Sougya : Le folio s'ouvre sur la fin de la discussion consacrée au marié exempt du Chema : la Guemara essaie de fonder l'exemption tantôt sur la mitsva, tantôt sur le trouble de l'esprit (tirda), et conclut en distinguant un trouble de reshout (acte facultatif), qui ne dispense pas, d'un trouble de mitsva, qui dispense. Vient ensuite la michna sur Rabban Gamliel, qui s'est lavé la première nuit de son deuil parce qu'il est istenis, et qui a accepté des condoléances à la mort de son serviteur Tavi.
La Guemara en tire un dossier complet sur le statut du serviteur à sa mort : rangée de consolation, bénédiction des endeuillés, éloge funèbre, titre de « père untel », et la formule qu'on adresse au maître. Une baraita voisine fixe à trois les pères et à quatre les mères.
Le folio s'achève sur une suite de prières personnelles que sept maîtres ajoutaient après la Amida.
Si c'est ainsi, pourquoi parler précisément de celui qui épouse une vierge ? Même celui qui épouse une veuve devrait être exempt lui aussi.
Suite directe du folio précédent. La michna exempte du Chema celui qui épouse une vierge, et l'explication retenue rattachait cette exemption à la mitsva du mariage. La Guemara pousse cette explication à bout : épouser une veuve est aussi une mitsva, et l'exemption devrait donc s'étendre à lui.
Ici il est troublé, et ici il n'est pas troublé.
Réponse brève : la distinction ne tient plus au fait qu'il y ait mitsva ou non, mais au degré de trouble de l'esprit. Celui qui épouse une vierge est préoccupé par l'inquiétude de la première nuit ; celui qui épouse une veuve ne l'est pas. Le mot clé est tirda : l'esprit occupé ailleurs, incapable de la kavana requise pour l'acceptation du joug de la royauté du Ciel.
Si c'est à cause du trouble, alors même celui dont le bateau a coulé en mer devrait être exempt ! Pourquoi donc Rabbi Abba bar Zavda a-t-il dit au nom de Rav : l'endeuillé est tenu à toutes les mitsvot énoncées dans la Tora, hormis les tefilin, puisqu'il y est dit « splendeur » (peer), ainsi qu'il est dit : « ta splendeur, ceins-la sur toi... » (Ezechiel 24, 17) !
Objection de fond : si le trouble suffit à dispenser, la dispense déborde de toutes parts. Celui qui vient de perdre ses biens en mer est troublé, l'endeuillé est troublé. Or Rav enseigne que l'endeuillé reste tenu à toutes les mitsvot, y compris la lecture du Chema, et n'est dispensé que des tefilin — pour une raison propre, tirée du mot peer (splendeur) employé à leur sujet chez Ezechiel, qui ne s'accorde pas avec l'état d'un endeuillé.
Ils dirent : là-bas, il s'agit d'un trouble de reshout (acte facultatif) ; ici, il s'agit d'un trouble de mitsva.
Conclusion de la sougya. Le critère retenu combine les deux explications : le trouble dispense, mais seulement lorsqu'il naît de la mitsva elle-même. Le naufrage et le deuil sont des troubles de reshout, extérieurs à toute obligation ; l'inquiétude du marié est un trouble de mitsva, produit par l'accomplissement en cours. Celui qui est occupé par une mitsva est dispensé d'une autre mitsva.
MICHNA. Il se lava la première nuit qui suivit la mort de sa femme.
Ses élèves lui dirent : ne nous as-tu pas enseigné, notre maître, que l'endeuillé a interdiction de se laver ? Il leur dit : je ne suis pas comme les autres hommes, je suis istenis (d'une sensibilité délicate).
Nouvelle michna. Rabban Gamliel s'écarte deux fois de ce qu'il a lui-même enseigné, et ses élèves relèvent chaque fois l'écart. Ici, il se lave la nuit qui suit le décès de sa femme, alors que l'endeuillé a interdiction de se laver. Sa réponse pose un principe de portée générale : l'interdit de se laver vise le plaisir, et celui qui souffre réellement de la privation n'y est pas tenu.
