Sougya : Le folio achève d'abord la série des prières personnelles des maîtres : la dernière, celle des Sages de Yavne, lit le verset des Psaumes « point de brèche, point de sortie, point de cri dans nos rues » comme une demande de préservation contre le disciple qui tourne mal. Vient ensuite un couple d'avis sur le verset d'Isaie « écoutez-Moi, cœurs endurcis, éloignés de la tsedaka » : selon l'une des lectures, les justes sont nourris de plein droit, et le monde entier vit de leur mérite, ce qu'illustre la bat kol du mont Horev sur Rabbi Hanina ben Dossa.
Rav Yehouda, Rav Yossef et Rav Achi donnent au même verset une lecture toute différente, tournée vers ceux qui voient la Tora de près et ne se convertissent pas. La Guemara revient alors à la michna du marié et découvre une double contradiction sur la youhara (l'ostentation religieuse), entre notre michna et celle du 9 av : Rabbi Yo'hanan intervertit les avis, Rav Chicha les concilie par un critère de visibilité publique.
Le chapitre se clôt par le hadran, et un nouveau chapitre s'ouvre : « Mi chéméto », celui dont le mort gît devant lui, exempt du Chema, de la prière, des tefilin et de tous les commandements ; avec le régime des porteurs du brancard, de la rangée de consolation, et la baraita sur le repas de l'onen.
« Point de brèche » — que notre groupe ne soit pas comme le groupe de David, dont est sorti Ahitofel. « Point de sortie » — que notre groupe ne soit pas comme le groupe de Chaoul, dont est sorti Doeg l'Edomite.
« Point de cri » — que notre groupe ne soit pas comme le groupe d'Elicha, dont est sorti Guehazi. « Dans nos rues » — que nous n'ayons ni fils ni disciple qui brûle son plat en public, comme Yéshou HaNotsri.
Le folio précédent a rapporté la prière que les Sages ajoutaient à la sortie de la maison d'étude de Yavne. Elle s'appuie sur le verset des Psaumes (144, 14) et lit chacun de ses mots comme la demande d'être préservé d'un type de disgrâce. Le mot-clé est siata (le groupe, l'entourage d'un maître) : la crainte porte sur ce qui sort d'un cercle d'étude, non sur ce qui l'attaque du dehors.
Chaque figure citée est un disciple ou un proche de grand homme qui a mal tourné : Ahitofel auprès de David, Doeg auprès de Chaoul, Guehazi auprès d'Elicha. L'expression mackdiah tavchilo (littéralement « il brûle son plat ») désigne celui qui gâte publiquement son enseignement et entraîne les autres.
« Écoutez-Moi, cœurs endurcis (abirei lev), vous qui êtes éloignés de la tsedaka » (Isaie 46, 12). Rav et Chmouel, et certains rapportent Rabbi Yo'hanan et Rabbi Elazar.
L'un dit : le monde entier est nourri par la tsedaka, et eux sont nourris par le bras. Et l'autre dit : le monde entier est nourri grâce à leur mérite, et eux, même par leur propre mérite, ils ne sont pas nourris.
Conformément à ce qu'a dit Rav Yehouda au nom de Rav.
Le verset d'Isaie s'adresse à des « cœurs endurcis éloignés de la tsedaka ». Les deux maîtres l'entendent des justes, ce qui suppose une double inversion de sens : abirei lev devient la force de cœur, et réhokim mi-tsedaka l'éloignement de la tsedaka de Hachem, c'est-à-dire du don gratuit.
Le mot tsedaka désigne ici le don que rien n'oblige : le monde reçoit sa subsistance sans y avoir droit. Le mot zeroa (le bras) désigne au contraire ce qui est pris de plein droit, en vertu d'un mérite acquis. Le premier avis honore donc les justes : ils touchent leur dû. Le second les place plus haut encore : le monde vit de leur mérite, tandis qu'eux-mêmes ne consomment rien du leur — ce qui appelle immédiatement l'exemple de Rabbi Hanina ben Dossa au segment suivant.
Car Rav Yehouda a dit au nom de Rav : chaque jour, une bat kol (voix venue d'en haut) sort du mont Horev et proclame : le monde entier est nourri grâce à Hanina mon fils, et Hanina mon fils se contente d'un kav de caroubes d'une veille de Chabbat à l'autre.
La bat kol fournit la preuve du second avis : le mérite d'un seul juste porte la subsistance de tous, et ce juste-là vit d'un kav de caroubes par semaine, la ration la plus pauvre qui soit. Le contraste entre ce qui passe par lui et ce qu'il prend pour lui est le cœur de l'enseignement.
