Sougya : Le folio achève le débat sur l'étendue de la kavana (intention) dans la lecture du Chema. Rabbi Akiva tire de « que Je te commande aujourd'hui sur ton cœur » que toute la première section requiert l'intention, et Rabbi Yo'hanan tranche comme lui ; une autre version rapporte la même décision sur la baraita de Rabbi Aha au nom de Rabbi Yehouda.
Une baraita oppose ensuite Rav Zoutra et Rabbi Yochiya sur le partage entre mitsva de lecture et mitsva d'intention, et la guemara réduit l'écart entre eux. Rabbi Meir limite l'intention au premier verset, et Rava tranche comme lui ; de là viennent les règles sur la prolongation du mot ehad (sur le dalet, sans escamoter le het), la station immobile jusqu'à « al levavekha », et le Chema de Rabbi Yehouda haNassi réduit à un seul verset lorsqu'il passait ses mains sur son visage.
Le folio traite encore de celui que le sommeil terrasse après le premier verset, de l'interdiction de lire couché sur le dos (perakdan), puis revient à la michna sur les saluts échangés aux intervalles et au milieu des sections, avec la correction « hissourei mehassera » qui sépare Rabbi Meir de Rabbi Yehouda.
« que Je te commande aujourd'hui, sur ton cœur ». De là tu apprends que toute la section entière requiert la kavana (intention).
Fin de la déduction de Rabbi Akiva, commencée au folio précédent. Contre Rabbi Eliezer, qui lisait le mot ha-eleh (« ces paroles-ci ») comme une restriction limitant l'intention au premier verset, Rabbi Akiva s'appuie sur la suite du verset : « que Je te commande aujourd'hui sur ton cœur ». La mention du cœur y accompagne l'ensemble de ce qui est commandé, donc toute la première section.
Le mot kavana désigne ici la conscience de ce que l'on dit au moment où on le dit, distincte de la simple keria (lecture, prononciation).
Rabba bar bar Hana a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : la halakha est comme Rabbi Akiva.
Décision tranchée : toute la première section du Chema exige l'intention. Cette position sera réduite plus loin par Rava, qui tranche comme Rabbi Meir et limite l'exigence au premier verset.
Certains enseignent cela à propos de ceci, car il a été enseigné : celui qui lit le Chema doit y appliquer son cœur ; Rabbi Aha au nom de Rabbi Yehouda dit : dès lors qu'il y a appliqué son cœur dans la première section, il n'en a plus besoin. Rabba bar bar Hana a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : la halakha est comme Rabbi Aha qui a parlé au nom de Rabbi Yehouda.
La guemara donne une seconde tradition (ikka demateni la : certains rapportent l'enseignement autrement) de la même décision de Rabbi Yo'hanan. Au lieu de porter sur la controverse de Rabbi Akiva et Rabbi Eliezer, elle porte sur une baraita où le premier tana exige l'intention pendant tout le Chema, et où Rabbi Aha au nom de Rabbi Yehouda la limite à la première section.
Les deux versions aboutissent au même résultat pratique : la première section requiert l'intention, la suite non.
Il a été enseigné une autre baraita : « vehayou » (et elles seront) — qu'il ne lise pas à rebours. « Sur ton cœur » — Rav Zoutra dit : jusqu'ici la mitsva d'intention, à partir d'ici la mitsva de lecture.
Rabbi Yochiya dit : jusqu'ici la mitsva de lecture, à partir d'ici la mitsva d'intention.
Nouvelle baraita sur le même verset. Elle en tire d'abord que le Chema se lit dans l'ordre (lo yikra lemafrea : ne pas lire à rebours), puis partage la lecture en deux zones à partir des mots « sur ton cœur », qui closent le premier verset et ouvrent « veahavta ».
Les deux amoraim se séparent sur le sens de ce partage : Rav Zoutra place l'intention avant et la lecture après, Rabbi Yochiya fait l'inverse. La guemara va montrer qu'aucun des deux ne peut être pris à la lettre.
En quoi est-ce différent, qu'à partir d'ici ce soit la mitsva de lecture — parce qu'il est écrit « pour en parler » ? Mais ici aussi il est bien écrit « et tu en parleras » !
Première objection contre Rav Zoutra, pris à la lettre. Si la mitsva de lecture ne commençait qu'à la seconde section parce qu'on y lit « ladaber bam » (pour en parler), le premier verset et « veahavta » comportent déjà « vedibarta bam » (et tu en parleras). La lecture y est donc requise aussi.
