Sougya : Le folio achève d'abord la série des « yehi ratson » que chaque amora ajoutait après sa prière : Rabbi Alexandri demande le coin de lumière, puis nomme les deux obstacles qui empêchent l'homme de faire la volonté du Ciel — le levain dans la pâte et l'asservissement aux royaumes ; Rava se déclare poussière et vase de honte et demande d'être lavé sans souffrances ; Mar fils de Ravina demande la garde de sa langue ; Rav Chechet, au sortir d'un jeûne, demande que sa graisse et son sang amaigris tiennent lieu de sacrifice. La guemara passe ensuite aux maximes que les maîtres avaient constamment à la bouche : Rabbi Yo'hanan à la fin du livre d'Iyov, Rabbi Meir sur l'étude et la crainte, les sages de Yavne sur l'égalité du talmid 'hakham et de l'artisan, Abaye sur la ruse au service de la crainte du Ciel et sur le salut donné le premier.
Rava énonce alors le principe qui traverse tout le passage : la fin de la sagesse est la techouva et les bonnes actions, et le verset « lesoseihem » vise ceux qui agissent lichma. Rachi et les Tossefot doivent le concilier avec Pessahim 50b, qui encourage l'étude même chelo lichma.
Le folio se clôt sur le monde à venir selon Rav, sur la promesse faite aux femmes et la réponse de Rabbi Hiya à Rav sur leur mérite, puis sur les bénédictions que les disciples adressaient à leur maître en prenant congé, et la mahloket sur « alufenou messoubalim ».
…dans la pamalia (cour, entourage) d'en haut et dans la pamalia d'en bas, et parmi les disciples qui s'occupent de Ta Torah, qu'ils s'en occupent lichma (pour elle-même) ou qu'ils s'en occupent chelo lichma. Et tous ceux qui s'en occupent chelo lichma, que ce soit Ta volonté qu'ils en viennent à s'en occuper lichma. »
Le segment achève la prière commencée au folio précédent. Le mot pamalia (du latin familia) désigne une cour, une suite. La pamalia d'en haut est, selon Rachi, l'assemblée des princes célestes des nations : leurs conflits se traduisent aussitôt en guerres ici-bas. La pamalia d'en bas est l'assemblée des sages.
La demande finale ouvre le thème qui traverse tout le folio : le rapport entre lichma (l'étude accomplie pour elle-même) et chelo lichma (l'étude accomplie pour un motif extérieur). La prière n'écarte pas ceux qui étudient chelo lichma ; elle demande qu'ils passent à l'autre état.
Rabbi Alexandri, après sa prière, disait ainsi : « Que ce soit Ta volonté, Hachem notre D.ieu, de nous placer dans un coin de lumière et de ne pas nous placer dans un coin d'obscurité ; que notre cœur ne défaille pas et que nos yeux ne s'obscurcissent pas. » Certains disent que c'est Rav Hamnouna qui récitait cette prière, et que Rabbi Alexandri, après avoir prié, disait ainsi : « Maître des mondes, il est révélé et connu devant Toi que notre volonté est de faire Ta volonté ; et qui empêche ? Le levain qui est dans la pâte et l'asservissement aux royaumes.
Que ce soit Ta volonté de nous délivrer de leur main, et que nous revenions accomplir les décrets de Ta volonté d'un cœur entier. »
La guemara enregistre deux versions. Selon la première, Rabbi Alexandri demandait la lumière ; selon la seconde, cette formule appartenait à Rav Hamnouna et Rabbi Alexandri en disait une autre.
La seconde prière nomme deux obstacles. Le levain qui est dans la pâte (seor chebeissa) désigne, selon Rachi, le mauvais penchant logé dans le cœur, qui fait aigrir l'homme du dedans. L'asservissement aux royaumes (chi'boud malkhouyot) est l'entrave extérieure, la domination politique. L'homme se déclare donc pris entre une contrainte interne et une contrainte externe, alors même que sa volonté profonde reste droite.
Rava, après sa prière, disait ainsi : « Mon D.ieu, avant que je fusse formé je n'en étais pas digne, et maintenant que j'ai été formé c'est comme si je n'avais pas été formé. Poussière je suis de mon vivant, à plus forte raison dans ma mort.
Me voici devant Toi comme un vase rempli de honte et de confusion. Que ce soit Ta volonté, Hachem mon D.ieu, que je ne pèche plus, et ce que j'ai fauté devant Toi, efface-le dans Ta grande miséricorde, mais non par des souffrances ni par des maladies mauvaises. » Et c'est là la confession de Rav Hamnouna Zouti au jour de Kippour.
La prière de Rava se compose de deux mouvements. D'abord un abaissement progressif : avant la création, indignité ; après la création, insignifiance ; de son vivant, poussière ; à plus forte raison dans la mort. Puis la demande.
