Sougya : Le folio s'ouvre sur la fin du récit de Yavne : Chemouel HaKatan, qui avait institué la bénédiction contre les minim, l'oublie l'année suivante et reste deux ou trois heures à la chercher, sans qu'on le destitue. La guemara demande pourquoi, puisque la règle veut qu'on retire l'officiant qui bute sur cette bénédiction-là, par crainte qu'il ne soit lui-même un min.
Deux réponses sont examinées : il en est l'auteur, et il l'avait déjà commencée. Entre les deux s'ouvre un débat sur la question de savoir si un juste peut devenir méchant, avec le verset de Ye'hezkel, le cas de Yo'hanan le grand prêtre devenu tsedouki, et la divergence d'Abaye et de Rava sur l'identité de Yannai et de Yo'hanan.
La suite quitte le récit pour les nombres : à quoi correspondent les sept bénédictions de chabbat, les neuf de Roch Hachana, les vingt-quatre du jeûne. Le dernier tiers du folio est consacré à Havinenou, l'abrégé des dix-huit proposé par Chemouel : Abaye le maudit, puis on examine les deux insertions qui posent problème, la havdala à l'issue du chabbat et la demande de pluie en hiver, avant d'aborder les cas où l'oubli oblige à recommencer la prière.
…et il y resta à scruter deux ou trois heures, et on ne le fit pas remonter.
Ce segment achève la beraita commencée au folio précédent : Chemouel HaKatan, qui avait institué la bénédiction contre les minim à Yavne, l'oublie l'année suivante alors qu'il officie. Il reste longuement à la chercher, et l'assemblée ne le retire pas.
Le verbe maalin oto (littéralement : on le fait monter) désigne la destitution de l'officiant : celui-ci « descend devant l'arche », de sorte que le retirer revient à le faire remonter.
Pourquoi ne l'a-t-on pas fait remonter ? Rav Yehouda n'a-t-il pas dit au nom de Rav : celui qui se trompe dans toutes les bénédictions, on ne le fait pas remonter ; dans la bénédiction contre les minim, on le fait remonter — nous craignons qu'il ne soit lui-même un min ?
La guemara oppose au récit une règle de Rav : l'erreur ordinaire de l'officiant se pardonne, mais l'erreur sur la bénédiction contre les minim le fait destituer. La raison tient au contenu de cette bénédiction : un min qui la réciterait se maudirait lui-même, de sorte que buter dessus fonctionne comme un indice.
Chemouel HaKatan est un cas à part, puisque c'est lui qui l'a instituée.
Et craignons qu'il ne se soit rétracté ! Abaye dit : nous tenons par tradition qu'un homme bon ne devient pas mauvais.
L'objection porte sur le décalage temporel : Chemouel HaKatan a institué la bénédiction un an plus tôt, et le soupçon vise son état présent. Abaye répond par une règle reçue, gemiri (nous tenons par tradition) : le passage du bien au mal n'est pas envisagé pour celui qui a toujours été bon. Cette règle va être mise à l'épreuve par un verset, puis par une michna.
Vraiment pas ? Mais il est écrit : « et quand le juste se détourne de sa justice et commet l'iniquité » ! — Celui-là était méchant à l'origine ; mais un juste depuis l'origine, non.
Le verset de Ye'hezkel (18,24) paraît ruiner la règle d'Abaye. La réponse restreint sa portée : le verset vise un racha meikaro, méchant à l'origine, devenu juste par repentir, dont la rechute reste possible. La règle d'Abaye ne couvre que le tsadik meikaro, juste depuis toujours.
Vraiment pas ? N'avons-nous pas appris : ne te fie pas à toi-même jusqu'au jour de ta mort, car Yo'hanan le grand prêtre a exercé le souverain sacerdoce quatre-vingts ans et a fini par devenir tsedouki ?
La michna d'Avot (2,4) fournit un contre-exemple massif : Yo'hanan le grand prêtre, quatre-vingts ans de service, finit tsedouki. Un homme installé dans la fonction la plus sainte a donc bien changé de camp, ce qui contredit frontalement la règle d'Abaye.
