Sougya : Le folio poursuit la discussion ouverte au folio précédent : celui qui lit le Chema doit-il le faire entendre à son oreille ? La Guemara essaie d'attribuer quatre sources — la michna de Meguila, l'enseignement sur le sourd qui prélève la terouma, la baraita du birkat hamazon récité dans le cœur, et la baraita où Rabbi Yehouda cite Rabbi Elazar ben Azarya contre Rabbi Meir — à un même tana, et n'y parvient qu'en distinguant l'avis propre de Rabbi Yehouda de celui de son maître.
Rav Hisda au nom de Rav Cheila tranche par une double halakha : à priori il faut s'entendre, après coup on est quitte. Rav Yossef limite ensuite la controverse au seul Chema.
Vient la clause de la michna sur la précision des lettres, tranchée dans le sens de l'indulgence, puis deux paroles de Rabbi Tavi et de Rabbi Hama : le rapprochement du cheol et de la matrice, d'où un kal va-homer sur la résurrection des morts, et l'exigence de précision — dans l'écriture des tefilin et des mezouzot, puis dans la lecture, où il faut donner un intervalle entre les mots qui se collent.
Peut-être est-ce Rabbi Yehouda, et c'est à priori (lekhathila) seulement que non ; mais après coup (bediavad), c'est parfaitement valable ?
La sougya poursuit l'examen ouvert au folio précédent. On cherche à savoir si la michna de Meguila, qui écarte le 'herech (le sourd-muet, ou ici le sourd qui parle), l'écarte absolument ou seulement à priori. Si elle ne vise que le cas à priori, elle peut se lire selon Rabbi Yehouda, pour qui l'audition manquante n'invalide pas après coup.
Cela ne peut te venir à l'esprit, car il est enseigné : le sourd sur le modèle de l'aliéné (choteh) et du mineur (katan). De même que pour l'aliéné et le mineur, même après coup ce n'est pas valable, de même pour le sourd, même après coup ce n'est pas valable.
Argument de forme : la michna range les trois cas dans une seule énumération, ce que la Guemara appelle domya, la mise sur un même modèle. Puisque l'aliéné et le mineur sont écartés absolument, le sourd cité avec eux l'est aussi.
Et peut-être celui-ci est selon ce qu'il est et celui-là selon ce qu'il est.
Réponse à l'argument de forme : une énumération commune n'impose pas une règle commune. Chaque terme de la liste garde son propre régime, l'un invalide à priori, l'autre absolument.
Et peux-tu vraiment l'établir selon Rabbi Yehouda ? Puisque la fin de la michna (sefa) enseigne : Rabbi Yehouda déclare le mineur apte, il en ressort que le début (recha) n'est pas de Rabbi Yehouda !
Nouvelle objection, tirée cette fois de la structure de la michna : un tana nomme dans la clause finale s'oppose d'ordinaire à l'auteur anonyme de la clause initiale. Si Rabbi Yehouda déclare le mineur apte à la fin, il n'est pas celui qui l'écarte au début.
Et peut-être toute la michna est de Rabbi Yehouda, et il s'agit de deux sortes de mineurs ; la michna est incomplète (hassorei mehassra) et voici ce qu'elle enseigne : tous sont aptes à lire la Meguila, sauf le sourd, l'aliéné et le mineur. Dans quel cas cela est-il dit ?
Pour un mineur qui n'a pas atteint l'âge de l'éducation (hinoukh) ; mais un mineur qui a atteint l'âge de l'éducation est apte même à priori — telles sont les paroles de Rabbi Yehouda, car Rabbi Yehouda déclare le mineur apte.
La Guemara emploie le procédé du hassorei mehassra : elle complète la michna d'une phrase manquante, et la clause finale devient une précision de la clause initiale au lieu d'un désaccord. Rabbi Yehouda écarte le mineur trop jeune et admet celui qui est déjà en âge d'éducation.
Les Tossefot notent que ce procédé sert habituellement à concilier deux tanaim, non à maintenir un seul auteur ; ils répondent que la halakha étant tranchée plus loin comme Rabbi Yehouda, il est utile de lui rattacher toute la michna.
Selon qui l'as-tu établie ? Selon Rabbi Yehouda — et après coup oui, à priori non ?
