Sougya : Le folio ouvre sur la question laissée en suspens : les morts savent-ils ce que l'on dit d'eux ? Rabbi Yitshak enseigne que parler après le mort revient à parler après la pierre, et la guemara propose deux lectures de cette formule, puis l'éprouve par le fait rapporté par Rav Papa sur celui qui parla après Mar Chmouel.
La réponse déplace la question : le talmid 'hakham fait exception, car Hachem exige lui-même son honneur. De là, la guemara passe à l'honneur du maître et rapporte l'enseignement de Rabbi Yehochoua ben Levi : en vingt-quatre endroits le beit din met en nidouy pour l'honneur du maître, et tous se trouvent dans la michna.
Rabbi Elazar cherche et n'en trouve que trois — le mépris de la netilat yadayim, la parole après le lit des talmidei hakhamim, et l'arrogance envers le Ciel. La guemara propose deux autres cas, celui de Todos de Rome et celui du four de Akhnai, et les écarte l'un après l'autre ; le désaccord se résout par une différence de méthode : Rabbi Yehochoua ben Levi rapproche une chose d'une autre, Rabbi Elazar s'en tient à ce qui est dit.
Le folio revient enfin à la michna du chapitre : les porteurs de la civière et leurs remplaçants, ceux qui s'occupent du hesped selon que le mort est étendu devant eux ou non, la formule de tsidouk hadin que Abaye écarte au nom de la règle qui interdit d'ouvrir la bouche au satan, et la mesure du temps dont on dispose au retour du cimetière avant d'atteindre la rangée.
Et si tu venais à penser qu'ils ne savent pas, lorsqu'il le leur dit, qu'importe ? Alors quoi, diras-tu qu'ils savent ?
Pourquoi lui faut-il donc le leur dire ? — Pour qu'ils sachent gré à Moche.
La guemara achève la discussion ouverte plus haut sur ce que perçoivent les morts. L'enjeu est un dilemme : si les patriarches ne savent rien, l'annonce qu'on leur porte est inutile ; s'ils savent déjà, l'annonce est superflue. La réponse maintient qu'ils savent, et donne à l'annonce une autre fonction que l'information : elle sert à rattacher un mérite à Moche, pour qu'ils lui en sachent gré.
Rabbi Yitshak a dit : quiconque parle après le mort, c'est comme s'il parlait après la pierre. Certains disent : parce qu'ils ne savent pas ; et certains disent : parce qu'ils savent, mais que cela ne leur importe pas.
La formule de Rabbi Yitshak vise celui qui dit du mal d'un défunt. L'image de la pierre reste ambiguë, et la guemara enregistre les deux lectures possibles : ou bien la pierre ne perçoit rien, ou bien elle perçoit et demeure indifférente. Les deux lectures conduisent au même résultat pratique — la parole ne blesse pas son objet — mais elles reposent sur des conceptions opposées de l'état des morts.
Est-ce bien ainsi ? Or Rav Papa a dit : quelqu'un tint des propos après Mar Chmouel, et un roseau tomba du toit et lui fendit la boîte du cerveau !
La guemara éprouve la formule de Rabbi Yitshak par un fait. Si parler après le mort revient à parler après la pierre, la sanction immédiate qui frappa cet homme demeure inexplicable. L'argument suppose que le châtiment mesure la gravité de l'atteinte, et donc que le mort en a été atteint.
Le talmid 'hakham est différent, car le Saint béni soit-Il réclame son honneur.
La réponse dissocie deux questions. Le châtiment qui frappa cet homme ne renseigne pas sur ce que perçoit le défunt : il tient au statut du sage, dont l'honneur est réclamé par Hachem lui-même. La formule de Rabbi Yitshak reste donc valable pour le mort ordinaire, et les deux lectures qu'en donne la guemara tiennent toujours.
Rabbi Yehochoua ben Levi a dit : quiconque parle après le lit funèbre des talmidei hakhamim tombe dans le Guehinom, ainsi qu'il est dit : « Et ceux qui devient vers leurs voies tortueuses, Hachem les emmènera avec les artisans du mal ; paix sur Israël » (Tehilim 125,5). Même à l'heure où il y a paix sur Israël, « Hachem les emmènera avec les artisans du mal ».