Abaye dit : Yannai et Yo'hanan sont un seul et même homme. Rava dit : Yannai est distinct et Yo'hanan est distinct ; Yannai était méchant à l'origine, et Yo'hanan juste à l'origine.
Cela va bien selon Abaye, mais selon Rava c'est difficile.
Abaye sauve sa règle par une identification historique : le grand prêtre de la michna est le même personnage que Yannai, dont Kidouchin 66a rapporte le massacre des sages. Il était donc méchant dès le départ, et son basculement rentre dans la catégorie déjà concédée au segment précédent.
Rava sépare les deux figures. Il lui reste alors sur les bras un juste depuis l'origine qui est devenu méchant, ce qui ruine la règle telle qu'Abaye l'a formulée.
Rava peut te répondre : un juste depuis l'origine aussi, peut-être se rétractera-t-il. S'il en est ainsi, pourquoi ne l'a-t-on pas fait remonter ?
Chemouel HaKatan est un cas à part, parce qu'il l'avait commencée. Car Rav Yehouda a dit au nom de Rav, et certains disent au nom de Rabbi Yehochoua ben Levi : on n'a enseigné cela que lorsqu'il ne l'a pas commencée ; mais s'il l'a commencée, il l'achève.
La réponse finale abandonne l'argument tiré de la personne de Chemouel HaKatan et se fonde sur un fait technique : il avait commencé la bénédiction, puis avait buté en son milieu. Un min ne l'aurait pas entamée du tout. L'hésitation qui suit le début n'est plus un indice de croyance, et l'officiant reste en place jusqu'à ce qu'il retrouve le texte.
Ces sept de chabbat, à quoi correspondent-elles ? Rabbi Halafta ben Chaoul a dit : aux sept « voix » que David a dites sur les eaux.
La guemara quitte le récit pour une série de questions du même moule : keneged mi, en face de quoi tel nombre de bénédictions a-t-il été institué. Le psaume 29 compte sept occurrences de « la voix de Hachem », qui fournissent le modèle des sept bénédictions du chabbat.
Ces neuf de Roch Hachana, a quoi correspondent-elles ? Rabbi Yitshak de Kartignin a dit : aux neuf mentions du Nom que Hanna a dites dans sa prière.
Car le Maître a dit : à Roch Hachana, Sarah, Rahel et Hanna furent visitées.
Le rattachement se fait en deux temps : les azkarot (mentions du Nom) de la prière de Hanna sont au nombre de neuf, et la tradition place à Roch Hachana le jour où Hanna fut exaucée. Le modèle numérique et la date coïncident donc.
Ces vingt-quatre du jeûne, à quoi correspondent-elles ? Rabbi Helbo a dit : aux vingt-quatre « chants » que Chelomo a dits à l'heure où il fit entrer l'arche dans le Saint des saints.
S'il en est ainsi, disons-les aussi chaque jour ! — Quand Chelomo les a-t-il dits ? En un jour de supplication ; nous aussi, nous les disons en un jour de supplication.
Les vingt-quatre bénédictions du jeûne public s'appuient sur les vingt-quatre expressions de chant, de prière et de supplication du discours de Chelomo. L'objection est de bon sens : un modèle permanent devrait valoir tous les jours.
La réponse ajoute une condition au modèle : Chelomo a prononcé ces paroles un yoma derahamei, un jour où il fallait implorer. Le format se transmet avec sa circonstance, et le jeûne public en est l'équivalent.
« Rabbi Yehochoua dit : un abrégé des dix-huit. » Qu'est-ce qu'un abrégé des dix-huit ? Rav dit : la substance de chaque bénédiction.
