incline à « baroukh » et on se redresse au Nom.
Mais si tu dis qu'ils récitaient « Ahava raba », d'où tirerait-on que les bénédictions ne s'empêchent pas l'une l'autre ? Peut-être que s'ils ne disaient pas « Yotser or », c'est parce que le temps de « Yotser or » n'était pas encore arrivé, et que lorsque le temps de « Yotser or » arrivait, ils le disaient.
La guemara achève la vérification commencée à la fin de 11b. L'inférence de Reich Lakich tenait sur ce raisonnement : les cohanim omettaient une bénédiction et s'acquittaient malgré tout, donc les bénédictions ne s'empêchent pas l'une l'autre. Ce raisonnement ne vaut que si la bénédiction omise pouvait déjà être dite.
Or, dans la branche « Ahava raba », l'omission de « Yotser or » s'explique tout autrement : le michmar servait bien avant le lever du soleil, et le temps de « Yotser or » n'était pas encore venu. Une omission imposée par l'heure n'enseigne rien sur le statut des bénédictions entre elles.
Et si c'est par inférence, qu'en est-il ?
La guemara revient sur la correction de Rav Yits'hak bar Yossef : le propos de Reich Lakich a été déduit mi-khlala, par inférence, et non énoncé explicitement. Elle demande maintenant ce que ce défaut change en pratique, puisque l'inférence paraissait solide.
Car si c'est par inférence, on peut dire qu'en vérité ils récitaient « Ahava raba », et que lorsque le temps de « Yotser or » arrivait ils le récitaient. Et que signifie alors « les bénédictions ne s'empêchent pas l'une l'autre » ?
L'ordre des bénédictions.
Voici la réponse. Une inférence est fragile parce qu'elle admet une autre lecture. Si le propos de Reich Lakich a seulement été déduit, on peut lui donner un sens plus étroit : les bénédictions ne s'empêchent pas l'une l'autre quant à leur ordre. Celui qui a récité la seconde avant la première s'est acquitté.
Dans cette lecture, les cohanim disaient bien les deux bénédictions, chacune en son temps, et l'enseignement porte uniquement sur la succession. L'inférence ne permet donc plus d'identifier la bénédiction unique de la michna de Tamid.
« Et ils récitaient les Dix Paroles, le Chema, « Ve-haya im chamoa », « Va-yomer », « Emet ve-yatsiv », la avoda et la bénédiction des cohanim. »
La guemara reprend la michna de Tamid citée plus haut pour en commenter un autre élément : la lecture quotidienne des Dix Paroles par les cohanim au Temple, avant les trois passages du Chema.
Rav Yehouda a dit au nom de Chmouel : dans les provinces aussi on voulut lire ainsi, mais on les avait déjà abolies à cause de la récrimination des minim.
Ba-gvoulin désigne le pays hors de l'enceinte du Temple. On voulut y étendre l'usage du Temple et joindre chaque jour les Dix Paroles au Chema. Le projet fut écarté, et le verbe employé indique que l'abolition était déjà acquise au moment de la demande.
Le motif est la récrimination des minim. Rachi l'expose : si l'on ne lit chaque jour que les Dix Paroles, on donne prise à l'argument selon lequel elles seules auraient été entendues au Sinaï et le reste de la Torah serait sans valeur. Rachi glose ici « minim » par les idolâtres ; le Ben Yehoyada proposera une autre lecture du mot « récrimination ».
Une baraita enseigne de même : Rabbi Nathan dit : dans les provinces on voulut lire ainsi, mais on les avait déjà abolies à cause de la récrimination des minim.
Rabba bar bar Hana songea à les instituer à Soura. Rav Hisda lui dit : on les a déjà abolies à cause de la récrimination des minim.
Deux récits parallèles montrent que la question s'est reposée en Babylonie, dans les deux grands centres d'étude. La réponse est chaque fois la même formule : une décision déjà prise ne se rouvre pas, même si le motif qui l'a dictée semble éloigné.
Amemar songea à les instituer à Nehardea. Rav Achi lui dit : on les a déjà abolies à cause de la récrimination des minim.