Le verbe marek est rendu par Rachi au sens d'achever, de faire disparaître entièrement. La demande porte donc sur un effacement complet de la faute, avec une réserve explicite sur le moyen : que ce ne soit pas au prix de souffrances. La guemara signale enfin que cette formule est devenue le vidouy (confession) récité par Rav Hamnouna Zouti à Kippour ; elle figure aujourd'hui encore dans la liturgie de ce jour.
Mar fils de Ravina, lorsqu'il achevait sa prière, disait ainsi : « Mon D.ieu, garde ma langue du mal et mes lèvres de proférer la tromperie ; que devant ceux qui me maudissent mon âme se taise, et que mon âme soit comme la poussière pour tous. Ouvre mon cœur à Ta Torah, et que mon âme poursuive Tes commandements.
Délivre-moi d'un mauvais accident, du mauvais penchant, d'une mauvaise femme et de tous les maux qui font irruption dans le monde. Et tous ceux qui méditent contre moi le mal, romps vite leur dessein et déjoue leurs pensées.
Que les paroles de ma bouche et la méditation de mon cœur trouvent grâce devant Toi, Hachem mon rocher et mon libérateur. »
Cette prière est passée telle quelle dans la liturgie : elle conclut aujourd'hui encore la amida quotidienne, sous le nom d'Elokai netsor. Elle s'ouvre sur la garde de la parole, passe à l'effacement de soi devant l'offense, puis demande l'ouverture à la Torah et la protection contre quatre dangers.
Les Tossefot s'arrêtent sur l'image « que mon âme soit comme la poussière pour tous ». Ils y lisent une seconde intention : la poussière ne subit jamais de destruction, si bien que la formule contient aussi une demande de pérennité pour la descendance.
Rav Chechet, lorsqu'il se tenait en jeûne, disait ainsi après avoir prié : « Maître des mondes, il est révélé devant Toi qu'au temps où le Temple est debout, un homme pèche et apporte un sacrifice ; et l'on n'en offre que sa graisse et son sang, et il lui est pardonné. Et maintenant, je me suis tenu en jeûne et ma graisse et mon sang ont diminué.
Que ce soit Ta volonté que ma graisse et mon sang qui ont diminué soient comme si je les avais offerts devant Toi sur l'autel, et agrée-moi. »
Le raisonnement est un rapprochement terme à terme. Dans le sacrifice, ce qui monte sur l'autel est la graisse et le sang ; le reste de l'animal ne monte pas, et pourtant l'expiation est acquise. Le jeûne produit exactement cette diminution de graisse et de sang dans le corps de celui qui jeûne.
Rav Chechet demande donc que ce qui a été retranché de son propre corps soit compté comme l'offrande qu'il ne peut plus apporter. La formule est passée dans la liturgie des jours de jeûne.
Rabbi Yo'hanan, lorsqu'il achevait le livre d'Iyov, disait ainsi : « La fin de l'homme est de mourir et la fin de la bête est la chehita (l'abattage), et tous se tiennent pour la mort. Heureux celui qui a grandi dans la Torah, dont la peine est dans la Torah, qui procure du contentement à son Créateur, qui a grandi avec un bon nom et qui a quitté le monde avec un bon nom.
Et c'est de lui que Chelomo a dit : un bon nom vaut mieux qu'une bonne huile, et le jour de la mort que le jour de la naissance. »
Rachi indique pourquoi cette formule était attachée à la fin du livre d'Iyov : Iyov s'en est allé avec un bon nom, et le verset qui clôt le livre le décrit « âgé et rassasié de jours ».
Le propos est construit sur un renversement du verset de Kohelet 7, 1. La mort n'est pas présentée comme un accident mais comme le terme commun de tout ce qui vit ; ce qui distingue les hommes entre eux est donc ce qui a rempli l'intervalle. D'où les quatre critères énoncés : avoir grandi dans la Torah, y avoir peiné, procurer du nahat roua'h (contentement) au Créateur, et conserver un bon nom du début jusqu'à la fin.
Rabbi Meir avait constamment à la bouche : « Étudie de tout ton cœur et de toute ton âme pour connaître Mes voies et pour veiller aux portes de Ma Torah. Garde Ma Torah dans ton cœur, et que Ma crainte soit devant tes yeux.
Garde ta bouche de toute faute, purifie-toi et sanctifie-toi de toute culpabilité et de toute transgression. Et Moi Je serai avec toi en tout lieu. »
L'expression margla befoumeh (« il avait cela comme une perle dans la bouche ») introduit, dans les segments qui suivent, une série de maximes que chaque maître répétait constamment. Rachi la rend simplement : cette parole lui était habituelle.