Mais alors ce qu'a enseigné Rabbi Yehouda fils de Rabbi Chimon ben Pazi : un sourd qui parle sans entendre prélève la terouma même à priori —
Deuxième source versée au dossier. Celui qui prélève la terouma récite une bénédiction, qu'il n'entend pas ; l'autoriser à priori suppose que l'audition n'est jamais requise. Cet enseignement contredit donc la lecture qu'on venait d'adopter.
selon qui ? Ni Rabbi Yehouda ni Rabbi Yossi.
Si c'est Rabbi Yehouda : après coup oui, à priori non. Si c'est Rabbi Yossi : même après coup, non !
Mais alors quoi ? Rabbi Yehouda, et même à priori aussi ?
Mais alors ce qui a été enseigné : un homme ne récitera pas le birkat hamazon dans son cœur, et s'il l'a récité il est quitte — selon qui ?
On tente donc l'autre lecture : Rabbi Yehouda autoriserait même à priori, et la controverse avec Rabbi Yossi n'aurait été formulée sur le cas d'après coup que pour marquer la sévérité de Rabbi Yossi. Une troisième source vient aussitôt fermer cette issue : le birkat hamazon récité en silence, interdit à priori et valable après coup.
Ni Rabbi Yehouda ni Rabbi Yossi. Si c'est Rabbi Yehouda, n'a-t-il pas dit que même à priori c'est permis ?
Et si c'est Rabbi Yossi, n'a-t-il pas dit que même après coup ce n'est pas valable ?
En vérité c'est Rabbi Yehouda, et même à priori aussi. Et il n'y a pas de difficulté : ceci est son propre avis, cela est l'avis de son maître.
Car il a été enseigné : Rabbi Yehouda a dit au nom de Rabbi Elazar ben Azarya : celui qui lit le Chema doit le faire entendre à son oreille, ainsi qu'il est dit « Écoute, Israël ». Rabbi Meir lui dit : voici qu'il est dit « que Je t'ordonne aujourd'hui, sur ton cœur » — les paroles suivent l'intention du cœur.
La sortie de l'impasse tient à une distinction classique : didei, ce que le maître soutient pour lui-même, et de-rabei, ce qu'il transmet au nom de son propre maître sans y adhérer. Rabbi Yehouda rapporte l'exigence d'audition au nom de Rabbi Elazar ben Azarya, et permet pour sa part le prélèvement de la terouma à priori.
La baraita citée fait aussi apparaître Rabbi Meir, dont la position ouvre la solution du segment suivant : le verset « sur ton cœur » déplace l'exigence de l'oreille vers l'intention.
Maintenant que tu es arrivé à cela, tu peux même dire que Rabbi Yehouda pense comme son maître, et il n'y a pas de difficulté : ceci est de Rabbi Yehouda, cela est de Rabbi Meir.
La baraita vient de faire apparaître Rabbi Meir. Une place s'ouvre donc dans la répartition : l'enseignement qui permet à priori au sourd de prélever la terouma revient à Rabbi Meir, et Rabbi Yehouda garde sa position moyenne, en accord avec son maître.
Rav Hisda a dit au nom de Rav Cheila : la halakha est comme Rabbi Yehouda qui a parlé au nom de Rabbi Elazar ben Azarya, et la halakha est comme Rabbi Yehouda.
La décision arrive sous la forme de deux énoncés successifs, chacun portant sur une moitié de la règle : l'exigence à priori vient de la citation du maître, la validation après coup vient de la position propre de Rabbi Yehouda. Les deux segments suivants montrent que ni l'un ni l'autre ne pouvait être omis.
Et les deux étaient nécessaires. Car s'il nous avait seulement enseigné que la halakha est comme Rabbi Yehouda, j'aurais dit : même à priori.
Il nous fait donc savoir que la halakha est comme Rabbi Yehouda qui a parlé au nom de Rabbi Elazar ben Azarya.
Début de la tsrikhouta, l'examen qui montre la nécessité de chaque énoncé. Avec le seul renvoi à Rabbi Yehouda, on aurait pu retenir la lecture large écartée plus haut, celle qui l'autorise même à priori.