Et lorsque mourut Tavi son serviteur, il accepta pour lui des condoléances. Ses élèves lui dirent : ne nous as-tu pas enseigné, notre maître, qu'on n'accepte pas de condoléances pour les serviteurs ?
Il leur dit : Tavi mon serviteur n'est pas comme tous les autres serviteurs, il était kacher (droit et vertueux).
Deuxième écart. La règle veut qu'on n'accepte pas de condoléances pour un serviteur, le lien avec le maître relevant du bien possédé plutôt que de la parenté. Rabban Gamliel invoque la valeur personnelle de Tavi. Ce sont ces deux lignes que la Guemara développera longuement : la règle d'abord, puis les cas où la qualité de l'homme déplace la règle.
Le marié, s'il veut lire le Chema la première nuit, il le lit. Rabban Chimon ben Gamliel dit : il ne suffit pas de vouloir prendre le Nom pour le prendre.
Retour au marié. Le premier avis lui laisse la faculté de lire le Chema malgré sa dispense. Rabban Chimon ben Gamliel s'y oppose : se conduire en homme capable de kavana au milieu de son trouble revient à s'attribuer une réputation de piété. L'expression « prendre le Nom » désigne ici le renom de celui qui craint le Ciel.
GUEMARA. Quelle est la raison de Rabban Gamliel ?
Il tient que l'aninout de la nuit est de rang rabbinique, car il est écrit : « et sa fin sera comme un jour amer » (Amos 8, 10). Et là où il s'agit d'un istenis, les Sages n'ont pas décrété.
La Guemara justifie le premier écart de Rabban Gamliel. L'aninout est l'état de l'endeuillé entre le décès et l'enterrement, ou le jour même du décès ; le verset d'Amos, en la comparant à « un jour amer », la limite au jour. La nuit qui suit relève donc d'un décret des Sages, et un décret rabbinique ne s'applique pas à celui qui en souffrirait réellement, l'istenis.
« Et lorsque mourut Tavi son serviteur, etc. »
Nos maîtres ont enseigné : pour les serviteurs et les servantes, on ne se tient pas en rangée (choura) autour du maître, et on ne récite pas pour eux la bénédiction des endeuillés (birkat avelim) ni les paroles de consolation des endeuillés (tanhoumé avelim).
La baraita fixe la règle dont Rabban Gamliel s'est écarté. Les trois usages nommés sont les marques publiques du deuil : la choura, rangée d'au moins dix personnes formée au retour du cimetière ; la birkat avelim, récitée au premier repas offert à l'endeuillé ; et les paroles de consolation. Aucune ne s'applique à la mort d'un serviteur.
Il arriva que la servante de Rabbi Eliezer mourut. Ses élèves entrèrent le consoler.
Dès qu'il les vit, il monta à l'étage, et ils montèrent après lui. Il entra dans l'anpilon (vestibule), ils entrèrent après lui.
Il entra dans le teraklin (grande salle), ils entrèrent après lui. Il leur dit : je pensais que vous vous brûlez à l'eau tiède ; voici que vous ne vous brûlez même pas à l'eau bouillante.
Ne vous ai-je pas enseigné ainsi : pour les serviteurs et les servantes, on ne se tient pas en rangée autour d'eux, et on ne récite pas pour eux la bénédiction des endeuillés ni les paroles de consolation des endeuillés ? Alors que dit-on a leur sujet ?
De même qu'on dit à un homme, au sujet de son bœuf ou de son âne qui sont morts : « que le Lieu comble ta perte », ainsi lui dit-on au sujet de son serviteur ou de sa servante : « que le Lieu comble ta perte ».
Le récit illustre la baraita par un cas où le maître refuse la consolation qu'on lui apporte. L'image de l'eau tiède et de l'eau bouillante mesure la finesse de l'élève : comprendre à une allusion légère, ou ne rien sentir même après trois dérobades. La conclusion fixe la seule formule admise, « que le Lieu comble ta perte », identique à celle qu'on adresse pour la perte d'une bête de travail.