Chemouel dit : « Fais-nous comprendre, Hachem notre D.ieu, pour connaître Tes voies ; circoncis notre cœur pour Te craindre ; pardonne-nous afin que nous soyons rachetés ; éloigne-nous de nos douleurs ; engraisse-nous dans les pâturages de Ta terre ; rassemble nos dispersés des quatre coins ; que ceux qui s'égarent de Ta pensée soient jugés ; lève Ta main sur les méchants ; que les justes se réjouissent dans la reconstruction de Ta ville et dans la restauration de Ton sanctuaire, dans l'épanouissement de la corne de David Ton serviteur et dans la lampe dressée pour le fils de Yichai Ton machiah. Avant que nous appelions, Tu répondras.
Béni sois-Tu, Hachem, qui écoute la prière. »
Le folio revient à la michna de Rabbi Yehochoua : meein cheme oneh esre, un abrégé des dix-huit. Deux lectures s'affrontent. Pour Rav, on garde les dix-huit bénédictions et l'on raccourcit chacune. Pour Chemouel, on remplace les treize demandes centrales par une seule bénédiction qui les résume et se conclut par « qui écoute la prière ».
Rachi détaille la correspondance terme à terme : chaque membre de phrase de Havinenou renvoie à l'une des treize bénédictions du milieu, dans leur ordre.
Abaye maudissait celui qui priait « Havinenou ».
La sanction verbale d'Abaye marque que Havinenou reste une solution de détresse. Les Tossefot retiennent cette position comme halakha, en signalant une version qui limite l'interdit à la ville et autorise l'abrégé en voyage.
Rav Nahman a dit au nom de Chemouel : toute l'année l'homme prie « Havinenou », sauf à l'issue du chabbat et à l'issue des jours de fête, parce qu'il doit dire la havdala dans « qui gratifie de la connaissance ».
Première restriction : le soir qui suit le chabbat ou la fête, la havdala se dit dans la quatrième bénédiction, honen hadaat. Havinenou ayant supprimé cette bénédiction, l'insertion n'a plus de support, et l'on revient aux dix-huit complètes.
Rabba bar Chemouel objecte : disons-la comme quatrième bénédiction indépendante ! N'avons-nous pas appris : Rabbi Akiva dit : il la dit comme quatrième bénédiction indépendante ; Rabbi Eliezer dit : dans la bénédiction de reconnaissance ?
Est-ce que toute l'année nous faisons comme Rabbi Akiva, pour que nous fassions ainsi maintenant aussi ? Toute l'année, quelle est la raison pour laquelle nous ne faisons pas comme Rabbi Akiva ?
Ils ont institué dix-huit, ils n'ont pas institué dix-neuf. Ici de même : ils ont institué sept, ils n'ont pas institué huit.
La réponse s'appuie sur un principe de comptage : la structure de la Amida est fixée en nombre. Puisque, toute l'année, nous ne suivons pas Rabbi Akiva et ne portons pas les dix-huit à dix-neuf, la même logique interdit de porter les sept de Havinenou à huit.
Rachi précise le compte des sept : les trois premières bénédictions, les trois dernières, et Havinenou au milieu.
Mar Zoutra objecte : incluons-la dans l'ensemble : « Fais-nous comprendre, Hachem notre D.ieu, qui sépare le sacré du profane » ! — Cela reste difficile.
Mar Zoutra propose une troisième voie : au lieu d'ajouter une bénédiction, greffer la havdala à l'intérieur même de la formule de Havinenou, juste après son ouverture. La guemara laisse l'objection sans réponse et conclut par kachia, cela reste difficile.
Rav Bibi bar Abaye a dit : toute l'année l'homme prie « Havinenou », sauf aux jours des pluies, parce qu'il doit dire la demande dans la bénédiction des années. Mar Zoutra objecte : incluons-la dans l'ensemble : « engraisse-nous dans les pâturages de Ta terre, et donne rosée et pluie » !
Seconde restriction, parallèle à la première : en hiver, la cheela, la demande de pluie, se dit dans birkat hachanim. Mar Zoutra reprend exactement sa manœuvre précédente et propose de la greffer sur le membre de Havinenou qui correspond à cette bénédiction.
Il en viendrait à se troubler. — S'il en est ainsi, la havdala dans « qui gratifie de la connaissance » aussi, il en viendrait à se troubler !