Voici ce qu'il dit : jusqu'ici, mitsva d'intention et de lecture ; à partir d'ici — lecture sans intention.
Rectification de la position de Rav Zoutra. Le partage porte sur l'ajout de l'intention, non sur la lecture : la première zone cumule lecture et intention, la seconde garde la lecture seule.
Et en quoi est-ce différent que jusqu'ici ce soit mitsva d'intention et de lecture, parce qu'il est écrit « sur ton cœur … et tu en parleras » ? La aussi il est bien écrit « sur votre cœur … pour en parler » !
Seconde objection contre Rav Zoutra ainsi rectifié. Les deux exigences réunies dans la première section, le cœur et la parole, figurent aussi dans la seconde : « et vous placerez ces paroles Miennes sur votre cœur … pour en parler ». Le partage semble donc sans base scripturaire.
Ce verset-là est nécessaire pour l'enseignement de Rabbi Yitshak, qui a dit : « et vous placerez ces paroles Miennes » — il faut que le placement soit face au cœur.
Réponse : dans la seconde section, « sur votre cœur » ne parle pas de l'intention pendant la lecture. Le verbe vessamtem (et vous placerez) y désigne la pose des tefilin du bras, et le mot « cœur » en fixe l'emplacement : le bras, à la hauteur du cœur.
Le verset étant déjà employé pour cette halakha, il ne peut plus servir à exiger l'intention dans la seconde section ; le partage de Rav Zoutra tient.
Le Maître a dit : Rabbi Yochiya dit : jusqu'ici la mitsva de lecture, à partir d'ici la mitsva d'intention. En quoi est-ce différent qu'à partir d'ici ce soit la mitsva d'intention — parce qu'il est écrit « sur votre cœur » ?
Ici aussi il est bien écrit « sur ton cœur » !
La guemara reprend maintenant le second avis de la baraita (amar mar : le Maître a dit, formule qui rouvre un enseignement déjà cité) et lui applique la même critique symétrique.
Voici ce qu'il dit : jusqu'ici, mitsva de lecture et d'intention ; à partir d'ici — intention sans lecture.
Et en quoi est-ce différent que jusqu'ici ce soit la mitsva de lecture et d'intention, parce qu'il est écrit « sur ton cœur » et « et tu en parleras » ? La aussi il est bien écrit « sur votre cœur … pour en parler » !
Celui-là est écrit à propos des paroles de Torah. Et voici ce que dit la Torah : enseignez la Torah à vos enfants, afin qu'ils la récitent couramment.
Réponse symétrique de celle donnée à Rav Zoutra. Dans la seconde section, « ladaber bam » ne vise pas la lecture du Chema : le verset entier, « et vous les enseignerez à vos enfants, pour en parler », porte sur l'étude et la transmission de la Torah.
Le mot araméen ligresou (qu'ils récitent couramment) désigne la maîtrise du texte apprise par répétition.
Nos maîtres ont enseigné : « Écoute Israël, ה' notre D.ieu, ה' est Un » — jusqu'ici il faut l'intention du cœur, paroles de Rabbi Meir. Rava a dit : la halakha est comme Rabbi Meir.
Troisième position, la plus restrictive : pour Rabbi Meir, l'intention n'est requise que pour le premier verset. Rava tranche ainsi, et cette décision devient la halakha : elle l'emporte sur celle de Rabbi Yo'hanan rapportée plus haut, selon la règle qui suit l'avis du dernier des amoraim.
La suite du folio se comprend à partir de là : tout ce qui concerne la prolongation du mot ehad, la station immobile et l'effort contre le sommeil se concentre sur ce premier verset.
Il a été enseigné : Soumkhos dit : quiconque prolonge sur « ehad » (Un), on lui prolonge ses jours et ses années. Rav Aha bar Yaakov a dit : et sur le dalet.
Rav Achi a dit : à condition qu'il n'escamote pas le het.
Puisque l'intention se concentre sur le premier verset, elle se marque dans la prononciation du dernier mot, ehad (Un). Prolonger ce mot laisse le temps de la proclamation intérieure.
Deux précisions techniques : la prolongation porte sur la lettre finale dalet, car s'arrêter sur le het laisserait entendre « ah », qui ne signifie rien ; et cette prolongation ne doit pas conduire à bâcler le het en le réduisant à un hataf au lieu du pata'h.
