Sougya : Le folio achève le récit de la déposition de Rabban Gamliel. Rabbi Elazar ben Azaria hésite, sa femme le met en garde, et un miracle lui blanchit dix-huit rangées de cheveux le jour même de ses dix-huit ans.
Le changement de nassi entraîne un changement de politique : on renvoie le gardien de la porte et tout élève peut entrer, là où Rabban Gamliel exigeait que l'intérieur de l'élève corresponde à son extérieur. Des centaines de bancs sont ajoutés ; Rabban Gamliel s'en inquiète et voit en songe des jarres blanches pleines de cendre.
La guemara prouve ensuite que Rabban Gamliel n'a pas boudé la maison d'étude, par l'affaire de Yehouda le converti ammonite où il débat avec Rabbi Yehochoua sur la portée du mélange des nations opéré par Sanhérib. Suit la réconciliation chez Rabbi Yehochoua, le refus des sages de rendre la charge, puis l'arrangement final : trois semaines pour Rabban Gamliel, une pour Rabbi Elazar ben Azaria.
La dernière partie revient à la michna : la prière de moussaf peut se dire toute la journée, mais celui qui tarde est appelé négligent ; on y règle l'ordre entre minha et moussaf, et l'on rapporte les versets qui menacent celui qui laisse passer l'heure de la prière.
« Peut-être te destituera-t-on. » Il lui dit : que l'on se serve un jour d'une coupe de prix, et qu'elle se brise le lendemain. Elle lui dit : tu n'as pas de cheveux blancs.
Ce jour-là il avait dix-huit ans ; un miracle se produisit pour lui et dix-huit rangées de cheveux lui blanchirent. C'est ce que veut dire Rabbi Elazar ben Azaria lorsqu'il déclare : « me voici comme un homme de soixante-dix ans », et non « un homme de soixante-dix ans ».
Le folio s'ouvre au milieu du dialogue entre Rabbi Elazar ben Azaria et sa femme. Elle lui oppose deux objections : le poste est instable, et il est trop jeune. Il répond par un proverbe populaire : mieux vaut se servir un jour d'une coupe précieuse, quitte à la voir se briser. La réponse est ainsi faite qu'on l'a rapportée dans les termes mêmes du marché.
Le second obstacle est levé par un miracle : dix-huit rangées de cheveux blanchissent. La guemara y trouve la clef d'une formule connue de la haggada de Pessa'h : Rabbi Elazar ben Azaria dit « comme un homme de soixante-dix ans », et non qu'il l'est. Il paraissait vieux sans l'être.
On a enseigné : ce jour-là, on écarta le gardien de la porte et l'autorisation fut donnée aux élèves d'entrer. Car Rabban Gamliel proclamait : tout élève dont l'intérieur ne correspond pas à son extérieur n'entrera pas à la maison d'étude.
Le changement de nassi produit aussitôt un changement de politique. Rabban Gamliel filtrait l'entrée de la maison d'étude par un critère moral : tokho ke-varo, l'intérieur conforme à l'extérieur, c'est-à-dire l'élève dont les intentions valent la conduite affichée. Le gardien de la porte était l'instrument de ce filtre.
Le nouveau régime pose l'inverse : qui veut étudier entre. Le débat de fond, que le Ben Ich Haï développe, porte sur « mi-tokh che-lo li-chma ba li-chma », l'idée que l'étude intéressée conduit à l'étude désintéressée.
Ce jour-là, on ajouta quantité de bancs. Rabbi Yo'hanan a dit : Abba Yossef ben Dostai et les sages divergent sur ce point.
L'un dit : on ajouta quatre cents bancs. Et l'autre dit : sept cents bancs.
Rabban Gamliel en fut abattu ; il dit : peut-être, à D.ieu ne plaise, ai-je empêché la Tora d'atteindre Israël. On lui montra en songe des jarres blanches remplies de cendre.
Il n'en est rien : c'est pour apaiser son esprit qu'on les lui montra.
L'ouverture de la porte se mesure en bancs : quatre cents ou sept cents ajoutés en un jour. Le chiffre sert à dire l'ampleur de ce que le filtre retenait.
Rabban Gamliel en tire une inquiétude : avoir retenu la Tora loin d'Israël. Le songe des jarres blanches pleines de cendre reprend exactement son critère — beau dehors, intérieur sans valeur — mais la guemara précise elle-même que ce songe fut donné pour l'apaiser, non pour trancher.