Le verset se lit d'ordinaire en deux parties : les dévoyés sont emmenés, et la paix vient sur Israël. Rabbi Yehochoua ben Levi lit la fin du verset comme la condition de son début : même quand la paix règne sur Israël, ceux-là sont emmenés. La règle vise celui qui dénigre le sage après sa mort, au moment où l'intéressé ne peut plus répondre.
On a enseigné dans l'école de Rabbi Yichmael : si tu as vu un talmid 'hakham commettre une faute la nuit, ne le soupçonne pas le jour, peut-être a-t-il fait techouva. « Peut-être » te viendrait-il à l'esprit ?
Assurément il a fait techouva. Et ces paroles valent pour les choses qui touchent à son corps ; mais pour l'argent, jusqu'à ce qu'il rende à son propriétaire.
La guemara corrige le mot chema (peut-être) : la présomption qui protège le sage a valeur de certitude, et non de simple doute. La restriction qui suit trace la limite de cette présomption : elle porte sur les fautes qui n'engagent que lui, les devarim che-be-goufo. Dès qu'un tiers est lésé dans ses biens, la techouva reste incomplète tant que la restitution n'a pas eu lieu, et la présomption ne peut donc pas jouer.
Et Rabbi Yehochoua ben Levi a dit : en vingt-quatre endroits, le beit din met en nidouy pour l'honneur du maître, et nous les avons tous appris dans notre michna. Rabbi Elazar lui dit : où donc ?
Il lui répondit : quand tu chercheras, tu trouveras.
Le nidouy est la mise à l'écart prononcée par le tribunal. L'affirmation de Rabbi Yehochoua ben Levi porte deux exigences à la fois : le nombre de vingt-quatre, et le fait que tous ces cas se lisent dans la michna, à l'exclusion des baraitot. Sa réponse à Rabbi Elazar renvoie à la recherche plutôt qu'à une liste, ce qui annonce la difficulté de la suite.
Il sortit, examina, et en trouva trois : celui qui traite avec légèreté la netilat yadayim, celui qui parle après le lit funèbre des talmidei hakhamim, et celui qui enfle son cœur envers le Ciel.
Rabbi Elazar prend l'affirmation au pied de la lettre et cherche dans la michna les cas où le nidouy est expressément mentionné. Il en relève trois, que la guemara va documenter un par un. Le troisième, l'arrogance envers le Ciel, s'écarte déjà du cadre annoncé, puisqu'il touche à l'honneur du Ciel plutôt qu'à celui du maître.
« Celui qui parle après le lit funèbre des talmidei hakhamim », quel en est le cas ? Comme nous avons appris : lui disait — on ne fait boire ni la convertie ni l'affranchie.
Et les Sages disent : on leur fait boire. Ils lui dirent : il y eut le fait de Karkemit, servante affranchie à Jérusalem, et Chemaya et Avtalion lui firent boire !
Il leur répondit : c'est un simulacre (dougma) qu'ils lui ont fait boire. On le mit en nidouy, il mourut dans son nidouy, et le beit din lapida son cercueil.
La michna d'Edouyot rapporte une controverse sur les eaux amères de la sota : Akavia ben Mahalalel les refuse à la convertie et à l'affranchie, les Sages les leur appliquent. Devant le précédent de Chemaya et Avtalion, Akavia répond que ces deux maîtres, eux-mêmes issus de convertis, avaient administré un simulacre. La réponse vise deux sages déjà morts, ce qui fait de ce cas la source du nidouy pour parole après le lit funèbre.
« Et celui qui traite avec légèreté la netilat yadayim », quel en est le cas ? Comme nous avons appris : Rabbi Yehouda a dit — à D.ieu ne plaise qu'Akavia ben Mahalalel ait été mis en nidouy, car la azara ne se ferme sur aucun homme en Israël qui l'égale en sagesse, en pureté et en crainte de la faute.
Qui donc a-t-on mis en nidouy ? Elazar ben Hanokh, qui a jeté le doute sur la netilat yadayim.
Et lorsqu'il mourut, le beit din envoya et l'on posa une grande pierre sur son cercueil, pour t'enseigner que quiconque est mis en nidouy et meurt dans son nidouy, le beit din lapide son cercueil.
Rabbi Yehouda conteste le récit précédent. L'argument tient à la stature d'Akavia : lorsque la azara se remplissait au point qu'on en fermait les portes, lors de l'égorgement du pessa'h par groupes, nul parmi cette foule ne l'égalait. Le nidouy visait un autre homme, Elazar ben Hanokh, et pour un autre motif. La pierre posée sur le cercueil vaut lapidation symbolique de celui qui meurt sous le ban.