Rabbi Yirmeya était assis devant Rabbi Hiyya bar Abba ; il le vit prolonger beaucoup. Il lui dit : dès lors que tu L'as proclamé roi en haut et en bas et aux quatre directions du ciel, tu n'as plus besoin de prolonger.
La prolongation a une mesure : le temps de parcourir en pensée les six directions et d'y reconnaître la royauté de Hachem. Au-delà, elle n'ajoute rien.
Le verbe amlikhtei (tu L'as proclamé roi) donne le contenu de l'intention du premier verset : accepter le joug de la royauté des cieux, kabbalat ol malkhout chamayim.
Rav Natan bar Mar Oukva a dit au nom de Rav Yehouda : « sur ton cœur » — en station immobile. « Sur ton cœur » [seulement], cela te viendrait-il à l'esprit ?
Dis plutôt : jusqu'à « sur ton cœur » en station immobile ; à partir de là — non. Et Rabbi Yo'hanan dit : toute la section entière en station immobile.
Le mot ba-amida désigne ici l'arrêt sur place, non la position debout : celui qui marchait s'immobilise pour lire. La raison en est l'intention, difficile à tenir en marchant.
Deux mesures : jusqu'à la fin du premier verset pour Rav Yehouda, toute la première section pour Rabbi Yo'hanan, en accord avec sa décision rapportée plus haut.
Et Rabbi Yo'hanan suit ici sa propre ligne, car Rabba bar bar Hana a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : la halakha est comme Rabbi Aha qui a parlé au nom de Rabbi Yehouda.
La formule azda letaamei (il suit sa propre ligne) rattache une parole d'un maître à une autre de ses positions. Puisque Rabbi Yo'hanan exige l'intention pendant toute la première section, il exige aussi l'arrêt sur place pendant toute cette section : la station immobile sert l'intention.
Nos maîtres ont enseigné : « Écoute Israël, ה' notre D.ieu, ה' est Un » — telle était la lecture du Chema de Rabbi Yehouda haNassi. Rav dit à Rabbi Hiyya : je ne l'ai jamais vu accepter sur lui la royauté des cieux.
Il lui répondit : fils de nobles, au moment où il passe ses mains sur son visage, il accepte sur lui le joug de la royauté des cieux.
Application concrète de la position de Rabbi Meir : Rabbi Yehouda haNassi, retenu par son cours, s'acquittait du moment essentiel en lisant le premier verset seul, les mains passées sur le visage pour écarter toute distraction.
Bar pahtei (fils de nobles) est l'appellation donnée à Rav par son oncle Rabbi Hiyya, la famille de Rav étant de haut rang. Rav ne voyait pas Rabbi s'interrompre, parce que l'acceptation du joug se faisait sans changer de posture ni suspendre l'étude.
Revient-il l'achever, ou ne revient-il pas l'achever ? Bar Kappara dit : il ne revient pas l'achever.
Rabbi Chimon fils de Rabbi dit : il revient l'achever. Bar Kappara dit à Rabbi Chimon fils de Rabbi : admettons, selon moi qui dis qu'il ne revient pas l'achever, cela explique que Rabbi cherchait un enseignement où figure la sortie d'Égypte.
Mais selon toi qui dis qu'il revient l'achever, pourquoi aurait-il eu besoin de le chercher ?
Question sur la pratique de Rabbi : après avoir lu le premier verset pendant son cours, achevait-il le reste du Chema une fois les élèves partis ?
L'argument de bar Kappara vient d'une habitude observée : Rabbi choisissait chaque jour un sujet d'étude comportant la sortie d'Égypte. Cette recherche s'explique s'il n'achevait pas le Chema, la troisième section (tsitsit) étant le lieu ordinaire de cette mention.
Afin de mentionner la sortie d'Égypte en son temps.
Réponse de Rabbi Chimon : même s'il achevait le Chema plus tard, le temps prescrit pour mentionner la sortie d'Égypte serait déjà passé. Le sujet d'étude choisi permettait de la mentionner à l'heure voulue.
Rabbi Ila fils de Rav Chemouel bar Marta a dit au nom de Rav : celui qui a dit « Écoute Israël, ה' notre D.ieu, ה' est Un » puis a été vaincu par le sommeil — il s'est acquitté. Rav Nahman dit à Darou son serviteur : sur le premier verset — importune-moi ; au-delà — ne m'importune pas.
