Sougya : Le folio s'ouvre sur un échange entre Abaye et Rav Avya, destiné à apaiser Rav Yossef dont Rav Avya avait manqué le cours du chabbat : peut-on goûter quelque chose avant moussaf, et peut-on prier seul avant la communauté ? La guemara conclut que la halakha ne suit ni Rav Houna ni Rabbi Yehochoua ben Levi sur ces interdits de goûter.
Vient ensuite la michna de Rabbi Nehounia ben Hakana, qui priait à l'entrée et à la sortie de la maison d'étude, puis deux récits de maladie : les quatre consignes de Rabbi Eliezer à ses disciples, et les larmes de Rabban Yo'hanan ben Zakkai devant le jugement d'en haut. La seconde michna ouvre le grand débat sur la amida quotidienne : dix-huit bénédictions pour Rabban Gamliel, un abrégé pour Rabbi Yehochoua, l'un ou l'autre selon la fluidité de la prière pour Rabbi Akiva ; s'y ajoutent la prière courte en lieu de danger et l'orientation vers le Temple.
La guemara demande enfin à quoi répondent les dix-huit bénédictions, jusqu'où s'incliner, et raconte l'institution à Yavne de la dix-neuvième, la birkat haminim, par Chmouel HaKatan.
Rav Avya était souffrant et ne vint pas au cours public (pirka) de Rav Yossef. Le lendemain, quand il vint, Abaye voulut apaiser l'esprit de Rav Yossef.
Il lui dit : pour quelle raison le maître n'est-il pas venu au cours ? Il lui répondit : parce que mon cœur était faible et que je ne le pouvais pas.
Il lui dit : pourquoi n'as-tu pas goûté quelque chose avant de venir ? Il lui répondit : le maître ne tient-il pas cet enseignement de Rav Houna ?
Car Rav Houna a dit : il est interdit à un homme de goûter quoi que ce soit avant d'avoir prié la prière de moussaf ! Il lui dit : le maître aurait dû prier la prière de moussaf seul (be-yahid), goûter quelque chose et venir.
Il lui répondit : et le maître ne tient-il pas ce qu'a dit Rabbi Yo'hanan : il est interdit à un homme de faire précéder sa prière à celle de la communauté ? Il lui dit : n'a-t-on pas enseigné à ce sujet, Rabbi Abba a dit : c'est en présence de la communauté qu'on l'a enseigné.
Rav Avya, malade, a manqué le cours du chabbat de Rav Yossef, chef de l'académie. Une absence peut passer pour du mépris envers le maître : Abaye conduit alors un interrogatoire dont le vrai destinataire est Rav Yossef, pour que celui-ci entende que l'absence tenait à une contrainte halakhique et non à un dédain.
La chaîne est serrée. Abaye propose deux issues : manger avant le cours, puis prier moussaf seul avant de manger. Rav Avya oppose à chacune un interdit : celui de Rav Houna (goûter avant moussaf) et celui de Rabbi Yo'hanan (devancer la prière de la communauté). Abaye lève le second par la précision de Rabbi Abba : l'interdit de devancer ne vaut que pour celui qui se trouve déjà avec la communauté.
Et la halakha ne suit ni Rav Houna ni Rabbi Yehochoua ben Levi. Ni Rav Houna : ce que nous venons de dire.
Ni Rabbi Yehochoua ben Levi : car Rabbi Yehochoua ben Levi a dit : dès que le temps de la prière de minha est arrivé, il est interdit à un homme de goûter quoi que ce soit avant d'avoir prié la prière de minha.
La guemara referme les deux interdits de goûter cités plus haut. Celui de Rav Houna avant moussaf tombe, et celui de Rabbi Yehochoua ben Levi avant minha tombe également. Reste la règle plus mesurée admise ailleurs : on ne commence pas un repas important une fois l'heure venue, sans que le moindre goût soit interdit.
Tossefot tire la conséquence de la position de Rabbi Yehochoua ben Levi : si le simple goût est déjà interdit, celui qui mangeait devrait interrompre son repas, ce que la halakha ne retient pas.