Et cela est en désaccord avec Rav Yehouda. Car Rav Yehouda a dit : qui sont les « cœurs endurcis » (abirei lev) ?
Les sots de Gouvai. Rav Yossef a dit : la preuve en est qu'aucun converti n'est jamais sorti de leurs rangs.
Rav Yehouda revient au sens ordinaire du verset : les abirei lev sont des hommes au cœur dur, et le mot « éloignés de la tsedaka » les décrit. Il les identifie à une population précise de Babylonie. Rav Yossef propose un critère vérifiable : l'absence complète de guerim (convertis) issus de ce groupe est le signe d'une imperméabilité totale.
Rav Achi a dit : les gens de Mata Mehassia sont des « cœurs endurcis », eux qui voient l'honneur de la Tora deux fois par an, et dont pourtant aucun converti n'est sorti.
Rav Achi durcit encore le critère de Rav Yossef. À Mata Mehassia se tenaient deux fois l'an les grandes assemblées d'étude appelées kala, en Adar et en Eloul. Le voisinage immédiat d'un tel spectacle, sans le moindre effet, sert d'illustration à l'endurcissement du cœur.
« Le marié, s'il veut lire, etc. »
La Guemara reprend la michna laissée en suspens : le marié, la première nuit de ses noces, est exempt du Chema ; s'il veut néanmoins le lire, il le peut, et Rabban Chimon ben Gamliel le lui interdit. C'est ce dernier point qui va servir de point de départ.
Faut-il en conclure que Rabban Chimon ben Gamliel craint la youhara et que les Sages ne la craignent pas ? Or nous les avons entendus tenir l'inverse !
Car nous avons appris dans une michna : dans un lieu où l'on a coutume de travailler le 9 av, on travaille ; dans un lieu où l'on a coutume de ne pas travailler, on ne travaille pas. Et partout, les talmide hakhamim chomen.
Rabban Chimon ben Gamliel dit : que tout homme se conduise toujours comme un talmid 'hakham.
Le mot youhara désigne l'ostentation religieuse : se donner en public pour plus pieux ou plus savant qu'on ne l'est. Dans notre michna, Rabban Chimon ben Gamliel s'en soucie et interdit au marié de lire ; les Sages ne s'en soucient pas.
La michna de Pessahim (54b) présente exactement le rapport inverse : les Sages réservent le chômage du 9 av aux talmide hakhamim, ce qui suppose qu'un homme ordinaire qui chômerait ferait acte de youhara ; Rabban Chimon ben Gamliel, lui, invite chacun à s'y conduire en talmid 'hakham.
Il y a donc difficulté entre les Sages et les Sages, et difficulté entre Rabban Chimon ben Gamliel et Rabban Chimon ben Gamliel !
La Guemara formule la contradiction sous sa forme double, selon la tournure classique kachya X à-X : chacun des deux camps se contredit lui-même d'une michna à l'autre.
Rabbi Yo'hanan a dit : les positions sont interverties. Rav Chicha fils de Rav Idi a dit : en vérité, n'intervertis rien.
Les Sages avec les Sages, il n'y a pas de difficulté : pour le Chema, puisque tout le monde lit et que lui aussi lit, cela n'apparaît pas comme de la youhara. Ici, puisque tout le monde travaille et que lui ne travaille pas, cela apparaît comme de la youhara.
Deux solutions. Mouhlefet hachita : Rabbi Yo'hanan intervertit les attributions dans l'une des deux sources, ce qui exige une émendation du texte reçu.
Rav Chicha conserve les deux textes tels quels et introduit un critère : la youhara dépend de ce qui se voit. Le marié qui lit le Chema se fond dans une foule qui lit ; celui qui chôme le 9 av dans un lieu où l'on travaille se détache seul. Le même maître peut donc craindre la youhara dans un cas et non dans l'autre sans se contredire.
Rabban Chimon ben Gamliel avec Rabban Chimon ben Gamliel, il n'y a pas de difficulté : là-bas, la chose dépend de la concentration, et il est évident pour tous qu'il ne peut pas concentrer son esprit. Mais ici, celui qui le voit dit : c'est qu'il n'a pas de travail.
Sors et vois combien d'oisifs il y a au marché.
La seconde branche de la réponse applique le même critère à Rabban Chimon ben Gamliel. Pour le Chema, l'obstacle est la kavana (la concentration) : chacun sait qu'un marié en est incapable cette nuit-là, de sorte que lire malgré tout revient à se déclarer publiquement au-dessus de sa condition.
Pour le 9 av, l'observateur dispose d'une explication banale de l'oisiveté : le chômage passe inaperçu parmi les nombreux desœuvres du marché. Le geste demeure donc silencieux, et Rabban Chimon ben Gamliel peut le recommander à tous.