On a enseigné dans une autre baraita : les serviteurs et les servantes, on ne fait pas leur éloge funèbre. Rabbi Yossi dit : si c'est un serviteur kacher, on dit sur lui : « hélas, un homme bon et fidèle, qui jouissait du fruit de son labeur ».
Ils lui dirent : s'il en est ainsi, qu'as-tu laissé pour les hommes droits ?
Deuxième baraita, sur le hesped (éloge funèbre). Rabbi Yossi admet une formule mesurée pour le serviteur vertueux. L'objection de ses collègues porte sur l'échelle des éloges : si l'on dispose déjà cela pour un serviteur, il ne reste plus de terme supérieur pour les hommes libres d'Israël qui le méritent.
Nos maîtres ont enseigné : on n'appelle « pères » (avot) que trois, et on n'appelle « mères » (imahot) que quatre.
La Guemara enchaîne sur une baraita voisine, appelée par le titre honorifique dont il sera question deux lignes plus loin. Le titre de av se limite à Avraham, Its'hak et Yaakov ; celui d'em à Sara, Rivka, Rahel et Léa. Les fils de Yaakov, chefs des tribus, en sont exclus.
Les pères, quelle en est la raison ? Si tu dis que c'est parce que nous ne savons pas si nous descendons de Reouven ou si nous descendons de Chimon — s'il en est ainsi, pour les mères non plus nous ne savons pas si nous descendons de Rahel ou de Léa !
Il faut donc dire : jusqu'ici ils sont importants, au-delà ils ne le sont plus.
La Guemara élimine l'explication généalogique : elle vaudrait aussi bien contre Rahel et Léa, dont on ne descend pas non plus toutes et tous. Le critère retenu est celui de la hachivout, l'importance : la lignée des pères s'arrête à Yaakov, et le titre avec elle.
On a enseigné dans une autre baraita : les serviteurs et les servantes, on ne les appelle pas « père untel » ni « mère unetelle ». Or ceux de Rabban Gamliel, on les appelait « père untel » et « mère unetelle ».
Troisième baraita sur le même sujet, cette fois sur le titre honorifique donné du vivant de la personne. Rachi précise que le titre n'est pas celui des enfants à leurs parents, mais l'équivalent de notre « monsieur » et « madame ». La baraita elle-même rapporte l'usage contraire dans la maison de Rabban Gamliel.
Un fait rapporté pour contredire ?! Parce qu'ils étaient importants.
La Guemara relève la forme étrange de la baraita, qui énonce une règle puis raconte aussitôt un usage contraire. La réponse reprend le critère du folio : la hachivout, la valeur reconnue de ces serviteurs, justifie l'usage de la maison de Rabban Gamliel, et rejoint sa réponse à ses élèves sur Tavi.
Rabbi Elazar a dit : que signifie ce qui est écrit, « ainsi je Te bénirai durant ma vie, en Ton nom je lèverai mes paumes » (Psaumes 63, 5) ? « Ainsi je Te bénirai durant ma vie », c'est la lecture du Chema.
« En Ton nom je lèverai mes paumes », c'est la prière. Et s'il fait ainsi, l'Écriture dit de lui : « comme de graisse et de moelle mon âme se rassasie » (ibid.
6). Bien plus, il hérite de deux mondes, ce monde-ci et le monde à venir, ainsi qu'il est dit : « et de lèvres pleines de chants ma bouche loue » (ibid.).
Le folio passe à l'aggada et ouvre la série consacrée à la prière. Rabbi Elazar lit dans un seul verset les deux obligations du matin et du soir : la lecture du Chema et la Amida, désignée par le geste des mains levées. Le verset suivant fournit la récompense, et le pluriel « chants » (renanot) fonde la promesse des deux mondes.
Rabbi Elazar, après avoir achevé sa prière, disait ceci : « Qu'il soit Ta volonté, Hachem notre D.ieu, de faire demeurer dans notre lot amour, fraternité, paix et amitié ; d'élargir notre domaine par des élèves et de faire réussir notre fin par un avenir et une espérance ; de placer notre part dans le jardin d'Éden et de nous établir avec un bon compagnon et un bon penchant dans Ton monde ; que nous nous levions tôt et trouvions notre cœur tendu vers la crainte de Ton nom, et que vienne devant Toi le contentement de notre âme, pour le bien. »
Première des sept prières personnelles ajoutées après la Amida. Celle de Rabbi Elazar suit un ordre : la paix de la maison, la postérité d'étude, la fin des jours, la part au monde à venir, puis l'orientation du cœur au réveil. Le mot pour traduit par « lot » est glosé par Rachi au sens de part échue.