« Et le chabbat on ajoute une bénédiction pour le michmar sortant. » Quelle est cette bénédiction ? Rabbi Helbo a dit : le michmar sortant dit au michmar entrant : « Que Celui qui a fait résider Son nom dans cette maison fasse résider parmi vous amour, fraternité, paix et amitié. »
Dernier élément de la michna de Tamid a être expliqué : la bénédiction supplémentaire du chabbat, jour où l'équipe de cohanim de service, le michmar, passe le relais à la suivante. Rabbi Helbo en donne la formule, qui est une parole adressée par les sortants aux entrants.
Tossefot relève la difficulté de vocabulaire : cette formule ne comporte ni le Nom ni la mention de la royauté, les deux éléments qui font ordinairement une bénédiction.
« Là où l'on a dit d'allonger. » Il va de soi que si quelqu'un tient à la main une coupe de vin en pensant que c'est de la bière, qu'il commence à bénir avec l'intention de la bière et conclut par celle du vin, il s'est acquitté. Car même s'il avait dit « che-hakol nihya bi-dvaro », il se serait acquitté, puisque nous avons appris dans une michna : sur toutes choses, s'il a dit « che-hakol nihya bi-dvaro », il s'est acquitté.
La guemara revient à la michna de notre chapitre, qui interdit d'allonger là où l'on doit abréger et inversement. De là elle passe à une question voisine : que vaut une bénédiction dont l'ouverture et la clôture ne visent pas la même chose ?
Le premier cas est posé comme évident, pachita. Il tient une coupe de vin qu'il prend pour de la bière ; il commence donc en vue de « che-hakol », puis, s'apercevant de son erreur, il clôt par « bore péri ha-guefen ». Il s'est acquitté, et pour une raison simple : la formule générale « che-hakol » convient de toute manière au vin après coup. L'ouverture, même suivie jusqu'au bout, n'aurait rien gâté.
Mais dans le cas où il tient à la main une coupe de bière en pensant que c'est du vin, qu'il commence à bénir avec l'intention du vin et conclut par celle de la bière, qu'en est-il ?
Le cas est retourné, et la difficulté apparaît. L'ouverture visait « bore péri ha-guefen », formule qui ne convient nullement à la bière ; la clôture, elle, est exacte. La bénédiction se trouve donc coupée en deux moitiés de statut opposé.
Suivons-nous le corps de la bénédiction, ou bien suivons-nous la clôture ?
La question est posée dans ses termes techniques. Ikar berakha, le corps de la bénédiction, désigne l'intention avec laquelle elle a été engagée ; hatima désigne les mots par lesquels elle s'achève. Si le corps décide, la bénédiction est celle du vin et n'acquitte pas pour la bière. Si la clôture décide, elle vaut.
Rachi précise l'enjeu : la bénédiction du vin n'acquitte pas de celle de la bière, la bière ne provenant pas de la vigne. Aucune des deux formules ne peut ici couvrir l'autre, contrairement au cas précédent.
Viens et entends : le matin, s'il a commencé par « Yotser or » et conclu par « Maariv aravim », il ne s'est pas acquitté ; s'il a commencé par « Maariv aravim » et conclu par « Yotser or », il s'est acquitté.
Une baraita est produite comme preuve. Elle traite du même accident dans les bénédictions du Chema : on commence avec la formule d'un moment et l'on clôt avec celle de l'autre. Les quatre cas qu'elle énumère semblent donner la réponse cherchée, puisque le statut suit chaque fois la clôture.
Le soir, s'il a commencé par « Maariv aravim » et conclu par « Yotser or », il ne s'est pas acquitté ; s'il a commencé par « Yotser or » et conclu par « Maariv aravim », il s'est acquitté.
Règle générale : tout suit la clôture.
La baraita conclut par une formule générale, ha-kol holekh ahar ha-hatoum. Prise telle quelle, elle répond à la question posée : la clôture décide. La guemara va montrer que cette formule ne se transporte pas telle quelle au cas du vin et de la bière.