Ici, l'objection de Mar Zoutra reçoit une réponse : introduire un élément nouveau dans une formule fixe expose à l'erreur. La guemara retourne aussitôt l'argument : cette raison vaudrait aussi pour la havdala, et l'on aurait donc pu répondre de la même façon à la première objection.
Ils disent : là-bas, puisque cela vient au début de la prière, il ne se trouble pas ; ici, puisque cela vient au milieu de la prière, il se trouble.
La distinction est de position : la havdala s'insère au tout début de la partie centrale, la où l'attention reste entière ; la demande de pluie tombe en plein milieu, la où l'ajout risque de faire perdre le fil.
Rav Achi objecte : disons-la dans « qui écoute la prière » ! Car Rabbi Tanhoum a dit au nom de Rav Assi : s'il s'est trompé et n'a pas mentionné la puissance des pluies dans « qui fait revivre les morts », on le fait recommencer ; la demande dans la bénédiction des années, on ne le fait pas recommencer, parce qu'il peut la dire dans « qui écoute la prière » ; et la havdala dans « qui gratifie de la connaissance », on ne le fait pas recommencer, parce qu'il peut la dire sur la coupe. — Celui qui s'est trompé est un cas à part.
Rav Achi propose de placer la demande de pluie à la fin de Havinenou, dans la conclusion « qui écoute la prière », où l'enseignement de Rabbi Tanhoum au nom de Rav Assi permet de la rattraper après coup.
La réponse tient en trois mots : taa chani, celui qui s'est trompé est un cas à part. Un rattrapage autorisé à celui qui a déjà fauté ne devient pas pour autant une façon de prier prévue d'avance.
Revenons à la chose elle-même. Rabbi Tanhoum a dit au nom de Rav Assi : s'il s'est trompé et n'a pas mentionné la puissance des pluies dans « qui fait revivre les morts », on le fait recommencer ; la demande dans la bénédiction des années, on ne le fait pas recommencer, parce qu'il peut la dire dans « qui écoute la prière » ; et la havdala dans « qui gratifie de la connaissance », on ne le fait pas recommencer, parce qu'il peut la dire sur la coupe.
Le mot goufa signale que la guemara reprend pour elle-même un enseignement cité en passant. Les trois cas se distinguent par le rattrapage disponible : la mention des pluies n'en a aucun, la demande de pluie en a un dans la prière elle-même, la havdala en a un hors de la prière, sur la coupe de vin.
On objecte : s'il s'est trompé et n'a pas mentionné la puissance des pluies dans « qui fait revivre les morts », on le fait recommencer ; la demande dans la bénédiction des années, on le fait recommencer ; et la havdala dans « qui gratifie de la connaissance », on ne le fait pas recommencer, parce qu'il peut la dire sur la coupe.
La beraita contredit Rabbi Tanhoum sur un point précis : pour elle, l'oubli de la demande de pluie oblige à recommencer. La contradiction porte donc sur la valeur du rattrapage dans « qui écoute la prière ».
Ce n'est pas difficile : l'un traite de l'individu, l'autre de la communauté.
En communauté, quelle est la raison pour laquelle non ? Parce qu'il l'entend de l'officiant.
S'il en est ainsi, cette formule « parce qu'il peut la dire dans qui écoute la prière » aurait dû être « parce qu'il l'entend de l'officiant ».
L'objection est de formulation. Si la dispense tenait à la présence de la communauté, la raison invoquée porterait sur la répétition de l'officiant. Puisque Rabbi Tanhoum invoque la possibilité de dire la demande dans « qui écoute la prière », sa règle vise l'individu, et la distinction proposée tombe.
Plutôt : l'un et l'autre traitent de l'individu, et ce n'est pas difficile : ici, il s'en est souvenu avant « qui écoute la prière »,
La résolution finale, qui se poursuit au folio suivant, déplace le critère vers le moment de la prise de conscience. Celui qui s'aperçoit de son oubli avant d'atteindre « qui écoute la prière » y insère la demande et poursuit ; celui qui s'en avise après a perdu son rattrapage.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).