Et s'il nous avait seulement enseigné que la halakha est comme Rabbi Yehouda qui a parlé au nom de Rabbi Elazar ben Azarya, j'aurais dit : il le doit, et il n'a pas de remède. Il nous fait donc savoir que la halakha est comme Rabbi Yehouda.
Second versant de la tsrikhouta. Le mot « doit » (tsarikh), pris seul, pourrait signifier une condition de validité ; le second énoncé le ramène à une exigence à priori.
Rav Yossef a dit : la controverse porte sur la lecture du Chema ; mais pour les autres mitsvot, de l'avis de tous il n'est pas quitte, car il est écrit « Sois attentif et écoute, Israël ».
Rav Yossef propose de limiter la controverse. Dans sa première formulation, le Chema serait le seul domaine où l'on discute, l'audition étant requise partout ailleurs en vertu du verset « Sois attentif et écoute ». Les Tossefot relèvent que la sougya précédente faisait exactement l'inverse, en déduisant les autres mitsvot du Chema, et concluent que Rav Yossef s'en écarte.
On objecte : un homme ne récitera pas le birkat hamazon dans son cœur, et s'il l'a récité il est quitte. Il faut donc dire : si cela a été énoncé, voici comment cela a été énoncé.
Rav Yossef a dit : la controverse porte sur la lecture du Chema, car il est écrit « Écoute, Israël » ; mais pour les autres mitsvot, de l'avis de tous il est quitte.
La baraita du birkat hamazon renverse la formule de Rav Yossef : ailleurs que dans le Chema, l'audition manquante n'empêche pas de s'acquitter. La sougya inverse donc l'énoncé et fait du Chema le seul lieu de la controverse, en raison du verset qui commande d'écouter.
Mais n'est-il pas écrit « Sois attentif et écoute, Israël » ?
Ce verset est écrit à propos des paroles de Tora.
Le verset « Sois attentif et écoute » (hasket ou-chema) est retiré du dossier : il porte sur l'étude, et non sur l'accomplissement des bénédictions. Rachi renvoie à la lecture de ce verset au chapitre Haroe, où hasket est rapproché d'un verbe signifiant se briser, se dépenser sur les paroles de Tora.
« Celui qui a lu sans être précis dans ses lettres. »
La Guemara revient à la clause suivante de la michna, qui traite du dikdouk, la précision de la diction, distincte de la question de l'audition. La michna y opposait Rabbi Yossi, indulgent, et Rabbi Yehouda, exigeant.
Rabbi Tavi a dit au nom de Rabbi Yochiya : la halakha est comme les paroles des deux, dans le sens de l'indulgence.
Formule d'arbitrage : dans chacune des deux controverses de la michna, on retient l'avis indulgent, chaque fois d'un tana différent. La halakha suit Rabbi Yehouda, qui n'exige pas l'audition après coup, et Rabbi Yossi, qui n'exige pas la précision des lettres.
Et Rabbi Tavi a dit au nom de Rabbi Yochiya : que signifie ce qui est écrit « Elles sont trois à ne jamais se rassasier : le cheol et la matrice close » ? Quel rapport le cheol a-t-il avec la matrice ?
Cela vient t'enseigner : de même que la matrice fait entrer et fait sortir, de même le cheol fait entrer et fait sortir.
La Guemara enchaîne sur une seconde parole du même couple de maîtres, selon l'usage qui regroupe les enseignements d'un rapporteur. Le verset des Proverbes place côté à côté le cheol, la tombe, et la matrice ; le rapprochement livre un enseignement : la tombe rend ce qu'elle reçoit.
Et n'est-ce pas un raisonnement à fortiori (kal va-homer) ? Si la matrice, dans laquelle on fait entrer en silence, laisse sortir à grands cris, le cheol, dans lequel on fait entrer à grands cris, ne convient-il pas qu'il laisse sortir à grands cris ?
De là, une réponse à ceux qui disent que la résurrection des morts ne se trouve pas dans la Tora.
Le rapprochement devient un kal va-homer construit sur le contraste du silence et du bruit. La conception se fait sans bruit et l'enfantement s'accompagne de cris ; l'ensevelissement s'accompagne de cris, et la sortie de la tombe le sera d'autant plus.
La formule finale désigne une catégorie discutée ailleurs dans le Talmud : ceux qui contestent que la résurrection soit enseignée par l'Écriture elle-même.