Rabbi Yo'hanan, après avoir achevé sa prière, disait ceci : « Qu'il soit Ta volonté, Hachem notre D.ieu, que Tu regardes notre honte et voies notre malheur ; que Tu Te revêtes de Ta miséricorde et Te couvres de Ta puissance, que Tu T'enveloppes de Ta bienveillance et Te ceignes de Ta grâce ; et que vienne devant Toi la mesure de Ta bonté et de Ton humilité. »
La prière de Rabbi Yo'hanan est bâtie sur quatre verbes de vêtement — se revêtir, se couvrir, s'envelopper, se ceindre — appliqués aux attributs de miséricorde. Le point de départ est la honte que l'homme éprouve après la faute, prise comme signe qu'il y a été entraîné plutôt que porte.
Rabbi Zera, après avoir achevé sa prière, disait ceci : « Qu'il soit Ta volonté, Hachem notre D.ieu, que nous ne fautions pas, que nous n'ayons pas honte et que nous ne soyons pas confus devant nos pères. »
La plus brève des sept prières. Elle mesure l'homme moins à la loi qu'à la génération qui l'a précédé : la honte visée est celle qu'on éprouverait en comparaison des premiers justes.
Rabbi Hiya, après avoir prié, disait ceci : « Qu'il soit Ta volonté, Hachem notre D.ieu, que Ta Tora soit notre métier, que notre cœur ne défaille pas et que nos yeux ne s'obscurcissent pas. »
Trois demandes liées à l'étude : la Tora comme oumanout, occupation régulière et non passe-temps, puis les deux conditions physiques de cette occupation, la vigueur du cœur et la lumière des yeux.
Rav, après sa prière, disait ceci : « Qu'il soit Ta volonté, Hachem notre D.ieu, de nous donner une vie longue, une vie de paix, une vie de bien, une vie de bénédiction, une vie de subsistance, une vie de vigueur des os, une vie où il y ait crainte de la faute, une vie sans honte ni confusion, une vie de richesse et d'honneur, une vie où soient en nous l'amour de la Tora et la crainte du Ciel, une vie où Tu combles pour nous toutes les demandes de notre cœur pour le bien. »
La prière de Rav énumère onze fois le mot vie, chaque fois qualifié autrement. Cette formule est passée dans la bénédiction du mois récitée à la synagogue. Le Ben Ich Haï relève le compte des onze occurrences.
Rabbi, après sa prière, disait ceci : « Qu'il soit Ta volonté, Hachem notre D.ieu et D.ieu de nos pères, de nous sauver des effrontés et de l'effronterie, d'un homme mauvais et d'un mauvais accident, d'un mauvais penchant, d'un mauvais compagnon, d'un mauvais voisin, du Satan destructeur, d'un jugement dur et d'un adversaire dur en justice, qu'il soit fils de l'alliance ou qu'il ne le soit pas. »
La prière de Rabbi Yehouda HaNassi porte sur ce qui vient du dehors : les hommes, les rencontres, les procès. Rachi distingue deux effronteries : celle qui cherche querelle en face, et celle qui répand une rumeur sur la naissance. La dernière clause vise l'adversaire en justice, juif ou non.
Et cela bien que des gardes fussent postés auprès de Rabbi.
Remarque de la Guemara : Rabbi disposait d'une protection officielle, et priait pourtant chaque jour d'être sauvé des effrontés. Rachi rattache ces gardes à Antonin.
Rav Safra, après sa prière, disait ceci : « Qu'il soit Ta volonté, Hachem notre D.ieu, d'établir la paix
La dernière prière du folio reste ouverte : la phrase de Rav Safra se poursuit au début du folio 17a, où elle demande la paix dans la famille d'en haut et dans la famille d'en bas.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).