La maxime de Rabbi Meir est formulée comme une parole divine adressée à l'homme. Elle enchaîne quatre exigences — l'étude, la conservation intérieure, la crainte placée devant les yeux, la garde de la bouche et la purification — et se conclut par une contrepartie : la présence divine en tout lieu.
Les sages de Yavne avaient constamment à la bouche : « Je suis une créature et mon compagnon est une créature. Mon travail est à la ville et le sien est aux champs.
Je me lève tôt pour mon travail et il se lève tôt pour le sien. De même qu'il ne prétend pas exceller dans mon métier, ainsi je ne prétends pas exceller dans le sien.
Et si tu venais à dire : moi je fais beaucoup et lui fait peu — nous avons appris : celui qui fait beaucoup et celui qui fait peu sont égaux, pourvu qu'il dirige son cœur vers le Ciel. »
La maxime est une règle de mesure intérieure pour le talmid 'hakham. Elle pose d'abord une égalité de statut — l'un et l'autre sont des créatures — puis une différence de fonction, ville contre champ, et une symétrie de zèle : chacun se lève tôt pour son ouvrage.
Le verbe mitgader est rendu par Rachi au sens de prétendre s'élever dans le métier de l'autre. Rachi ajoute l'objection que le savant pourrait se faire : si l'homme des champs exerçait mon métier, il n'aurait pas le cœur assez libre pour étudier autant que moi. La réponse vient de la michna sur les sacrifices (Menahot, fin du traité) : la mesure de la récompense se prend à la kavana (l'intention dirigée vers le Ciel), et non à la quantité.
Abaye avait constamment à la bouche : que l'homme soit toujours rusé dans la crainte. « Une réponse douce détourne la fureur », et qu'il multiplie la paix avec ses frères, avec ses proches et avec tout homme, et même avec le non-Juif au marché, afin d'être aimé en haut, agréable en bas et bien reçu par les créatures.
Aroum beyira : Rachi rend « rusé » au sens actif et positif — user de toutes les ruses possibles au service de la crainte de son Créateur. Le mot n'a donc pas ici sa charge négative ; il désigne l'ingéniosité mise au service d'une fin droite.
La suite tire de cette règle une pratique concrète : la douceur de la réponse, d'après Michle 15, 1, et l'extension de la paix par cercles concentriques — frères, proches, tout homme, jusqu'au non-Juif rencontré au marché, c'est-à-dire quelqu'un avec qui l'on n'a aucun lien. Les trois conséquences énoncées vont du haut vers le bas : aimé en haut, agréable en bas, bien reçu par les créatures.
On a dit de Rabban Yo'hanan ben Zakai que jamais personne ne l'a devancé pour le salut, pas même un non-Juif au marché.
La guemara illustre la maxime précédente par une conduite. Le point porte sur l'antériorité : Rabban Yo'hanan ben Zakai saluait le premier, sans exception et sans distinction de personne.
Rava avait constamment à la bouche : la fin de la sagesse, c'est la techouva (le retour) et les bonnes actions, en sorte qu'un homme ne lise pas et n'étudie pas pour ensuite regimber contre son père, contre sa mère, contre son maître et contre celui qui lui est supérieur en sagesse et en nombre, ainsi qu'il est dit : « le commencement de la sagesse est la crainte de Hachem, une bonne intelligence pour tous ceux qui les accomplissent ». Il n'est pas dit « pour ceux qui accomplissent », mais « pour ceux qui les accomplissent » — pour ceux qui accomplissent lichma et non pour ceux qui accomplissent chelo lichma.
Et quiconque accomplit chelo lichma, mieux eût valu pour lui de n'avoir pas été créé.
La deracha porte sur le suffixe du mot leosseihem dans Tehilim 111, 10. Le verset aurait pu dire leossim, « pour ceux qui accomplissent » ; le suffixe pluriel renvoie à un objet, et Rava y lit une restriction : ceux qui accomplissent les choses elles-mêmes, donc pour elles-mêmes.
La conclusion est sévère, et elle heurte de front Pessahim 50b, où Rav Yehouda au nom de Rav encourage l'étude même chelo lichma. Rachi et les Tossefot résolvent la contradiction en distinguant deux motifs : ici, celui qui étudie lekanter (pour provoquer ses compagnons) ; là-bas, celui qui étudie pour être honoré. Rachi renvoie aussi au Yerouchalmi de notre chapitre.
Rav avait constamment à la bouche : le monde à venir n'est pas comme ce monde-ci. Dans le monde à venir il n'y a ni manger, ni boire, ni procréation, ni négoce, ni jalousie, ni haine, ni rivalité ; mais les justes sont assis, leurs couronnes sur leur tête, et ils jouissent du rayonnement de la Chekhina, ainsi qu'il est dit : « ils virent D.ieu et ils mangèrent et burent ».