« Celui qui enfle son cœur envers le Ciel », quel en est le cas ? Comme nous avons appris : Chimon ben Chatah envoya dire à Honi HaMeaguel — tu mériterais d'être mis en nidouy, et si tu n'étais Honi, je décréterais sur toi le nidouy ; mais que puis-je faire, puisque tu te fais cajoler devant l'Omniprésent et qu'Il accomplit ta volonté, comme un fils qui se fait cajoler devant son père et dont le père accomplit la volonté.
Et de toi l'Écriture dit : « Que ton père et ta mère se réjouissent, et qu'exulte celle qui t'a enfanté » (Michle 23,25).
Honi avait tracé un cercle et refusé d'en sortir avant la pluie, puis avait renvoyé les premières pluies comme insuffisantes. Chimon ben Chatah y voit une mise en demeure du Ciel qui justifierait le nidouy. Le verbe mithate, que Rachi rattache à la racine de la faute, décrit l'aisance du fils qui importune son père sans crainte. Le nidouy reste sans effet à cause du rang de Honi et de l'exaucement dont il bénéficie.
Et n'y en a-t-il pas davantage ? Or il y a ce qu'enseigne Rav Yossef : Todos, l'homme de Rome, instaura pour les gens de Rome de leur faire manger des chevreaux mekoulassim les nuits de Pessa'h.
Chimon ben Chatah lui envoya dire : si tu n'étais Todos, je décréterais sur toi le nidouy, car tu fais manger à Israël des kodachim au-dehors.
Le chevreau mekoulas est rôti entier, pattes et entrailles suspendues autour de lui sur la broche, à l'image du korban pessa'h. Hors du Temple, cette manière de faire donne à penser que la bête à été consacrée, et celui qui la voit croit voir manger des kodachim en dehors du lieu prescrit. Le cas ressemble aux trois précédents, puisqu'il implique le mépris d'une interdiction rabbinique.
« Dans notre michna », avons-nous dit ; or ceci est une baraita.
Rabbi Yehochoua ben Levi avait posé deux conditions : vingt-quatre cas, et tous dans la michna. Le cas de Todos provient d'une baraita enseignée par Rav Yossef, ce qui suffit à l'écarter du compte sans rien retirer à sa valeur halakhique.
Et dans la michna, n'y en a-t-il pas ? Or il y a ce que nous avons appris : s'il l'a coupé en anneaux et a mis du sable entre chaque anneau, Rabbi Eliezer déclare pur et les Sages déclarent impur ; et c'est cela le four de Akhnai.
Un four de terre qui a contracté l'impureté doit être démoli pour la perdre. La question porte sur une démolition partielle : coupé en anneaux horizontaux puis réassemblé avec du sable entre les anneaux, le four est-il un objet nouveau ou le même objet réparé ? Rabbi Eliezer le tient pour un assemblage de fragments, donc tahor définitivement ; les Sages considèrent qu'il sert toujours de four et reste tame.
Que signifie « akhnai » ? Rav Yehouda a dit au nom de Chmouel : cela enseigne qu'ils l'entourèrent de halakhot comme ce serpent, et le déclarèrent impur.
Le nom du four ne vient pas de sa forme annelée mais du déroulement de la discussion : les Sages cernèrent Rabbi Eliezer d'arguments successifs jusqu'à emporter la décision. Le mot akhna désigne le serpent qui s'enroule autour de sa proie.
Et il a été enseigné : ce jour-là, ils apportèrent toutes les taharot que Rabbi Eliezer avait déclarées pures et les brûlèrent devant lui, et à la fin ils le « bénirent ».
Le verbe berakh s'emploie ici par euphémisme pour dire le nidouy. Le récit complet figure dans Bava Metsia 59b. La guemara le rapporte comme un quatrième candidat au compte des vingt-quatre.
Même ainsi, le nidouy, nous ne l'avons pas appris dans la michna. Alors, ces vingt-quatre endroits, où les trouves-tu ?
Rabbi Yehochoua ben Levi rapproche une chose d'une autre, et Rabbi Elazar ne rapproche pas une chose d'une autre.
La michna de Kelim rapporte la controverse sur le four sans mentionner le nidouy, qui n'est enseigné que dans la baraita. La guemara conclut sur une différence de méthode : medame milta le-milta désigne la lecture qui infère le nidouy partout où la michna laisse voir une opposition violente ou une parole dure adressée à un plus grand. Rabbi Elazar s'en tient aux cas où le nidouy est nommé, et n'en trouve donc que trois.