Rav Yossef dit à Rav Yossef fils de Rabba : ton père, comment faisait-il ? Il lui répondit : sur le premier verset il se faisait violence, au-delà il ne se faisait pas violence.
Trois témoignages qui traduisent en conduite la position de Rabbi Meir : l'effort pour rester éveillé se concentre sur le premier verset, la où l'intention est requise.
Le Roch précise que « il s'est acquitté » vise l'intention et non la lecture : le reste du Chema doit encore être lu, même sans la même tension d'esprit.
Rav Yossef a dit : celui qui est perakdan (couché sur le dos) ne lira pas le Chema. Est-ce seulement lire qui lui est interdit, tandis que dormir ainsi serait permis ?
Or Rabbi Yehochoua ben Levi a maudit celui qui dort sur le dos !
Nouveau sujet, rattaché à la posture de la lecture. Le mot perakdan désigne celui qui est étendu sur le dos, le visage vers le haut.
La guemara procède par dyouka (déduction du choix des mots) : Rav Yossef parle de lecture, ce qui laisserait entendre que dormir dans cette position est permis ; or une malédiction de Rabbi Yehochoua ben Levi porte précisément sur ce sommeil.
Ils ont dit : dormir, lorsqu'il est incliné — c'est permis ; lire, même incliné — c'est également interdit.
Distinction en deux temps. Pour dormir, il suffit de se pencher légèrement sur le côté : la posture n'est plus celle du perakdan. Pour lire le Chema, cette inclinaison ne suffit pas.
Rachi donne la raison propre à la lecture : accepter le joug de la royauté des cieux en étant ainsi étendu revient à le faire d'une manière qui sent la domination et l'orgueil.
Or Rabbi Yo'hanan s'inclinait et lisait !
Rabbi Yo'hanan est un cas à part, car il était corpulent.
La position assise ou droite lui était pénible ; sa conduite ne fixe donc pas la règle.
« Aux intervalles, il salue … » etc.
Retour à la michna citée au début du chapitre : aux intervalles entre les sections, on salue en raison de l'honneur et on répond ; au milieu d'une section, on salue en raison de la crainte et on répond.
Il répond en raison de quoi ? Si tu dis en raison de l'honneur : maintenant qu'il salue le premier en raison de l'honneur, faut-il encore dire qu'il répond ?!
Il faut donc dire : il salue en raison de l'honneur, et il rend le salut à tout homme. Regarde alors la fin de la michna : « et au milieu, il salue en raison de la crainte, et il répond ».
La guemara analyse la michna de Rabbi Meir. Saluer le premier est plus grave que répondre à un salut ; si l'honneur autorise déjà à saluer, mentionner qu'il répond pour ce même motif serait superflu.
D'où une première lecture : « il répond » élargit la règle, puisqu'on rend le salut à n'importe qui. La suite de la michna va rendre cette lecture intenable.
Il répond en raison de quoi ? Si tu dis en raison de la crainte : maintenant qu'il salue le premier en raison de la crainte, faut-il encore dire qu'il répond ?!
Il faut donc dire : en raison de l'honneur. Mais alors c'est exactement l'avis de Rabbi Yehouda !
Car nous avons appris : Rabbi Yehouda dit : au milieu — il salue en raison de la crainte et répond en raison de l'honneur ; et aux intervalles — il salue en raison de l'honneur et rend le salut à tout homme.
Même raisonnement applique à la seconde partie de la michna. Si « il répond » y désigne la réponse en raison de l'honneur, Rabbi Meir dit exactement ce que dit Rabbi Yehouda, et la michna rapporterait une controverse vide.
Il manque quelque chose à la michna, et voici ce qu'elle enseigne : aux intervalles — il salue en raison de l'honneur, et il va sans dire qu'il répond ; et au milieu — il salue en raison de la crainte, et il va sans dire qu'il répond, paroles de Rabbi Meir. Rabbi Yehouda dit : au milieu — il salue en raison de la crainte et répond en raison de l'honneur,
Hissourei mehassera (la michna est incomplète) : la guemara rétablit dans les deux membres la formule « il va sans dire ». Pour Rabbi Meir, la réponse suit toujours le même motif que le salut, et la mention de la réponse n'est qu'un à fortiori.
La controverse redevient réelle : Rabbi Yehouda autorise au milieu la réponse en raison de l'honneur, là où Rabbi Meir la réserve à la crainte. Le folio s'interrompt au milieu de la phrase de Rabbi Yehouda, achevée au début du folio suivant.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).