On a enseigné : le traité Edouyot fut enseigné ce jour-là. Et partout où l'on dit « ce jour-là », c'est de ce jour qu'il s'agit.
Il n'y eut aucune halakha restée en suspens à la maison d'étude qu'ils n'aient élucidée. Et même Rabban Gamliel ne se retint pas de la maison d'étude, fût-ce une seule heure.
Le jour de la déposition devient une date de référence dans la michna : « bo ba-yom », ce jour-là, y renvoie toujours. Le traité Edouyot, recueil de témoignages sur des traditions halakhiques, fut mis en forme à cette occasion.
La dernière phrase prépare la suite : si Rabban Gamliel n'a pas quitté la maison d'étude, on doit pouvoir le montrer par un cas où il intervient. C'est l'affaire du converti ammonite qui vient.
Comme nous l'avons appris : ce jour-là, Yehouda le converti ammonite se présenta devant eux à la maison d'étude. Il leur dit : quel est mon statut pour entrer dans la communauté ?
« Entrer dans la communauté » (lavo ba-kahal) veut dire épouser une fille d'Israël. La Tora exclut l'Ammonite et le Moabite de ce droit, même après conversion. Yehouda est déjà converti ; la question porte sur le mariage.
Rabban Gamliel lui dit : il t'est interdit d'entrer dans la communauté. Rabbi Yehochoua lui dit : il t'est permis d'entrer dans la communauté.
Rabban Gamliel lui dit : n'a-t-il pas déjà été dit « un Ammonite et un Moabite n'entreront pas dans la communauté de ה' » ? Rabbi Yehochoua lui dit : Ammon et Moav habitent-ils donc à leur place ?
Sanhérib roi d'Achour est déjà monté et a brouillé toutes les nations, ainsi qu'il est dit : « j'ai supprimé les frontières des peuples, j'ai pillé leurs réserves, et j'ai fait descendre comme un puissant ceux qui siégeaient ». Et tout ce qui se détache se détache de la majorité.
Rabbi Yehochoua ne conteste pas le verset ; il conteste que l'on puisse encore identifier un Ammonite. Les déportations de Sanhérib ont mélangé les populations, de sorte que les habitants actuels d'Ammon ne sont plus les Ammonites de la Tora.
Reste que ce converti pourrait, en fait, être un vrai Ammonite. On applique alors la règle des mélanges : « kol de-parich me-rouba parich », ce qui se détache d'un ensemble est réputé venir de la majorité. La majorité des nations est autorisée au mariage.
Rabban Gamliel lui dit : n'a-t-il pas déjà été dit « et après cela je ramènerai les captifs des fils d'Ammon, dit ה' » ? Or ils sont déjà revenus !
L'objection est fine : si la prophétie du retour d'Ammon s'est accomplie, alors les Ammonites d'aujourd'hui sont bien redevenus les Ammonites d'origine, et le mélange de Sanhérib ne les couvre plus.
Rabbi Yehochoua lui dit : n'a-t-il pas déjà été dit « et je ramènerai les captifs de mon peuple Israël » ? Et ils ne sont pas encore revenus.
Aussitôt on lui permit d'entrer dans la communauté.
La réponse retourne l'argument par un parallèle : la même forme de promesse est faite à Israël, et elle n'est pas accomplie. On ne peut donc pas déduire d'une prophétie qu'un fait s'est produit. En halakha, on ne statue que sur ce qui est établi.
La décision est immédiate, et elle sert la démonstration de la guemara : Rabban Gamliel était bien présent et discutait.
Rabban Gamliel dit : puisqu'il en est ainsi, j'irai apaiser Rabbi Yehochoua. Lorsqu'il parvint à sa maison, il vit que les murs de sa maison étaient noircis.
Il lui dit : d'après les murs de ta maison, on reconnaît que tu es charbonnier. Il lui dit : malheur à la génération dont tu es le dirigeant, car tu ne connais pas la peine des sages, de quoi ils vivent et de quoi ils se nourrissent.
La scène est un renversement. Rabban Gamliel découvre en arrivant que le sage qu'il a humilié publiquement vit du charbon, métier noir et pauvre. Sa remarque sur les murs est prise comme un aveu d'ignorance.