« Les porteurs de la civière et leurs remplaçants. » Nos maîtres ont enseigné : on ne sort pas le mort à proximité de la lecture du Chema ; et s'ils ont commencé, ils n'interrompent pas. Est-ce bien ainsi ?
Or Rav Yossef, on l'a sorti à proximité de la lecture du Chema ! — Un homme important est un cas à part.
La guemara revient à la michna du chapitre. La règle protège la lecture du Chema : engager un convoi juste avant l'heure ferait manquer la lecture à tous ceux que la civière occupe. L'exception de l'adam hachouv tient à la foule qui vient l'accompagner : on ne repousse pas sa sortie, car l'honneur du sage l'emporte ici.
« Ceux qui sont devant la civière et ceux qui sont derrière la civière. » Nos maîtres ont enseigné : ceux qui s'occupent du hesped, lorsque le mort est étendu devant eux, se retirent un par un et lisent. Si le mort n'est pas étendu devant eux, eux s'assoient et lisent, et lui reste assis en silence ; eux se tiennent debout et prient, et lui se tient debout et justifie sur lui le jugement, en disant : « Maître des mondes, j'ai beaucoup fauté devant Toi, et Tu n'as pas exigé de moi un seul sur mille ; qu'il soit Ta volonté, Hachem notre D.ieu, de refermer nos brèches et les brèches de tout Ton peuple, la maison d'Israël, avec miséricorde. »
La distinction entre le mort présent et le mort absent commande tout le passage : devant le défunt joue le principe de loeg larash, qui interdit d'accomplir sous ses yeux ce qu'il ne peut plus accomplir ; on s'écarte donc pour lire. Hors de sa présence, la lecture se fait sur place, mais l'endeuillé en reste exempt : il se tait pendant le Chema et, pendant la tefila, prononce le tsidouk hadin, la reconnaissance de la justice du jugement.
Abaye a dit : il ne convient pas qu'un homme parle ainsi, car Rabbi Chimon ben Lakich a dit, et de même on a enseigné au nom de Rabbi Yossi : jamais un homme n'ouvre sa bouche au satan.
La formule du tsidouk hadin comporte les mots « Tu n'as pas exigé de moi un seul sur mille ». Abaye les écarte : ainsi formulée, la phrase souligne qu'une dette reste ouverte et invite le recouvrement. La règle générale s'énonce al yiftah adam piv la-satan — que l'homme n'ouvre pas sa bouche au satan, autrement dit qu'il se garde d'évoquer lui-même le malheur.
Et Rav Yossef a dit : quel en est le verset ? Il est dit « Peu s'en est fallu que nous fussions comme Sedom » (Yechayahou 1,9) ; que leur répondit le prophète ?
« Écoutez la parole de Hachem, chefs de Sedom » (Yechayahou 1,10).
Rav Yossef fournit l'appui scripturaire de la règle. Le peuple emploie Sedom comme une comparaison atténuée ; le prophète reprend le mot et en fait leur titre. La séquence des deux versets sert de démonstration : la parole prononcée a fourni la matière de la sentence.
« Ils ont enterré le mort et sont revenus, etc. » S'ils peuvent commencer et achever tout [le Chema], oui ; mais un seul chapitre ou un seul verset, non. Et l'on objecte : « Ils ont enterré le mort et sont revenus : s'ils peuvent commencer et achever même un seul chapitre ou un seul verset [ils commencent] ! »
La michna parle de commencer et d'achever avant d'atteindre la chourah, la rangée que forment les consolateurs. La guemara en tire d'abord une lecture stricte : il faut le temps de la lecture entière. La baraita se contente d'un chapitre ou d'un verset, d'où la contradiction.
C'est aussi ce qu'a dit [le tana de la michna] : s'ils peuvent commencer et achever même un seul chapitre ou même un seul verset avant d'atteindre la rangée, qu'ils commencent ; et sinon, qu'ils ne commencent pas.
La guemara résout la contradiction en relisant la michna à la lumière de la baraita : le mot « achever » porte sur l'unité que l'on entreprend, et non sur la lecture entière. Un chapitre ou un verset suffit donc, pourvu qu'on ait le temps de le mener à son terme avant d'atteindre la rangée.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).