MICHNA. Rabbi Nehounia ben Hakana priait une courte prière à son entrée dans la maison d'étude et à sa sortie.
Ils lui dirent : quelle place y a-t-il pour cette prière ? Il leur dit : à mon entrée, je prie qu'aucun accident (takala) ne survienne par moi ; et à ma sortie, je rends grâce pour ma part.
La michna quitte les horaires pour la conduite intérieure du sage. Rabbi Nehounia ben Hakana encadre son étude de deux paroles brèves. Ses interlocuteurs s'étonnent : la maison d'étude ne présente aucun danger physique qui appellerait une prière de passage.
Sa réponse déplace le risque : le péril de la maison d'étude est la takala, l'erreur de décision qui, une fois enseignée, agit dans la pratique de tous. La prière de sortie change de registre : elle devient hodaa, reconnaissance de la part reçue.
GUEMARA. Nos maîtres ont enseigné : à son entrée, que dit-il ?
« Que ce soit Ta volonté, ה' mon D.ieu, qu'aucun accident ne survienne par moi, que je ne trébuche pas sur un point de halakha, que mes collègues se réjouissent à mon sujet, que je ne déclare pas pur ce qui est impur ni impur ce qui est pur ; que mes collègues ne trébuchent pas non plus sur un point de halakha, et que je me réjouisse à leur sujet. »
La baraita donne le texte complet de la prière d'entrée. Elle se plie en deux volets symétriques : ce que le sage demande pour lui-même, et ce qu'il demande pour ses haverim, ses collègues d'étude. Le second volet fait la difficulté de la prière : l'erreur d'un collègue pourrait servir la réputation de celui qui l'a corrigé.
Rachi rend la demande explicite : se réjouir de la chute d'un collègue ajouterait au premier mal un second, puisque le sage serait alors cause de leur faute à eux.
À sa sortie, que dit-il ? « Je Te rends grâce, ה' mon D.ieu, d'avoir placé ma part parmi ceux qui siègent à la maison d'étude, et de ne pas avoir placé ma part parmi ceux qui siègent aux coins des rues.
Car je me lève tôt et ils se lèvent tôt : je me lève tôt pour des paroles de Torah, et ils se lèvent tôt pour des choses vaines. Je peine et ils peinent : je peine et je reçois un salaire, et ils peinent sans recevoir de salaire.
Je cours et ils courent : je cours vers la vie du monde à venir, et ils courent vers le puits de la fosse. »
La prière de sortie procède par trois couples : se lever tôt, peiner, courir. Le geste extérieur est identique dans les deux camps ; seule la direction diffère. La formule ne reproche rien aux autres, elle mesure une part reçue.
Nos maîtres ont enseigné : lorsque Rabbi Eliezer tomba malade, ses disciples entrèrent le visiter. Ils lui dirent : notre maître, enseigne-nous les voies de la vie, afin que par elles nous méritions la vie du monde à venir.
Il leur dit : soyez attentifs à l'honneur de vos collègues ; retenez vos enfants du higayon ; installez-les entre les genoux des sages ; et lorsque vous priez, sachez devant Qui vous vous tenez. Par cela vous mériterez la vie du monde à venir.
Quatre consignes, tenues pour les voies de la vie : l'honneur des collègues, la retenue des enfants à l'égard du higayon, leur présence auprès des sages, et la conscience de Celui devant Qui l'on prie. Rachi donne deux lectures du mot higayon : un excès d'étude du verset seul, ou le bavardage enfantin.
Le dernier point commande les autres : la prière se définit ici par la kavana, la conscience de la présence devant laquelle on se tient.
Et lorsque Rabban Yo'hanan ben Zakkai tomba malade, ses disciples entrèrent le visiter. Dès qu'il les vit, il se mit à pleurer.
Ses disciples lui dirent : « lampe d'Israël, colonne de droite, marteau puissant », pour quelle raison pleures-tu ?