Il en va autrement là-bas, puisqu'il dit « Béni... qui forme les luminaires ».
La preuve est écartée par une distinction de structure. « Yotser or » est une bénédiction longue, qui s'achève par une clôture introduite par « Béni » : cette clôture forme à elle seule une bénédiction complète. Celui qui l'a prononcée correctement s'est acquitté par elle, quelle qu'ait été son ouverture.
« Che-hakol » et « bore péri ha-guefen » sont des bénédictions courtes, sans clôture séparée. Rien n'y rattrape une ouverture faussée, et le cas reste entier.
Cela va bien pour Rav, qui dit que toute bénédiction ne comportant pas la mention du Nom n'est pas une bénédiction : parfait. Mais pour Rabbi Yo'hanan, qui dit que toute bénédiction ne comportant pas la royauté n'est pas une bénédiction, que peut-on dire ?
La distinction précédente suppose que la clôture « Béni... qui forme les luminaires » soit une bénédiction complète à elle seule. Cela tient pour Rav, qui exige seulement la mention du Nom : la clôture le contient.
Pour Rabbi Yo'hanan, une bénédiction exige en outre la malkhout, la mention de la royauté, c'est-à-dire « Roi du monde ». Or la clôture ne la comporte pas, puisqu'elle figure à l'ouverture. La clôture ne peut donc rien acquitter par elle-même.
Mais puisque Rabba bar Oula a dit : afin de mentionner la mesure du jour dans la nuit et la mesure de la nuit dans le jour — lorsqu'il énonce la bénédiction avec la royauté au début, il l'énonce pour les deux.
La réponse déplace l'explication. Il faut abandonner l'idée que c'est la clôture qui acquitte, et dire que l'ouverture elle-même était valable. On l'apprend de l'enseignement de Rabba bar Oula rapporté en 11b : chaque bénédiction mentionne la mesure du moment opposé, « bore hochekh » le matin et « golel or » le soir.
Celui qui ouvre le matin en visant « Maariv aravim » a donc dans l'esprit un contenu qui a sa place le matin ; son ouverture, royauté comprise, vaut pour les deux moments. La baraita cesse alors d'être une preuve pour le vin et la bière, où aucune formule ne recouvre l'autre.
Viens et entends depuis la fin : « Règle générale : tout suit la clôture. » Que vient inclure « règle générale » ? N'est-ce pas pour inclure ce que nous avons dit ?
Nouvelle tentative de preuve, tirée cette fois de la formule générale qui clôt la baraita. Une règle générale sert d'ordinaire à inclure des cas non énumérés. Puisque les quatre cas du matin et du soir sont déjà énoncés, elle doit viser autre chose, et l'on propose : le vin et la bière.
Non, c'est pour inclure le pain et les dattes. Comment cela ?
Si l'on dit qu'il a mangé du pain en pensant manger des dattes, qu'il a commencé avec l'intention des dattes et conclu par celle du pain — c'est notre question même !
La guemara propose un autre contenu pour la règle générale : le cas du pain et des dattes. Elle examine alors dans quel sens l'entendre. Dans le premier sens, il mange du pain en croyant manger des dattes : il ouvre pour « bore péri ha-ets » et clôt par « ha-motsi ». Cette lecture ramènerait exactement à la question posée sur le vin et la bière, puisque la bénédiction des dattes ne vaut jamais pour le pain.
Tossefot rapporte ici la portée pratique de la question restée ouverte : le Rif allège, le Ri est rigoureux, et Rabbenou Hananel introduit la reprise tokh kedei dibour, dans le temps d'une parole.
Il fallait l'énoncer pour un cas comme celui-ci : il a mangé des dattes en pensant manger du pain, il a commencé par celle du pain et conclu par celle des dattes [— il s'est acquitté]. Car même s'il avait conclu par celle du pain, il se serait également acquitté.
La guemara retient l'autre sens, où les deux formules conviennent. Il mange des dattes en croyant du pain : il ouvre pour « ha-motsi » et clôt par « bore péri ha-ets ». Il s'est acquitté, et sans que l'alternative entre ouverture et clôture ait à être tranchée, puisque la bénédiction du pain aurait de toute façon convenu après coup.