La réponse de Rabbi Yehochoua vise la fonction, non l'homme : un dirigeant qui ne sait pas de quoi vivent les sages de sa génération ne les dirige pas réellement.
Il lui dit : je me suis humilié devant toi, pardonne-moi. Il ne lui prêta pas attention.
« Fais-le pour l'honneur de mon père. » Il fut apaisé.
La demande de pardon personnelle échoue ; c'est l'invocation de l'honneur du père, Rabban Chimon ben Gamliel, qui emporte le pardon. Le motif retenu déborde la personne de celui qui demande.
Ils dirent : qui ira le dire aux sages ? Un certain foulon leur dit : moi j'irai.
Rabbi Yehochoua envoya dire à la maison d'étude : que celui qui porte l'uniforme continue de porter l'uniforme ; et celui qui ne porte pas l'uniforme dira-t-il à celui qui le porte : ôte ton uniforme et je le porterai ?! Rabbi Akiva dit aux sages : verrouillez les portes, que les serviteurs de Rabban Gamliel ne viennent pas importuner les sages.
L'image du foulon qui porte le message est reprise dans la parabole : le vêtement de fonction. Celui qui n'a pas la charge n'a pas à la réclamer à celui qui la détient.
Les sages n'y voient qu'une manœuvre de Rabban Gamliel et refusent : Rabbi Akiva fait même fermer les portes. La démarche de réconciliation échoue tant qu'elle passe par un intermédiaire.
Rabbi Yehochoua dit : il vaut mieux que je me lève et que j'aille moi-même vers eux. Il vint et frappa à la porte.
Il leur dit : que celui qui asperge, fils de celui qui asperge, asperge ; et que celui qui n'asperge pas et n'est pas fils de celui qui asperge dise à celui qui asperge, fils de celui qui asperge : tes eaux sont eaux de grotte et ta cendre est cendre de foyer ?! Rabbi Akiva lui dit : Rabbi Yehochoua, es-tu apaisé ?
Nous n'avons agi que pour ton honneur. Demain, toi et moi, nous nous rendrons de bon matin à sa porte.
La seconde parabole change de registre : au lieu du vêtement, le service du parah adouma et des eaux lustrales, où la qualification se transmet de père en fils. Rabban Gamliel a le titre par lui-même et par ses pères ; celui qui n'a ni l'un ni l'autre ne peut pas disqualifier son service.
Cette fois le message est reçu, parce que c'est Rabbi Yehochoua en personne qui le porte. Rabbi Akiva pose alors la seule question qui compte : l'offense est-elle réparée.
Ils dirent : comment faire ? Le destituer — nous avons reçu qu'on monte en sainteté et qu'on ne descend pas.
Que l'un enseigne une semaine et l'autre une semaine — on en viendra à la jalousie. Plutôt : que Rabban Gamliel enseigne trois semaines et Rabbi Elazar ben Azaria une semaine.
C'est ce que voulait dire le maître : « la semaine de qui était-ce ? C'était la semaine de Rabbi Elazar ben Azaria. » Et cet élève-là, c'était Rabbi Chimon ben Yohai.
Trois solutions sont examinées. Destituer Rabbi Elazar ben Azaria se heurte au principe maalin ba-kodech ve-ein moridin : on élève en sainteté, on ne fait pas descendre. L'alternance stricte créerait une rivalité.
Le partage trois contre un donne la préséance sans supprimer la charge du second. Le détail sert aussi à expliquer une phrase du traité Haguiga : quand on demande « la semaine de qui était-ce », c'est de ce roulement qu'il s'agit.
« Et celle de moussaf, toute la journée. » Rabbi Yo'hanan a dit : et il est appelé « négligent ».
La michna donne à moussaf toute la journée. Rabbi Yo'hanan y ajoute une réserve morale : le temps reste valable, mais celui qui l'étire jusqu'au bout est un pochea, un négligent. Le retard n'invalide pas la prière, il qualifie celui qui prie.
Tossefot confronte cette latitude au sacrifice de moussaf lui-même, dont l'horaire au Temple était fixé. La réponse distingue les jours : le passage cité vise le chabbat.