Il leur dit : si l'on me conduisait devant un roi de chair et de sang, qui est ici aujourd'hui et demain au tombeau ; dont la colère, s'il se met en colère contre moi, n'est pas une colère éternelle ; dont l'emprisonnement, s'il m'emprisonne, n'est pas un emprisonnement éternel ; dont la mise à mort, s'il me met à mort, n'est pas une mort éternelle ; et que je peux apaiser par des paroles et corrompre par de l'argent — même ainsi je pleurerais. Et maintenant que l'on me conduit devant le Roi des rois des rois, le Saint béni soit-Il, qui est vivant et subsistant pour l'éternité et les siècles des siècles ; qui, s'Il se met en colère contre moi, Sa colère est une colère éternelle ; s'Il m'emprisonne, Son emprisonnement est un emprisonnement éternel ; s'Il me met à mort, Sa mort est une mort éternelle ; et que je ne peux ni apaiser par des paroles ni corrompre par de l'argent.
Bien plus, deux chemins s'ouvrent devant moi, l'un vers le gan éden et l'autre vers la guéhenne, et je ne sais par lequel on me conduit — et je ne pleurerais pas ?!
La réponse est bâtie sur un kal va-homer, un raisonnement à fortiori. Trois sanctions du roi terrestre sont énumérées, toutes bornées par la mort du roi lui-même, et deux moyens de les détourner : la parole et l'argent. Chaque terme est ensuite repris à l'identique pour le jugement d'en haut, où la borne disparaît et les deux moyens tombent.
Un dernier élément s'ajoute, absent du premier terme de la comparaison : l'incertitude elle-même. Deux chemins s'ouvrent, et l'ignorance de la route est le vrai motif des larmes.
Ils lui dirent : notre maître, bénis-nous. Il leur dit : « Que ce soit la volonté du Ciel que la crainte du Ciel soit sur vous comme la crainte de la chair et du sang. » Ses disciples lui dirent : jusque-là seulement ?
Il leur dit : et puissiez-vous y parvenir ! Sachez-le : quand un homme commet une faute, il dit : pourvu qu'aucun homme ne me voie.
La bénédiction demandée paraît faible, et les disciples s'en étonnent : la crainte du Ciel devrait dépasser la crainte des hommes. Le maître répond par un fait d'observation : l'homme qui faute en secret prend soin d'échapper au regard humain, ce qui mesure exactement l'écart entre les deux craintes.
Au moment de son décès, il leur dit : écartez les ustensiles à cause de l'impureté, et préparez un siège pour Hizkiyahou roi de Yehouda, qui vient.
MICHNA. Rabban Gamliel dit : chaque jour, l'homme prie dix-huit [bénédictions].
Rabbi Yehochoua dit : un abrégé des dix-huit. Rabbi Akiva dit : si sa prière lui est courante à la bouche, il prie les dix-huit ; sinon, un abrégé des dix-huit.
Nouvelle michna, qui porte sur la forme même de la amida. Rabban Gamliel exige chaque jour le texte entier ; Rabbi Yehochoua se contente d'un abrégé, le meein chemone essré que la guemara identifiera plus loin ; Rabbi Akiva fait dépendre la forme de l'aisance de celui qui prie.
Rabbi Eliezer dit : celui qui fait de sa prière une chose fixe (keva), sa prière n'est pas une supplication.
La michna ajoute une exigence de qualité : la prière doit rester une téhina, une supplication. Le mot keva, ce qui est fixe, recevra plusieurs définitions dans la guemara du folio suivant : un fardeau que l'on acquitte, une récitation sans nouveauté, une prière dite comme une lecture.
Rabbi Yehochoua dit : celui qui marche dans un lieu de danger prie une prière courte et dit : « Sauve, ה' , Ton peuple, le reste d'Israël ; à chaque carrefour (parachat haibour), que leurs besoins soient devant Toi. Béni sois-Tu, ה' , qui écoutes la prière. »
La michna prévoit un texte de secours pour celui que le danger empêche de prier à loisir. Elle demande la même chose que la amida en une phrase : une demande pour l'ensemble d'Israël, la mention des besoins, et la formule de clôture « qui écoutes la prière ».
Le Roch précise le partage : la prière courte de référence est havinénou, l'abrégé en une bénédiction ; la formule de notre michna est réservée aux endroits où rôdent bêtes sauvages et brigands.