Quelle en est la raison ? Les dattes aussi nourrissent.
La raison est donnée en trois mots : les dattes rassasient elles aussi. La bénédiction du pain porte sur ce qui nourrit ; les dattes entrent dans cette catégorie après coup, même si l'on ne dira jamais « ha-motsi » sur elles a priori.
La règle générale de la baraita est donc épuisée par ce cas, et la question du vin et de la bière reste ouverte. Elle sera tranchée par les décisionnaires, comme Tossefot l'a rapporté.
Rabba bar Hinena Sava a dit au nom de Rav : quiconque n'a pas dit « Emet ve-yatsiv » le matin et « Emet ve-emouna » le soir ne s'est pas acquitté de son obligation, ainsi qu'il est dit : « pour annoncer au matin Ta bonté, et Ta fidélité dans les nuits ».
Nouvel enseignement, rapporté au nom de Rav. Les deux formules d'ouverture de la bénédiction qui suit le Chema diffèrent selon le moment, et le verset des Tehilim en donne l'appui : 'hessed le matin, emouna le soir.
Rachi explique la différence de contenu : « Emet ve-yatsiv » raconte tout entière la bonté déjà accomplie envers les pères, la sortie d'Égypte et l'ouverture de la mer ; « Emet ve-emouna » parle en outre de ce qui est attendu, la promesse encore à tenir. Le Ben Yehoyada tirera de là que les deux bénédictions se tiennent l'une l'autre.
Et Rabba bar Hinena Sava a dit au nom de Rav : celui qui prie, lorsqu'il s'incline, s'incline à « baroukh », et lorsqu'il se redresse, se redresse au Nom.
Second enseignement du même maître au nom de Rav, sur le geste de la Amida. La keria, l'inclinaison, se fait sur le mot « baroukh » ; la zekifa, le redressement, se fait à la mention du Nom. Rachi précise où : aux Avot et à la Hodaa, les deux endroits où l'on s'incline.
Le Roch, qui réunit ici les deux enseignements de Rabba bar Hinena Sava, ajoute la mesure du geste rapportée plus loin et le passage du Yerouchalmi qui reprend celui qui s'incline plus que de raison.
Chmouel a dit : quelle est la raison de Rav ? Parce qu'il est écrit : « ה' redresse ceux qui sont courbés ».
Chmouel donne l'appui scripturaire. Le verset associe le redressement au Nom lui-même : c'est Lui qui redresse. Le fidèle se redresse donc au moment où il prononce le Nom, et le geste redit le verset.
On objecte : « et devant Mon nom il était dans l'effacement ».
Objection tirée du verset de Malakhi qui fait l'éloge du cohen : devant le Nom, il se tenait dans l'effacement. Rachi glose le mot nahat comme un terme de soumission. Le verset semblerait donc demander de rester courbé au Nom, contre la règle de Rav.
Est-il écrit « à Mon nom » ? C'est « devant Mon nom » qui est écrit.
La réponse tient à une préposition. Le verset dit mi-pnei chemi, devant Mon nom, et non bi-chemi, à Mon nom. L'effacement précède la mention du Nom, c'est-à-dire au moment de « baroukh » ; il ne l'accompagne pas. La règle de Rav est donc confirmée.
Chmouel dit à Hiya bar Rav : fils de Torah, viens que je te dise une parole excellente qu'a dite ton père. Ainsi a dit ton père : lorsqu'il s'incline, il s'incline à « baroukh » ; lorsqu'il se redresse, il se redresse au Nom.
Le folio s'achève sur une scène de transmission. Chmouel rapporte au fils de Rav une parole de son père, avec la marque d'estime bar ouryan, fils de Torah. La formule reprise est exactement celle du début du passage.
Le Ben Yehoyada s'arrête sur le mot « ainsi » et sur le redoublement de la formule, pour y lire une indication de geste : deux inclinaisons et deux redressements, le corps puis la tête.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).