Rabbi Ochaya a enseigné devant Rava : « et tu les écriras » (ou-khtavtam) — tout doit être en écriture, même les ordres.
Nouveau volet du folio, consacré à la précision de l'écriture. Le mot ou-khtavtam se lit comme ou-khtav tam, une écriture entière : dans les tefilin et les mezouzot on écrit la section complète, y compris les phrases qui ordonnent d'écrire et d'attacher, appelées ici tsavaot.
Il lui dit : selon qui te l'a-t-on enseigné ? C'est Rabbi Yehouda, qui a dit à propos de la sota : il écrit les malédictions, il n'écrit pas les ordres.
Et là-bas il est écrit « et il écrira ces malédictions » ; mais ici, où il est écrit « et tu les écriras », même les ordres aussi.
Rava situe l'enseignement : seul un tana qui restreint ailleurs l'écriture à besoin d'un verset pour l'élargir ici. Rabbi Yehouda limite le rouleau de la sota aux malédictions et en exclut les phrases de procédure ; c'est pourquoi il faut un mot explicite pour inclure ces phrases dans la mezouza.
Est-ce à dire que la raison de Rabbi Yehouda tient à ce qu'il est écrit « et il écrira » ? La raison de Rabbi Yehouda tient à ce qu'il est écrit « les malédictions » : les malédictions oui, les ordres non.
Objection sur la mécanique du raisonnement. Chez la sota, la restriction vient du mot « les malédictions », qui limite l'objet de l'écriture, et non de la forme verbale employée. Là où ce mot restrictif est absent, comme dans la mezouza, l'écriture porterait d'elle-même sur toute la section, et le verset supplémentaire devient superflu.
C'était nécessaire : il aurait pu te venir à l'esprit de déduire « écriture » de « écriture » depuis la-bas — de même que là-bas les malédictions oui, les ordres non, de même ici les ordres non. C'est pourquoi la Tora a écrit « et tu les écriras » : même les ordres.
Réponse : le verset prévient une guezera chava, l'analogie fondée sur un terme commun. Le mot « écriture » figure dans les deux passages ; sans indication contraire, on aurait transporté la restriction de la sota vers la mezouza. Le mot ou-khtavtam bloque ce transport.
Rav Ovadya a enseigné devant Rava : « et vous les enseignerez » (ve-limadtem) — que ton enseignement soit entier (tam) : qu'il donne un intervalle entre les mots qui se collent.
Le même jeu de lecture s'applique à la diction. Ve-limadtem se lit limoudkha tam, ton enseignement entier, d'où l'exigence d'un intervalle bein hadvekim : lorsqu'un mot s'achève par la lettre qui ouvre le suivant, les deux lettres risquent de se fondre en une seule.
Rava répondit après lui : par exemple « al levavekha », « al levavkhem », « bekhol levavekha », « bekhol levavkhem », « essev bessadekha », « va-avadtem mehera », « hakanaf petil », « etkhem me-erets ».
Rava donne la liste des jonctions du Chema où la dernière lettre d'un mot rencontre la première du mot suivant. Ce sont les points précis où le lecteur doit marquer une séparation.
Rabbi Hama fils de Rabbi Hanina a dit : quiconque lit le Chema et est précis dans ses lettres, on lui refroidit le Guehinam, ainsi qu'il est dit « quand Chaddai disperse (befares) des rois en elle, il neige au Tsalmon » — ne lis pas « befares » mais « befaresh », ne lis pas « beTsalmon » mais « betsalmavet ».
Le verset est relu par deux substitutions de lecture. Befares, disperser, devient befaresh, articuler distinctement ; beTsalmon, nom de lieu, devient betsalmavet, l'ombre de la mort, comprise ici comme le Guehinam. Celui qui sépare les mots de l'acceptation de la royauté du Ciel obtient que la neige refroidisse pour lui ce lieu.
Et Rabbi Hama fils de Rabbi Hanina a dit : pourquoi ont-ils été juxtaposés
Ouverture d'une nouvelle exposition, dont la suite se lit au folio suivant : le rapprochement des tentes (ohalim) et des torrents (nehalim) dans la prophétie de Bilam. Le Ben Ich Haï discute ici lequel des deux mots ohalim du passage sert d'appui à l'exposition.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).