S'il était monté sur un âne, il descend et prie ; s'il ne peut pas descendre, il tourne son visage ; s'il ne peut pas tourner son visage, il dirige son cœur vers la maison du Saint des saints. S'il allait en bateau ou sur un radeau (asda), il dirige son cœur vers la maison du Saint des saints.
La michna ordonne trois niveaux d'exigence pour l'orientation de la prière, chacun prenant le relais quand le précédent devient impossible. Descendre de l'âne vaut mieux, car l'assise en selle nuit à la concentration ; à défaut, tourner le visage ; à défaut encore, diriger le cœur.
GUEMARA. Ces dix-huit, à quoi répondent-elles ?
Rabbi Hillel fils de Rabbi Chmouel bar Nahmani a dit : aux dix-huit mentions du Nom que David a dites dans « Rendez à ה' , fils des puissants ». Rav Yossef a dit : aux dix-huit mentions du Nom qui se trouvent dans la lecture du Chema.
Rabbi Tanhoum a dit au nom de Rabbi Yehochoua ben Levi : aux dix-huit vertèbres de la colonne vertébrale.
Trois dérivations du chiffre dix-huit. Les deux premières comptent des mentions du Nom : dans le psaume 29 pour Rabbi Hillel, dans le Chema pour Rav Yossef. La troisième quitte le verset pour le corps : les dix-huit vertèbres de la colonne, ce qui rattachera aussitôt la prière au geste de l'inclinaison.
Et Rabbi Tanhoum a dit au nom de Rabbi Yehochoua ben Levi : celui qui prie doit s'incliner jusqu'à ce que toutes les vertèbres de la colonne se détachent.
Oulla a dit : jusqu'à voir un issar en face de son cœur. Rabbi Hanina a dit : dès qu'il a incliné la tête, il n'a plus besoin de davantage.
Rava a dit : à condition qu'il se fasse violence et qu'il paraisse comme celui qui s'incline.
Trois mesures de l'inclinaison, de la plus exigeante à la plus accessible. Rabbi Hanina allège pour celui que l'âge ou le corps empêchent, et Rava pose la limite de cet allégement : l'effort doit rester visible.
Ces dix-huit ? Elles sont dix-neuf !
Rabbi Levi a dit : la bénédiction contre les minim, c'est à Yavne qu'on l'a instituée. En face de quoi l'a-t-on instituée ?
L'objection est arithmétique : la amida en compte dix-neuf. La réponse est historique : la birkat haminim a été ajoutée à Yavne, après la destruction, longtemps après l'institution des dix-huit. Le compte des trois dérivations vise donc l'état ancien.
Rabbi Levi a dit à Rabbi Hillel fils de Rabbi Chmouel bar Nahmani : en face de « le D.ieu de gloire tonne ». Pour Rav Yossef : en face du mot « Un » de la lecture du Chema.
Pour Rabbi Tanhoum au nom de Rabbi Yehochoua ben Levi : en face de la petite vertèbre de la colonne.
Chacune des trois dérivations trouve dans sa propre source un dix-neuvième élément, resté en réserve : une mention divine du psaume qui emploie un autre nom que le Nom de quatre lettres, la proclamation de l'unité dans le Chema, et la petite vertèbre au bas de la colonne.
Nos maîtres ont enseigné : Chimon HaPakouli a rangé les dix-huit bénédictions dans l'ordre devant Rabban Gamliel, à Yavne. Rabban Gamliel dit aux sages : y a-t-il un homme qui sache instituer la bénédiction contre les minim ?
Chmouel HaKatan se leva et l'institua.
La baraita distingue deux gestes. Chimon HaPakouli met en ordre des bénédictions déjà existantes, héritées des hommes de la Grande Assemblée. La birkat haminim, elle, doit être composée, et Rabban Gamliel cherche pour cela un homme capable de fixer un texte nouveau dans la prière.
Le choix se porte sur Chmouel HaKatan, connu pour sa douceur, ce qui écarte le soupçon d'animosité personnelle dans une bénédiction dirigée contre des adversaires.
L'année suivante, il l'oublia,
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).