La description procède par retranchements. Les trois premiers termes sont des besoins du corps, les quatre suivants des rapports entre les hommes : le négoce, la jalousie, la haine, la rivalité. Ce qui reste est un état de réception.
La preuve tirée de Chemot 24, 11 repose sur le rapprochement de deux propositions du même verset : ils virent, et ils mangèrent et burent. Rachi l'explicite — ils furent rassasiés du rayonnement de la Chekhina comme s'ils avaient mangé et bu. La vision tient donc lieu de nourriture.
Grande est la promesse que le Saint, béni soit-Il, a faite aux femmes plus qu'aux hommes, ainsi qu'il est dit : « femmes tranquilles, levez-vous, entendez ma voix ; filles confiantes, prêtez l'oreille à ma parole ».
La deracha se fonde sur les deux qualificatifs du verset d'Yechayahou 32, 9, comme l'explique Rachi : le prophète les appelle chaananot (tranquilles) et botehot (confiantes). Ces deux termes sont lus comme une promesse de tranquillité et d'assurance qui n'a pas d'équivalent adressé aux hommes.
Rav dit à Rabbi Hiya : par quoi les femmes méritent-elles ? Par le fait de conduire leurs enfants à la lecture à la synagogue, de faire étudier la michna à leurs maris à la maison d'étude, et d'attendre leurs maris jusqu'à ce qu'ils reviennent de la maison d'étude.
La question suppose acquise la promesse du segment précédent et interroge son fondement : quel mérite la fonde. La réponse de Rabbi Hiya énumère trois actes, tous tournés vers l'étude d'autrui.
Rachi précise deux réalités de l'époque. Les enfants apprenaient à lire devant leur maître à la synagogue, et le be rabbanan désigne la maison d'étude où l'on enseigne la michna et la guemara. Sur le troisième acte, Rachi ajoute une nuance : elles attendent leurs maris et leur donnent la permission d'aller étudier la Torah dans une autre ville.
Lorsque les sages prenaient congé de la maison de Rabbi Ami, et certains disent de la maison de Rabbi Hanina, ils lui disaient ainsi : « Que tu voies ton monde de ton vivant, que ta fin soit pour la vie du monde à venir et ton espérance pour les générations des générations. Que ton cœur médite l'intelligence, que ta bouche dise des sagesses et que ta langue murmure des chants.
Que tes paupières se dirigent droit devant toi, que tes yeux s'éclairent de la lumière de la Torah et que ton visage resplendisse comme la clarté du firmament. Que tes lèvres répandent la connaissance, que tes reins exultent de droiture, et que tes pas courent pour entendre les paroles de l'Ancien des jours. »
La bénédiction suit le corps de haut en bas : cœur, bouche, langue, paupières, yeux, visage, lèvres, reins, pas. À chaque organe est assignée une fonction d'étude ou de louange.
Rachi éclaire deux points. Maftéri rabbanan désigne le fait de prendre congé l'un de l'autre pour rentrer chez soi et dans son pays. Et yéicharou est rattaché à la racine de la droiture : que tu comprennes la Torah selon la halakha. L'expression finale, atik yomin, est reprise de Daniel 7.
Lorsque les sages prenaient congé de la maison de Rav Hisda, et certains disent de la maison de Rabbi Chmuel bar Nahmani, ils lui disaient ainsi : « Nos chefs sont chargés, etc. »
Le second congé tient en un seul verset, cité par ses deux premiers mots. Il s'agit de Tehilim 144, 14 : « nos chefs sont chargés, point de brèche et point de sortie et point de cri sur nos places ». Le verset entier est sous-entendu par le mot végomer (« et le reste »), et la guemara va aussitôt en discuter le sens.
« Nos chefs sont chargés » — Rav et Chemouel, et certains disent Rabbi Yo'hanan et Rabbi Elazar. L'un dit : « nos chefs » — dans la Torah, et « chargés » — de mitsvot.
Et l'autre dit : « nos chefs » — dans la Torah et dans les mitsvot, et « chargés » — de souffrances.
La mahloket porte sur la répartition des deux mots du verset. Le premier avis les distribue sur deux domaines distincts : la maîtrise dans l'étude d'une part, la charge des mitsvot d'autre part. Le second avis réunit Torah et mitsvot sous le premier mot et réserve le second aux yissourim (souffrances).
L'enjeu est le sens de la bénédiction adressée au maître. Selon le premier avis, on lui souhaite l'abondance de la pratique ; selon le second, on décrit sa condition réelle, où la grandeur en Torah s'accompagne d'épreuves.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).