Nos maîtres ont enseigné : s'il avait devant lui deux prières, l'une de minha et l'autre de moussaf, il prie celle de minha puis prie celle de moussaf, car celle-ci est fréquente et celle-là n'est pas fréquente. Rabbi Yehouda dit : il prie celle de moussaf puis prie celle de minha, car celle-ci est un commandement qui va passer et celle-là un commandement qui ne passe pas.
Rabbi Yo'hanan a dit : la halakha est qu'il prie celle de minha puis prie celle de moussaf.
Deux principes de priorité s'opposent. Les sages appliquent tadir ve-cheeino tadir, tadir kodem : de deux obligations, la plus fréquente passe d'abord, et minha est quotidienne. Rabbi Yehouda applique mitsva ovérèt : ce qui va expirer passe d'abord, et pour lui moussaf s'arrête à la septième heure.
Rabbi Yo'hanan tranche comme les sages. Rachi ajoute la raison pratique : en disant minha dès l'ouverture de son temps, on évite d'être négligent sur elle aussi.
Rabbi Zera, lorsqu'il était épuisé par son étude, allait s'asseoir à la porte de la maison de Rabbi Natan bar Tovi. Il disait : quand les sages passeront, je me lèverai devant eux et je recevrai un salaire.
Rabbi Natan bar Tovi sortit et vint ; il lui dit : qui a énoncé une halakha à la maison d'étude ? Il lui dit : ainsi a dit Rabbi Yo'hanan, la halakha n'est pas comme Rabbi Yehouda qui dit qu'on prie celle de moussaf puis celle de minha.
Le récit illustre une pratique : Rabbi Zera, trop fatigué pour étudier, se place là où il pourra accomplir la mitsva de se lever devant les sages. Le mot « agra », salaire, soulève une difficulté classique, que le Ben Ich Haï traite.
L'échange qui suit rapporte la position de Rabbi Yo'hanan sous forme négative : la halakha n'est pas comme Rabbi Yehouda.
Il lui dit : Rabbi Yo'hanan l'a-t-il dit lui-même ? Il lui dit : oui.
Il l'apprit de lui quarante fois. Il lui dit : est-elle unique pour toi, ou nouvelle pour toi ?
Il lui dit : elle m'est nouvelle, parce que j'avais un doute à propos de Rabbi Yehochoua ben Levi.
La répétition quarante fois est le procédé ordinaire de fixation d'une tradition orale. La question qui suit joue sur deux mots proches : hada, unique, et hadeta, nouvelle. Rabbi Zera répond que la nouveauté tient à l'attribution : il hésitait entre Rabbi Yo'hanan et Rabbi Yehochoua ben Levi.
Rabbi Yehochoua ben Levi a dit : quiconque prie la prière de moussaf après la septième heure, selon Rabbi Yehouda, c'est de lui que le verset dit : « ceux qui sont éloignés de la fête, je les ai rassemblés hors de toi ». D'où tirer que ce mot nougéi a le sens de brisure ?
De la traduction de Rav Yossef : une brisure vient sur les ennemis de la maison d'Israël, parce qu'ils ont retardé les temps des fêtes à Jérusalem.
Le verset de Tsefania est lu comme une menace visant le retard. Le mot rare nougéi reçoit ici, par le targoum de Rav Yossef, le sens de brisure, et la cause du châtiment est le retard des temps fixés.
Tossefot verrouille la lecture : les fêtes de pèlerinage n'ont pas de rattrapage, on ne peut donc pas parler à leur propos de retard. Le verset porte donc bien sur la prière.
Rabbi Elazar a dit : quiconque prie la prière de chaharit après la quatrième heure, selon Rabbi Yehouda, c'est de lui que le verset dit : « ceux qui sont éloignés de la fête, je les ai rassemblés hors de toi ». D'où tirer que ce mot nougéi a le sens de peine ?
De ce qui est écrit : « mon âme s'écoule de chagrin ». Rav Nahman bar Yitshak dit : de ce verset-ci : « ses jeunes filles sont affligées et elle-même est dans l'amertume ».
Le même verset est applique une seconde fois, cette fois au retard de chaharit au-delà de la quatrième heure. La différence tient au sens donné à nougéi : brisure pour Rabbi Yehochoua ben Levi, peine pour Rabbi Elazar.
Deux appuis sont fournis pour ce second sens, l'un tiré des Tehilim, l'autre d'Eikha. La gravité de la sanction suit ainsi le sens retenu du mot.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).