Hadran alakh, chapitre « Haya kore » (nous reviendrons vers toi).
Formule qui clôt le chapitre : elle exprime le vœu de revenir sur ce qui vient d'être étudié. Le chapitre Haya kore s'achève ici ; le chapitre suivant, Mi chéméto, s'ouvre au segment 11.
MICHNA. Celui dont le mort gît devant lui est exempt du Chema, de la prière et des tefilin, et de tous les commandements énoncés dans la Tora.
Ouverture du chapitre Mi chéméto. Celui dont un proche est décédé et n'est pas encore enterré porte le nom d'onen. Tant que le corps est devant lui, il est dispensé de tous les commandements positifs.
Rachi rattache cette exemption au principe déjà rencontré pour le marié : le tirda de mitsva (le trouble de l'esprit causé par une obligation en cours) dispense de ce qu'on ne peut accomplir avec l'attention requise. Les Tossefot y ajoutent la raison du Talmoud de Jérusalem, tirée du verset « tous les jours de ta vie » : les jours où l'on s'occupe des vivants.
Les porteurs du brancard, leurs remplaçants et les remplaçants de leurs remplaçants, ceux qui sont devant le brancard et ceux qui sont derrière le brancard : ceux qui sont devant le brancard et dont on a besoin sont exempts ; ceux qui sont derrière le brancard, même si on a besoin d'eux, sont tenus. Les uns et les autres sont exempts de la prière.
La michna organise le cortège. Le brancard, la mita, est porté par relais successifs, chacun voulant avoir part à la mitsva. Le partage se fait selon la position par rapport au brancard, qui indique si l'on a déjà porté ou non.
Le critère est l'office restant à accomplir : celui qui doit encore porter est exempt du Chema, celui qui a déjà porté y est tenu même si on lui redemande son concours. Pour la tefila, tous sont exempts ; Rachi en donne la raison, et signale que ses maîtres l'expliquaient autrement, par la possibilité de prier plus tard.
Ils ont enterré le mort et s'en sont revenus : s'ils peuvent commencer et achever avant d'arriver à la rangée, qu'ils commencent ; sinon, qu'ils ne commencent pas.
Au retour du cimetière, l'assistance forme la chourah, une rangée que l'endeuillé traverse pour recevoir les consolations. Le Chema doit être commencé seulement si le temps disponible permet de l'achever avant d'y arriver, pour ne pas l'interrompre.
Ceux qui se tiennent dans la rangée : les intérieurs sont exempts, les extérieurs sont tenus. Les femmes, les esclaves et les mineurs sont exempts du Chema et des tefilin, et sont tenus à la prière, à la mezouza et au Birkat hamazon.
La rangée se compose de plusieurs files. Ceux de la file intérieure, que l'endeuillé voit en passant, accomplissent effectivement la consolation et sont exempts ; ceux des files extérieures, présents par égard, restent tenus.
La michna conclut par une règle générale : le Chema et les tefilin sont des commandements positifs liés au temps, dont les femmes, les esclaves et les mineurs sont exempts ; la prière, la mezouza et le Birkat hamazon leur incombent.
GUEMARA. « Gît devant lui » — oui ; mais ce qui ne gît pas devant lui — non.
La Guemara traite le mot mouttal lefanav (gît devant lui) comme restrictif : la michna n'exempterait que celui qui a le corps sous les yeux. C'est cette lecture stricte qui va se heurter à la baraita du segment suivant.
Et l'on objecte : celui dont le mort gît devant lui mange dans une autre maison ; s'il n'a pas d'autre maison, il mange dans la maison de son compagnon ; s'il n'a pas la maison d'un compagnon, il fait une cloison et mange ; s'il n'a pas de quoi faire une cloison, il détourne son visage et mange. Il ne mange pas accoudé, il ne mange pas de viande et ne boit pas de vin, il ne bénit pas et ne fait pas le zimoun.
La baraita organise une cascade de solutions de repli pour soustraire le repas au regard du mort. Le motif est celui de loeg larach (se moquer du pauvre) : manger devant un mort revient à étaler devant lui ce dont il est privé.
L'objection est la suivante : la baraita parle d'un mort qui gît devant lui, et pourtant elle le fait manger dans une autre maison, où il n'est plus devant lui, tout en maintenant ses interdits. La lecture stricte du segment précédent se trouve donc mise en cause. Les termes ne bénit pas et ne fait pas le zimoun sont l'objet d'une discussion nourrie entre Rachi, qui y voit une dispense, et les Tossefot avec le Roch, qui y lisent une interdiction.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).